Le soir, la leçon que Mlle Belhomme donnait à Perrine, qui avait raconté cette grande nouvelle à l'institutrice enthousiasmée, fut interrompue par l'entrée de M. Vulfran dans la bibliothèque:
«Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon nom et au nom des populations de ce pays, service considérable, d'une importance capitale par les résultats qu'il peut produire, mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice considérable aussi: voici ce dont il s'agit.»
Ce dont il s'agissait, c'était qu'elle donnât sa démission pour prendre la direction des cinq crèches qu'il allait fonder; après avoir cherché, il ne trouvait qu'elle qui fût la femme d'intelligence, d'énergie et de coeur capable de mener à bien une tâche aussi lourde. Les crèches ouvertes, il les offrirait aux communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, avec un capital suffisant pour subvenir à leur entretien à perpétuité, et il ne mettrait pour condition à sa donation que l'obligation de maintenir à leur tête celle en qui il avait toute confiance pour assurer le succès et la durée de son oeuvre.
Ainsi présentée, la demande ne pouvait pas ne pas être accueillie, mais ce ne fut pas sans déchirements, car le sacrifice, comme l'avait dit M. Vulfran, était considérable pour l'institutrice:
«Ah! monsieur, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que l'enseignement.
—Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais leur donner la vie, la santé, c'est quelque chose aussi, et ce sera votre tâche; elle est assez grande pour que vous ne la refusiez pas.
— Et je ne serais pas digne de votre choix si j'écoutais mes convenances personnelles… Après tout je me prendrai moi-même pour élève, et j'aurai tant à apprendre, que mon besoin d'enseignement trouvera à s'employer largement. Je suis à vous de tout coeur, et ce coeur est plus ému qu'il ne saurait l'exprimer, pénétré de gratitude, d'admiration…
— Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas à moi qu'il faut en adresser l'expression, mais à votre élève, mademoiselle, car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a éveillé dans mon coeur des idées auxquelles j'étais jusqu'alors resté étranger, et m'a mis dans une voie où je n'ai encore fait que quelques pas, qui ne sont rien à côté de la route à parcourir.
— Ah! monsieur, s'écria Perrine enhardie de joie et de fierté, si vous vouliez encore en faire un.
— Pour aller où?
— Quelque part où je vous conduirais ce soir.
— Alors, tu ne doutes de rien.
— Ah! si je ne doutais de rien!
— Est-ce de moi que tu doutes?
— Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous conduire quelque part ce soir.
— Mais où veux-tu me conduire ce soir?
— En un endroit où votre présence pendant quelques minutes seulement peut produire des résultats extraordinaires.
— Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystérieux?
— Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite serait manqué. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas à craindre de gagner froid, laissez-vous décider.
— Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit Mlle Belhomme, bien que cette proposition se présente sous une forme un peu… bizarre et enfantine.
— Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce soir. À quelle heure fixes-tu notre expédition?
— Plus il sera tard, mieux cela vaudra.»
Dans la soirée, il parla plusieurs fois de cette expédition, mais sans décider Perrine à s'expliquer.
«Sais-tu que tu en es arrivée à piquer ma curiosité?
— Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas déjà quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rêver à ce qui peut se produire tantôt ou demain, que vous anéantir dans les regrets de ce que vous espériez hier?
_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais à quel avenir veux-tu que je rêve? il est plus triste encore que le passé, puisqu'il est vide.
— Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez à celui des autres. Quand on est enfant… et pas heureux, on pense souvent, n'est-ce pas, à tout ce qu'on demanderait à un magicien tout-puissant, à un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a qu'à vouloir pour réaliser tous les souhaits; mais quand on est soi-même cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois à ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir, n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous sommes dans une féerie, mais dans la réalité il y a un autre mot que celui-là.»
La soirée s'écoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran demanda si le moment n'était pas venu de partir, mais elle le retarda tant qu'elle put.
Enfin elle annonça qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit était chaude comme elle l'avait prévu, sans vent, sans brouillard, mais avec des éclairs de chaleur qui fréquemment embrasaient le ciel noir. Quand ils arrivèrent dans le village, ils le trouvèrent endormi, pas une seule lumière ne brillait aux fenêtres closes, pas de bruit d'aucune sorte, excepté celui de l'eau qui tombait des barrages de la rivière.
Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaître la nuit, et depuis leur sortie du château il avait suivi son chemin comme avec ses yeux.
«Nous voilà devant Françoise, dit-il à un certain moment.
