XI

Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurité s'était faite si noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant à la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte distance, une cabane à laquelle conduisait un mauvais chemin creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard.

De nouveaux éclairs lui montrèrent qu'elle ne s'était pas trompée: c'était bien un abri que des bûcherons avaient construit en fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l'abri du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces, épuisée par sa course, étouffée par son émoi, elle s'affaissa sur le lit de copeaux qui couvrait le sol.

Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable emplit la forêt, avec des craquements à croire qu'elle allait être emportée; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes tombaient partout avec des bruits sourds, écrasant les jeunes cépées.

La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas s'effondrer?

Elle n'eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme accompagnée d'une terrible poussée la jeta à la renverse, aveuglée et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à elle, tout on se tâtant pour voir si elle était encore en vie, elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l'obscurité, un chêne que le tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du haut en bas de son écorce, projetée à l'entour, et qui, en tombant sur la cabane, l'avait bombardée de ses éclats; le long de son tronc nu deux de ses maîtresses branches pendaient tordues à la base; secouées par le vent, elles se balançaient avec des gémissements sinistres.

Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée de la mort qui venait de passer sur elle, et si près que son souffle terrible l'avait couchée sur le sol, elle vit le fond du bois se brouiller, en même temps qu'elle entendit un roulement extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train rapide, — c'était la pluie et la grêle qui s'abattaient sur la forêt; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la bourrasque, mais elle ne s'effondra pas.

L'eau ne tarda pas à rouler en cascades sur la pente que les bûcherons avaient inclinée au nord, et, sans se faire mouiller, Perrine n'eut qu'à étendre le bras pour boire à sa soif dans le creux de sa main.

Maintenant elle n'avait qu'à attendre que l'orage fût passé; puisque la hutte avait résisté à ces deux assauts furieux, elle supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle fût, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle était maîtresse. Cette pensée la remplit d'un doux bien-être qui, succédant aux efforts qu'elle venait de faire, à ses angoisses, à ses affres, l'engourdit; et malgré le tonnerre qui continuait ses coups de foudre et ses roulements, malgré la pluie qui tombait à flots, malgré le vent et son fracas à travers les arbres, malgré la tempête déchaînée dans les airs et sur la terre, s'allongeant au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'était donc bien vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au bout.

Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'éveilla, mais comme la pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la forêt ruisselante, elle ne pouvait pas songer à se remettre en route; il fallait attendre.

Cela n'était ni pour l'inquiéter, ni pour lui déplaire; la forêt avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait déjà cette cabane qui l'avait si bien protégée, et où elle venait de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit là, peut-être même y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait un toit sur la tête et un lit sec.

Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder conscience du temps écoulé, elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être; mais, au fond, cela importait peu, quand le soir viendrait, elle le verrait bien.

Depuis son départ de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la route, fouetté par le vent d'orage, l'avait couverte de la tête aux pieds, d'une épaisse couche de poussière, qui lui brûlait la peau. Puisqu'elle était seule, puisque l'eau coulait dans la rigole creusée autour de la hutte, c'était le moment de profiter de l'occasion qui lui avait manqué; par cette pluie persistante, personne ne la dérangerait.

La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de mariage de sa mère, un petit paquet serré dans un chiffon, composé d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un dé et d'une pelote de fil avec deux aiguilles piquées, dedans. Elle le développa et, après avoir ôté sa veste, ses souliers et ses bas, penchée au- dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, les épaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'était guère grand ni épais, mais encore valait-il mieux que rien.

Cette toilette la délassa presque autant que son bon sommeil, et alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses épaules. N'était la faim qui recommençait à tirailler son estomac, et aussi quelques morsures de ses souliers qui, à certains endroits, lui avaient mis les pieds à vif, elle eût été tout à fait à l'aise: l'esprit calme, le corps dispos.

Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane était un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour les écorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas, elle souffrirait moins de la dureté de ses souliers, et, tout de suite, elle se mit à l'ouvrage. Il fut long autant que difficile, car c'était du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage à peu près complet, et elle n'avait que du fil.

Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il l'empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait à tomber plus ou moins fine, plus ou moins serrée, et l'estomac continuait aussi ses réclamations de plus en plus exigeantes.

Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il était certain qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d'autres idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper, pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des pays où l'écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons; donc, ce n'était pas un arbre vénéneux qui l'empoisonnerait; mais la nourrirait-il?

C'était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux très courts, elle commença à en mâcher un.

Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien âpre, bien amer; mais ce n'était pas comme friandise qu'elle le mangeait; si mauvais qu'il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu qu'il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n'en put avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout le bois, après l'avoir tourné et retourné inutilement dans sa bouche; les feuilles passèrent moins difficilement.

Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît pas de suivre la baisse du soleil, il semblait à l'obscurité qui, depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait approcher. En effet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit sombre comme dans les journées sans crépuscule; la pluie cessa de tomber, un brouillard blanc s'éleva aussitôt, et, en quelques minutes, Perrine se trouva plongée dans l'ombre et le silence: à dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l'entour, comme au loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques voisines.

Quoique préparée à l'idée de coucher là, elle n'en éprouva pas moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolée, et perdue dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir d'autre danger que celui d'être foudroyée, mais, la forêt le jour n'est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses troublantes.

Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle l'aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac, effarée par les fantômes de son imagination.

Quelles bêtes peuplaient cette forêt? Des loups peut-être?

Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s'étant relevée, elle prit un solide bâton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau, puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup l'attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre; certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu à deux mains, elle, ne tarda pas à s'endormir.

Ce fut un chant d'oiseau qui l'éveilla, grave et triste, aux notes pleines et flûtées, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots, une faible lueur blanche perçait l'obscurité de la forêt, dont les arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de l'aube: c'était le matin.

La pluie avait cessé, pas un souffle de vent n'agitait les feuilles lourdes, et dans toute la forêt régnait un silence profond que déchirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'élevait au-dessus de sa tête, et auquel répondaient au loin d'autres chants, comme un appel matinal, se répétant, se prolongeant de canton en canton.

Elle écoutait, en se demandant si elle devait se lever déjà et reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une averse; c'était l'humidité des bois qui l'avait pénétrée, et maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaçait. Elle ne devait pas hésiter plus longtemps; tout de suite elle se mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui s'ébroue: en marchant, elle se réchaufferait.

Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendît compte de l'état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre.

Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, elle remit en place les fagots qu'elle avait dérangés la veille, puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un fossé plein d'eau.

Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l'aube, et maintenant, à travers les branches des arbres, le ciel se montrait d'un bleu pâle, sans le plus léger nuage: certainement la matinée serait belle, et probablement la journée aussi; il fallait partir.

Malgré les reprises qu'elle avait faites à ses bas, la mise en marche fut cruelle, tant ses pieds étaient endoloris, mais elle ne tarda pas à s'aguerrir, et bientôt elle fila d'un bon pas régulier sur la route dont la pluie avait amolli la dureté; le soleil qui la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait, en même temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongée marchant à côté d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait, la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune fille bien habillée, au moins ne donnait-elle plus celle de la pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de leurs aboiements, ni les gens de leurs regards défiants.

Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au coeur des pensées d'espérance: jamais elle n'avait vu matinée si belle, si riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait éclose de la nuit même; le ciel, réchauffé, s'était peuplé de centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en lançant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait la forêt s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et de moissons.

Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu'elle restât seule désespérée? Le malheur la poursuivrait-il toujours? Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en était déjà une grande, de s'être abritée dans la forêt; elle pouvait bien en rencontrer d'autres.

Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de cette idée, à laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouée laisse tomber; ce n'était donc pas folie de se répéter encore qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous qu'elle aurait le droit de garder sans causer de préjudice à personne, et qui la sauveraient.

De même il lui semblait qu'il n'était pas extravagant, non plus, de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de s'employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui lui feraient gagner quelques sous.

Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.

Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce blanche tombée d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les occasions de travail que l'imagination représentait si faciles et que la réalité n'offrait nulle part.

Cependant il y avait urgence à ce que l'une ou l'autre de ces bonnes chances s'accomplit au plus tôt, car les malaises qu'elles avait ressentis la veille se répétaient si intenses par moments, qu'elle commençait à craindre de ne pas pouvoir continuer son chemin: maux de coeur, nausées, alourdissements, bouffées de sueurs qui lui cassaient bras et jambes.

