LE BEAU PALAIS DE JADE
LE BEAU PALAIS DE JADE
LE BEAU PALAIS DE JADE
«En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre lesquels le vent s'allonge.Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles.À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les murailles, au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits, nés du sang des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite, les sources qui s'écoulent, semblent sangloter des regrets...Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes choses.Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant de la poussière jaune...À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la vraie beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!...Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son char doré!...De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il aujourd'hui?... Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau.Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe douce, je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent mouillent mes mains, me suffoquent...Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent bientôt qu'il ne conduit à rien.»
«En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre lesquels le vent s'allonge.
Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles.
À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les murailles, au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits, nés du sang des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite, les sources qui s'écoulent, semblent sangloter des regrets...
Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes choses.
Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant de la poussière jaune...
À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la vraie beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!...
Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son char doré!...
De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il aujourd'hui?... Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau.
Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe douce, je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent mouillent mes mains, me suffoquent...
Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent bientôt qu'il ne conduit à rien.»
En voici une de Li-Tai-Pé, intitulée:
JEUNESSE
JEUNESSE
JEUNESSE
«L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes impériales non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas cadencé de son cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à travers le vent printanier.Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course, indécis... Où irais-je? Où donc m'arrêter?...Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet voisin.Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.»
«L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes impériales non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas cadencé de son cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à travers le vent printanier.
Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course, indécis... Où irais-je? Où donc m'arrêter?...
Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet voisin.
Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.»
De tous temps, les poètes chinois ont uni la poésie à la musique, et ont chanté leurs vers.
Ils les chantent encore, et très probablement sur les mélopées d'autrefois!
C'est au XIIIe siècle, sous la dynastie tartare des Yuen, qu'un empereur ordonna de rechercher toutes les pièces de théâtre écrites dans les siècles précédents, de choisir les meilleures, et de les réunir. C'est alors que fût formé le célèbre recueil intitulé «Yuen-Jen-Pé-Tohon.» «Cent pièces de théâtre publiées sous les Yuen.» C'est là le plus beau monument de la littérature dramatique des Chinois, et il alimente aujourd'hui encore le répertoire moderne.
Tous les genres sont représentés dans ce recueil: la tragédie historique, le drame domestique, les pièces mythologiques et féeriques, la comédie de caractères ou de mœurs, les drames judiciaires, les drames religieux.
Ces pièces sont divisées, généralement, en quatre parties ou actes, précédés souvent d'un court prologue. Le texte n'est pas partagé en scènes, mais les entrées et les sorties des personnages sont indiquées par ces mots—il monte—il descend; les apartés sont marqués par cette phrase: Parler en tournant le dos—les parties chantées sont gravées en caractères plus gros que ceux du dialogue parlé. Dans la rédaction de ces pièces, tous les styles, tous les langages sont employés selon le sujet. Il y a le langage historique, le langage poétique ou lyrique, le style pompeux, grave ou familier.
La plupart de ces drames et de ces comédies contiennent des beautés de premier ordre, mais elles ont, presque toutes, à notre point de vue, un défaut de composition, qui pourrait bien être une règle, tant il se retrouve fréquemment dans les pièces chinoises: c'est d'être partagées en deux. Dans le premier acte, l'intrigue et le crime triomphent, dans les derniers s'accomplissent les vengeances et les châtiments. Les héros du commencement sont devenus vieux, leur fils, quelquefois leurs petits-fils, qu'on a vus enfants aux premiers actes, ou qui n'étaient pas encore nés, sont des hommes et prennent en main les fils de l'intrigue qu'ils débrouillent, pour remettre les choses à peu près en l'état où elles étaient au commencement de la pièce. Ce système a l'inconvénient de partager l'intérêt; le jeune homme, tardivement présenté aux spectateurs, n'a pas toujours le temps d'attirer les sympathies.
Le métier des comédiens est très rude, en Chine; ils sont les véritables esclaves du directeur de la troupe qui les mène durement, et leur laisse peu de loisirs. Ils ont chacun leur emploi; il y a: le Tchin-Mo, premier rôle; le Siao-Mo, jeune homme; le Ouai, dignitaire; le Pai-lo, vieux père; le Tchen, personnage comique. Mais quand la troupe est peu nombreuse, ils sont tenus à jouer deux et trois rôles dans la même pièce.
Les femmes ne paraissent pas sur la scène; les travestissements des garçons de 16 à 19 ans en jeunes filles ou en femmes, arrivent à produire une complète illusion. Les jeunes gens choisis pour ces rôles sont beaux de visage, gracieux, petits et minces, ils laissent pousser leurs cheveux, se fardent habilement, et poussent la coquetterie jusqu'à se mettre de faux petits pieds. Voici comment ils procèdent: le talon repose sur un morceau de bois qui maintient le pied, la pointe en bas dans une position presque verticale, la pointe seule est chaussée d'un petit soulier de soie brodée d'or.
