XVI

Il souriait, l'air amusé, mais sans ironie.

— Si, car il me sera pénible de penser que je porte sur moi des parures dont le prix soulagerait tant de malheureux, répondit-elle gravement.

— Mais il faut songer, Valderez, que notre luxe, nos dépenses font vivre une certaine catégorie de travailleurs.

— Je l'admets. Mais si ce luxe est exagéré, il excite l'envie et la haine. De plus il amollit l'âme et le corps. Je crois qu'une certaine modération s'impose.

— Le juste milieu, toujours! Ce terrible juste milieu si difficile à atteindre! Vous y êtes, vous, Valderez. Mais moi, hélas!

Il riait, très gai, en offrant son bras à la jeune femme pour la conduire à la salle à manger dont le maître d'hôtel venait d'ouvrir la porte. Ce mondain égoïste avait-il compris le sentiment exprimé par elle? Valderez en doutait. En tout cas, il souhaitait calmer les scrupules de sa femme, car le lendemain, comme elle entrait dans la salon où il l'attendait pour l'emmener en automobile à Fontainebleau, il lui remit un portefeuille à son chiffre en disant:

— Je tiens à me faire pardonner ce que vous appelez mes folies. Dépensez vite pour vos pauvres les petits billets qui se trouvent là dedans, et demandez-m'en d'autres le plus tôt possible.

Comme elle ouvrait la bouche pour lui exprimer sa reconnaissance, il dit vivement:

— Non, pas de remerciements! Je vois dans vos yeux que vous êtes contente, cela me suffit.

Des actes de ce genre, accomplis avec une bonne grâce si simple et si chevaleresque, étaient bien faits pour toucher Valderez. Pourquoi fallait-il que ce doute fût toujours là? Il empoisonnait sa vie, il maintenait la barrière entre Elie et elle.

A cette époque, le Tout-Paris avait commencé à fuir vers d'autres cieux. M. de Ghiliac, libéré de devoirs mondains, en profitait pour faire connaître à sa femme le Paris artistique. Il se montrait le plus aimable et le plus érudit des ciceroni, et Valderez oubliait les heures en regardant des chefs-d'oeuvre, en écoutant la voix chaude et vibrante qui lui en faisait si bien détailler toutes les beautés. Le soir, il la conduisait au théâtre lorsqu'une pièce pouvait lui convenir, l'après-midi, ils faisaient des excursions en automobile, ou se rendaient au Bois. Ils rencontraient quelques personnalités parisiennes, qui s'empressaient de se faire présenter à la jeune marquise. Partout, Valderez était l'objet d'une admiration qui la gênait fort, mais amenait une lueur de contentement et de fierté dans le regard de M. de Ghiliac. La jeune femme le remarqua un jour, et se demanda avec anxiété si la nouvelle attitude d'Elie n'était pas due simplement à ce fait que, la beauté de sa femme flattant son orgueil, il se plaisait à s'en parer, à la faire valoir par l'élégance raffinée du cadre dont il l'entourait. Et pour apprivoiser la jeune provinciale récalcitrante, il se faisait aimable et sérieux, discrètement empressé…

Valderez se révoltait contre cette pensée qui venait trop souvent l'assaillir, depuis son séjour à Paris. Mais elle reparaissait toujours, quand elle croyait saisir dans les yeux d'Elie cette expression de joie orgueilleuse qui l'avait frappée, ou bien encore lorsqu'elle le voyait choisir avec soin quelqu'une des parures délicieuses destinées à rehausser la beauté de cette jeune femme auparavant délaissée par lui.

Quand les quinze jours fixés par M. de Ghiliac pour leur séjour à Paris furent écoulés, il demanda un soir à sa femme:

— Désirez-vous rester encore quelque temps ici, Valderez?

— Je n'y tiens pas, et je serais même heureuse d'aller revoir ma petite Guillemette, qui trouve le temps si long. Voulez-vous voir sa dernière lettre, Elie?

Il prit la feuille, couverte d'une écriture inhabile, la parcourut rapidement, et dit avec un sourire:

— Eh bien! retournons donc à Arnelles! Je ne demande pas mieux, pour ma part. Nous profiterons, pour travailler, du temps qui nous reste encore avant l'arrivée de nos invités.

Vers la fin d'août, les châtelains d'Arnelles virent apparaître l'avant-garde de leurs hôtes en la personne du duc et de la duchesse de Versanges, grand-oncle et grand'tante d'Elie. C'étaient d'aimables et charmantes vieilles gens, que le grand chagrin de leur vie — la mort d'un fils unique tué au cours d'une exploration en Afrique — n'avait pas rendu misanthropes, ni aigris contre les autres plus heureux. Elie, leur plus proche parent, l'héritier du vieux titre ducal, était de leur part l'objet d'une affection enthousiaste. Ce n'était pas à eux qu'il eût fallu parler d'absence de coeur chez lui, qu'ils prétendaient très bon et très délicat, toujours prêt à leur témoigner un dévouement discret. Ceux qui les entendaient ne protestaient généralement pas, par respect, mais songeaient: "Ce bon duc, cette excellente duchesse, dans leur admiration aveugle pour leur petit-neveu, lui prêtent leurs propres qualités, dont il est certainement si loin."

Absents de Paris les deux mois où Valderez y avait séjourné, ils ne connaissaient pas encore leur nouvelle nièce. Dès le premier abord, elle les conquit complètement. Et tandis que Mme de Versanges causait avec Valderez, son mari glissa à l'oreille d'Elie:

— On s'étonne, parmi tes connaissances, que tu t'enterres si longtemps à la campagne. Mais quand on connaîtra cette merveille, on te comprendra, mon cher ami!

M. de Ghiliac sourit en répliquant:

— Mon oncle, ne faites surtout pas de compliments à Valderez! Je vous préviens qu'elle les reçoit sans aucun plaisir.

— Aussi modeste que belle alors? C'est parfait, et tu es un heureux mortel. Mais voilà une nièce que nous allons joliment gâter, je t'en avertis, Elie!

— Faites, mon oncle, ce n'est pas moi qui m'y opposerai.

— Non, j'imagine même que tu n'es pas le dernier à le faire de ton côté, riposta en riant le duc.

Mme de Versanges s'avançait à ce moment, tenant la main de Valderez.Elle dit gaiement:

— Mon cher enfant, je suis au regret de n'avoir pas connu plus tôt la délicieuse nièce que vous nous avez donnée là. J'aurai bien de la peine à vous pardonner de nous l'avoir cachée si longtemps. Mais je m'en vengerai en vous aimant doublement, ma belle Valderez.

Et l'aimable femme baisa le front de la jeune marquise, un peu rougissante, mais émue et charmée de cette sympathie sincère.

— Ah! si j'avais une fille comme vous! Si j'étais à la place d'Herminie! Hélas! notre foyer est vide depuis longtemps!

Une douloureuse émotion brisa la voix de Mme de Versanges.

Valderez se pencha vers elle, son regard compatissant et respectueusement tendre se posa sur le fin visage de la vieille dame, encadré de bandeaux argentés:

— Ma tante, voulez-vous me permettre de vous aimer, de vous témoigner, autant qu'il sera en mon pouvoir, mon affection, bien impuissante, hélas! auprès de celle que vous avez perdue?

— Non, pas impuissante, ma chère enfant, car elle réchauffera nos pauvres coeurs, et sera un rayon de bonheur sur la fin de notre existence! interrompit vivement Mme de Versanges en embrassant la jeune femme.

Le duc se mordait la moustache pour cacher son émotion, tandis que M. de Ghiliac, les yeux un peu baissés, caressait d'un geste machinal la chevelure de Guillemette, debout près de lui.

— Du bonheur, je crois que vous en donnez à tous ceux qui vous entourent, ma mignonne, continua la duchesse. Voilà une petite fille absolument méconnaissable, n'est-ce pas, Bernard?