— C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous guiderai. Je vous préviens cependant que nous aurons un escalier à monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai une porte et nous entrerons; nous ne resterons là que ce que vous voudrez rester, une minute ou deux.
— Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?
— Vous n'avez pas besoin de voir.
— Alors pourquoi venir?
— Pour être venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que nous fassions du bruit en marchant.»
Les choses s'arrangèrent comme elle avait dit, et en arrivant dans la cour intérieure, un éclair lui montra l'entrée de l'escalier. Ils montèrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parlé, attira doucement M. Vulfran et referma la porte.
Alors ils se trouvèrent enveloppés d'un air chaud, âcre, suffocant.
Une voix empâtée dit:
«Qu'est-ce qui est là?»
Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas répondre.
La même voix continua:
«Couche-té don la Noyelle.»
Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit à Perrine qu'il voulait sortir.
Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure de voix les accompagnait.
Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole:
«Tu as voulu me faire connaître la chambrée dans laquelle tu as couché la première nuit de ton arrivée ici?
— J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrées de Maraucourt, et des autres villages où couche tout un monde de vos ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez, respiré leur air empoisonné pendant une minute seulement, vous voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.»
Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un temps radieux, Perrine était arrivée à Maraucourt, misérable et désespérée, se demandant ce qui allait advenir d'elle.
Le temps était aussi radieux, mais Perrine et le village ne ressemblaient en rien à ce qu'ils étaient l'année précédente.
À la place où elle avait passé la fin de sa journée, assise tristement à la lisière du petit bois qui couronne la colline, tâchant de se rendre compte de ce qu'étaient le village et les usines étalés au-dessous d'elle dans la vallée, se trouvent maintenant des bâtiments en construction; un hôpital en bon air, en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas Maraucourt.
C'est de là qu'on peut le mieux suivre les transformations de la contrée, et elles sont extraordinaires, eu égard surtout au peu de temps qui s'est écoulé.
Aux usines elles-mêmes il n'a pas été apporté de changements bien sensibles: ce qu'elles étaient, elles le sont toujours, comme si, arrivées à leur complet développement, elles n'avaient qu'à continuer la marche régulière de tout ce qui est rigoureusement réglé.
Mais à une courte distance de leur entrée principale, là où autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupées par deux garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brûlée quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la façade mi-partie rosé, mi-partie bleue de la crèche que M. Vulfran a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures croulantes.
Sa façon de procéder avec leurs propriétaires a été aussi nette que franche: il les a fait venir et leur a expliqué que comme il ne pouvait pas tolérer plus longtemps que les enfants de ses ouvrières fussent exposés à être brûlés ou tués par toutes sortes de maladies résultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez celles qui les gardaient, il allait faire construire une crèche dans laquelle ces enfants seraient reçus, nourris, élevés gratuitement jusqu'à l'âge de trois ans. Entre sa crèche et leurs garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient vendre leurs maisons, il les achèterait moyennant une somme fixe et une rente viagère. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'à les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au lendemain matin onze heures pour se décider; à midi il serait trop tard.
Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe de bâtiments à peine achevés dans lesquels sont établis des logements séparés, des réfectoires, des restaurants, des cantines, des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers célibataires, hommes et femmes; et pour ces bâtiments M. Vulfran a employé le même procédé d'expropriation que pour la crèche.
Précédemment se trouvaient là plusieurs vieilles maisons appropriées tant bien que mal, en réalité aussi mal que possible, au logement en chambrées des ouvriers et en cabinets. Il a fait appeler les propriétaires de ces maisons, et leur a tenu un langage à peu près analogue à celui dont il s'est déjà servi:
«Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrées dans lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises conditions dans lesquelles sont établis ces logements qu'on attribue les maladies de poitrine et la fièvre typhoïde qui tuent tant de monde. Je ne peux pas tolérer cela plus longtemps. J'ai donc résolu de faire construire deux hôtels dans lesquels j'offrirai aux ouvriers célibataires, hommes et femmes, une chambre séparée et exclusive pour trois francs par mois. En même temps j'aménagerai les rez-de-chaussée en réfectoires et en restaurants où je donnerai un dîner composé de soupe, de ragoût ou de rôti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous voulez me vendre vos maisons, j'élèverai mes hôtels sur leur emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est dans votre intérêt, car j'ai ailleurs des terrains où mes constructions me coûteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'à onze heures demain pour réfléchir; à midi il serait trop tard.