Des bandelettes enroulées, le pantalon bouffant, attaché au milieu du cou-de-pied, dissimulent un peu la fraude et la démarche embarrassée, qui résulte de ces arrangements, aide à l'illusion. Que de dames chinoises, que de parvenues et de marchandes enrichies ont eu recours à cet artifice! comme les jeunes acteurs.
Dans les grandes villes—à Pékin, à Shanghaï—il y a des théâtres fixes, et ils sont aménagés le mieux du monde pour l'agrément et le bien-être des spectateurs, À Pékin, ils sont groupés dans le même quartier et les comédiens logent presque tous dans la rue des théâtres.
Quand on y passe, le matin, on les entend déclamer leurs rôles, ou imiter—à n'en plus finir—le chant du coq. Il paraît qu'il n'y a rien de tel pour fortifier la voix. Les théâtres, n'ont, en général, pas de troupe spéciale, des troupes ambulantes jouent dans les uns et dans les autres; le plus souvent, elles courent la province et sont engagées par les préfets ou par les bonzes, à l'occasion d'une fête populaire, soit dans les maisons de riches particuliers qui veulent faire suivre l'agrément d'un festin par le plaisir plus noble d'une représentation. Dans ce cas, à l'instant où l'on se met à table, on voit entrer cinq acteurs, richement vêtus, qui se prosternent. Puis l'un d'eux, présente au maître de la maison un livre qui contient en lettres d'or les titres d'une soixantaine de pièces que la troupe est en état de représenter sur-le-champ: on fait circuler cette liste et le convive le plus qualifié désigne la pièce qui lui plaît le mieux.
Toute œuvre dramatique, disent les maîtres, doit avoir un sens sérieux et un but moral. Une pièce sans moralité est ridicule... Elles doivent présenter les plus nobles enseignements de l'histoire, à ceux qui ne savent pas lire, montrer des peintures, vraies ou supposées de la vie, capables d'inspirer la pratique de la vertu. Une pièce immorale est un crime. Son auteur est puni, dans l'autre monde, et son expiation dure aussi longtemps que sa pièce est jouée sur la terre.
Déjà au huitième siècle, dans le palais de Tchane-Ganne, l'empereur Mine-Roan avait fait édifier un superbe théâtre, dans lequel il joua en personne.
Il s'occupait lui-même de sa troupe d'acteurs, dirigeant les études et les répétitions. Elles avaient lieu le plus souvent, dans une partie des parcs qu'on appelait «l'Enclos des poiriers.» C'est pour cela que l'on nomme encore quelquefois les acteurs, «Les élèves de l'enclos des poiriers.»
L'engouement de la cour pour l'art théâtral gagna vite les hauts fonctionnaires et les particuliers. Chacun voulut avoir son théâtre privé, ses acteurs et sa troupe de danseurs. Cela devint bientôt une folie qu'il fallut réprimer; on limita entre autres, le nombre des danseurs que chacun, selon son rang, fut autorisé à entretenir: on en accorda soixante-quatre à l'empereur, trente-six aux princes du sang, seize aux ministres, huit aux membres de la noblesse, deux seulement aux lettrés et aux particuliers.
Les ballets, à cette époque, étaient extrêmement magnifiques et portaient des titres pompeux. Ils s'intitulaient: Le Portique des nuées; Le Grand tourbillon; La Cadencée, qui est, paraît-il, la plus gracieuse danse de l'antiquité; La Grande Dynastique, celle-ci lente et grave; La Bienfaisante; la Guerrière; la danse de la Plume, du Bouclier, des Banderoles bariolées. Il y en avait une, celle du Dragon, dont les évolutions avaient lieu dans l'eau, et une autre, où figurait un taureau avec lequel le danseur luttait en le tenant par les cornes.
Cet empereur, Mine-Roan, qui ne dédaigna pas de monter sur les planches, est considéré encore aujourd'hui, comme le patron du théâtre et des comédiens. Dans les coulisses, sa statuette est toujours placée sur un petit autel où l'encens brûle toujours. Chaque acteur, avant d'entrer en scène, salue pieusement l'image de celui qui, il y a dix siècles, leur fut bienveillant, et protégea les artistes. Et rien n'est plus touchant que l'expression de cette reconnaissance qui ne finit jamais.
