Nous quittons donc notre métier d'éditeur pur pour nous intéresser de plus en plus aux technologies autour du livre sur internet. Bien entendu, nous pensons à faire bénéficier d'autres éditeurs de ce savoir-faire que nous sommes en train d'acquérir.
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Je suis le créateur et le gérant de CyLibris. Je décrirais donc mon activité comme double. D'une part celle d'un éditeur traditionnel dans la sélection des manuscrits et leur retravail (je m'occupe directement de la collection science-fiction), mais également le choix des maquettes, les relations avec les prestataires, etc.
D'autre part, une activité internet très forte qui vise à optimiser le site de CyLibris et mettre en oeuvre une stratégie de partenariat permettant à CyLibris d'obtenir la visibilité qui lui fait parfois défaut.
Enfin, je représente CyLibris au sein du SNE (Syndicat national de l'édition).
= Comment voyez-vous l'avenir?
CyLibris est aujourd'hui une petite structure. Elle a trouvé sa place dans l'édition, mais est encore d'une économie fragile sur internet. Notre objectif est de la rendre pérenne et rentable et nous nous y employons. Je pense que les choses changent et j'espère qu'en 2002 nous aurons doublé notre taille et que nous serons proche de l'équilibre.
Mon avenir personnel sur internet est cependant légèrement distinct de celui de CyLibris, au sens où même si CyLibris disparaît, je resterai actif sur l'internet à l'avenir, cela ne fait pas de doute pour moi. Sous quelle forme et pour faire quoi? On verra bien…
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Oui, pour lire des textes, etc. Cela dit, je lis de plus en plus sur écran, mais dans un cadre professionnel (par exemple les lettres d'information auxquelles je suis abonné, etc.), dès que l'on parle de lecture-plaisir (roman, détente, etc.), je ne lis pas sur écran, j'imprime (si ce n'est pas déjà le cas), et je lis sur papier.
Je me rends également compte que j'ai du mal à lire sur écran un document long et complexe. Bref, je lis des informations brèves et ponctuelles, mais pas véritablement des dossiers complexes.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Tout dépend de quoi l'on parle. Le papier comme support simple de document écrit est un peu limité: texte et image simplement / pas d'évolution en temps réel / reproduction complexe / etc. L'électronique offre beaucoup plus d'avantages.
En revanche, sur les aspects plus "pratiques" ("la valeur d'usage"), le papier reste aujourd'hui imbattable: peu cher, léger, on peut le plier, le déchirer, le tordre, le laisser tomber, il peut en plus être physiquement agréable, esthétiquement beau, etc. Sans même parler du confort de lecture qui, pour moi aujourd'hui, donne un grand avantage au papier…
Bref, tout cela pour dire que je pense que le papier va décroître dans son utilisation à terme - mais que ce sera un processus long, et plutôt une question de génération, quand nos enfants n'auront plus la même relation que nous pouvons avoir avec le papier…
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Je ne crois pas trop à un objet qui a des inconvénients clairs par rapport à un livre papier (prix / fragilité / aspect / confort visuel / etc.), et des avantages qui me semblent minimes (taille des caractères évolutifs / plusieurs livres dans un même appareil / rétro-éclairage de l'écran / etc.).
De même, je vois mal le positionnement d'un appareil exclusivement dédié à la lecture, alors que nous avons les ordinateurs portables d'un côté, les téléphones mobiles de l'autre et les assistants personnels (dont les pocket PC) sur le troisième front.
Bref, autant je crois qu'à terme la lecture sur écran sera généralisée, autant je ne suis pas certain que cela se fera par l'intermédiaire de ces objets. On verra si on en parle encore dans un an, mais je peux me tromper - et j'espère me tromper, comme éditeur sur internet, CyLibris bénéficierait forcément d'un développement de ce type d'appareil.
= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour le respect du droit d'auteur sur le web?
Il faut distinguer deux aspects: le droit d'auteur et l'application de ce droit.