— C'est en effet le mot. Il y a maintenant de la vie, de la gaieté dans ces yeux-là — tes yeux, Elie. C'est, avec ces belles boucles brunes, tout ce qu'elle a de toi, car la coupe du visage est tout à fait celle des Mothécourt.

Un pli léger se forma pendant quelques secondes sur le front du marquis. Entre ses dents, il murmura:

— Qu'elle ne soit pas une poupée frivole comme sa mère, au moins, si elle doit lui ressembler de visage!

La marquise douairière apparut cette année-là à Arnelles plus tôt que de coutume. Une sorte de hâte fébrile la possédait de voir face à face celle qu'elle appelait en secret "l'ennemie", de se rendre compte de la place que Valderez occupait chez son fils. Elle avait vu avec une irritation d'autant plus forte qu'elle se trouvait obligée de la contenir, Elie, dédaignant tous les plaisirs mondains, s'installer à Arnelles, près de cette jeune femme qu'il avait feint de délaisser d'abord. Si aveuglée qu'elle fût par la jalousie, il lui était impossible de ne pas admettre que l'orgueil, à défaut du coeur, inclinât son fils vers cette admirable créature, digne de flatter l'amour-propre masculin le plus exigeant. Et elle savait aussi d'avance que la belle douairière ne serait plus maintenant que bien peu de chose, près de cette jeune femme vers qui iraient tous les hommages, toutes les admirations des hôtes du marquis de Ghiliac.

Pendant quelque temps, en le voyant si peu préoccupé de sa femme, menant seul comme auparavant son existence mondaine, elle avait fortement espéré que Valderez séjournerait aux Hauts-Sapins, avec Guillemette, pendant la durée de la saison des chasses à Arnelles. Un jour, peu de temps après le retour d'Elie de sa croisière, elle lui en parla incidemment. Il la regarda d'un air étonné, un peu sardonique, en ripostant:

— A quoi songez-vous, ma mère? Si Valderez avait le désir d'aller passer quelque temps dans le Jura, ce n'est pas ce moment-là qu'elle choisirait, car, naturellement, il est indispensable que ma femme se trouve là pour faire les honneurs de notre demeure.

Quelque temps après, le départ et l'installation à Arnelles de M. de Ghiliac venaient montrer à sa mère que son influence conjugale était peut-être beaucoup plus apparente que réelle.

Et quand, en arrivant à Arnelles, elle vit Valderez dans tout l'épanouissement d'une beauté qui s'était augmentée encore, quand elle remarqua la grâce incomparable avec laquelle elle portait ses toilettes, signées d'un des grands maîtres de la couture, tous les démons de la jalousie s'agitèrent en elle. M. d'Essil l'avait dit un jour à sa femme: Mme de Ghiliac ne pouvait pardonner à une bru des torts de ce genre.

Valderez voyait arriver sa belle-mère avec une répugnance secrète. A mesure que lui venait plus d'expérience, elle comprenait mieux la faute commise par Mme de Ghiliac en lui révélant tous ces détails de la nature d'Elie, et surtout en assurant aussi fermement à une pauvre enfant ignorante et pleine de bonne volonté que son mari ne l'aimerait jamais. Mais telle était la droiture de sa propre nature qu'elle ne songeait pas encore à l'accuser de perfidie, d'autant moins que Mme de Ghiliac, en lui parlant ainsi, avait paru absolument sincère — et que, hélas! l'attitude d'Elie était venue si vite corroborer ses dires! Mais cependant Valderez ressentait d'instinct envers sa belle-mère un éloignement, une crainte imprécise, en même temps que l'inquiétude qu'elle ne fût mécontente de se voir supplantée comme maîtresse de maison.

Mais Mme de Ghiliac connaissait trop bien la nature entière et absolue de son fils pour oser émettre à ce sujet la plus légère récrimination. Elle devait ronger son frein, et assister au triomphal succès de la jeune châtelaine près des hôtes d'Arnelles.

C'était toujours un privilège envié d'être invité chez le marquis de Ghiliac. Mais, cette année, l'attrait habituel s'augmentait encore par la perspective de connaître enfin cette seconde femme sur laquelle ne tarissaient pas d'éloges ceux qui l'avaient aperçue. Puis, ne serait-il pas d'un passionnant intérêt de voir l'attitude de M. de Ghiliac envers cette jeune femme, de savoir si vraiment il était, cette fois, amoureux? Et quelle chose alléchante, pour les jalousies féminines, d'avoir à surveiller tous les faits et gestes de la nouvelle châtelaine, de songer aux impairs, aux imprudences que cette provinciale inexpérimentée allait certainement commettre, dans ce milieu qui lui était inconnu, et qui cachait tant d'embûches!

Celles qui escomptaient ce plaisir furent bien vite déçues. Le tact inné de Valderez, son intelligence, sa réserve un peu fière sous l'apparence la plus gracieuse lui permettaient de se trouver d'emblée au niveau de ce rôle de maîtresse de maison tel qu'il devait être à Arnelles. Et, de plus, elle avait en Elie un guide sûr qui la conduisait d'une main discrète au travers du maquis de petites intrigues, de jalousies, de fourberies aimables et d'amoralité souriante dont il avait percé tous les secrets. Elle se sentait entourée par lui d'une sollicitude constante, qui lui semblait douce et rassurante dans ce milieu où son âme si profondément chrétienne, si sérieuse et délicate ne se sentait pas à l'aise.

Personne ne songeait à contester l'aisance parfaite de la jeune châtelaine ni la grâce inimitable avec laquelle elle recevait ses hôtes. Le mariage de raison annoncé par la marquise douairière, rendu plausible par la façon d'agir de M. de Ghiliac au début de son union, paraissait maintenant à tous difficile à admettre, devant le charme irrésistible de cette jeune femme. D'ailleurs, bien des changements chez lui, bien des nuances saisies par les curiosités avides, étaient venus faire penser à tous que, cette fois, l'insensible était touché. L'affectueux intérêt qu'il témoignait à sa fille, le soin qu'il prenait d'éloigner de sa femme tout ce qui pouvait la froisser dans ses idées, la place qu'il lui donnait dans sa vie d'écrivain, surtout, auraient suffi à démontrer l'influence qui s'exerçait sur lui.

Et elle? Naturellement, elle ne pouvait faire autrement que de l'adorer. Mais elle n'imitait pas la première femme qui laissait voir si bien ses sentiments, et ne savait pas cacher sa jalousie. Cela devait évidemment plaire à M. de Ghiliac, ennemi des manifestations extérieures.

Valderez se rendait fort bien compte de la curiosité dont elle était l'objet, elle avait l'intuition des jalousies ardentes qui s'agitaient autour d'elle. Mais elle continuait à remplir son devoir avec la même grâce simple, en se dégageant de la crainte que lui inspirait, au début, ce monde frivole qu'elle apprenait vite à connaître. Une messe entendue à une heure matinale venait lui donner pour toute la journée la force morale nécessaire dans cette ambiance de futilités et d'intrigues. Elle pouvait alors passer, toujours gracieuse et bonne, mais intérieurement détachée, au milieu du tourbillon qui emportait les hôtes d'Arnelles de distractions en distractions, de fêtes en fêtes.

Mais elle songeait avec perplexité qu'il fallait qu'Elie fût réellement bien frivole, pour se complaire dans une existence de ce genre. Il est vrai qu'il ne semblait pas, pour le moment, y trouver un plaisir excessif, et, très volontiers, laissait à d'autres le soin d'organiser les amusements, auxquels il prenait, cette année, une part aussi restreinte que le lui permettaient ses devoirs de maître de maison. De son côté, Valderez se reposait de ce soin sur sa belle-mère et sur Mme de Trollens, ces mondaines infatigables qui déployaient des trésors d'imagination lorsqu'il s'agissait de leurs plaisirs. Elle pouvait ainsi, presque chaque matin, trouver une heure pour aller travailler près d'Elie, qui continuait à revoir les mémoires de ses ancêtres. C'était généralement à ce moment-là qu'il lui donnait ses conseils et qu'elle lui demandait son avis sur tout ce qui l'embarrassait dans sa nouvelle tâche.