Les maisons chinoises, même les plus opulentes s'élèvent rarement au-dessus du rez-de-chaussée; elles se composent d'une suite de bâtiments séparés par des cours, et affectés chacun à un usage particulier. On construit le plus souvent sans fondations ni cave, sur de larges bases en moellons qui reposent immédiatement sur le sol; les murailles minces, hautes de 20 à 25 pieds, sont faites de briques d'une couleur cendrée: la brique vaut en Chine, suivant son volume, de 18 à 45 fr. le mille. Les tuiles qui recouvrent la toiture sont creuses comme des gouttières; on les pose d'abord sur le côté bombé en rangées longitudinales contiguës, puis les rainures plus ou moins larges que les rangées laissent entre elles, et qui pourraient donner passage à la pluie, sont recouvertes par d'autres tuiles placées en sens inverse; puis tous les matériaux disparaissent sous les peintures brillantes et les ornements. Les chevrons des toits dépassent toujours l'aplomb des murs et les dessous de ces avancements sont le prétexte de délicieuses décorations. C'est aux poutrelles entrecroisées sous ces auvents que l'on suspend les grosses lanternes ovoïdes sur lesquelles est écrit d'ordinaire le nom du propriétaire de la maison.
Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère balustrade ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve dans un étroit péristyle qui communique directement avec le salon et semble en faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure vous ne dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez adresser la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au fond de l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et dédaigneuse; mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout autrement: il se précipitera à votre rencontre, vous accablera de politesses et vous entraînera avec les marques de la plus vive affection vers le banc d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira aussitôt le thé, les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous demandera avec le plus profond intérêt des nouvelles de toute votre glorieuse famille, vous pourrez examiner la salle de réception. Elle est assez vaste, éclairée sobrement par des châssis découpés à jour, où s'enchassera l'hiver, la coquille transparente d'un mollusque, «le placuna.» Un parfum délicat y flotte, qui émane des bois précieux dans lesquels sont taillés les meubles. Autour des murailles règne une frise très riche de couleur et d'or: ce sont de petits personnages en bois sculpté, des chevaux, des paysages; de grandes inscriptions sur fond rouge décorent aussi les parois. Le caractère chinois est par lui-même décoratif, et les fils du Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux les préceptes, les maximes, les pensées de leurs anciens sages.
De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol; des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune, et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les griffes d'un chien fantastique.
Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux, n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des premiers pasteurs?
Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise: des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre; le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente!
De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle.
Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces, entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent; le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou, grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire.
Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige, Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent.
Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous; ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi, l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.»
Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à Kieng-long une épitre de Voltaire dont voici quelques passages:
Reçois mes compliments, charmant roi de la ChineTon trône est donc placé sur la double colline!On sait dans l'Occident, que malgré mes travers,J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,Dis-moi si le grand art dont nous sommes éprisEst aussi difficile à Pékin qu'à Paris.
Reçois mes compliments, charmant roi de la ChineTon trône est donc placé sur la double colline!On sait dans l'Occident, que malgré mes travers,J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine
Ton trône est donc placé sur la double colline!
On sait dans l'Occident, que malgré mes travers,
J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,Dis-moi si le grand art dont nous sommes éprisEst aussi difficile à Pékin qu'à Paris.
Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,
Dis-moi si le grand art dont nous sommes épris
Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris.
Pour se fournir de beaux meubles en Chine, il faut se rendre dans une des rues les plus commerçantes de Canton, et aller les choisir au magasin très célèbre de Long-Sing-Kong.
Aussitôt entrés, nous irons tout droit à ce beau lit taillé dans un bois d'une essence particulière, nommé pa-ko, auquel les différents vernis communiquent les tons les plus divers. De fines colonnettes supportent le ciel du lit, autour duquel circule une double galerie fouillée à jour, comme une dentelle. Toutes les parties sculptées ont le ton chaud du vieil ivoire et contrastent très heureusement avec la couleur plus sombre des parties planes. Un dragon s'entortille autour des colonnettes de la façade et forme une ornementation très originale. Ces colonnes s'appuient sur des groupes de dix personnages; dans l'un, un jeune garçon s'apprête à soulever le couvercle d'une espèce de bol qu'il présente à son compagnon avec des contorsions bizarres; de l'autre côté, un des personnages tient entre ses bras un dauphin qui fait jaillir une gerbe d'eau par sa gueule; ce qui paraît amuser prodigieusement la seconde statuette. Ces deux sujets doivent faire allusion aux premières actions de la vie journalière: les ablutions matinales, et le déjeuner.
À chaque angle de la toiture, un chien fantastique tient entre ses dents, d'un côté un sabre, de l'autre un bâton de commandement, ce qui semblerait indiquer que ce lit a été exécuté pour un mandarin guerrier. Quatre petits groupes, qui surchargent l'ornementation, nous paraissent confirmer cette hypothèse. On y voit, dans l'un, un chef militaire entouré de son escorte, qui part pour la guerre, enseignes déployées; dans l'autre, le même mandarin garde une allure plus paisible, et s'avance suivi d'un cortège civil; le troisième nous fait assister à un combat acharné, dans lequel notre héros remporte la victoire, car le dernier groupe a pour sujet une marche triomphale, où le glorieux vainqueur est ramené par une foule enthousiaste, au milieu des bannières conquises, et précédé par des musiciens qui, à en croire leurs attitudes, doivent faire un beau charivari. Le plafond du lit est tendu de soie et une belle frange doublant la ramagure de la frise met la dernière touche à cet admirable meuble.