Pour moi, il ne fait aucun doute que le droit d'auteur s'applique sur internet (peu de gens le contestent désormais d'ailleurs), ce qui signifie que ce n'est pas parce qu'une création est mise en libre disponibilité sur le réseau que n'importe qui peut venir la copier, la commercialiser, etc. Et là, on touche surtout à de la pédagogie: je crois que les internautes ne sont pas sensibilisés à ces questions et qu'une première démarche pédagogique peut permettre de régler un certain nombre de problèmes. Autre démarche, il me semble nécessaire pour les auteurs d'indiquer les droits qu'ils laissent à une oeuvre en libre accès sur internet: si je peux télécharger une création visuelle sur un site, il vaut mieux que l'auteur indique, par exemple, s'il laisse la libre réutilisation de cette image du moment que ce n'est pas une démarche commerciale et sous réserve que son nom soit cité, s'il est contre toute réutilisation de cette image, etc. Là, tout est possible. A mon sens, sur trop de sites, on trouve des créations librement téléchargeables, et rien n'indique ce que l'on peut faire ou non avec.
La vraie difficulté aujourd'hui réside dans l'application du droit d'auteur dans un contexte international face à des actes de piratages manifestes (c'est-à-dire la réutilisation à des fins commerciales de l'oeuvre d'un ou plusieurs artistes sans que ces derniers ne perçoivent quoi que ce soit). Et là, ce sera forcément plus lent parce qu'il faut définir des modes de coopération internationale, s'entendre sur des règles et mettre en place des procédures judiciaires adéquates. C'est un processus lent qui prendra plusieurs années, mais je suis optimiste.
Finalement, tout cela est assez classique: pédagogie d'un côté, réglementation de l'autre.
= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour une meilleure répartition des langues sur le web?
Première étape: le respect des particularismes au niveau technique. Il faut que le réseau respecte les lettres accentuées, les lettres spécifiques, etc. Je crois très important que les futurs protocoles de transmission permettent une transmission parfaite de ces aspects - ce qui n'est pas forcément simple (dans les futures évolutions de l'HTML, ou des protocoles IP, etc.). Donc, il faut que chacun puisse se sentir à l'aise avec l'internet et que ce ne soit pas simplement réservé à des (plus ou moins) anglophones. Il est anormal aujourd'hui que la transmission d'accents puisse poser problème dans les courriers électroniques. La première démarche me semble donc une démarche technique.
Si on arrive à faire cela, le reste en découle: la représentation des langues se fera en fonction du nombre de connectés, et il faudra envisager à terme des moteurs de recherche multilingues.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Pas de définition particulièrement. Pour moi, c'est plutôt un concept pour nos auteurs de science-fiction.
= Et la société de l'information?
Ce que nous vivons aujourd'hui, c'est la mise en réseau de notre société, au sens où, à terme, beaucoup des objets quotidiens seront connectés au Réseau (avec un grand R, qui sera lui-même composé de dizaines de réseaux différents). Bref, c'est une nouvelle manière de vivre et, à terme, certainement une nouvelle société. S'agit-il d'une société de "l'information", je n'en suis pas certain. Faut-il que nous définissions collectivement ce que nous voulons dans cette société, cela me semble urgent, et c'est un débat qui concerne tout le monde, pas uniquement les "connectés"? Bref, sur quelles valeurs de société fonder notre action future? Voilà un vrai débat.
J'en profite d'ailleurs pour faire un peu de pub pour un auteur CyLibris: La Toile de Jean-Pierre Balpe me semble aujourd'hui la meilleure illustration de ce débat. La société qu'il décrit au travers de ce roman est à mon sens la plus probable à court terme (l'action se passe en 2015). Est-ce cela que nous voulons? Est-ce ce type d'organisation? Peut-être, mais mon souci, c'est que ce choix soit conscient et non subi.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
La première fois que des étudiants dans une école d'ingénieurs m'ont montré le web. C'était en 1992, et j'ai trouvé cela génial. D'où la création de CyLibris en 1996 (j'ai quand même mis quatre ans).
= Et votre pire souvenir?
La disparition progressive de CyLibris dans certains moteurs de recherche parce que, soit nous ne voulions pas payer, soit des accords d'exclusivité avaient été signés avec des libraires en ligne et que nous étions déréférencés brutalement (passer de la première page à la cinquième page est une forme de déréférencement brutal). Bref, aujourd'hui plus rien ne me trouble et on a appris à vivre avec ce genre de phénomène. Il n'empêche qu'une structure comme CyLibris qui se créerait juste aujourd'hui aurait les pires difficultés pour être visible sur internet.