Elle trouvait aussi une aide, et une amie véritable, en la personne de la comtesse Serbeck, la plus jeune soeur de M. de Ghiliac. Mariée très jeune à un grand seigneur autrichien, Claude de Ghiliac avait trouvé en son mari un coeur noble et sérieux, très chrétien, qui avait su diriger vers le bien cette nature bonne et droite, mais que commençait à gâter une éducation frivole et fausse. Dès le premier instant, Valderez et elle avaient sympathisé. Claude, de nature enthousiaste, chantait les louanges de sa jeune belle-soeur en même temps que celles de son frère, dans l'admiration duquel elle avait été élevée par sa mère, pour qui Elie seul comptait au monde. Ayant perdu depuis son mariage ses goûts mondains, elle se plaisait surtout à s'occuper de sa petite famille, et souvent Valderez et elle, laissant Mme de Ghiliac et sa fille aînée diriger les papotages de salon, s'en allaient vers les enfants, fréquemment rejointes par la duchesse de Versanges qui aimait fort ses arrière-petits-neveux, mais surtout Guillemette, depuis que Valderez avait transformé l'enfant morose et un peu sauvage en une petite créature affectueuse, pleine d'entrain et de spontanéité.

— Votre fille est admirablement bien élevée, mon cher ami, déclara-t-elle un jour à M. de Ghiliac. Il serait à souhaiter que toutes les mères prissent exemple sur Valderez pour le parfait mélange de fermeté et de douceur qu'elle sait déployer à l'égard de cette enfant.

C'était un après-midi orageux. Un certain nombre des hôtes d'Arnelles étaient partis malgré tout en promenade. Mais la plupart, moins intrépides, se répandaient dans la salle de billard, dans le salon de musique, ou s'asseyaient autour des tables de bridge. La marquise douairière, entourée d'un petit cercle, causait dans la jardin d'hiver où allait être servi le thé. On discutait sur les meilleurs procédés d'éducation. Elie se promenait de long en large, en s'entretenant avec M. d'Essil arrivé depuis quelque temps. Il s'arrêta devant Mme de Versanges et répliqua d'un ton sérieux:

— Je suis absolument de votre avis, ma tante. Valderez est, en effet, l'éducatrice idéale.

— Mais ne pensez-vous pas que cette éducation serait peut-être moins ferme, moins parfaite s'il s'agissait, au lieu d'une belle-fille, de ses propres enfants?

C'était Mme de Brayles qui prononçait ces mots de sa voix un peu chantante. Arrivée depuis trois semaines à la Reynie, elle ne manquait pas la plus petite réunion à Arnelles, où la marquise douairière, qui n'avait jamais montré auparavant grande sympathie pour elle, paraissait l'attirer volontiers cette année.

— Non, j'en suis certain. La fermeté est un devoir, — et pour ma femme, le devoir est la grande loi à laquelle elle ne se soustraira jamais.

— C'est magnifique!… mais bien austère! murmura une jeune femme dont les mines langoureuses, destinées à attirer l'attention de M. de Ghiliac, amusaient fort la galerie depuis quelques jours.

— Austère? Oui, pour ceux qui ne voient dans la vie que le plaisir, que la jouissance. Mais, autrement, c'est lui qui nous donne encore le plus de bonheur, croyez-m'en, princesse!

La blonde princesse Ghelka rougit légèrement sous le regard de froide ironie qui se posait sur elle. La marquise douairière, dont le front s'était légèrement plissé depuis qu'il était question de sa bru, intervint de cette voix brève qui indiquait chez elle une irritation secrète.

— Vous devenez d'un sérieux invraisemblable, Elie. Je me demande si vous n'allez pas finir par vous enfermer dans quelque Thébaïde.

Il eut un sourire légèrement railleur.

— Ce serait peut-être une sage résolution. Mais non, il n'en est pas question pour le moment. Paris me reverra encore, — plus ou moins longtemps, cela dépendra de ma femme, qui s'y plaira peut-être moins qu'ailleurs. C'est elle qui décidera de nos séjours ici ou là. Quant à moi, peu m'importe, je me trouverai bien partout.

Un instant, dans le jardin d'hiver, un silence de stupéfaction passa. Une telle déclaration, de la part de cet homme si fier de son autorité, révélait à tous la place que tenait Valderez dans sa vie.

La lueur amusée qui se discernait dans le regard du marquis montrait qu'il avait tout à fait conscience de l'effet produit par ses paroles. M. d'Essil glissa un coup d'oeil discret vers Mme de Ghiliac. Quelque chose avait frémi sur ce beau visage. La déclaration d'Elie venait sans doute confirmer toutes ses craintes.

Le regard de M. d'Essil, qui se dirigeait curieusement vers Roberte, vit un éclair de haine s'allumer dans les yeux bleus. Au bout de l'enfilade des salons s'avançaient Valderez et la comtesse Serbeck, que suivaient Guillemette, les aînés de Claude, Otto et Hermine, et les deux enfants de Mme de Trollens.

— Que viennent donc faire ici ces enfants? demanda Mme de Ghiliac d'un ton sec, quand les jeunes femmes pénétrèrent dans le jardin d'hiver.

Ce fut Valderez qui répondit:

— En raison d'une sagesse exemplaire depuis quelques jours, je leur avais promis pour aujourd'hui une tasse de chocolat, la gourmandise par excellence pour tous, et qui, paraît-il, leur semble bien meilleure prise l'après-midi, avec les grandes personnes. C'est là une récompense tout à fait exceptionnelle. Mais si cela vous dérange, ma mère…

M. de Ghiliac, qui s'était avancé de quelques pas, interrompit vivement:

— C'est très bien ainsi, au contraire. Nous ne pouvons qu'être heureux de recevoir et de gâter un peu des enfants bien sages… qu'en dis-tu, Guillemette?

Il enlevait entre ses bras la pette fille, et mit un baiser sur la joue rose qui s'approchait câlinement de ses lèvres.

Valderez se pencha un peu pour rattraper le noeud qui retenait les boucles de Guillemette. Celle-ci, d'un mouvement imprévu, lui jeta ses bras autour du cou. Pendant quelques instants, les cheveux brun doré de Valderez, les boucles brunes d'Elie se mêlèrent au-dessus de la tête de l'enfant, leurs fronts se rapprochèrent. Le regard d'Elie, caressant et tendre, glissa de sa fille à sa femme qui, inconsciente du délicieux tableau familier formé par eux trois, renouait tranquillement le ruban rose.

— Vous êtes vraiment d'une fantaisie déconcertante, Elie, dit la voix pointue de Mme de Trollens.

— A quel propos me dites-vous cela? interrogea-t-il avec calme, tout en posant l'enfant à terre.

— Mais à propos de votre subite tendresse paternelle! Ce n'est guère dans votre nature, il me semble?

Il laissa échapper un rire moqueur.

— Merci bien du compliment! Vous avez une bonne opinion de votre frère, Eléonore! Ainsi, vous me jugez incapable de remplir mes devoirs paternels, et vous croyez que j'agis ainsi sous l'empire d'une simple fantaisie?

— Mais… vous nous y avez un peu habitués, mon cher!

M. de Ghiliac, s'avançant vers la table à thé autour de laquelle commençait à évoluer Valderez, prit place sur un fauteuil vacant, et, s'y enfonçant d'un mouvement nonchalant, dit avec une froideur railleuse:

— Expliquez-vous, je vous prie.

Quand il prenait ce ton et cette attitude, quand il tenait ainsi sous l'étincelle cruellement moqueuse de son regard ses interlocuteurs, ceux-ci perdaient pied généralement, bredouillaient et s'effondraient piteusement. Mme de Trollens, malgré tout son aplomb, n'échappait pas à la règle, et plus d'une fois son frère, impatienté de ses prétentions ou de ses petites méchancetés sournoises, lui avait impitoyablement infligé cette humiliation.