Sur ces terrains éparpillés un peu partout, on aperçoit d'autres toits en tuiles neuves, tout petits ceux-là, et qui par leur propreté et leur éclat rouge contrastent avec les anciennes toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des maisons ouvrières dont la construction est commencée depuis peu, et qui toutes sont ou seront isolées au milieu d'un jardinet, dans lequel pourront se récolter les légumes nécessaires à l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de loyer, aura le bien-être matériel et la dignité du chez-soi.
Mais la transformation qui à coup sûr eût frappé le plus vivement surpris, et même stupéfié celui qui serait resté un an absent de Maraucourt, était celle qui avait bouleversé le parc même de M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette partie basse, restée jusque-là presque à l'état naturel, avait été retranchée du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'élevait à son centre un grand chalet en bois, flanqué d'autres cottages ou de kiosques construits à la légère, qui donnaient à l'ensemble une apparence de jardin public que précisaient encore toutes sortes de jeux, des manèges de chevaux de bois, des balançoires, des appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs à l'arc, à l'arbalète, à la carabine et au fusil de guerre, des mâts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour vélocipèdes, un théâtre de marionnettes, une estrade pour des musiciens.
C'est qu'en réalité c'est bien un jardin public, celui qui servait aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, M. Vulfran avait décidé de faire les mêmes constructions qu'à Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eût pour tous qu'un seul lieu de réunion et de récréation où pourraient s'établir des relations générales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple bibliothèque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'établir, s'était transformée, sans qu'il sût trop sous quelle influence, en ce vaste jardin, où autour des salles de lecture et de conférence qui occupent le grand chalet central, se sont groupés ces jeux divers, dont le développement a exigé une partie même de son parc, de sorte que maintenant le cercle ouvrier protège le château et le fait pardonner.
Si rapidement que ces changements eussent été conçus et réalisés, ils n'ont pas été sans produire un vif émoi dans la contrée et même une sorte d'agitation.
Les plus hostiles ont été les logeurs, les cabaretiers, les boutiquiers, qui ont crié à la ruine et à l'oppression: n'était-ce pas une injustice, un crime social qu'on vînt leur faire concurrence et les empêcher de continuer leur commerce dans les mêmes conditions qu'ils l'avaient toujours pratiqué, au mieux de leurs intérêts, comme il convient à des hommes libres? Et de même que lors de la création des usines, les fermiers s'étaient insurgés contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de la terre, ou les obligeaient à hausser les salaires, les petits commerçants avaient joint leurs plaintes à celles des cultivateurs; c'était tout juste si, quand M. Vulfran passait par les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les poursuivait pas de huées comme des malfaiteurs: il n'était donc pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu de bonté, un peu de pitié au coeur! les ouvriers étaient donc imbéciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but que de les enchaîner plus étroitement encore, et de leur reprendre d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des réunions s'étaient tenues où l'on avait discuté ce qu'il y avait à faire, et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouvé qu'il n'était pas un imbécile comme tant d'autres de ses camarades.
Dans l'intimité même de M. Vulfran, ou plutôt dans sa famille, ces réformes avaient provoqué autant d'inquiétudes que de critiques. Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est à dire les ruiner? Ne serait-il pas prudent de le faire interdire? Évidemment sa faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle voulait, était une preuve de démence sénile, que les tribunaux ne pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitiés s'étaient concentrées sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce qu'elle faisait: qu'importait à cette fille l'argent follement gaspillé, ce n'était pas le sien.
Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette colère, dont elle recevait des coups directs ou indirects à chaque instant, par des amitiés qui l'encourageaient et la réconfortaient.
Comme toujours Talouel, courtisan du succès, s'était rangé de son côté: elle réussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire à M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle était en butte à l'hostilité de ses neveux, c'était plus qu'il n'en fallait pour qu'il se montrât ouvertement son ami; au fond, que lui importait que M. Vulfran dépensât des sommes considérables qui en réalité augmentaient la fortune des établissements; cet argent ce n'était pas à lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien vraisemblablement les établissements seraient à lui un jour ou l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amélioration nouvelle était à l'étude, n'avait-il pas raté les occasions de «supposer» avec M. Vulfran que le moment était propice pour la réaliser.
Mais d'autres amitiés qui plus que celle-là plaisaient à Perrine, c'étaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et des ouvriers que M. Vulfran avait fait élire pour composer le conseil de surveillance de ses différentes fondations.