JACQUES GAUCHEY (San Francisco)
#Spécialiste en industrie des technologies de l'information, "facilitator" entre les Etats-Unis et l'Europe, journaliste
Jacques Gauchey est l'auteur de La vallée du risque - Silicon Valley, paru fin 1990 chez Plon. Son métier - "facilitator" entre les Etats-Unis et l'Europe - est très lié à ses relations personnelles. En 1993, grâce au réseau qu'il a constitué de part et d'autre de l'Atlantique, il crée la société G.a Communications, qui aide les sociétés américaines spécialisées en technologies de l'information à définir et mettre en place leur politique européenne, particulièrement en matière de stratégie, de partenariat et de visibilité.
Ses activités dans le domaine des nouvelles technologies sont multiples: directeur du Multimedia Development Group (MDG) en 1996-1997; responsable du International Group du MDG de 1994 à 1996, avec des activités allant de la conférence M3 du MDG (1994) à la publication des éditions 1995 et 1996 du guide Going Global: Multimedia Marketing & Distribution; président de manifestions telles que les "only-for-CEOs IT conferences"; ETRE (en Europe) et ATRE (en Asie) (1990, 1991 et 1992), le "World Multimedia: A Mosaic of Markets" du MDG (San Francisco, 1994), Multimedia Live! (San Francisco, 1995), le séminaire des AI (Artificial Intelligence) Soft International Partners (Tokyo, 1996), etc. Il préside régulièrement des groupes de travail en industrie des technologies de l'information.
Entre 1985 et 1992, Jacques Gauchey a été le correspondant de la côte ouest des Etats-Unis pour La Tribune, quotidien parisien économique, financier et boursier. Auparavant, il a travaillé pour Le Figaro et Le Point.
*Entretien du 31 juillet 1999
= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?
Complètement. Le monde entier est sur mon écran d'ordinateur. Chaque individu a maintenant accès à une base de données globale. A cet individu d'apprendre à y naviguer ou de s'y noyer.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Mes clients sont tous maintenant des sociétés internet. Mes outils de travail sont ou seront bientôt tous liés à l'internet que ce soit mon téléphone mobile, mon PDA (personal digital assistant) et mon PC.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Le droit d'auteur dans son contexte traditionnel n'existe plus. Les auteurs ont besoin de s'adapter à un nouveau paradigme, celui de la liberté totale du flot de l'information. Le contenu original est comme une empreinte digitale: il est incopiable. Il survivra et prospérera donc.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
La technologie résoudra le problème éventuellement. Et que le meilleur gagne. L'internet a vraiment décollé aux Etats-Unis à cause d'un concept révolutionnaire: une langue unique - l'anglais. Le mouvement "politically correct" pour l'enseignement obligatoire multi-linguistique dans les écoles américaines et le respect des différentes sous-cultures est un désastre pour l'avenir de ce pays (comme il l'est déjà en Europe). Aux individus de décider, chez eux, s'ils veulent apprendre une autre langue.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
J'ai publié quelques numéros d'une lettre d'information en anglais gratuite il y a quatre ans sur internet. Une dizaine de lecteurs par numéro jusqu'au jour (en janvier 1996) où l'édition électronique de Wired Magazine créa un lien. En une semaine j'ai eu une centaine de courriers électroniques - y compris de lecteurs francais de mon livre La vallée du risque - Silicon Valley, contents de me retrouver.
= Et votre pire souvenir?
L'internet est un médium et comme tout médium un facteur d'éclatement du pire. La fusillade d'Atlanta fin juillet 1999 par un "day trader". La pornographie. La vente libre des armes en ligne. Les mails non sollicités.
RAYMOND GODEFROY (Valognes, Normandie)
#Ecrivain-paysan, publie son recueil Fables pour les années 2000 sur le web avant de le publier sur papier
Né en 1923 dans une famille rurale d'Octeville-l'Avenel (Cotentin, Normandie),Raymond Godefroy obtient en 1938 son brevet d'ajusteur mécanicien à l'Ecolepratique de Cherbourg. Il parcourt ensuite pendant seize ans tout le nord duCotentin en tant que conducteur d'une entreprise de battage.