Elle n'avait pas à chercher la cause de ces troubles, son estomac la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas répéter l'expérience de la veille avec les branches de bouleau, qui lui avait si mal réussi, elle se demandait ce qui adviendrait, après qu'un étourdissement plus fort que les autres l'aurait forcée à s'asseoir sur l'un des bas côtés de la route.

Pourrait-elle se relever?

Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir là sans que personne lui tendît la main?

La veille, si on lui avait dit, quand par un effort désespéré elle avait gagné la cabane de la forêt, qu'à un moment donné elle accepterait sans révolte cette idée d'une mort possible par faiblesse et abandon de soi, elle se serait révoltée: ne se sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout?

Mais la veille ne ressemblait pas au jour présent: la veille elle avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tête était solide, maintenant elle vacillait.

Elle crut qu'elle devait se ménager, et chaque fois qu'une faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer quelques instants.

Comme elle s'était arrivée devant un champ de pois, elle vit quatre jeunes filles, à peu près du même âge qu'elle, entrer dans ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le fossé de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne la laissa pas venir:

«Qué que tu veux? dit-elle.

— Vous demander si vous voulez que je vous aide.

— Je n'avons besoin de personne.

— Vous me donnerez ce que vous voudrez.

— D'où que t'es?

— De Paris.»

Une des jeunes filles leva la tête et lui jetant un mauvais regard, elle cria:

«C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du monde.

— On te dit qu'on n'a besoin de personne,» continua la paysanne.

Il n'y avait qu'à repasser le fossé et à se remettre en marche, ce qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassées.

«V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.»

Elle retourna vivement la tête et toutes partirent d'un éclat de rire, s'amusant de leur plaisanterie.

Elle n'alla pas loin et bientôt elle dut s'arrêter, ne voyant plus son chemin tant ses yeux étaient pleins de larmes; que leur avait- elle fait pour qu'elles fussent si dures!

Décidément, pour les vagabonds le travail est aussi difficile à trouver que les gros sous. La preuve était faite. Aussi n'osa-t- elle pas la répéter, et continua-t-elle son chemin, triste, n'ayant pas plus d'énergie dans le coeur que dans les jambes.

Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se traînait plutôt qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que dans la traversée des villages pour échapper aux regards, qui, s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire quand une voiture venant derrière elle allait la dépasser; à chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arrêtait pour se reposer et respirer.

Mais alors c'était sa tête qui se mettait en travail, et les pensées qui la traversaient, de plus en plus inquiétantes, ne faisaient qu'accroître sa prostration.

À quoi bon persévérer, puisqu'il était certain qu'elle ne pourrait pas aller jusqu'au bout?

Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route droite s'enfonçait à perte de vue, et la chaleur, déjà lourde et brûlante dans la plaine, s'y trouva étouffante: un soleil de feu, pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas côtés du chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la suffoquaient.

Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le coeur défaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de mouvement comme de pensée.

À ce moment une charrette qui venait derrière elle passa:

«Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un des limons, faut mouri.»

Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la confirmation d'une condamnation portée contre elle.

C'était donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'était, déjà dit plus d'une fois, et voilà que ce messager de la Mort le lui répétait.

Hé bien, elle mourrait; il n'y avait à se révolter, ni à lutter plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son père était mort, sa mère était morte, maintenant c'était son tour.

Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle était de penser qu'elle eut été moins malheureuse de mourir avec eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête.

Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y choisir une place où elle se coucherait pour son dernier sommeil, à l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait à une courte distance, elle le prit et, à une cinquantaine de mètres de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la lisière était fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit à l'ombre d'une cépée de châtaignier, et, s'allongeant, elle posa sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour s'endormir.

Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue penchée sur elle.

Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue appliqué en pleine figure la retint sur le gazon.

Si rapidement que cela se fut passé elle avait eu cependant le temps de se reconnaître: cette grosse tête velue était celle d'un âne; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait à lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, elle avait pu le regarder.

«Palikare!»

Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en larmes:

«Palikare, mon bon Palikare.»

En entendant son nom il s'arrêta de la lécher, et relevant la tête il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore cinq où six autres non moins formidables.

Elle vit alors qu'il était sans harnais, sans licol et les jambes entravées.

Comme elle s'était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle entendit une voix enrouée qui criait:

«Qué que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon garçon.»

En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d'une blouse et coiffé d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche.

«Hé! gamine qué tu fais à mon âne?» cria-t-il sans retirer sa pipe de ses lèvres.

Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière habillée en homme à qui elle avait vendu Palikare au Marché aux chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut seulement après un certain temps qu'elle la regarda avec étonnement:

«Je t'ai vue quelque part? dit-elle.

— Quand je vous ai vendu Palikare.

— Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?» Perrine n'eut pas à répondre; une faiblesse la prit qui la força à s'asseoir, et sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle.

«Qué que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?»

Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, décolorée, tremblante, abattue par l'émotion autant que par la faiblesse.

«Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que t'as?»

Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien qu'elle gardât conscience de ce qui se passait autour d'elle.

Mais La Rouquerie était une femme d'expérience qui connaissait toutes les misères:

«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle.

Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la route où se trouvait une petite charrette dételée dont les ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là; vivement elle ouvrit un coffre d'où elle tira une miche de pain, un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en courant.

Perrine était toujours dans le même état.

«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie.

S'agenouillant près d'elle elle lui introduisit le goulot de la bouteille entre les lèvres.

«Bois un bon coup, ça te soutiendra.»

En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et lui rendit le mouvement.

«Tu avais faim?

— Oui.

— Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un peu.»

Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu'au fromage et les lui tendit.

«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te modérera.»

La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas à la recommandation de La Rouquerie.

Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise sur l'herbe à côté de Perrine il s'agenouilla près de celle-ci.

«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.

—-Vous permettez que je lui en donne un?

— Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te retrouver, le bon garçon, car tu sais c'est un bon garçon.

— N'est-ce pas?

— Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment pitié de te couper le sifflet.»

Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le morceau:

«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.

— C'est vrai.

— Hé bien tu ne l'auras qu'après m'avoir raconté ton histoire; pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se tassera.»

Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort de sa mère: quand elle arriva à l'aventure de Saint-Denis, La Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança une bordée d'injures à l'adresse de la boulangère:

«Tu sais que c'est une voleuse, s'écria-t-elle, je n'en donne à personne des pièces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre elle; j'en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa boutique.»

Perrine continua son récit et l'acheva.

«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel effet cela te faisait-il?

— Ça a commencé par être très douloureux, et j'ai dû crier à un moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j'ai rêvé du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.

— C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas trouvée. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire?

— Continuer mon chemin.

— Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller comme ça à l'aventure.

— Que voulez-vous que je fasse?»

La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en réfléchissant, puis elle répondit:

«Voilà. Je vas jusqu'à Creil, pas plus loin, en achetant mes marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi, crie un peu, si tu en as la force: «Peaux de lapin, chiffons, ferraille à vendre».

Perrine fit ce qui lui était demandé.

«Bon, la voix est claire; comme j'ai mal à la gorge tu crieras pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras près d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au pays de tes parents.

— Avec quoi?

— Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la pièce que la boulangère t'a volée et que je me ferai rendre, tu peux en être sûre.»

Les choses s'arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées.

Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint- Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Évêque, Chamant, et, quand elle arriva à Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.

«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa vie.

— Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.»

Voyant que cet argument n'était pas suffisant, elle en mit un autre en avant:

«Tu ne quitterais pas Palikare.»

Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle se raidit.

«Je dois aller près de mes parents.

— Tes parents t'ont-ils sauvé la vie comme lui?

— Je n'obéirais pas à maman si je n'y allais pas.

— Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je t'offre, tu ne t'en prendras qu'à toi.

— Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.»

La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux environs d'Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. À Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pièce de cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait pas plus à celle de la forêt de Chantilly, qu'elle ne ressemblait elle-même à la misérable qu'elle était à ce moment.