Un autre lit taillé dans le même bois arrondit ses formes singulières à côté de celui-ci. Le ciel est pareil à l'arceau d'une tonnelle qui se refermerait de façon à former le cercle parfait. Imaginez-vous une grosse lanterne ronde dans laquelle on aurait taillé, de chaque côté, une ouverture. Les parois sont faites de mousseline divisée en carrés par de légers châssis de bois; la transparente étoffe est historiée de peintures évoquant des scènes de la vie privée, des paysages: clairs de lune, ou levers de soleil.
Un troisième lit, fait sans doute sur un modèle européen; de superbes buffets incrustés de nacre, surchargés de sculptures, d'oiseaux fantastiques, de bêtes inconnues, de dragons tordant leur corps souple; des armoires dont les portes sont découpées à jour, des étagères, des chaises, des tables, complètent la remarquable exposition du chinois Song-Sing-Kong.
King-Cheng-Youn est aussi de Ning-po; les meubles, qu'il sculpte, sont d'un tout autre genre que ceux de son compatriote et confrère; chez lui, tout est doré et peint des couleurs les plus vives. Le lit, ou plutôt l'appartement qu'il offre à notre admiration, est du plus joyeux effet, il est fouillé, découpé, enluminé d'écarlate et d'or; sur les frises, sur les colonnes courent, se battent, se reposent ou se promènent des personnages hauts comme la main, très finement sculptés et très vivants. Une sorte de petite antichambre, presque entièrement close, précède la couche; on place là une table et des chaises et les jeunes époux, en s'éveillant, après avoir fait craquer leurs doigts l'un après l'autre et s'être frotté le creux de l'estomac, ce qu'un Chinois ne manque jamais de faire avant de se lever, prennent en tête à tête leur déjeuner du matin. Ce lit est vendu déjà, il a été payé cinq mille francs.
Les battants d'armoires, de buffets, de bahuts disparaissent sous un fourmillement de petits bonshommes, vêtus des plus beaux habits couleur d'émeraude, de pourpre, d'azur, se livrant à toutes sortes d'occupations. Le dossier d'un certain canapé, dont la forme dénonce une arrière-pensée d'exportation, nous fait assister à une réception d'ambassadeurs; l'empereur apparaît au fond, tandis qu'un personnage s'agenouille sur les marches du trône, que les mandarins font la haie, et que la foule admire; de chaque côté, des esclaves tiennent en main des éléphants. Ce dossier est tout à fait charmant; mais nous aimons moins l'étoffe qui recouvre le siège et les coussins, dont le ton vineux est assez peu en harmonie avec le rouge éclatant des boiseries.
Les meubles qu'expose Koong-tai, de Canton, sont d'un style sévère et noble; le bois de fer, dur comme du métal, noir comme l'ébène, est la matière que son ciseau fouille de préférence et sous lequel elle semble aussi souple que l'argile. Il n'est pas de coffret précieux, de poignées de sabres, de branches d'éventail, découpés avec plus de délicatesse que ce grand lit noir d'un si majestueux aspect. Une sombre végétation foisonne sur les colonnes, rampe sur la corniche, s'enchevêtre, s'enguirlande, avec des légèretés de dentelle; au plafond roulent des nuages sanglants desquels surgit une face de monstre, comme on doit en voir dans l'illusion des cauchemars et qui semble placée là pour donner une sinistre direction aux rêves du dormeur. Des paysages sculptés, encadrés de bois de fer et posant sur le corps de deux chimères, des écrans tout de bois de fer déchiquetés comme ces feuilles que rongent les insectes et s'appuyant sur un pied élégamment contourné; des sièges larges et massifs complètent cet ameublement d'une splendeur un peu sombre. Avant de quitter la boutique de Song-Sing-Kong, nous nous arrêterons encore devant un délicieux paravent où sur la soie blanche encadrée de bois sculpté, parmi des fleurs et des feuillages d'or, des papillons, des oiseaux, des paons ouvrent leurs ailes et déploient leur somptueux plumage.
Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage dans toutes les classes sociales de l'Empire.
Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une idée exacte des différents aspects d'une population chinoise.
On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils ont été faits.
Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des mulets, des ânes ou même des chiens.
Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manœuvrerait aisément ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails, maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les ébénistes de Ning-po ou de Canton.
Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon, c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de cheval, ce qui est très grand genre.
Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve, à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur hiérarchiquement.
Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins—un mot d'origine portugaise—et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen), le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers.
Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque, l'agrafe d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le tigre. Le globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le fermoir d'or plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le plastron remplacé par un ours pour les militaires. Le sixième degré est désigné par le bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée sur la poitrine, ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les kouen du septième grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par un fermoir d'argent, à la perdrix brodée sur la soie du pectoral, laquelle lève une patte, pour indiquer l'intention de monter: un rhinocéros remplace la perdrix sur la poitrine des guerriers; ceux du huitième ont le bouton d'or ciselé, l'agrafe de corne, pour broderie la caille ou le rhinocéros; et enfin le neuvième degré est reconnu au bouton d'or strié, au fermoir en corne de buffle, au passereau ou au morse figuré sur le pectoral.
Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre. En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir.
Le personnage vêtu de noir, qui se tient debout à quelques pas du mandarin, à bouton de saphir, n'est lui, qu'un simple particulier, il porte le costume de tout le monde, sans insignes ni décorations, la robe descendant un peu au-dessus de la cheville, la veste courte à larges manches servant de poches et de manchon, et la petite calotte ronde sur laquelle s'éparpille un gland de soie rouge ou noire. Le costume d'un gommeux du pays serait taillé dans des étoffes plus précieuses, crêpe, soie ou satin. Les manches se termineraient en sabot de cheval; ses chaussures aux larges semelles de feutre blanc, seraient ornées de soutache et de broderies, et l'on verrait pendre à la ceinture tout un arsenal de bibelots, pipes, briquet, bourse à tabac, cure-dents, éventail dans son étui parfumé de tchou-lan; mais le personnage, que nous avons sous les yeux, ne se pique pas d'élégance ni de coquetterie; son costume est des plus modestes et il a sur le nez une de ces mirifiques paires de lunettes aux vitres rondes encadrées de bois noir, qui donnent une si comique physionomie aux Chinois qui s'en affublent. Ces lunettes ne doivent pas rendre d'ailleurs de bien grands services à la vue, car elles sont d'une fabrication très imparfaite. Les Chinois ne connaissent que depuis peu les lunettes en verre; celles qu'ils emploient le plus communément sont formées de deux petites plaques en cristal de roche dont l'opticien modifie l'épaisseur par le moyen du tour, afin de l'accommoder aux yeux du myope ou du presbyte.
L'accoutrement de ce paysan qui semble tout surpris de se trouver en si bonne compagnie, est on ne peut plus simple: un caleçon de percaline bleue, et une veste courte de même étoffe en font tous les frais. L'été d'ailleurs, l'homme du peuple réduit encore son costume, autant que la décence le lui permet; il relève son caleçon par-dessus ses genoux et garde le haut du corps nu jusqu'à la ceinture; pour s'abriter à la fois de la pluie et du soleil, il se coiffe d'un large chapeau en paille de forme conique très léger, et néanmoins très solide. L'hiver, il s'affuble d'une blouse faite de roseaux disposés comme sur les toitures des maisonnettes, aussi les paysans ne ressemblent-ils pas mal à des chaumières ambulantes. Tous, artisans, seigneurs ou bourgeois, portent la natte pendante entre les épaules et ont le devant de la tête et la nuque soigneusement rasés.
Ces trois cent millions de têtes à accommoder presque chaque jour nécessitent, comme on peut se l'imaginer, une prodigieuse multitude de barbiers dans l'Empire du Milieu; il en existe en effet une quantité innombrable.
Le barbier chinois est un personnage des plus singuliers et qui n'a pas son équivalent au monde. Dès le matin, il court les rues à toutes jambes, portant sur l'épaule, aux deux extrémités d'un long bambou terminé par la figure d'un animal chimérique, tout l'attirail de son métier. Son regard exercé a bientôt découvert un passant dont le crâne n'est pas parfaitement net, il bondit vers lui, le saisit au passage, et la pratique ainsi prise au vol se trouve aussitôt installée sur un escabeau, sous un large parasol fiché en terre. En un clin d'œil, tout est prêt; l'eau tiédit sur un réchaud; la cuvette, les pinces, la brosse à oreilles, la perle de corail fixée à un manche d'ivoire et destinée à nettoyer l'œil, sont sorties de leurs étuis; alors commence le shan-pao, opération mystérieuse, passes magnétiques, dont l'effet rapide est une douce sommolence procurée au patient. Dans cet état, sa tête appesantie se laisse ballotter en tous sens, elle obéit aux mouvements du barbier, qui d'une main prompte y promène son rasoir triangulaire, au large dos fort lourd et d'autant plus facile à manier; sous les éclairs d'acier qu'il jette au soleil, le crâne devient d'une blancheur parfaite et prend les apparences d'une boule d'ivoire. On passe ensuite à la toilette de la natte, dont les Chinois prennent un grand soin, oubliant que c'est un signe de servitude, et que plusieurs milliers de leurs ancêtres, lorsque fut rendu, en 1620, l'édit qui ordonnait à tous les Chinois, sous peine de mort, d'adopter la coiffure tartare, préférèrent porter leur tête sous le glaive du bourreau, que de la confier au rasoir du barbier. On la lave, on la parfume, on la tresse serrée, cette natte qui a fait tant de victimes, et à laquelle on est si bien accoutumé aujourd'hui. C'est d'ailleurs, il faut le reconnaître, un appendice fort utile, et qui rend les services les plus imprévus; le domestique s'en sert pour épousseter les meubles, le maître d'école en donne sur les doigts à ses élèves récalcitrants, l'ânier n'a pas d'autre fouet pour émoustiller sa bête, l'homme lassé de l'existence n'a pas besoin de chercher d'autre corde pour se pendre; c'est cette natte qu'empoigne le barbier pour maintenir l'opéré dans la bonne position; c'est elle enfin que le bourreau saisit pour décapiter le condamné. Elle n'est gênante que pour le travailleur, qui est obligé de l'enrouler autour de son crâne.