Marié en 1953 - son épouse est également de souche paysanne - il fait valoir à partir de cette année-là le domaine de la Cour de Lestre. A partir de 1966, il y pratique l'agrobiologie, une forme de culture pour laquelle il ne cessera de militer. Partageant ses loisirs entre la mécanique et l'écriture, il dépose plusieurs brevets de machines agricoles et il écrit de nombreux articles dans la revue Agriculture et vie. Il s'oriente ensuite vers la fiction, sous forme de contes et nouvelles.
Raymond Godefroy est membre de l'Association internationale des écrivains paysans (AIEP), fondée en 1972 dans le but de rassembler et promouvoir les auteurs servant la pensée paysanne. A sa retraite, il déménage à Valognes, et l'exploitation du domaine de la Cour de Lestre est reprise par son fils Pierre.
*Entretien du 23 décembre 1999
= Pouvez-vous vous présenter?
Je suis né dans le Nord Cotentin de vieille souche paysanne. Je suis âgé de 77 ans. J'ai quitté l'école primaire à 12 ans avec le certificat d'études et, trois ans plus tard, l'Ecole pratique de Cherbourg avec un brevet d'ajusteur mécanicien. Je suis rentré à la ferme paternelle pour pratiquer l'agriculture avec mes parents. Je me suis marié à 30 ans. Six enfants sont nés de ce mariage. J'ai pratiqué l'agrobiologie sur cette ferme pendant 17 ans en militant pour cette agriculture nouvelle. J'ai écrit des articles sur ce sujet, puis des contes et des nouvelles du genre fantastique, enfin à 70 ans mes premiers poèmes et fables.
= Comment vous est venu le désir d'écrire?
Mon désir d'écrire s'est manifesté très tard dans la vie et très lentement. J'ai publié mes premiers articles dans Agriculture et vie entre 40 et 50 ans, découvrant là une façon de m'exprimer différente de la parole, qui m'obligeait à affiner ma pensée pour transmettre un message clair et agréable à lire.
Pour attirer l'attention des lecteurs j'ai inventé des histoires courtes à morale écologique mais aussi fantastique. Ainsi sont nées toutes ces histoires publiées ensuite sous le titre de Contes écologiques et fantastiques (Caen, Editions Charles Corlet, 1988 - réédités en 1995 à la suite des Extravagantes histoires de Graundaru, ndlr).
A 60 ans j'ai souffert d'une crise aiguë de polyarthrite. Ne pouvant plus travailler ni me déplacer, j'ai écrit le Couguard et d'autres nouvelles, publiées sous le titre: Trois histoires étranges (Marigny, Editions Paoland, 1995, ndlr) (prix Octave Mirebeau 1997). La même année sont parues Les extravagantes histoires du Graundaru (Marigny, Editions Paoland, 1995, ndlr).
Mais il me restait quelque chose d'inassouvi: la poésie. Tous les essais s'étaient soldés par un échec, blocage au deuxième vers et pas d'inspiration sauf des banalités, je n'étais pas mûr pour le faire. Puis un jour - j'avais alors 70 ans - grattant un plafond, travail ingrat, j'eus subitement une inspiration, c'est ainsi qu'est né Les fleurs de mon jardin (poème qui n'est pas encore publié, ndlr). D'autres ont suivi presque dans interruption. C'est après l'avoir écrite que j'ai découvert que Les peupliers et le saule pleureur était une fable. Les autres ont été voulues. Ainsi sont nées Fables pour l'an 2000, entre septembre 1996 et avril 1999.
= Pourquoi des fables? Pourquoi l'an 2000?
Je m'explique dans la préface de mon recueil:
"Trois siècles après le grand La Fontaine, que peut-on ajouter à une oeuvre aussi pleine de nuances et de richesse psychologique?