Pendant les quelques jours qu'elle avait passés avec La Rouquerie, elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe et sa veste, se tailler un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à Ailly, en attendant le départ du train, elle avait fait dans le courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle débarquait propre, fraîche et dispose.

Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante- cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'était un sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées. Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en persévérant jusqu'au bout, elle en avait triomphé, n'avait-elle pas le droit d'espérer et de croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui restaient à vaincre? Si le plus dur n'était pas accompli, au moins y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible, le plus dangereux.

À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d'une écluse, et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies plantées de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en temps des marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d'un attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient des tourbières, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangées de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe disposés pour sécher.

Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de leurs entailles, c'est-à-dire des grands étangs que l'eau a remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l'originalité de la vallée de la Somme. De même, elle connaissait ces pêcheurs enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que ce n'était pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée; connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait sentir jusque-là.

Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le reconnut aussi, c'était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de l'atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux, Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée.

Quand elle passa devant l'église on sortait de la grand'messe, et en écoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son père imitait pour l'amuser.

De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent ne voient donc qu'à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras.

Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui adresser la parole.

«C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas?

— Oui, tout dret.

— Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas sidretque ça.

— S'il vous emberluque, j'y vas à Maraucourt, nous pouvons faire le k'min ensemble.

— Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre panier.

— C'est pas de refus, y pèse rud'ment.»

Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement.

«C'est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle.

— Non; et vous?

— Bien sûr que j'en suis.

— Est-ce que vous travaillez aux usines?

— Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux cannetières.

— Qu'est-ce que c'est?

— Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs quoi! d'où que vous venez donc?

— De Paris.

— À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c'est drôle: enfin, c'est des machines à préparer le fil pour les navettes.

— On gagne de bonnes journées?

— Dix sous.

— C'est difficile?

— Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps.C'est-y que vous voudriez être embauchée?

— Oui; si l'on voulait de moi.

— Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans les ateliers; vous n'aurez qu'à vous présenter demain matin à six heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas que je sois en retard.»

Elle prit l'anse du panier d'un côté, Perrine la prit de l'autre et elles se mirent en marche d'un même pas, au milieu du chemin.

L'occasion qui s'offrait à Perrine d'apprendre ce qu'elle avait intérêt à savoir était trop favorable pour qu'elle ne la saisît pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien qui n'eût un but assez bien enveloppé pour qu'on ne put pas le deviner.

«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt?

— Bien sûr que j'en suis native, et ma mère l'était aussi. Mon père était de Picquigny.

— Vous les avez perdus?

— Oui, je vis avec ma grand'mère qui tient un débit et une épicerie: Mme Françoise.

— Ah! Mme Françoise!

— Vous la connaissez-t'y?

— Non… je dis ah! Mme Françoise.

— C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son débit, etpuis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. EdmondPaindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose àM. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent à elle.

— Elle obtient ce qu'ils désirent?

— Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.

— Puisqu'elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, pourquoi ne s'adresse-t-elle pas à lui?

— M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois née; on ne l'a jamais revu; fâché avec son père, pour des affaires, quand il a été envoyé dans l'Inde où il devait acheter le jute… Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannetière, vous ne devez pas connaître le jute?

— Une herbe?

— Un chanvre, un grand chanvre qu'on récolte aux Indes et qu'on file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt; c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. Vous savez il n'a pas toujours été riche M. Vulfran: il a commencé par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu'il ne s'en cache pas.»

Elle s'interrompit:

«Voulez-vous que nous changions de bras?

— Si vous voulez, mademoiselle… Comment vous appelez-vous?

— Rosalie.

— Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.

— Et vous, comment que vous vous nommez?»

Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au hasard:

«Aurélie.

— Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?»

Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée,Perrine revint tout de suite à ce qui l'intéressait:

«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son père.

— Et quand il a été dans l'Inde ils se sont fâchés bien plus fort encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond n'a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la demoiselle d'ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de lui depuis des années et des années… à ce qu'on raconte, car M. Vulfran n'en parle à personne et ses neveux n'en parlent pas non plus.

— Il a des neveux M. Vulfran?

— M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. CasimirBretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider.Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines deM. Vulfran seront pour eux.

— C'est curieux cela.

— Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait triste.

— Pour son père?

— Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j'en entends de toutes sortes.

— Sur les neveux?

— Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ça n'est pas nos affaires, à nous autres.

— Assurément.»

Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.

«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle.

— Je n'ai plus de parents.

— Ni votre père, ni votre mère?

— Ni mon père, ni ma mère.

— Vous êtes comme moi, mais j'ai ma grand'mère qui est bonne, et qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes tantes qu'elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais pas aux usines, je resterais au débit; mais elle ne fait pas ce qu'elle veut. Alors vous êtes toute seule?

— Toute seule.

— Et c'est de votre idée que vous êtes venue de Paris àMaraucourt?

— On m'a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt, et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, tant qu'on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous recevront.

— C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais.

— Voilà.

— Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux usines; ce n'est pas une grosse journée dix sous, mais c'est tout de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'à vingt- deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous répondrez si vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas; avez- vous de l'argent?

— Un peu.

— Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance.

— Je peux payer vingt-huit sous.

— Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous toute seule à ce prix-là; vous serez six dans la même, mais enfin vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a pas.

— J'accepte en vous remerciant.

— Il n'y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent chez ma grand'mère; nous avons aussi, mais dans notre maison neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés à l'usine: M. Fabry, l'ingénieur des constructions; M. Mombleux, le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de l'appeler M.Benndite; c'est un Anglais qui se fâche, quand on prononceBandit, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme si on disait «Voleur».

— Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais.

— Vous savez l'anglais, vous?

— Ma mère était Anglaise.

— C'est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche c'est de lire lePaterdans un livre où il est imprimé en vingt- cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il recommence, encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c'est tout de même un brave homme.

Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes cheminées en briques.

«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les verrons que quand nous serons dessus; vis-à-vis de l'autre côté de la rivière, se trouve l'église avec le cimetière.»

En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies où elles se prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les mouvements de la colline.

Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser le panier à terre.

«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.

— Très beau.

— Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les jardiniers, et les gens de l'écurie qui sont dans les communs que vous apercevez là-bas à l'extrémité du parc, à l'entrée du village où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer le château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que les serres. Et ce que c'est beau là dedans; il y a de l'or partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la sortie des ateliers et l'autre à côté; comme ça ils sont plus près pour arriver aux bureaux; ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche, parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer.»

Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'aperçut qu'une confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une énorme cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque toute sa hauteur, noire au sommet.

D'ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans des cours plantées de pommiers malingres et l'attention de Perrine était sollicitée par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village dont elle avait si souvent entendu parler.

Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se passait à l'intérieur: dans une ville l'agglomération n'eût pas été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d'un air vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu'à la couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l'eau-de- vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes.

«Que de gens qui boivent! dit Perrine.

— Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, dès midi, ne peuvent plus boire.»

Ce qu'il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons devant lesquelles elles passaient, c'était que presque toutes si vieilles, si usées, si mal construites qu'elles fussent, en terre ou en bois hourdé d'argile, affectaient un aspect de coquetterie au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en était une; dans ces maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à défaut d'autres réparations, donnait des promesses de propreté, qu'un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt.

«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se trouvent les bâtiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres des pensionnaires.»

Dans la haie, une barrière en bois s'ouvrait sur une petite cour, plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée d'un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient- elles fait quelques pas dans cette allée, qu'une femme, jeune encore, parut sur le seuil et cria:

«Dépêche té donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller àPicquigny, tu t'auras assez câliné.

— C'est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n'est pas toujours commode.

— Qué que tu chuchotes?

— Je dis que si on ne m'avait pas aidé à porter le panier, je ne serais pas arrivée.

— Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse.»

Comme ces paroles étaient, jetées sur un ton criard, une grosse femme se montra dans le corridor.

«Qu'est-ce que vos avé core à argouiller? demanda-t-elle.

— C'est tante Zénobie qui me reproche d'être en retard, grand'mère; il est lourd le panier.

— C'est bon, c'est bon, dit la grand'mère placidement, pose là ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le trouveras chaud.

— Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine, je reviens tout de suite, nous dînerons ensemble; allez acheter votre pain; le boulanger est dans la troisième maison à gauche; dépêchez- vous.»

Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table installée à l'ombre d'un pommier, et sur laquelle étaient posées deux assiettes pleines d'un ragoût aux pommes de terre.

«Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.

— Mais…

— Vous pouvez accepter; j'ai demandé à mère Françoise, elle veut bien.»

Puisqu'il en était ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se faire prier, et elle prit place à la table.

«J'ai aussi parlé pour votre logement, c'est arrangé; vous n'aurez qu'à donner vos vingt-huit sous à mère Françoise: v'là où vous habiterez.»

Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d'argile dont on n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste étant masqué par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait si usé, si cassé qu'on se demandait comment il tenait encore debout.

«C'était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire notre maison avec l'argent qu'elle a gagné comme nourrice de M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais les ouvriers ne peuvent pas être logés comme les bourgeois, n'est- ce pas?

À une autre table placée à une certaine distance de la leur, un homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston boutonné, coiffé d'un chapeau à haute forme, lisait avec une profonde attention un petit livre relié.

«C'est M. Bendit, il lit sonPater,» dit Rosalie à voix basse.

Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employé, elle s'adressa à lui:

«Monsieur Bendit, voilà une jeune fille qui parle anglais.

— Ah!» dit-il sans lever les yeux.

Et ce ne fut qu'après deux minutes au moins qu'il tourna les yeux vers elles.

«Are yon an English girl?demanda-t-il.

—No sir, but my mother was.»

Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.

Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture légère se fit entendre sur la route, et presque aussitôt ralentit devant la haie.

«On dirait le phaéton de M. Vulfran,» s'écria Rosalie en se levant vivement.

La voiture fit encore quelques pas et s'arrêta devant l'entrée.

«C'est lui,» dit Rosalie en courant vers la rue.

Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda.

Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un jeune homme qui conduisait, et un vieillard à cheveux blancs, au visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait immobile, la tête coiffée d'un chapeau de paille, et paraissait de grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine.

Rosalie s'était approchée du phaéton.

«Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre

— Qui est-ce?» demanda M. Vulfran Paindavoine.

Ce fut Rosalie qui répondit à cette question:

«Moi, Rosalie.»

— Dis à ta grand'mère de venir me parler.»

Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant sa grand'mère qui se hâtait:

«Bien le bonjour, monsieur Vulfran.

— Bonjour, Françoise.

— Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?

— C'est de votre frère Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui, je n'ai trouvé que son ivrogne de femme incapable de rien comprendre.

— Omer est à Amiens; il rentre ce soir.

— Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loué sa salle de bal pour une réunion publique à des coquins, et que je ne veux pas que cette réunion ait lieu.

— S'il est engagé?

— Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à la porte; c'est une des conditions de notre location, je l'exécuterai rigoureusement: je ne yeux pas de réunions de ce genre ici.

— Il y en a eu à Flexelles.

— Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon devoir de veiller sur eux; vous n'êtes pas des nomades de l'Anjou ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous êtes. C'est ma volonté. Faites-la connaître à Omer. Adieu Françoise.

— Adieu, monsieur Vulfran.»

Il fouilla dans la poche de son gilet:

«Où est Rosalie?

— Me voilà, monsieur Vulfran.».

Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous.

«Voilà pour toi.

— Oh! merci, monsieur Vulfran.»

La voiture partit.

Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit, mais ce qui l'avait plus fortement frappée que les paroles mêmes de M. Vulfran, c'était son air d'autorité et l'accent qu'il donnait à l'expression de sa volonté: «Je ne veux pas que cette réunion ait lieu… C'est ma volonté.» Jamais elle n'avait entendu parler sur ce ton, qui seul disait combien cette volonté était ferme et implacable, car le geste incertain et hésitant était en désaccord avec les paroles.

Rosalie ne tarda pas à revenir d'un air joyeux et triomphant.

«M. Vulfran m'a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce.

— J'ai bien vu.

— Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait pour me les garder.

— J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas.

— Comment! il ne me connaît pas; il est mon parrain!

— Il a demandé: «où est Rosalie?» quand vous étiez prés de lui.

— Dame, puisqu'il n'y voit pas.

— Il n'y voit pas!

— Vous ne savez pas qu'il est aveugle?

— Aveugle!»

Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois.

«Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle.

— Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait pas attention, on pensait que c'était le chagrin de l'absence de son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise; il eut des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez quelle inquiétude dans le pays, s'il était obligé de vendre ou d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonné du tout, et a continué de travailler comme s'il avait ses bons yeux. Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les maîtres, ont été remis à leur place, — elle baissa la voix, — les neveux, et M. Talouel le directeur.»

Zénobie, sur le seuil, cria:

«Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?

— Je finis d'manger.

— Y a du monde à servir.

— Il faut que je vous quitte.

— Ne vous gênez pas pour moi.

— À ce soir.»

Et d'un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison.

Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table comme si elle était là chez elle. Mais justement elle n'était pas chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires, non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'à la petite cour du fond où il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flânerie par les rues qui se présentaient devant elle.

Mais si doucement qu'elle marchât, elle les eut bientôt parcourues toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux qui l'empêchaient de s'arrêter lorsqu'elle en avait envie, elle n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indéfiniment dans le même cercle. Au haut de la côte, à l'opposé des usines, elle avait aperçu un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel: là peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention à elle.

En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs qui le bordaient, de sorte qu'à sa lisière, elle put s'allonger librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connût bien par ce que son père lui en avait raconté, elle s'était un peu perdue dans le dédale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le représentait en le décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une terre promise, en se demandant désespérément si elle pourrait jamais l'atteindre.

Et voilà qu'elle y était arrivée; qu'elle l'avait étalé devant ses yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à sa place précise.

Quelle joie! c'était vrai: c'était vrai, ce Maraucourt dont elle avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce n'était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable, mais celui de la réalité.

Droit devant elle, de l'autre côté du village, sur la pente opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments de l'usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre l'histoire de leur développement comme si un habitant du pays la lui racontait.

Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine avait louée pour s'y ruiner, disaient les fortes têtes de la contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la ruine, la fortune était arrivée petite d'abord, sou à sou, bientôt millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne les enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés, chétifs comme leur mère, ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui ont souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, parés avec des revêtements de décorations polychromes qui n'avaient rien du misérable hourdis de mortier ou d'argile des grands frères usés avant l'âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille fabrique, les nouveaux s'étaient largement espacés dans les prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils, électriques, qui couvraient l'usine entière d'un immense filet.

Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par l'imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.

Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le même développement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'étaient tassés autour de l'église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'étaient éparpillés dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se voyait dans l'usine, c'était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, avec l'apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que ne l'étaient maintenant ceux de l'industrie.

Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son importance, et s'en distinguait encore par le jardin planté de grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses garnies d'espaliers jusqu'à la rivière où il aboutissait à un lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c'était celle que M. Vulfran avait occupée en s'établissant à Maraucourt, et qu'il n'avait quittée que pour habiter son château. Que d'heures son père, enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays, qu'il avait plus tard racontés à sa fille: laFée des tourbières, l'Enlisage des Anglais, leLeuwarou d'Hangest, et dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus la veille.

Le soleil, en tournant, l'obligea à changer de place, mais elle n'eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle qu'elle abandonnait, où l'herbe était aussi douce, aussi parfumée, avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si bien que, jusqu'au soir, elle put rester là dans un état de béatitude tel qu'elle n'en avait pas goûté depuis longtemps.

Certainement elle n'était pas assez imprévoyante pour s'abandonner aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en était fini de ses épreuves. Parce qu'elle avait assuré le travail, le pain et le coucher, tout n'était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'était un si grand résultat que de se trouver dans ce Maraucourt, où elle avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit sur la tête, dix sous par jour, n'était-ce pas la fortune pour la misérable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et pour manger, rien autre chose que l'écorce des bouleaux?

Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de conduite, en arrêtant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait commencer pour elle dès le lendemain; mais cela présentait une telle difficulté dans l'ignorance de tout où elle se trouvait, qu'elle comprit bientôt que c'était une tâche de beaucoup au- dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais elle n'avait ni l'expérience, ni l'intelligence, ni la prudence, ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère, n'étant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, sans conseils.


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