Nous prenions d'abord le personnage coiffé d'un turban, qui fait suite à l'homme des champs, pour un sectateur chinois de Mahomet; le caractère qu'il porte sur la poitrine, au milieu d'un carré d'étoffe blanche, nous apprend que c'est un soldat. Il est vêtu d'un pantalon bleu et d'une jaquette brune bordée d'un liseré rouge. Mais laissons ce représentant de la milice chinoise pour aller admirer cette jolie fiancée qui baisse les yeux toute honteuse d'être ainsi exposée aux regards des hommes, et de quels hommes; les barbares occidentaux! Elle est charmante sous sa belle tunique de satin rouge toute brodée de dragons d'or, avec sa gracieuse coiffure pareille à un casque, ornée de fleurs et de franges de perles qui lui retombent devant le visage. Elle appartient à la confrérie des Lys d'or; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à regarder ses pieds minuscules qui apparaissent sous la bordure de son pantalon de soie, ils ont la taille et la forme d'un lys renversé. Le fiancé vers lequel on la conduit, n'aurait pour elle qu'une estime médiocre, si ses pieds qui seraient d'ailleurs fort petits—les Chinoises ayant les extrémités d'une exquise délicatesse—avaient gardé leur taille naturelle. Aussi, dès sa plus tendre enfance, ses parents, soigneux de sa beauté, se sont-ils empressés de lui comprimer les pieds au moyen de bandelettes resserrées de plus en plus chaque jour. L'opération a fort bien réussi, la longueur du membre ne dépasse pas cinq à six pouces, le coup-de-pied est devenu très convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que forme le talon et l'os de la jambe a disparu, et le pied a pris l'aimable couleur d'une carotte pelée; tout cela disparaît, il est vrai, sous le joli soulier brodé d'or et parfumé de musc. Mais en dépit du parfum enfermé sous la soie, les Lys d'or ont de légers inconvénients, dont nous ne parlerons pas pour éviter de chagriner cette charmante Chinoise.
Puisque nous avons pénétré dans le gynécée si bien clos d'ordinaire, faisons connaissance encore, avec cette jeune femme, mariée depuis quelques années, et qui est là assise, avec sa petite fille auprès d'elle. Elle est fort élégamment vêtue d'une tunique violette bordée d'une bande brodée et qui retombe sur un pantalon pareil. Sa coiffure est très originale; un bandeau orné de pierreries entoure son front et dans ses cheveux tordus en corde, des fleurs artificielles sont piquées et forment comme des cornes. Selon la coutume des élégantes Chinoises, son visage disparaît sous une épaisse couche de blanc, ses sourcils rasés sont refaits à l'encre de Chine, elle a deux plaques de rouge sur les joues et du carmin sur les lèvres.
La jeune mère tient un livre ouvert et est occupée à instruire sa fille. Elle lui enseigne sans doute les devoirs de la femme, le respect qu'elle doit à l'homme, le seigneur et maître de la création; elle s'efforce de la pénétrer du sentiment d'humilité qui est la première vertu de la femme, cet être si évidemment inférieur et faible. Ce livre qu'elle lit est peut-être même le Niu-Kié tsi-pien: Les Sept préceptes dans lesquels sont contenus les principaux devoirs des femmes, ouvrage fameux écrit, il y a deux mille ans, par l'illustre lettrée Pan-Hoei-Pan, la plus savante et la plus modeste des femmes. Quoi qu'il en soit, l'enfant qui joue avec un oiseau vert n'a pas l'air de s'attrister beaucoup de l'état d'abjection dans lequel elle est née, et les leçons de sa mère ne la troublent guère; elle semble avoir déjà le sentiment confus qu'il suffit de deux beaux yeux longs et brillants, d'un sourire pourpré, qui découvre deux rangs de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que, en Chine comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire leur maître en esclavage.
Sur un seul pied près de la riveLe cormoran demeurera,Aussi longtemps que coulera,Belle rivière, ton eau vive.
Sur un seul pied près de la riveLe cormoran demeurera,Aussi longtemps que coulera,Belle rivière, ton eau vive.