En voyant comment «la gamine» avait rendu à M. Vulfran l'énergie morale et intellectuelle, le médecin avait changé de manières à son égard, et maintenant c'était avec une affection paternelle qu'il la traitait, presque avec déférence, en tout cas comme une personne qui compte: «Cette petite a plus fait que la médecine, disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran serait devenu.»
Mlle Belhomme n'avait pas eu à changer de manières, mais elle était fière d'elle, et chaque jour dans sa leçon il y avait quelques minutes où franchement elle laissait paraître ses vrais sentiments, bien qu'elle s'avouât que leur expression n'en fût peut-être pas très correcte, «de maîtresse à élève».
Quant à Fabry, il était associe de trop près à tout ce qui se faisait, pour n'être pas en accord avec cette jeune fille, à laquelle il n'avait pas tout d'abord prêté attention, mais qui bien vite avait pris une si grande importance dans la maison, qu'il n'était plus qu'un instrument entre ses mains.
«Monsieur Fabry, vous allez aller à Noisiel étudier les maisons ouvrières.
— Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre étudier leWorking men's club Union.
— Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique étudier les cercles ouvriers.»
Et Fabry partait, étudiait ce qu'on lui avait indiqué, tout en ne négligeant rien de ce qu'il trouvait intéressant, puis au retour, après de longues discussions avec M. Vulfran, étaient arrêtés les plans qu'exécutaient sous sa direction l'architecte et les conducteurs de travaux, adjoints à son bureau, devenu depuis peu le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part à ces discussions, jamais elle n'y mêlait son mot, mais elle y assistait, et il eût fallu une stupidité réelle pour ne pas comprendre qu'elle les préparait, les inspirait, et qu'en somme c'était la semence qu'elle avait jetée dans l'esprit ou dans le coeur du maître, qui germait et portait ses fruits.
Pas plus que Fabry, les ouvriers élus par leurs camarades ne méconnaissaient le rôle de Perrine, et bien que dans leurs conseils elle ne se fût jamais permis ni un mot, ni un signe, ils savaient très justement peser l'influence qu'elle exerçait, et ce n'était pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierté qu'elle fût des leurs:
«Vous savez, elle a travaillé aux cannetières.
— Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce qu'elle est?»
Il n'eût pas fait bon que devant ceux-là on parlât de la huer quand elle traversait les rues des villages, les huées commencées auraient été vivement et violemment refoulées dans les gosiers.
Ce dimanche-là, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour une enquête dont M. Vulfran n'avait pas parlé à Perrine, et qu'il avait même paru vouloir tenir secrète, était attendu; le matin il avait envoyé de Paris une dépêche ne contenant que ces quelques mots:
«Renseignements complets, pièces officielles, arriverai midi.»
Il était midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement à l'habitude avait provoqué l'impatience de M. Vulfran, d'ordinaire plus calme.
Son déjeuner achevé plus promptement que de coutume, il était rentré dans son cabinet avec Perrine, et à chaque instant il allait à la fenêtre ouverte sur les jardins pour écouter.
«Il est étrange que Fabry n'arrive pas.
— Le train aura eu du retard.»
Mais il ne se rendait pas à cette raison et restait à la fenêtre d'où elle eût voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il eût connaissance; avec une activité plus qu'ordinaire les jardiniers achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs, tandis que d'autres emportaient les plantes rares disséminées sur les pelouses; les grilles d'entrée étaient grandes ouvertes, et au-delà du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers était pavoisé de drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer.
Tout à coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre, et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne recevrait personne.
Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir, petits ou grands, car très avare en semaine de paroles qui font perdre un temps appréciable en argent, il était au contraire volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres n'avaient plus la même valeur.
Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des entailles, c'est-à-dire celui qui vient de Picquigny:
«Voilà Fabry», dit-il d'une voix qui parut altérée, anxieuse et heureuse à la fois.
En effet, c'était bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet: lui aussi paraissait être dans un état extraordinaire, et le regard qu'il jeta tout d'abord à Perrine la troubla sans qu'elle sût pourquoi:
«Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il.
— Vous arrivez, c'est l'essentiel.
— Ma dépêche vous a prévenu.
— Votre dépêche, trop courte et trop vague, m'a donné des espérances; ce sont des certitudes qu'il me faut.
— Elles sont aussi complètes que vous pouvez les désirer.
— Alors parlez, parlez vite.
— Le dois-je devant mademoiselle?
— Oui, si elles sont ce que vous dites.