— Vous l'avez dit un jour vous-même… Vous avez déclaré que tout, chez vous, était soumis au caprice du moment… balbutia-t-elle.

— Vraiment? Il est bien possible que cette déclaration ait été faite par moi. Je suis, en effet, le plus capricieux des hommes… sauf lorsqu'il s'agit de mes affections.

— J'en ai en tout cas fait l'expérience pour l'amitié! s'écria gaiement le prince Sterkine. Voilà près de vingt ans que la nôtre dure, et, loin de s'affaiblir, elle se fortifie chaque jour.

— Certainement… Mais ma soeur te dira, mon bon Michel, que tout l'honneur t'en revient, car depuis que, garçonnets de dix ans tous deux, nous nous sommes liés intimement autrefois à Cannes, tu as eu l'héroïsme de supporter les sautes fantasques, l'égoïsme, la volonté autoritaire de ton ami, que tu aimais quand même, — et qui ne t'aimait pas, lui, paraît-il, puisqu'on le juge incapable d'un sentiment de ce genre.

Il riait, et autour de lui on lui fit écho, non sans jeter des coups d'oeil malicieux vers Mme de Trollens, que le ton mordant de son frère réduisait au silence.

Elle n'en aurait peut-être pas eu fini si vite avec la verve railleuse d'Elie, sans l'apparition des autres hôtes d'Arnelles que ramenait l'heure du thé. Bientôt, les conversations et les rires remplirent le jardin d'hiver. Valderez servait le thé, aidée par Claude et une jeune cousine de M. de Ghiliac, Madeleine de Vérans, tout récemment fiancée au prince Sterkine. Guillemette, avisant un tabouret, s'était assise près de son père. Celui-ci jouait avec les longues boucles de l'enfant tout en répondant d'un air distrait à Mme de Brayles, qui avait réussi, par de savantes manoeuvres, à trouver un siège près de lui. Roberte, sans en avoir l'air, suivait la direction de son regard, et elle le voyait sans cesse comme invinciblement attiré vers la jeune châtelaine, qui allait et venait à travers les groupes.

— Prenez-vous du café glacé, Elie?

Valderez s'approchait de son mari, un plateau à la main.

— Mais oui! N'importe quoi!… Ce que vous voudrez.

Il était visible qu'il répondait machinalement, beaucoup plus occupé de sa femme que de ce qu'elle lui offrait.

Mme de Brayles eut un petit rire bref, qui sonna faux.

— Mais c'est délicieux, un mari aussi accommodant! Vous lui offririez, madame, le plus amer breuvage, qu'il l'accepterait sans hésiter.

— Certainement, parce que je serai persuadé que ma femme ne me le donnerait que pour mon bien! riposta-t-il avec un léger sourire de moquerie.

Puis, baissant la voix, et la physionomie devenue tout à coup sérieuse, il demanda:

— Vous semblez fatiguée, Valderez?

— Oh! ce n'est rien, une simple névralgie!

— Prenez donc tout de suite quelque chose pour la faire passer. Cette température orageuse ne peut que l'augmenter encore.

— Oui, je vais monter tout à l'heure.

— Allez donc maintenant. Je vois fort bien que vous luttez contre une souffrance très forte. Claude et Madeleine sont là pour finir de veiller à ce que nos hôtes soient servis.

— Et vous détestez voir une personne souffrante, ajoutez-le, Elie, ditMme de Brayles dont les lèvres pâlissantes se serraient nerveusement.La bonne santé est, à vos yeux, indispensable.

Il riposta d'un ton sec et hautain:

— Pardon! ne vous méprenez pas! Je trouve insupportables les femmes sans cesse préoccupées de leurs malaises imaginaires, et en occupant constamment leur mari. Mais je sais comprendre une souffrance réelle, y compatir et faire en sorte de la soulager. Soyez sans crainte, je ne suis pas un monstre, comme vous semblez le croire charitablement, Roberte.

Il laissa échapper un petit rire railleur et se leva pour répondre à un appel de sa mère, qui lui demandait de jouer une récente composition musicale d'un jeune Roumain protégé par lui.

Valderez s'était rapprochée de la table à thé et informait à mi-voix Madeleine de Vérans de l'absence momentanée qu'elle allait faire. Comme elle se détournait pour quitter le jardin d'hiver, elle se trouva en face de Mme de Brayles.

— Allez vite vous soigner, chère madame, dit la voix chantante de la jeune veuve. Quoi qu'en dise M. de Ghiliac, il trouve insupportables les femmes souffrantes. La mère de Guillemette en a su quelque chose! Sujette à de trop fréquents malaises, elle voyait son mari prendre alors le train pour Vienne ou Pétersbourg, à moins qu'il ne s'en allât vers les Indes ou le Groenland. C'était une façon charmante d'aider à l'amélioration de cette pauvre petite santé, étant donné surtout qu'elle ne vivait plus hors de sa présence! Ah! les hommes! les hommes!

Les beaux sourcils dorés de Valderez se rapprochèrent, sa voix prit un accent très froid pour répliquer:

— Il est bien difficile, madame, de savoir quelle est, dans un ménage, la part de responsabilité de l'un et de l'autre. Mieux vaut ne pas juger — et ne pas en parler inconsidérément.

Elle inclina légèrement la tête et sortit du jardin d'hiver; laissant Mme de Brayles un peu abasourdie par la fière aisance de cette réponse, qui était une leçon donnée sans ambages, comme se le répétait rageusement Roberte.

Valderez monta à sa chambre, prit un cachet d'aspirine et redescendit aussitôt. Mais, au lieu de regagner les salons, elle s'arrêta dans le salon blanc. Cette pièce lui était entièrement réservée, c'est là qu'elle venait travailler lorsqu'elle trouvait un moment de loisir. Elle était constamment garnie des fleurs les plus belles provenant des serres et des jardins d'Arnelles, choisies chaque jour avec un soin minutieux par le jardinier-chef, sur les ordres de M. de Ghiliac.

Valderez s'approcha d'une porte-fenêtre qu'elle ouvrit. L'air devenait presque irrespirable. De lourdes nuées noires tenaient des masses d'eau suspendues au-dessus de la terre et assombrissaient lugubrement les eaux du lac. Aucun souffle de vent n'agitait les feuillages, une immobilité pesante régnait dans l'atmosphère.

Du salon de musique, les sons du piano arrivaient à l'oreille de Valderez. Elle eût reconnu entre mille ce jeu souple et ferme, si profondément expressif, qu'elle avait écouté souvent avec un secret ravissement.

— Quand vous jouez, papa, maman écoute si bien qu'elle ne m'entend pas entrer, avait dit un jour Guillemette.

Et elle l'écoutait encore en ce moment, un peu frémissante, cherchant à saisir, sous les phrases musicales exprimées avec une exquise délicatesse, quelque chose de l'âme du musicien.

De sourds grondements se faisaient entendre. L'orage se rapprochait et de larges gouttes de pluie tombaient déjà, s'écrasant sur le sol de la terrasse.

Sa pensée se reportait vers Mme de Brayles. Cette jeune femme lui déplaisait de plus en plus. Son insinuation de tout à l'heure était complètement déplacée. Et il était impossible à Valderez de ne pas remarquer ses manoeuvres de coquetterie à peine déguisées autour d' Elie, — non moins d'ailleurs que la froideur de plus en plus accentuée de celui-ci à l'égard de son amie d'enfance.

Depuis quelque temps, Valderez se demandait si les torts de M. de Ghiliac envers sa première femme avaient été tels que semblaient le faire croire les paroles dites naguère par la marquise douairière, et celles prononcées tout à l'heure par Roberte. En tout cas, il n'était pas impossible que Fernande en eût aussi, qui pouvaient peut-être expliquer, sinon excuser complètement ceux de son mari. Claude l'avait montrée à Valderez frivole et exaltée, peu intelligente, incapable de comprendre une nature comme celle d'Elie, tellement jalouse qu'elle épiait toutes ses sorties et lui adressait des reproches accompagnés de crises de nerfs aussitôt que le moindre soupçon lui venait à l'esprit. Evidemment, ce n'était pas le moyen de gagner le coeur d'un homme de ce caractère.

Et au fond, maintenant, — bien qu'elle ne s'expliquât toujours pas son attitude le jour de leur mariage et les mois suivants, — Valderez le croyait bon, susceptible de procédés délicats, comme le démontrait sa conduite à son égard. Depuis quelque temps, elle sentait chaque jour s'écrouler, tout doucement, quelque chose de cette barrière qui s'était dressée entre eux. Et les prunelles bleues se faisaient si étrangement caressantes en se posant sur elle!

Un éclair enveloppa tout à coup la jeune femme. Un grondement sec se prolongea, faisant trembler les vitres.

Valderez recula machinalement. Une autre lueur fulgurante venait d'éclairer son esprit, lui montrant en toute clarté le sentiment qui s'était développé en elle, qui y régnait maintenant. Elle aimait Elie… elle l'aimait de telle sorte qu'elle souffrirait profondément s'il s'éloignait d'elle encore.

Oui, ce n'était plus le devoir seul, comme elle le croyait tout à l'heure, qui l'attachait à lui. Elle aimait cet homme énigmatique, amour timide et tremblant qui n'aurait osé se montrer et s'épanouir, car une défiance flottait toujours dans l'âme de Valderez, comme une trace subtile du poison versé par une main criminelle.

Et précisément, l'avertissement de sa belle-mère lui revenait à l'esprit: "Peut-être se plaira-t-il à faire naître en vous des impressions qu'il analysera ensuite dans un prochain roman." Ah! si cela était!… et s'il savait…

Non, il ne saurait pas! Elle lui déroberait son secret, tant qu'elle ignorerait ce qui se cachait sous la douceur tendre de ce regard qui faisait battre son coeur.

Elle répéta avec un mélange d'angoisse et de bonheur:

— Je l'aime!… Je l'aime!

Au dehors, la pluie tombait maintenant avec violence, et sans que la jeune femme, absorbée dans ses pensées, s'en aperçût, elle mouillait la robe de crêpe de Chine rose pâle ornée de délicates broderies, qui donnait aujourd'hui un éclat particulier à sa beauté.

Elle se rendait compte, maintenant, de l'impression produite sur lui par l'aveu naïvement fait de l'impossibilité où elle se trouvait de l'aimer. Une telle déclaration avait dû sembler singulièrement mortifiante à cet homme idolâtré, — venant surtout de cette humble jeune fille qu'il avait daigné choisir et qui devait exciter l'envie de toutes les femmes. Son orgueil n'avait pu le supporter, — et Valderez avait porté la peine de sa franchise. Avait-il peu à peu réfléchi? Se disposait-il à oublier et à pardonner?

Depuis un moment, le piano avait cessé de se faire entendre. Une silhouette masculine apparut tout à coup au seuil d'une porte restée ouverte, au moment où une nouvelle lueur éclairait la jeune femme immobile.

— Mais à quoi songez-vous donc? s'écria la voix d'Elie, vibrante et inquiète.

Saisie par cette apparition subite au moment où elle pensait à "lui" si intimement, Valderez sursauta et eut un mouvement en arrière.

M. de Ghiliac, qui s'avançait vers elle, s'arrêta au milieu du salon.

— Vous ai-je donc fait peur? dit-il froidement.

— Non… mais je ne vous avais pas entendu… et, d'ailleurs, je suis un peu énervée par l'orage, balbutia-t-elle en rougissant.

— Je vous prie de m'excuser, dit-il avec la même froideur. Il est vrai que je suis entré un peu brusquement… Mais comment restez-vous là avec cette robe légère? La température a extrêmement fraîchi, et vos névralgies ne vont pas se trouver bien d'un traitement de ce genre, j'imagine. En souffrez-vous toujours?

— Oui, toujours autant.

Il dit d'un ton adouci:

— Je crois que tout ce mouvement, que cette existence à laquelle vous n'êtes pas accoutumée vous fatiguent. Reposez-vous donc complètement ce soir, retirez-vous dans votre appartement, je me charge de vous excuser près de nos hôtes.

— Oh! non, pas pour une névralgie! Il n'est pas dans mes habitudes de me dorloter ainsi.

— Eh bien! vous le ferez pour m'obéir. Et une autre fois, quand il y aura de l'orage, vous ne resterez pas près d'une fenêtre, de manière à recevoir la pluie sur vous.

— Vraiment, je n'y pensais pas! murmura-t-elle.

Elle passa la main sur son front. Ses nerfs étaient sans doute très tendus, car elle sentait des larmes qui lui montaient aux yeux. Très vite, pour qu'il le ne les vît pas, elle tendit la main à M. de Ghiliac:

— Puisque vous l'exigez, je remonte. Bonsoir, Elie.

Ses doigts frémirent un peu sous la caresse du baiser qui les effleurait.

— Bonsoir, Valderez! Reposez-vous bien, et revenez-nous demain complètement délivrée de cette névralgie.

Il la regarda s'éloigner, puis, machinalement, vint s'asseoir près de la table où se trouvait l'ouvrage de Valderez. Appuyant son front sur sa main, il murmura avec amertume:

— Encore ce recul… Et j'ai vu des larmes dans ses yeux. Qu'a-t-elle donc? Cette âme limpide, rayonnant dans ses yeux pleins de lumière, ne livre pas son secret. Mais je ne puis plus vivre ainsi. Il faut que je sache ce qui existe sous cette soumission gracieuse, sous cette douceur charmante… Il faut que je sache si je suis aimé. Car, en vérité, je connais tout de cette âme droite et candide — sauf cela. Et ne serait-ce pas parce qu'elle l'ignore elle-même?

"Je regrette vraiment, ma chère Gilberte, que vous n'ayez pas consenti à m'accompagner à Arnelles. L'automne y est particulièrement délicieux cette année et vous auriez pu assez facilement vous isoler quelque peu de l'existence trop mondaine que l'on y mène. La jeune châtelaine elle-même vous y aurait aidée, car elle vous comprendrait si bien! Ah! la merveilleuse créature! Si jamais je pensais, en offrant à Elie votre pauvre petite filleule, qu'elle serait cette femme idéale dont personne — même pas celles qui la haïssent — ne songe à contester la beauté sans défaut et la grâce aristocratique! Et je vous avoue que j'ai été absolument stupéfait en voyant avec quelle aisance elle faisait les honneurs de chez elle.

"Quel changement pourtant avec ses Hauts-Sapins! Je me rappelle ses pauvres vieilles robes, qu'elle faisait durer tant qu'elle pouvait. Et maintenant, elle paraît tout aussi à l'aise dans ses toilettes, dont la moindre a été payée une somme qui eût suffi à faire vivre sa famille pendant plusieurs mois. Des toilettes choisies par Elie! C'est tout dire, n'est-ce pas? Son sens si vif de l'harmonie et de la beauté, le tact, le goût sérieux et délicat de Valderez devaient nécessairement écarter toutes les exagérations, toute la laideur et l'inconvenance des accoutrements féminins actuels. Aussi, votre filleule est-elle exquise et admirée au-dessus de toutes. Aussi inspire-t-elle un respect auquel les autres sont en train de perdre leur droit.

"Et le plus étonnant, à mes yeux, est que cette enfant ne semble aucunement grisée par un pareil changement d'existence! L'autre soir, je lui faisais compliment d'une certaine robe mauve garnie d'un point d'Argentan qui m'a paru d'une extraordinaire beauté et a fait, je le sais pertinemment, bien des envieuses, — à commencer par Herminie, qui n'en possède pas de semblable. Elle me répondit avec ce sourire ravissant dont je vous ai parlé:

"— Je suis moins fâchée de porter des dentelles de ce prix depuis que je sais qu'elles font vivre des ouvrières bien intéressantes et que j'aide ainsi au rétablissement d'une industrie qui permet aux femmes de travailler chez elles. Mais cela… cela!…

"Elle désignait les diamants qu'elle portait ce soir-là.

"— …Figurez-vous, mon cousin, que je n'ose plus mettre mon collier de perles depuis que Claude m'a appris ce qu'il valait. C'était justement, de toutes mes parures, celle que je préférais. Mais c'est épouvantable, une pareille fortune qui dort, sans profiter à personne.

"— Elle ne profite pas davantage dans son écrin que sur vos épaules, ma chère enfant, répliquai-je en riant, bien qu'au fond je fusse ému de ce scrupule qui n'existe certes chez aucune de ces dames, même chez Claude, si sérieuse qu'elle soit devenue.

"— Evidemment. Mais enfin, c'est fou de la part d'Elie, n'est-ce pas, mon cousin? Et je vous avoue que le luxe outré qui règne ici, le train de vie que l'on y mène sont un peu effrayants pour moi.

"Elle était délicieuse en parlant ainsi avec son air de grave simplicité.

"— Eh bien! il faut obtenir de votre mari qu'il change un peu cela, répliquai-je.

"Elle rougit légèrement, et mit la conversation sur un autre sujet.

"De plus en plus, je suis persuadé qu'Elie en est profondément épris. Et déjà elle l'a changé. Comme je vous le disais dans ma dernière lettre, il est plus sérieux, moins sceptique et moins railleur. C'est, en outre, un jeune père charmant, très affectueux, et de plus, lui, qui ne se souciait pas des enfants, s'intéresse à ses neveux, aux Serbeck du moins, car François et Ghislaine de Trollens sont d'insupportables petits poseurs qu'il ne peut souffrir. On sent aussi qu'il exerce autour de sa femme une sollicitude discrète, mais incessante. Il paraît — c'est Claude qui m'a raconté le fait — que, quand sa mère présenta à son approbation la liste des invités aux séries d'Arnelles, il effaça plusieurs noms, entre autres celui de la comtesse Monali, qui a des toilettes si choquantes; de Mme de Sareilles, dont la réputation laisse fort à désirer; du marquis de Garlonnes, dont le divorce scandaleux a fait, l'année dernière, les plus beaux jours de le presse. Puis il a signifié à Eléonore, grande directrice du théâtre d'Arnelles, qu'il voulait que tous les projets de représentation lui passassent sous les yeux, car il n'entendait pas que l'on vît chez lui, comme cela s'est produit l'année dernière, des spectacles qui pussent offenser tant soit peu la morale.

"Vous devinez d'ici la fureur — concentrée naturellement — d'Herminie et d'Eléonore. M. de Garlonnes est un acteur mondain de premier ordre, la comtesse Monali a une voix superbe. Mme de Sareilles possède un entrain endiablé pour organiser des divertissements. Quant à la question théâtre, c'est l'arche sacro-sainte pour Eléonore, en passe de devenir une cabotine parfaite. Naturellement — et non sans raison — on a vu là l'influence de Valderez. Il est bien facile de s'apercevoir qu'Elie écarte d'elle, autant qu'il le peut, tout ce qui serait susceptible de la froisser. Il a compris certainement cette âme délicate, il l'admire et la préserve. Mais ce que peut faire cet homme en apparence si blasé, si sceptique et si froid, sa mère et Eléonore en sont incapables. L'âme de Valderez dépasse la compréhension de leurs âmes mesquines et envieuses, qui se contentent d'un minimum de moralité confinant souvent à l'amoralité.

"Cependant, elles n'osent lui susciter des tracasseries. Elie ne supporte pas qu'un blâme effleure sa femme, ainsi qu'Herminie a pu en avoir la preuve lorsqu'elle en a essayé, deux ou trois fois. Maintenant, elle n'y revient plus. Mais quelles rancunes couvent là-dessous!

"Vous me demandez ce que devient Roberte de Brayles? Elle est constamment à Arnelles, plus souvent que les années précédentes, tourne sans cesse autour d'Elie et prend des allures de coquetterie provocante que ne paraît pas décourager la froideur de plus en plus glaciale de Ghiliac. Valderez ne peut manquer de s'apercevoir de ce manège. Et Elie s'en inquiète, car il m'a dit hier, en revenant du tennis:

"— Il faudra qu'à la première occasion je fasse comprendre à Mme deBrayles qu'elle ait à rester chez elle.

"Il avait, en disant cela, un certain air qui me donne à penser que Roberte n'aura pas l'idée d'y revenir, le jour où elle recevra cet ultimatum. Et je crois aussi, d'après quelques mots dits par lui, qu'il est très désireux d'éloigner de Valderez une femme qui doit, naturellement, la haïr de toutes les forces de son âme.

"La chère enfant est, d'ailleurs, entourée de jalousies effrénées. Mais la vigilance de son mari me rassure pour elle. J'avais raison de penser que cet homme-là valait beaucoup mieux que les apparences. Il est charmant pour moi. Est-ce par reconnaissance pour la perle rare que je lui ai procurée? C'est possible, car, je vous le répète, je le crois très amoureux.

"Et elle? Comment penser qu'elle ne l'est pas aussi? C'est inadmissible, étant donné surtout qu'Elie semble absolument parfait pour elle, et qu'elle n'a rien à lui reprocher, puisqu'il a même supprimé complètement ses petits "flirts d'études", comme il disait. Mais, alors, elle tient à bien cacher ses sentiments, car même devant nous, ses parents, elle est à son égard d'une réserve qui semblerait plutôt le fait d'une étrangère que d'une épouse. La chose me paraît d'autant plus singulière qu'elle se montre par ailleurs, pour Claude et Karl, pour le bon duc de Versanges et sa femme, pour moi-même, d'une spontanéité charmante et très affectueuse.

"Donnez-moi donc votre avis à ce sujet, ma chère Gilberte, ou plutôt, non, venez me l'apporter vous-même. Quoi que vous en disiez, le climat de Biarritz ne vous est pas indispensable. Et Valderez m'a chargé d'insister beaucoup près de vous, car elle désire vivement vous voir.

"Noclare est arrivé la semaine dernière, avec Roland. Il est redevenu fringant, et paraît vivre ici dans un émerveillement perpétuel. Son gendre est pour lui une divinité. Il a toujours la même pauvre cervelle, mais, fort heureusement, il ne l'a pas léguée à son aîné. Quel charmant garçon que ce Roland! Le portrait moral de sa soeur, d'ailleurs. Cela dit tout.

"Nous continuons la série de ces superbes chasses à courre qui ont fait la réputation d'Arnelles plus encore que toutes les merveilles de ce domaine. Elie est toujours passionné là-dessus; c'est un trait de race. Ses ancêtres ont tous été d'ardents veneurs. Valderez suit les chasses à cheval, elle monte admirablement et est l'amazone la plus ravissante qui se puisse rêver. Mais elle ne peut supporter de voir forcer le cerf et se tient toujours à l'écart, avec Claude qui a la même répugnance. Roberte, au contraire, ne boude pas devant la poursuite, ni devant le spectacle de l'hallali. Peut-être aussi, connaissant les goûts d'Elie, croit-elle ainsi lui plaire. En ce cas, elle se trompe bien, car il m'a dit l'autre jour, comme nous revenions d'une certaine chasse au faucon, qui avait été pour les amateurs un régal de choix:

"— Je ne puis blâmer absolument les femmes qui aiment les émotions de la chasse, mais je trouve pourtant infiniment plus délicat et plus féminin — et plus attirant aussi, pour nous autres hommes — le mouvement qui les éloigne de ce sport sanguinaire.

"— Comme Valderez? ripostai-je en souriant.

"— Comme Valderez, oui. Elle perdrait à mes yeux quelque chose de son charme si je la voyais, comme Eléonore, Roberte et d'autres, assister impassible à la mort d'un animal. La sensiblerie est ridicule, mais la sensibilité est une des plus exquises parmi les vertus féminines, — lorsqu'elle est bien dirigée, ce qui est le cas pour ma femme.

"Eh bien! Gilberte, quand je vous disais?… L'aime-t-il oui ou non?"

* * *

Valderez, assise dans le salon blanc, finissait d'écrire à sa mère. Comme elle attirait à elle une enveloppe pour inscrire l'adresse, elle vit entrer M. de Noclare, tout pimpant, s'essayant visiblement, comme les snobs de l'entourage de M. de Ghiliac, à copier l'allure et le tenue de son gendre.

— Je voudrais te parler, mon enfant. Mais tu es occupée?

— Non, mon père, j'ai fini. Asseyez-vous donc.

Il prit place sur un fauteuil près d'elle, tout en jetant un coup d'oeil extasié autour de lui.

— Dire que c'est ma fille qui est la maîtresse de toutes ces splendeurs! Que te disais-je, Valderez, au moment de la demande d'Elie? Regrettes-tu d'avoir accepté, maintenant?

Il riait en se frottant les mains. Elle détourna les yeux, sans répondre, tandis que M. de Noclare, toujours loquace, poursuivit:

— Tu es une reine ici… et je vais avoir recours à ton pouvoir. Figure-toi que pendant mon séjour à Aix, cet été, j'ai joué… un peu, et j'ai eu la malchance de perdre. J'ai écrit alors à Elie pour lui demander de m'avancer un trimestre de la pension qu'il nous fait, sans lui dire au juste pourquoi. Il m'a répondu en m'envoyant la somme, "sans préjudice de celle qui vous sera adressée comme à l'ordinaire", ajoutait-il fort aimablement.

— Oh! mon père!

Elle le regardait avec une expression de douloureux reproche qui fit un instant baisser les yeux de M. de Noclare.

Il se mit à tourmenter nerveusement sa moustache grisonnante.

— Eh bien! oui, je n'ai pas été raisonnable… surtout la seconde fois.

— Comment la seconde fois?

— Oui, je suis retourné à Aix dernièrement, pour tâcher de me rattraper. Mais décidément, il n'y avait rien à faire. J'ai perdu encore…

Une exclamation s'échappa des lèvres tremblantes de Valderez.

— … Mon partenaire, fort galant homme, m'a donné du temps. Cependant, je ne puis tarder davantage. Or, ton mari seul peut me venir en aide. Il faut que tu lui demandes…

— Moi? dit-elle vivement avec un geste de protestation.

— Oui, toi, parce que tu obtiendras la chose plus facilement que moi. D'ailleurs Elie, bien qu'il soit fort aimable à mon égard, me paraît intimidant dès qu'il s'agit de solliciter de lui quelque chose. Puis venant de ta bouche, la somme — quarante mille francs — lui paraîtra insignifiante. Cette petite broche que tu portes aujourd'hui à ton corsage vaut au moins cela…

Valderez se leva vivement, toute frémissante.

— Quarante mille francs! Est-ce possible? Jamais je n'oserai demander cela à Elie après tout ce qu'il fait déjà pour ma famille!

— Allons donc, qu'est-ce que cela pour lui? Comme tu t'émeus pour peu de chose, ma fille! Il sera trop heureux, au contraire, que tu lui donnes une occasion nouvelle de te faire plaisir. Et moi, je te promets de ne plus toucher à une carte, j'ai trop peu de veine. Mais il faut m'aider à sortir de ce mauvais pas.

— Oh! vous ne savez pas ce que me coûterait une telle démarche!Demandez-lui vous-même, mon père!

Il eut un geste d'impatience irritée.

— Comme tu es empressée à me rendre service et à m'épargner un ennui!C'est charmant, en vérité!

— Eh bien! je lui en parlerai! dit-elle avec un geste résigné.

Il lui prit les mains et les serra avec force.

— A la bonne heure! Pourquoi te faire prier pour une chose si facile, et si naturelle?

Valderez eut envie de lui répondre:

— Vous ne la trouvez pas si facile et si naturelle, puisque vous n'osez pas en parler vous-même à Elie.

Quand M. de Noclare se fut éloigné, Valderez enferma sa lettre dans l'enveloppe, sonna pour la remettre à un domestique, puis elle gagna la terrasse où, par ces belles matinées automnales, presque tièdes, aimait à se tenir la duchesse de Versanges, entourée d'un cercle plus ou moins nombreux, selon l'heure et les occupations de chacun.

En ce moment, elle n'avait près d'elle que M. d'Essil, Madeleine de Vérans et son fiancé, et Mme de Ghiliac, encore en tenue d'amazone, car elle venait de rentrer d'une promenade à cheval et s'était arrêtée au passage sur la terrasse.

— Je croyais trouver Elie ici, dit Valderez.

— Elie? Il est dans la roseraie, répondit Mme de Ghiliac. En passant tout à l'heure par l'allée haute du parc, nous l'avons aperçu avec la princesse Ghelka, qui cueillait des roses.

Sous ses paupières un peu abaissées, elle jetait un coup d'oeil sur sa belle-fille. Mais Valderez se trouvait tournée un peu de côté, et l'expression de sa physionomie échappa à la marquise.

— Les voilà, dit M. d'Essil.

Elie arrivait en effet, et près de lui marchait la princesse Ghelka, dont les bras retenaient une gerbe de roses. En arrivant sur les degrés de la terrasse, elle l'éleva au-dessus de sa tête.

— Voyez donc! Elles sont magnifiques!

— Vraiment, chère princesse, vous avez été l'objet d'une prodigalité bien rare! s'écria en souriant Mme de Ghiliac.

Elie, qui atteignait en ce moment le dernier degré de la terrasse, tourna les yeux vers elle en ripostant froidement:

— En vérité, ma mère, ne savez-vous pas depuis longtemps que je n'ai jamais refusé à une femme, quelle qu'elle soit, les fleurs qu'elle me demandait?

— Non, pas même aux pauvresses, ajouta gaiement le prince Sterkine. Te souviens-tu, Elie, de cette vieille femme qui nous accosta, il y a deux ans, come nous sortions d'une soirée au palais royal de Stockholm, et me demanda l'orchidée que je portais à ma boutonnière, pour sa petite-fille malade qui aimait tant les fleurs?

M. de Ghiliac inclina affirmativement la tête, tout en approchant un siège de celui où venait de s'asseoir sa femme.

— Je la lui donnai, et spontanément, tu lui remis aussi la tienne.

— Eh oui! pauvre vieille! Mais j'ai maintenant un grand remords de n'y avoir pas joint quelque chose de plus substantiel. Le geste n'était pas mal, mais il y manquait quelque chose… N'est-il pas vrai, Valderez, vous qui êtes si experte en charité?

Il s'asseyait près de la jeune femme, et la regardait en souriant, avec une douceur émue qui ne pouvait manquer de frapper ceux qui étaient là.

Elle sourit aussi en répondant:

— Il est certain que votre orchidée n'a pas dû soulager beaucoup, matériellement, ces pauvres femmes. Mais qui sait si elle n'a pas aidé au rétablissement de la jeune fille, par le plaisir que sa vue lui a causé?

— Je veux l'espérer. Mais maintenant, je ferais le geste complet.

— Le demi-geste était déjà charmant, dit en riant Mme de Versanges. Mais faut-il penser, Elie, que vous attachez une importance seulement aux fleurs offertes spontanément?

— Pour mon compte personnel, oui. Je suis ainsi fait, — c'est peut-être une très grave imperfection, — que je considère le don spontané comme le seul dont on puisse tirer une déduction quelconque.

Il souriait à demi, et une lueur d'ironie traversait son regard qui, après avoir effleuré la physionomie mobile de la princesse Ghelka, se portait sur celle de sa mère, légèrement crispée.

— Je suis tout à fait de votre avis, dit M. d'Essil, dont la mine aurait démontré à un observateur la satisfaction que lui causaient les paroles d'Elie. Et ce que vous dites est vrai surtout en affection.

Une petite discussion s'ensuivit, là-dessus, entre la princesse Ghelka et lui. M. de Ghiliac écoutait, silencieux, l'air distrait, en jouant avec un bouton de rose à peine entr'ouvert, qu'il tenait à la main.

— Où allez-vous? demanda-t-il à mi-voix en voyant Valderez se lever.

— Il faut que j'aille dire un mot à miss Ebville, qui doit se trouver dans le parc, avec les enfants.

— Je vous accompagne.

Il se leva à son tour et, se penchant un peu, glissa la rose à la ceinture de la jeune femme:

— C'est une de celles que vous aimez, et je l'ai cueillie pour vous.

M. d'Essil et le prince Sterkine, qui paraissaient s'amuser infiniment, échangèrent un regard malicieux. La blonde Roumaine baissait le nez sur ses roses; Mme de Ghiliac, relevant d'un geste nerveux son amazone, se dirigea vers l'entrée du château.

— Eh bien! est-elle donnée spontanément, cette fleur-là, chuchota M. d'Essil à l'oreille du jeune homme, en regardant un peu après le marquis et sa femme qui s'en allaient vers le parc.

— Oui… comme son coeur, répliqua le prince Michel avec un gai sourire.

A peine Elie était-il un peu éloigné de la terrasse, qu'il demanda:

— Qui donc a indiqué à la princesse Ghelka ma présence dans la roseraie?

— Je l'ignore, Elie.

— Il faudra que je m'informe, car je ne souffrirai jamais que l'on se permette de venir ainsi me poursuivre partout.

Sa voix vibrait d'irritation, et son front se creusait d'un grand pli de contrariété.

Ils contournaient, à ce moment, une des pelouses. Au-delà, ils aperçurent, s'en allant vers les serres, Roland de Noclare escorté de Benaki. Le jeune garçon, que tous les plaisirs mondains d'Arnelles ne tentaient guère, avait entrepris de continuer l'instruction religieuse du négrillon. Et Benaki, ravi, le suivait maintenant comme son ombre.

— Ce pauvre Roland m'a appris, hier, que vous n'aviez pu faire changer les idées de votre père relativement à sa vocation? dit M. de Ghiliac.

— Hélas! non! Je me suis heurtée à une décision arrêtée.

— Cependant, cette vocation me paraît sérieuse. J'ai fait causer Roland, je vois la façon dont il se comporte ici, dans ce milieu qui griserait tout autre jeune homme de son âge. De la part de votre père, cela devient un entêtement réel. Vous plairait-il que je lui en parle moi-même, et que j'essaie à mon tour de le faire revenir sur sa résolution?

Valderez eut une exclamation joyeuse.

— Oh! vous feriez cela, Elie? A vous, il n'osera pas refuser. Mais je ne songeais pas à vous le demander, parce que, d'après ce que vous m'aviez dit un jour, je vous croyais un peu dans les mêmes idées que lui.

— Non, je suis d'avis qu'il faut toujours respecter une vocation sérieuse et éprouvée. Je lui en parlerai dès demain… Mais dites-moi donc ce qui vous tourmente? Car je vois fort bien à votre physionomie que vous êtes soucieuse.

Elle rougit un peu. Ce n'était pas première fois que ce terrible observateur lui révélait ainsi qu'elle était de sa part l'objet d'un examen vigilant.

— Il est vrai que je suis un peu inquiète et… bien tourmentée, comme vous le dites, Elie. Mon père vient de m'apprendre tout à l'heure, qu'il avait joué à Aix… et perdu.

— Je le savais. Mais tout cela a été réglé.

— Oui, grâce à votre générosité! dit-elle avec un regard de reconnaissance. Mais, hélas! il a recommencé! Et, cette fois, c'est une somme énorme…

— Combien?

Elle dit en baissant la voix et en rougissant de confusion:

— Quarante mille francs!

— Eh bien! nous verrons encore à le sortir de là. Il ne faut pas vous faire de tracas à ce sujet, surtout!

— Si, car je suis bien inquiète de voir mon père revenir à ses anciennes habitudes, à cette terrible passion qui a été la cause de sa ruine… Et puis, il me coûte beaucoup de penser qu'après avoir tant fait pour les miens, vous êtes obligé encore…

Il l'interrompit d'un geste vif.

— Ne parlons pas de cela, je vous en prie! Ce que je fais est absolument naturel, puisque votre famille est devenue la mienne. Mais je comprends votre inquiétude relativement à votre père. Il faudra que je lui parle sérieusement à ce sujet… Tenez, voyez donc là-bas notre petit diablotin!

Il désignait, tout au bout de l'allée où ils s'étaient engagés,Guillemette qui courait, poursuivie par ses cousins.

— …Quel entrain elle a maintenant! Et elle se fortifie étonnamment.Quel est donc votre secret, Valderez?

— Je l'ai soignée de mon mieux, voilà tout, et surtout je l'ai aimée, pauvre mignonne!

— Oui! surtout… Dans le coeur est l'étincelle toute-puissante qui opère des miracles de rénovation morale, dans le coeur est la source des grandes révolutions d'âme. C'est en aimant purement, fortement, que l'homme devient vraiment digne de ce nom.

Il prononçait ces mots comme en se parlant à lui-même. Sa voix avait des vibrations profondes, et il y passait un frémissement d'émotion intense.

Valderez ne répliqua rien. Une douceur mystérieuse l'étreignait tout à coup et faisait palpiter son coeur.

Guillemette, ayant aperçu son père et sa belle-mère, accourait vers eux. Un cri perçant retentit tout à coup. L'enfant venait de tomber étendue de tout son long.

M. de Ghiliac et Valderez s'élancèrent d'un côté, miss Ebville de l'autre. Ce fut Elie qui releva la petite fille. Les genoux avaient été fort endommagés par les graviers de l'allée. M. de Ghiliac la prit dans ses bras et Valderez étancha le sang qui coulait. Puis ils revinrent tous vers le château, Guillemette portée par son père qui lui parlait avec douceur en essuyant ses larmes.

Comme ils arrivaient en vue de la terrasse, ils virent Mme de Brayles qui s'apprêtait à en gravir les degrés. En les apercevant, elle revint sur ses pas et s'avança vers eux.

M. de Ghiliac n'avait pu retenir un froncement de sourcils. Et ce fut d'un ton très bref qu'il demanda:

— Que vous arrivez-t-il, Roberte? Vous avez oublié quelque chose hier?

Le ton et la question dérogeaient quelque peu aux habitudes de courtoisie du marquis. Roberte rougit, sa physionomie eut une crispation légère. Mais elle répliqua avec un sourire:

— Aucunement! Je viens déjeuner, comme m'y a invitée hier votre mère,Elie.

— Ah! j'ignorais! dit-il froidement en effleurant du bout des doigts la main qui lui était tendue.

— Qu'a donc cette pauvre petite? interrogea Roberte sans se démonter.

— Elle vient de tomber et s'est abîmé les genoux! répondit Valderez qui, inconsciemment, prenait, elle aussi, une attitude très froide.

— Vraiment? Bah! ce ne sont que des écorchures! Et je m'étonne que vous, Elie, la dorlotiez ainsi.

— Etonnez-vous, Roberte, cela vous est permis… et vous n'en avez pas encore fini avec moi, car on ne m'a pas surnommé pour rien "le sphinx", riposta-t-il avec un sourire de sarcasme. Excusez-nous de vous quitter, mais il faut que nous allions soigner ces pauvres petits genoux-là.

Tandis qu'ils se dirigeaient vers une ses entrées du château, M. deGhiliac dit à sa femme:

— Je vais prier ma mère d'espacer ses invitations à Mme de Brayles. On ne voit plus qu'elle ici, maintenant. Et je me doute que vous n'avez guère de sympathie pour cette cervelle futile, pas plus que moi, du reste.

— Mais si votre mère aime à la voir souvent?

Un petit rire bref et moqueur s'échappa des lèvres d'Elie.

— Voilà une affection qui aurait poussé bien spontanément! Ma mère, il y a quelques mois, ne pouvait la souffrir. Elle a changé tout à coup… et je sais bien pourquoi, acheva-t-il entre ses dents.


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