Sur un seul pied près de la rive
Le cormoran demeurera,
Aussi longtemps que coulera,
Belle rivière, ton eau vive.
En Chine, le cormoran est l'auxiliaire précieux du pêcheur. Doué d'un œil perçant, il distingue facilement le poisson, même à une grande profondeur; excellent nageur, il plonge et poursuit sa proie avec rapidité et, fidèlement, dans une de ses pattes, il la rapporte à son maître. Pour le préserver des tentations de gourmandise, on lui passe au cou un anneau qui ne lui permet d'avaler que les plus petits poissons.
Le cormoran est admirablement dressé, et remplit son emploi avec intelligence et dextérité; avec persévérance aussi; car, s'il revient la patte vide, des coups de gaffe le renvoient au fond de l'eau! On en voit qui, ayant capturé un poisson trop gros, se font aider par un camarade pour l'apporter jusqu'au bateau. La pêche jugée suffisante, le maître allège le cormoran de son collier et lui permet de travailler pour son propre compte. C'est sa récompense.
Les Chinois n'ont pas de dimanches, ils ne connaissent pas les jours de chômage. Mais ils ont institué un certain nombre de fêtes annuelles.
Celle du premier jour de l'an est la plus importante; on la célèbre dans tout l'empire par plusieurs jours de repos et de réjouissances; on échange des visites, des souhaits, des présents. Dés le matin, une foule nombreuse emplit les rues, les jeunes garçons prennent d'assaut les boutiques des marchands de friandises; on accroche des banderoles, on tire des pétards et le soir, tout est illuminé.
Quand ils sont loin de leur pays, les Chinois ne manquent jamais de fêter, à sa date, le commencement de l'année chinoise. Dans toutes les ambassades ou légations, les fils du Céleste Empire se réunissent, et fêtent ensemble la patrie absente.
Voici le compte-rendu d'une de ces cérémonies qui eût lieu, il y a quelques années, à Paris:
«Hier, samedi, premier jour de la première lune de la trente et unième année du règne de l'empereur Kouan-Su, une animation joyeuse régnait à la légation de Chine, où les Célestes fêtaient la nouvelle année Chinoise.«Dès la veille, les étudiants, éparpillés dans les écoles de banlieue et de province, prenaient le train pour Paris, et, aussitôt arrivés, échangeaient des visites et des présents, se donnaient rendez-vous le lendemain matin à la légation, dans ce petit coin de Paris, où flotte l'étendard jaune, sur lequel se cambre le Dragon Impérial, et qui est en ce moment terre chinoise.«C'est au No. 57 de la rue de Babylone, qu'est situé l'hôtel de la légation. Un magnifique pavillon chinois, acheté jadis à une exposition universelle, flanque l'habitation, et c'est, sans doute, sa silhouette à la fois imprévue et familière qui a décidé le ministre à se fixer là.«Les toits relevés en pointes d'ailes, les parois sculptées, les lions chimériques ont retrouvé leur raison d'être et formaient un décor tout à fait superbe et harmonieux aux costumes de cérémonie—damas et satins, riches fourrures, chapeaux globuleux ornés de glands rouges—des visiteurs qui montaient hier matin le perron de l'hôtel.«À neuf heures et demi, ils étaient tous réunis dans le grand salon, où ils formaient des groupes chatoyants. Un certain nombre d'entre eux, cependant, qui ont adopté le costume européen pour circuler plus à l'aise dans nos villes, se dissimulaient derrière les autres, un peu honteux de leur triste déguisement, qui ne les avantage pas du tout, il faut l'avouer.«À dix heures, Son Exc. Soueng-Pao-Ki, accompagné de ses secrétaires, fit son entrée, et la cérémonie officielle commença.«Sur une table, placée devant la cheminée et recouverte d'une draperie de satin jaune à dragons brodés, étaient posées les tablettes de l'Empereur et de l'Impératrice douairière. Devant elles, un brûle-parfum de bronze à demi plein de braise-ardente, sur laquelle on jeta de la poudre de santal.«Tandis que la fumée odorante monte et tournoie, le ministre d'abord, puis tous les assistants, par rang de grade, dans le plus grand ordre, et le plus respectueux silence, viennent rendre hommage aux souverains, personnifiés par les tablettes sur lesquelles leurs noms sont inscrits. Cet hommage consiste à exécuter le solennel salut appelé 'ko-tao,' qui exige que l'on approche par trois fois le front du sol.«Quand les saluts furent terminés, on servit. le thé, et, après échange de nombreux compliments, souhaits et congratulations, le ministre congédia ses hôtes qu'il invita pour le soir à un banquet.«Les dames chinoises n'assistaient pas à la réception; mais au premier étage de l'hôtel, elles recevaient de leur côté, en belles robes de brocard pourpre, et accomplissaient aussi la cérémonie rituelle.«Le soir, elles n'étaient pas non plus présentes au dîner, qui réunissait cinquante-deux convives, tous Chinois.«Le ministre, présidant la table d'honneur, avait à sa droite M. Tsien, premier secrétaire à la légation de Pétersbourg, qui est en ce moment à Paris avec Mme. Tsien, une grande lettrée et une poétesse exquise; à sa gauche, M. Ouen-Pou, le doyen des secrétaires à Paris; puis, par ordre hiérarchique, étaient placés tous les convives.«Le ministre a donné à ses invités le régal d'un menu purement chinois. Pas de nids d'hirondelles, pourtant, et cela pour une raison assez amusante: on a apporté de Chine les nids tels qu'on les trouve et des plumes de l'oiseau de mer adhérent encore, par endroits, à la précieuse gélatine. En nettoyer une assez grande quantité pour préparer le potage de cinquante-deux personnes, cela aurait exigé le travail de dix cuisiniers pendant plusieurs jours!...«Voici le menu du diner:
«Hier, samedi, premier jour de la première lune de la trente et unième année du règne de l'empereur Kouan-Su, une animation joyeuse régnait à la légation de Chine, où les Célestes fêtaient la nouvelle année Chinoise.