Si depuis tous les temps, la nature humaine est restée toujours la même, par contre la connaissance et la vision du monde ont beaucoup changé. Et le rôle des fables est de révéler aux hommes, un peu comme un miroir fantastique, cette image d'eux-mêmes que leurs habitudes journalières dissimulent à leur vue. La fable permet aussi d'aborder les problèmes de société, comme de courtes comédies très proches de la nature. Mais depuis peu les hommes ont acquis un immense pouvoir: celui de détruire le monde, soit d'une façon violente, soit petit à petit en l'empoisonnant et le surexploitant.
Arrivés en l'an 2000, après plus de cinq siècles d'humanisme rationnel et scientifique cherchant à faire reculer le mystère, voilà qu'ils découvrent (…) qu'ils n'en viendraient jamais à bout et qu'il fait partie de leur propre nature. (…) Le prochain millénaire sera-t-il celui de la révélation mystique comme certains l'ont prédit? Ou bien, la violence destructrice l'emportant, le monde pourrait-il être détruit par les hommes eux-mêmes?
C'est peu probable, si chacun peut s'exprimer sans provoquer d'intransigeantes réactions et qu'enfin arrivés à la tolérance, les fabulistes puissent à leur manière - sans être rejetés comme des moralistes démodés - contribuer à travers l'humour, à une meilleure connaissance les uns des autres. N'oublions pas que La Fontaine a reçu les honneurs du Roi, qu'il n'avait pourtant pas plus ménagé que les autres dans le personnage du Lion.
Les éditeurs ont aussi leur rôle à jouer afin que la culture soit la plus diversifiée possible, pour repousser le mythe de la culture unique et mondiale qui nous menace.
Le troisième millénaire c'est demain. C'est une page blanche dont le début est déjà écrit, mais où le présent n'étant toujours qu'un court passage entre deux infinis, rend si difficile la réflexion humaine."
= Avez-vous une fable préférée?
Ma fable préférée est Les borgnes. Puis viennent La République des grenouilles et Les animaux malades de la violence. Mais à chacun de retirer la conclusion qui lui convient à chacune des fables, car toute opinion est respectable. Seul est intolérable de vouloir l'imposer aux autres d'une façon contrainte ou détournée.
= Que représente l'internet pour vous?
Internet représente pour moi un formidable outil de communication qui nous affranchit des intermédiaires, des barrages doctrinaires et des intérêts des médias en place. Soumis aux mêmes lois cosmiques, les hommes, pouvant mieux se connaître, acquerront peu à peu cette conscience du collectif, d'appartenir à un même monde fragile pour y vivre en harmonie sans le détruire.
Internet est absolument comme la langue d'Esope, la meilleure et la pire des choses, selon l'usage qu'on en fait, et j'espère qu'il ne permettra de m'affranchir en partie de l'édition et de la distribution traditionnelle qui, refermée sur elle-même, souffre d'une crise d'intolérance pour entrer à reculons dans le prochain millénaire (voir à ce sujet la fable Le poète et l'éditeur, ndlr).
= Quel est votre meilleur souvenir de l'année 1999?
La démonstration faite par vous de la possibilité de publier les Fables pour l'an 2000 sur internet (publiées sur le site des éditions du Choucas en décembre 1999, avec un design de Nicolas Pewny, ndlr). Mes meilleurs instants de bonheur sont aussi ceux qui naissent après avoir terminé l'écriture d'une fable ou d'un poème.
= Et votre pire souvenir?
Mon pire souvenir est celui de ma post-réanimation après un pontage coronarien en juillet.
= Quels sont vos souhaits pour l'an 2000 et les années suivantes?
Une meilleure tolérance et une plus grande pluralité des cultures.
*Entretien du 26 janvier 2001
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
J'ai rencontré le président du Centre régional des lettres de Basse-Normandie, qui s'est vivement intéressé aux Fables pour les années 2000. Il a proposé une aide de la région Basse-Normandie pour une édition imprimée sous forme de recueil. Le travail est très avancé et la publication pourrait avoir lieu au printemps.
= Pourquoi avoir modifié le titre, devenu Fables pour les années 2000 au lieu deFables de l'an 2000?
Tout simplement parce que, les ayant écrites avant l'an 2000, je pensais qu'elles seraient publiées avant le changement de millénaire, et que maintenant en voilà pour mille ans avant le prochain. Cela donne le vertige au-delà de toute imagination.