C'était la première fois que Fabry, rendant compte d'une mission, demandait s'il pouvait parler devant Perrine; et dans l'état de trouble où elle se trouvait déjà, cette précaution ne pouvait que rendre plus violent encore l'émoi que les paroles de M. Vulfran et de Fabry, leur agitation à l'un et à l'autre, le frémissement de leurs voix, avaient provoqué en elle.
— Comme, l'avait bien prévu l'agent que vous aviez chargé de faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine, la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois était venue à Paris; là, en compulsant les actes de décès, on a trouvé au mois de juin de l'année dernière un acte au nom de Marie Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une expédition de l'acte.
Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran.
«Voulez-vous que je vous la lise?
— Avez-vous vérifié les noms?
— Assurément.
— Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez.
— Je ne m'en suis pas tenu à cet acte, poursuivit Fabry, j'ai voulu interroger le propriétaire de la maison dans laquelle elle est morte, qui se nomme Grain de Sel, j'ai vu aussi ceux qui ont assisté à la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues appelée la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c'est à la fatigue, à l'épuisement, à la misère qu'elle a succombé; de même j'ai vu le médecin qui l'a soignée, le docteur Cendrier qui demeure à Charonne, rue Riblette; il avait voulu l'envoyer à l'hôpital, mais elle a refusé de se séparer de sa fille. Enfin, pour compléter mon enquête, ils m'ont envoyé rue du Château-des- Rentiers chez une marchande de chiffons appelée La Rouquerie, que j'ai rencontrée hier seulement au moment où elle rentrait de la campagne.
Fabry fit une pause, et, pour la première fois, se tournant versPerrine qu'il salua respectueusement:
«J'ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.»
Depuis un moment déjà Perrine s'était levée, et elle regardait, elle écoutait éperdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux.
Fabry continua:
«Fixée sur l'identité de la mère, il me restait à savoir ce qu'était devenue la fille, c'est ce que m'a appris La Rouquerie en me racontant la rencontre qu'elle avait faite dans les bois de Chantilly d'une pauvre enfant mourant de faim, retrouvée par son âne.
«Et toi, s'écria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait de la tête aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne s'est pas fait connaître, ne me l'expliqueras-tu pas, toi qui peux descendre dans le coeur d'une jeune fille…?»
Elle fit quelques pas vers lui.
Il continua:
«Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts…?
— Mon Dieu!
— Ceux de son grand-père.»
Fabry s'était retiré, laissant en tête-à-tête le grand-père et la petite-fille.
Mais ils étaient si émus qu'ils restaient les mains dans les mains sans parler, n'échangeant que des mots de tendresse:
«Ma fille, ma chère petite-fille!
— Grand-papa!»
Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les bouleversait, il l'interrogea:
«Pourquoi ne t'es-tu pas fait connaître? demanda-t-il.
— Ne l'ai-je pas tenté plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous m'avez dit un jour, le dernier où j'ai fait allusion à maman et à moi: «Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces misérables».
— Pouvais-je soupçonner que tu étais ma fille?
— Si cette fille s'était présentée franchement devant vous, ne l'auriez-vous pas chassée sans vouloir l'entendre?
— Qui sait ce que j'aurais fait!
— C'est alors que j'ai décidé de ne me faire connaître que le jour où, selon la recommandation de maman, je me serais fait aimer.
— Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas à chaque instant des preuves de mon affection?
— Était-elle celle d'un père? je n'osais le croire.
— Et il a fallu que, mes soupçons s'étant précisés après des luttes cruelles, des hésitations, des espérances aussi bien que des doutes que tu m'aurais épargnés en parlant plus tôt, j'emploie Fabry pour t'obliger à te jeter dans mes bras!
— La joie de l'heure présente ne prouve-t-elle pas qu'il était bon qu'il en fût ainsi?
— Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as caché, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu pouvais satisfaire…
— En me découvrant.
— Parle-moi de ton père; comment êtes-vous arrivés à Serajevo?Comment était-il photographe?
— Ce qu'a été notre vie dans l'Inde, vous pouvez…»
Il l'interrompit:
«Dis-moi tu; c'est à ton grand-père que tu parles, non plus àM. Vulfran.
— Par les lettres que tu as reçues tu sais à peu près ce qu'a été cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux plantes, nos chasses aux bêtes, tu verras ce qu'était le courage de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de lui sans te parler d'elle…
— Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en me disant son refus d'entrer à l'hôpital où elle aurait peut-être été sauvée, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas ému.
— Tu l'aimeras, tu l'aimeras.
— Tu me parleras d'elle.
— … Je te la ferai connaître, je te la ferai aimer. Je passe donc là-dessus. Nous avions quitté l'Inde pour revenir en France, quand, arrivé à Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emporté. Il lui fut volé par des gens d'affaires. Je ne sais comment.»
M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce comment.
«N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partîmes pour la Grèce, ce qui coûtait moins cher de voyage. À Athènes, papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des portraits dont nous vécûmes. Puis il acheta une roulotte, un âne, Palikare, qui m'a sauvé la vie, et il voulut revenir en France par terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en faisait peu, hélas! et que la route était dure dans les montagnes, où le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans lesquels Palikare aurait dû se tuer vingt fois par jour. Je t'ai dit comment papa était tombé malade à Bousovatcha. Je te demande à ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les décider à se faire photographier, combien moins encore y gagnâmes- nous quand nous fûmes seules! Plus tard aussi je te raconterai des étapes de misère, qui durèrent de novembre à mai, en plein hiver, jusqu'à Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard aussi avec les dernières recommandations de maman pour venir ici.»
Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins passaient dans l'air.
«Qu'est-ce que cela?» demanda M. Vulfran.
Perrine alla à la fenêtre: les pelouses et les allées étaient noires d'ouvriers endimanchés, d'hommes, de femmes, d'enfants au- dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannières; et de cette foule de six à sept mille personnes entassées, et dont les masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle, la route, les prairies, s'élevait cette rumeur qui avait surpris M. Vulfran et détourné son attention du récit de Perrine, si grand qu'en fût l'intérêt.
«Qu'est-ce donc? répéta-t-il.
— C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers de toutes les usines ont décidé de le célébrer en te remerciant ainsi de ce que tu as fait pour eux.
— Ah! vraiment, ah! vraiment!»
Il vint à la fenêtre comme s'il pouvait les voir, mais il fut reconnu, et aussitôt courut de groupe en groupe une clameur qui en se propageant devint formidable.
«Mon Dieu! qu'ils pourraient être terribles s'ils étaient contre nous, murmura-t-il, sentant pour la première fois la force de ces masses qu'il commandait.
— Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux.
— Et c'est à toi que cela est dû, petite-fille; qu'il y a loin d'aujourd'hui au service célébré à la mémoire de ton père dans notre église vide!
— Voici l'ordre de la cérémonie qui a été adopté par le conseil: je te conduirai sur le perron à deux heures précises; de là tu domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun des villages où sont les usines montera sur le perron et, au nom de tous, le vieux père Gathoye t'adressera un petit discours.
À ce moment deux heures sonnèrent à la pendule.
«Veux-tu me donner la main?» dit-elle.
Ils arrivèrent sur le perron, et une immense acclamation retentit; alors, comme cela avait été réglé, les délégués montèrent sur le perron, et le père Gathoye, qui était un vieux peigneur de chanvre, s'avança seul à quelques pas de ses camarades pour débiter sa harangue qu'on lui avait fait répéter dix fois depuis le matin:
Monsieur Vulfran, c'est pour vous féliciter que … c'est pour vous féliciter que …»
Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui voyait ses gestes éloquents crut qu'il débitait son discours.
Après quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha plusieurs poignées de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il peignait son chanvre, il dit:
«Voilà la chose: j'avais un discours à vous dire, mais je peux pas en retrouver un mot, ce que ça m'ennuie pour vous! enfin c'est pour vous féliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon coeur.»
Il leva la main solennellement:
«Je le jure, foi de Gathoye.»
Pour être incohérent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran, qui était dans un état d'âme où l'on ne s'arrête pas aux paroles; la main toujours appuyée sur l'épaule de Perrine il s'avança jusqu'à la balustrade du perron et se trouva là comme dans une tribune où la foule le voyait:
«Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amitié me causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez dans la journée la plus heureuse de ma vie, celle où je viens de retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous la connaissez, vous l'avez vue à l'oeuvre, soyez sûrs qu'elle continuera et développera ce que nous avons fait ensemble, et dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de bonnes mains.»
Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en défendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva, et, la présentant à la foule, il l'embrassa.
Alors il s'éleva une acclamation poussée et répétée pendant plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes, d'enfants; puis, comme l'ordre de la fête avait été bien réglé, aussitôt le défilé commença et chacun en passant devant le vieux patron et sa petite-fille salua ou fit la révérence.
«Si tu voyais les bonnes figures», dit Perrine.
Cependant il y en eut qui ne furent pas précisément radieuses: celles des neveux, quand, la cérémonie terminée, ils vinrent féliciter leur «cousine».
«Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se joindre à eux, et qui d'autre part tenait à ne pas perdre de temps pour faire sa cour à l'héritière des usines, je l'avais toujours supposé.»
Des émotions de ce genre ne pouvaient pas être bonnes pour la santé de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait mieux qu'il ne l'avait été depuis longtemps, ne toussant plus, n'étouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au contraire, la toux et les étouffements avaient si bien repris que tout ce qui avait été si péniblement gagné paraissait perdu de nouveau.
Aussitôt le docteur Ruchon fut appelé:
«Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en état de supporter l'opération.
— Ne sortez pas, mettez-vous au régime lacté, soyez calme, parlez peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparaîtront, et l'opération pourra se faire avec toutes chances de succès.»
Le pronostic du docteur Ruchon se réalisa, et un mois après l'anniversaire, deux, médecins appelés de Paris constatèrent un état général assez bon pour autoriser l'opération qui, si elle n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de sérieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre obscure, on constatait que M. Vulfran avait conservé de la sensibilité rétinienne, ce qui était la condition indispensable pour permettre l'opération, et l'on décidait de la pratiquer avec iridectomie, c'est-à-dire excision d'une partie de l'iris.
Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa:
«Non, dit-il, mais je demande à ma petite-fille d'avoir le courage de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce très douloureux?
— La cocaïne atténuera la douleur.»
L'opération faite, le patient ne recouvra pas la vue instantanément, et cinq ou six jours s'écoulèrent avant que ne commençât la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un bandeau compressif.
Combien furent-elles longues pour le père et la fille, ces journées d'attente, malgré les assurances favorables de l'oculiste resté au château pour pratiquer lui-même les pansements nécessaires; mais l'oculiste n'était pas tout: que se passerait-il si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux, un éternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre?
Et de nouveau Perrine éprouva les angoisses qui l'avaient accablée pendant la maladie de son père et de sa mère. N'aurait-elle donc retrouvé son grand-père que pour le perdre, et une fois encore rester seule au monde?
Le temps s'écoula sans complications fâcheuses, et M. Vulfran fut autorisé à se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux rideaux fermés, de son oeil opéré.
«Ah! si j'avais eu des yeux, s'écria-t-il après l'avoir contemplée, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue pour ma fille? Ils sont donc imbéciles ici de n'avoir pas retrouvé ta ressemblance avec ton père? Talouel serait donc sincère en disant qu'il l'avait «supposé».
Mais on ne laissa pas prolonger ses épanchements: il ne fallait pas qu'il éprouvât des émotions, ni qu'il toussât, ni qu'il eût des palpitations.
«Plus tard».
Le quinzième jour le bandeau compressif fut remplacé par un bandeau flottant; le vingtième les pansements cessèrent; mais ce fut seulement le trente-cinquième que l'oculiste, revint de Paris pour décider un choix de verres convexes qui permettraient la lecture et la vision à distance: avec un malade ordinaire les choses eussent sans doute marché moins lentement, mais avec le riche M. Vulfran c'eût été naïveté de ne pas pousser les soins à l'extrême, et de ne pas multiplier les voyages.
Ce que M. Vulfran désirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa petite-fille, c'était de sortir pour visiter ses travaux; mais cela demanda de nouvelles précautions, et imposa de nouveaux retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux glaces closes, mais se servir de son vieux phaéton, pour être conduit par Perrine, et se montrer à tous avec elle: pour cela il importait de choisir une journée sans soleil, aussi bien que sans vent et sans froid.
Enfin il s'en présenta une à souhait, douce et vaporeuse, avec un ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays, et après le déjeuner Perrine donna l'ordre à Bastien de faire atteler Coco au phaéton.
«Tout de suite, mademoiselle.»
Elle fut surprise du ton de cette réponse, et du sourire de Bastien, mais elle n'y prêta pas autrement attention, occupée qu'elle était à habiller son grand-père de façon qu'il ne fût exposé à n'avoir ni froid, ni chaud.
Bientôt Bastien revint annoncer que la voiture était avancée, et ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des yeux son grand-père, marchant seul, arrivait à la dernière marche, quand un formidable braiment lui fit tourner la tête.
Était-ce possible! Un âne était attelé au phaéton, et cet âne ressemblait à Palikare, mais Palikare lustré, peigné, les sabots brillants, habillé d'un beau harnais jaune avec des houppettes bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir vers Perrine malgré le groom qui le retenait.
«Palikare!»
Et elle lui sauta à la tête en l'embrassant.
«Ah! grand-papa, quelle bonne surprise!
— Ce n'est pas à moi que tu la dois, c'est à Fabry qui l'a racheté à La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce cadeau à leur ancienne camarade.
— M. Fabry est un bon coeur.
— Mais oui, mais oui, il a eu une idée qui n'est pas venue à tes cousins. Il m'en est venu une aussi à moi, qui a été de commander à Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans quelques jours, et ne sera traînée que par lui, car ce phaéton n'est pas son affaire.»
Ils montèrent en voiture, et Perrine prit les guides:
«Par où commençons-nous?
— Comment par où? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai pas envie de voir le nid où tu as vécu, et d'où tu es partie?»
Elle était telle que Perrine l'avait quittée l'année précédente, avec son fouillis de végétation vierge, sans que personne y eût touché, respectée même par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter à son caractère.
«Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu'à deux pas d'un grand centre ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre là de la vie sauvage!
— Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici, dans la vie civilisée, je n'avais droit à rien; j'ai souvent pensé à cela.»
Après l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa première visite fût pour la crèche de Maraucourt.
Il croyait la bien connaître pour en avoir longuement discuté et arrêté les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans l'entrée, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles: le dortoir où sont couchés les enfants aux maillots dans des berceaux rosés ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat où jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut surpris et charmé de reconnaître que par une habile distribution et l'emploi de larges portes vitrées, l'architecte avait réalisé le difficile idéal à lui imposé, qui était que la crèche fût une véritable maison de verre où les mères vissent de la première salle tout ce qui se passait dans celles où elles ne devaient pas entrer.
Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se précipitèrent sur Perrine en lui présentant le jouet qu'ils avaient aux mains, une trompette, une crécelle, un cheval de bois, une poule, une poupée.
«Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran.
— Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimée, adorée; elle est une petite mère pour eux: personne comme elle qui sache si bien les faire jouer.
— Vous souvenez-vous, répondit M. Vulfran, que vous me disiez, que c'était une qualité maîtresse de savoir créer ce qui est nécessaire à nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus belle encore, c'est de savoir créer ce qui est nécessaire aux besoins des autres, et cela précisément ma petite-fille l'a fait. Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chère demoiselle: bâtir des crèches, des maisons ouvrières, des cercles, c'est l'a b c de la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la résout; j'espère que nous pourrons aller plus loin, plus à fond; nous ne sommes qu'à notre point de départ: vous verrez, vous verrez.»
Quand ils revinrent dans la salle d'entrée, une femme finissait d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le présenta à M. Vulfran:
«Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel éfant?
— Mais… oui, c'est un bel enfant.
— Eh ben, il est ben à vous.
— Vraiment?
— J'en ai déjà eu trois, que j'ai perdus; à qui doit-il de vivre celui-là? Vous voyez s'il est à vous; Dieu vous bénisse, vous et votre chère fille!»
Après la crèche ce fut la tour d'une maison ouvrière, puis de l'hôtel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils allèrent à Saint-Pipoy, à Flexelles, à Bacourt, à Hercheux, et sur la route Palikare trottait joyeux, fier d'être conduit par sa petite maîtresse, dont la main était plus douée que celle de la Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser, — caresse à laquelle il répondait par des mouvements d'oreilles tout à fait éloquents pour qui savait les traduire.
Dans ces villages les constructions n'étaient pas aussi avancées qu'à Maraucourt, mais déjà cependant pour la plupart on pouvait fixer l'époque de leur achèvement.
La journée avait été bien remplie, ils revinrent lentement avant l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline à l'autre, ils se trouvèrent dominer la contrée où partout se montraient des toits neufs à l'entour des hautes cheminées qui vomissaient des tourbillons de fumée; M. Vulfran étendit la main:
«Voilà ton ouvrage, dit-il, ces créations auxquelles, entraîné par la fièvre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais pour que cela dure et se développe, il te faut un mari digne de toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons pas autre chose. Et j'ai idée que nous pourrons rencontrer l'homme de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux… en famille.
[1] On trouvait également cette orthographe du mot dans la deuxième moitié du XIXe siècle. [NdC] [2] La forme fémininemaline, utilisée, par exemple, au XVIe, est restée jusqu'à nos jours dans la prononciation vulgaire et dans les patois. [NdC]