«Dès la veille, les étudiants, éparpillés dans les écoles de banlieue et de province, prenaient le train pour Paris, et, aussitôt arrivés, échangeaient des visites et des présents, se donnaient rendez-vous le lendemain matin à la légation, dans ce petit coin de Paris, où flotte l'étendard jaune, sur lequel se cambre le Dragon Impérial, et qui est en ce moment terre chinoise.
«C'est au No. 57 de la rue de Babylone, qu'est situé l'hôtel de la légation. Un magnifique pavillon chinois, acheté jadis à une exposition universelle, flanque l'habitation, et c'est, sans doute, sa silhouette à la fois imprévue et familière qui a décidé le ministre à se fixer là.
«Les toits relevés en pointes d'ailes, les parois sculptées, les lions chimériques ont retrouvé leur raison d'être et formaient un décor tout à fait superbe et harmonieux aux costumes de cérémonie—damas et satins, riches fourrures, chapeaux globuleux ornés de glands rouges—des visiteurs qui montaient hier matin le perron de l'hôtel.
«À neuf heures et demi, ils étaient tous réunis dans le grand salon, où ils formaient des groupes chatoyants. Un certain nombre d'entre eux, cependant, qui ont adopté le costume européen pour circuler plus à l'aise dans nos villes, se dissimulaient derrière les autres, un peu honteux de leur triste déguisement, qui ne les avantage pas du tout, il faut l'avouer.
«À dix heures, Son Exc. Soueng-Pao-Ki, accompagné de ses secrétaires, fit son entrée, et la cérémonie officielle commença.
«Sur une table, placée devant la cheminée et recouverte d'une draperie de satin jaune à dragons brodés, étaient posées les tablettes de l'Empereur et de l'Impératrice douairière. Devant elles, un brûle-parfum de bronze à demi plein de braise-ardente, sur laquelle on jeta de la poudre de santal.
«Tandis que la fumée odorante monte et tournoie, le ministre d'abord, puis tous les assistants, par rang de grade, dans le plus grand ordre, et le plus respectueux silence, viennent rendre hommage aux souverains, personnifiés par les tablettes sur lesquelles leurs noms sont inscrits. Cet hommage consiste à exécuter le solennel salut appelé 'ko-tao,' qui exige que l'on approche par trois fois le front du sol.
«Quand les saluts furent terminés, on servit. le thé, et, après échange de nombreux compliments, souhaits et congratulations, le ministre congédia ses hôtes qu'il invita pour le soir à un banquet.
«Les dames chinoises n'assistaient pas à la réception; mais au premier étage de l'hôtel, elles recevaient de leur côté, en belles robes de brocard pourpre, et accomplissaient aussi la cérémonie rituelle.
«Le soir, elles n'étaient pas non plus présentes au dîner, qui réunissait cinquante-deux convives, tous Chinois.
«Le ministre, présidant la table d'honneur, avait à sa droite M. Tsien, premier secrétaire à la légation de Pétersbourg, qui est en ce moment à Paris avec Mme. Tsien, une grande lettrée et une poétesse exquise; à sa gauche, M. Ouen-Pou, le doyen des secrétaires à Paris; puis, par ordre hiérarchique, étaient placés tous les convives.
«Le ministre a donné à ses invités le régal d'un menu purement chinois. Pas de nids d'hirondelles, pourtant, et cela pour une raison assez amusante: on a apporté de Chine les nids tels qu'on les trouve et des plumes de l'oiseau de mer adhérent encore, par endroits, à la précieuse gélatine. En nettoyer une assez grande quantité pour préparer le potage de cinquante-deux personnes, cela aurait exigé le travail de dix cuisiniers pendant plusieurs jours!...
«Voici le menu du diner: