LE GRAND-ONCLE

Cette nuit-là, parce que le destin en avait décidé ainsi, fantôme, il sortit de sa tombe.

De son vivant, il n’avait jamais cru à rien. A rien de rien. Surtout à l’immortalité. Pourtant il ne s’en étonna pas : il ne s’étonnait jamais et profitait de tout. Une résurrection de quelques heures lui parut insignifiante et même méprisable. S’il résolut d’aller voir son successeur, ce fut par curiosité : il n’aimait personne.

Tel il avait paru à ses sujets, deux siècles et demi auparavant, tel il revenait aujourd’hui : un petit homme sec, mal fait, mal mis, avec une perruque ladre et des jambes en manche de veste. De mine pauvre, presque basse, toutefois extraordinairement spirituelle ; des vices, de l’impudence et du génie ; un singe méchant, avec un cerveau de grand homme. Nous avons rencontré des fils d’alcooliques qui lui ressemblent : ce sont généralement des artistes. Lui, il était né roi. Maisc’étaitun fils d’alcoolique.

Pour le vol d’une ombre, la route était courte. Et cette ombre traversa sans s’arrêter une ville dont la laideur pesante ne sut même pas l’amuser. Le successeur ! C’était le successeur qu’elle voulait voir ; et elle l’éveilla, comme éveillent les ombres : elle l’éveilla pour l’au delà des réalités, pour l’invisible rendu visible.

Le successeur, tout de suite le reconnut. L’ancêtre s’était fait pareil à ses portraits : incisif, un peu crasseux, satanique ; et même il avait repris l’épée que lui laissa le vainqueur Napoléon. Il l’avait reprise pour être ressemblant, non pour autre chose, car il se moquait de tout, même de l’épée : celui-là savait que la force n’est pas dans l’épée. Il s’en servait à la fin, il s’en servait quand il ne pouvait faire autrement, comme des voleurs d’un outil pour ouvrir un coffre-fort.

Alors le successeur demanda :

— Grand-oncle Frédéric, pourquoi es-tu venu ? Est-ce un présage ?

Mais l’ombre secoua la tête. Elle ne croyait à rien, à rien ! Pas même aux présages.

— Serait-ce, demanda le successeur, qui y croyait, serait-ce pour me plaindre ?

Et son cœur inquiet battait très fort dans sa poitrine.

Mais l’ombre ne répondit pas. Elle ne plaignait jamais personne. La pitié est un sentiment qu’elle ignora toujours. Il y a des bergers qui perdent leur troupeau : on les regarde, on s’en amuse, et c’est une leçon. Il est des bergers qui savent l’accroître, quels que soient les moyens : on les regarde, et c’est une autre leçon.

— Serait-ce, demanda le successeur, pour me féliciter ?

L’ombre ricana :

— De quoi ?

— Mais, dit le dormeur impérial, à demi éveillé de son grand rêve, pour avoir suivi tes exemples.

— Tu crois ? dit l’ombre… Oui, je comprends. Faire chercher querelle aux voisins par d’obéissants serviteurs, pour justifier ses actes au moment où l’on en a besoin. Ou bien agir d’abord au mépris des serments, parce que les rois ne doivent jamais se croire tenus par leurs serments, et faire justifier ensuite ses actes par ces mêmes serviteurs obéissants, et par le succès, Mais c’est l’apparence, seulement l’apparence, le mot-à-mot du texte. Le sens, c’est qu’il faut n’avoir qu’un adversaire ou deux à la fois, des adversaires à qui le reste du monde, abusé, demeure indifférent ou hostile. Et toi…

— Pourtant, les choses ne vont pas mal, en ce moment ! J’ai traversé des heures plus dures, aussi dures que celles que tu connus, que celle où désespérant de ton étoile tu faillis te suicider, ô grand-oncle Frédéric, qui fus un si beau joueur ! Mais je t’ai imité, je t’assure que je t’ai imité, et tu peux être fier de moi. J’ai intimidé, j’ai séduit, j’ai menti, j’ai promis — et j’ai trouvé des alliés que j’entraîne. Quand je considère avec quelle énergie je me tourne à gauche après avoir échoué à droite, et sur mes derrières alors que je n’ai obtenu aucun succès décisif autre part, dans mon ingéniosité à découvrir de nouvelles ressources, à changer de place, à ouvrir à l’adversaire étonné de nouveaux champs de lutte où je n’aurai pas trop à lutter, il me semble que je ne suis pas indigne de ta mémoire.

— Tu jettes de nouveaux fous dans ta folie, dit l’ombre. Mais tu as mal commencé. Cela ne se répare pas. C’est en cela que tu n’as pas compris mon exemple. Moi, je commençais toujours bien, je préparais toujours bien. Mes accidents n’étaient que des incidents. Et si j’étais mal parti, je m’arrêtais. Tu ne sais pas t’arrêter. D’ailleurs, tu ne peux pas t’arrêter. Tu as rompu les digues qui retenaient les trois plus grands lacs de l’univers. A la fois. Et tu te réjouis en cette minute parce que tu romps d’autres digues encore, qui contenaient jusqu’ici d’autres petits lacs. Tu me diras que tu n’avais plus que cela à faire, et je le sais bien. Mais je ne suis pas sûr que tous les torrents que tu crées vont se jeter dans ta rivière. Et même s’ils s’y jetaient… Cela complique tout, mais n’achève rien.

— Alors, que me conseilles-tu ?

— Je ne conseille rien. Du reste, je ne donne jamais de conseils. Et je suis mort. Je suis au spectacle, et puis je regarde. Voilà pourquoi je suis venu aujourd’hui, pour regarder ; et surtout pour voir de plus près un spectacle que j’apercevais, que je pressentais déjà du fond de ma tombe, et qui me faisait rire… Il fait pleurer tous les hommes de la terre, mais je suis philosophe. Tu sais que je suis philosophe : il me fait rire.

— Lequel ?

— Je m’étonne que tu ne le distingues pas toi-même, puisque tu en es le héros… Voici une guerre qui jette les uns contre les autres vingt-cinq millions d’hommes — de mon temps on faisait la guerre avec quelques poignées de pauvres diables achetés par les uns, vendus par les autres. On accomplissait de grandes choses à petit prix, et cela en valait la peine : mais tu as changé tout cela. Sur ces vingt-cinq millions d’hommes, cinq millions sont déjà morts, et de ceux qui t’appartenaient — les autres savaient pour quelle cause ils ont combattu : pour leur liberté — beaucoup ont gémi : « Pourquoi ? Pourquoi ? » Des millions d’autres, blessés, infirmes, invalides à jamais, se posent la même question, qui restera éternellement sans réponse. Je passe sur les larmes des mères, des filles, des femmes, des fiancées ; je suppose que tu y demeures insensible…

— C’est la guerre !

— Oui, c’est la guerre. Par surcroît, l’Europe est ruinée pour de longues années, peut-être pour des siècles, mais plus particulièrement ton pays. Tu ne peux plus espérer que la fin, quelle qu’elle soit, répare ces ruines. Il est trop tard, et tu es trop épuisé pour le pouvoir exiger. Si tu échoues, c’est l’effondrement. Si par chance tu réussis, tu ne réussis qu’à peine ; tu réussis dans ce sens que tu pourras nourrir l’espoir de recommencer — mais les autres aussi, ce qui est atroce ! Enfin, depuis le commencement du monde, nul n’a jamais, par une telle décision aveugle et pourtant volontaire, déchaîné une telle catastrophe, une telle furie d’assassinats ; il n’est pas un conquérant mogol qui eût pu élever une si haute pyramide de cadavres : elle monte jusqu’au ciel.

— C’est la guerre !

— Oui, c’est la guerre. Mais voici où j’en voulais venir. Je te regarde. Je te dis que je ne suis venu que pour repaître ma vue de ce spectacle étonnant ! Je vois ta main avortée se cacher misérablement dans ta manche vide. Je sais que tu ne peux monter à cheval, comme le ferait le plus médiocre des cavaliers, sans une aide et sans un escabeau ; je sais qu’il te serait impossible de manier un outil de guerre, un fusil ou une lance. Je sais que tous les docteurs, tous les conseils que tu réunis pour te procurer de nouveaux hommes à précipiter dans ta boucherie, malgré leur nécessaire indulgence, malgré leur volonté bien arrêtée, dictée par toi, de les estimer « bons pour le service », te déclareraient incapable de porter les armes, incapable de faire un soldat. Un réformé — depuis le jour de ta naissance jusqu’au dernier de ta vie, un réformé ! Voilà ce que tu es : et que ce soit toi qui de parade guerrière en parade guerrière, de cliquetis d’armures en cliquetis d’armures, en entassements d’uniformes, aies préparé, voulu cette guerre, ces millions de morts, cette infinité de désastres, je trouve, oui, je trouve que c’est la plus monstrueuse et la plus sinistre bouffonnerie. C’est cela que j’ai voulu voir. C’est cela que je voulais te dire.

Et l’ombre disparut…


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