= Avez-vous quelque chose à ajouter à vos propos de 1999 relatifs à l'internet?
Non. Sauf qu'il serait indispensable pour moi d'y être raccordé le plus vite possible pour mes besoins en documentation et aussi pour la communication.
= Les jours du papier sont-ils comptés?
Non, pas du tout! Le papier est un support qui va subsister encore très longtemps et qui garde certains avantages. Il est cependant gourmand en matière première, le bois. Les autres supports sont complémentaires, et présentent des avantages, surtout pour la circulation et la reproduction à longue distance.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Je ne l'ai pas encore utilisé. Je pense qu'il a cependant beaucoup d'intérêt. Il économise le papier. Je l'imagine dans les bibliothèques pour la lecture au public. L'usage et le temps nous apporteront une réponse, mais l'informatique n'a pas fini de nous étonner.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Le cyberespace est un moyen pour supprimer l'espace.
= Et la société de l'information ?
La société de l'information est un moyen de satisfaire l'appétit de connaissances et de curiosité qu'ont les hommes de par le monde.
MURIEL GOIRAN (Rhône-Alpes)
#Libraire à la librairie Decitre
En région Rhône-Alpes, les huit librairies Decitre sont particulièrement dynamiques dans le domaine des nouvelles technologies et de l'internet. Decitre propose aussi une librairie en ligne de 430.000 titres.
*Entretien du 8 juin 1998
= Que représente l'internet pour vous?
C'est pour l'instant juste un moyen de communication de plus (mail) avec nos clients des magasins et nos clients bibliothèques et centres de documentation. Nous avons découvert son importance en organisant DOCForum, le premier forum de la documentation et de l'édition spécialisée, qui s'est tenu à Lyon en novembre 1997 (la prochaine édition est fixée en novembre 1999). Il nous est apparu clairement qu'en tant que libraires, nous devions avoir un pied dans le Net.
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
Internet est très important pour notre avenir. Nous allons mettre en ligne notre base de 400.000 livres français à partir de fin juillet 1998, et elle sera en accès gratuit pour des recherches bibliographiques (l'achat des livres sera payant bien sûr!). Ce ne sera pas une n-ième édition de la base de Planète Livre, mais notre propre base de gestion, que nous mettons sur internet.
MARCEL GRANGIER (Berne)
#Responsable de la section française des services linguistiques centraux de l'Administration fédérale suisse
*Entretien du 14 janvier 1999
= Quel est l'apport de l'internet dans un service de traduction?
Travailler sans internet est devenu tout simplement impossible: au-delà de tous les outils et commodités utilisés (messagerie électronique, consultation de la presse électronique, activités de services au profit de la profession des traducteurs), internet reste pour nous une source indispensable et inépuisable d'informations dans ce que j'appellerais le "secteur non structuré" de la toile. Pour illustrer le propos, lorsqu'aucun site comportant de l'information organisée ne fournit de réponse à un problème de traduction, les moteurs de recherche permettent dans la plupart des cas de retrouver le chaînon manquant quelque part sur le réseau.
= Comment voyez-vous l'expansion du multilinguisme sur le web?
Le multilinguisme sur internet peut être considéré comme une fatalité heureuse et surtout irréversible. C'est dans cette optique qu'il convient de creuser la tombe des rabat-joie dont le seul discours est de se plaindre d'une suprématie de l'anglais. Cette suprématie n'est pas un mal en soi, dans la mesure où elle résulte de réalités essentiellement statistiques (plus de PC par habitant, plus de locuteurs de cette langue, etc.). La riposte n'est pas de "lutter contre l'anglais" et encore moins de s'en tenir à des jérémiades, mais de multiplier les sites en d'autres langues. Notons qu'en qualité de service de traduction, nous préconisons également le multilinguisme des sites eux-mêmes.
La multiplication des langues présentes sur internet est inévitable, et ne peut que bénéficier aux échanges multiculturels. Pour que ces échanges prennent place dans un environnement optimal, il convient encore de développer les outils qui amélioreront la compatibilité. La gestion complète des diacritiques ne constitue qu'un exemple de ce qui peut encore être entrepris.
*Entretien du 25 janvier 2000
= En quoi consiste votre site web?
Conçu d'abord comme un service intranet, notre site web se veut au service d'abord des traducteurs opérant en Suisse, qui souvent travaillent sur la même matière que les traducteurs de l'administration fédérale, mais également, par certaines rubriques, au service de n'importe quel autre traducteur où qu'il se trouve. Les dictionnaires électroniques ne sont qu'une partie de l'ensemble, et d'autres secteurs documentaires ont trait à l'administration, au droit, à la langue française, etc., sans parler des informations générales. Le site abrite par ailleurs les pages de la CST (Conférence des services de traduction des états européens).
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Je suis responsable de la section française des services linguistiques centraux (SLC-f) de la Chancellerie fédérale suisse, c'est-à-dire en charge des questions organisationnelles de la traduction pour l'ensemble des services linguistiques du gouvernement suisse.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Le problème est réel même si la solution n'est pas évidente. On peut toutefois regretter que la lutte contre ce genre de fraude finira par justifier, avec d'autres dérives, une "police du WWW" malheureusement bien éloignée de l'esprit dans lequel la toile a été créée.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Nous y sommes, à l'internet multilingue: reste à le consolider et à veiller à l'égalité des chances d'accès, ce qui prendra probablement un peu plus de temps.
BARBARA GRIMES (Hawaii)
#Directrice de publication de l'Ethnologue, une encyclopédie des langues
Cette encyclopédie très documentée, qui en est à sa 14e édition, existe en version web, sur CD-Rom et en version imprimée. Elle répertorie 6.700 langues, avec de multiples critères de recherche. Barbara F. Grimes en est la directrice de publication.
*Entretien du 18 août 1998 (entretien original en anglais)
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
L'internet nous est utile, c'est un outil pratique qui apporte un complément à notre travail. Nous l'utilisons principalement pour le courrier électronique. C'est aussi un moyen commode pour mettre notre documentation à la disposition d'une audience plus large que celle de l'Ethnologue imprimé.
D'un autre côté, l'Ethnologue sur l'internet n'atteint en fait qu'une audience limitée disposant d'ordinateurs. Or, dans les personnes que nous souhaitons atteindre, nombreux sont ceux qui n'ont pas accès à des ordinateurs. Je pense particulièrement aux habitants du dit "Tiers-monde".
= Envisagez-vous des pages web multilingues?
Les pages web multilingues sont de plus en plus utiles, mais elles sont plus onéreuses à gérer. Nous avons eu des demandes nous demandant l'accès à l'Ethnologue dans plusieurs autres langues, mais nous n'avons pas le personnel ni les fonds pour la traduction ou la réactualisation, indispensables puisque notre site est constamment mis à jour.
*Entretien du 15 janvier 2000 (entretien original en anglais)
= En quoi consiste exactement l'Ethnologue?
Il s'agit d'un catalogue des langues dans le monde, avec des informations sur les endroits où elles sont parlées, une estimation du nombre de personnes qui les parlent, la famille linguistique à laquelle elles appartiennent, les autres noms utilisés pour ces langues, les noms de dialectes, d'autres informations socio-linguistiques et démographiques, les dates des Bibles publiées, un index des noms de langues, un index des familles linguistiques et des cartes géographiques relatives aux langues.
= Quelle est exactement votre activité?
Je suis la directrice de publication de l'Ethnologue, depuis 1971 et jusqu'en 2000 (8e-14e éditions).
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Tous les copyrights doivent être respectés, de la même façon que pour l'imprimé.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Le fait de recevoir des corrections et de nouvelles informations fiables.
= Et votre pire souvenir?
Des critiques peu aimables sans proposition de corrections.
MICHAEL HART (Illinois)
#Fondateur du Projet Gutenberg, la plus ancienne bibliothèque numérique sur l'internet
Créé par Michael Hart en 1971 alors qu'il était étudiant à l'Université d'Illinois (Etats-Unis), le Projet Gutenberg s'est donné comme mission de mettre à la disposition de tous le plus grand nombre possible d'oeuvres du domaine public. La plus ancienne bibliothèque numérique sur l'internet est aussi la plus importante puisqu'elle propose en téléchargement libre et gratuit 3.700 oeuvres (chiffres de juillet 2001) patiemment numérisées en mode texte par 600 volontaires de nombreux pays. Un total de 1.000 nouveaux livres devrait être traité en 2001. Si certains documents anciens sont parfois saisis ligne après ligne, le plus souvent parce que le texte original manque de clarté, les oeuvres sont en général scannées en utilisant un logiciel OCR (optical character recognition), puis elles sont relues et corrigées à double reprise, parfois par deux personnes différentes. D'abord essentiellement anglophones, les collections deviennent peu à peu multilingues. Michael Hart se définit lui-même comme un fou de travail dédiant toute sa vie à son projet, qu'il voit comme étant à l'origine d'une révolution néo-industrielle.
*Entretien du 23 août 1998 (entretien original en anglais)
= Comment voyez-vous la relation entre l'imprimé et l'internet?
Nous considérons le texte électronique comme un nouveau médium, sans véritable relation avec le papier. Le seul point commun est que nous diffusons les mêmes oeuvres, mais je ne vois pas comment le papier peut concurrencer le texte électronique une fois que les gens y sont habitués, particulièrement dans les établissements d'enseignement.
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
Ma carrière n'aurait pas existé sans l'internet, et le Projet Gutenberg n'aurait jamais eu lieu… Vous savez sûrement que le Projet Gutenberg a été le premier site d'information sur l'internet.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Mon projet est de mettre 10.000 textes électroniques sur l'internet. Si je pouvais avoir des subventions importantes, j'aimerais aller jusqu'à un million et étendre aussi le nombre de nos usagers potentiels de 1,x% à 10% de la population mondiale, ce qui représenterait la diffusion de 1.000 fois un milliard de textes électroniques au lieu d'un milliard seulement.
*Entretien du 23 juillet 1999 (entretien original en anglais)
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
Les débats actuels sont totalement irréalistes. Ils sont menés par "l'aristocratie terrienne de l'âge de l'information" et servent uniquement ses intérêts. Un âge de l'information? Et pour qui? J'ai été le principal opposant aux extensions du copyright (loi du 27 octobre 1998, ndlr), mais Hollywood et les grands éditeurs ont fait en sorte que le Congrès ne mentionne pas mon action en public.
= En quoi consiste exactement cette loi?
Le copyright a été augmenté de 20 ans. Aupararant on devait attendre 75 ans, on est maintenant passé à 95 ans. Bien avant, le copyright durait 28 ans (plus une extension de 28 ans si on la demandait avant l'expiration du délai) et il avait lui-même remplacé un copyright de 14 ans (plus une extension de 14 ans si on la demandait avant l'expiration du délai). Comme vous le voyez, on assiste à une dégradation régulière et constante du domaine public.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
J'espère que nous aurons un jour un bon Babelfish (le service de traduction automatique d'Altavista, ndlr). Pour notre bibliothèque numérique, j'introduis une nouvelle langue par mois maintenant, et je vais poursuivre cette politique aussi longtemps que possible.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Le courrier que je reçois me montre combien les gens apprécient que j'aie passé ma vie à mettre des livres sur l'internet. Certaines lettres sont vraiment émouvantes, et elles me rendent heureux pour toute la journée.
= Et votre pire souvenir?
Etre convoqué par le président de l'Université d'Illinois suite à une plainte déposée par l'Université d'Oxford. Mais j'ai été défendu par une équipe de six avocats, la moitié étant de l'Université d'Illinois, et j'ai gagné le procès. On pourrait voir cela comme un bon souvenir, mais je hais ce genre de politique politicienne… Le président de l'université se trouvait être l'oncle de Tom Cruise, amusant, non?
ROBERTO HERNANDEZ MONTOYA (Caracas)
#Directeur de la bibliothèque numérique du magazine électronique VenezuelaAnalítica
Roberto Hernández Montoya est licencié ès lettres de l'Université centrale du Venezuela. Il publie des articles dans El Nacional, Letras, Imagen et InternetiWorld Venezuela. Il est membre de l'équipe éditoriale de Venezuela Cultural, Venezuela Analítica et Imagen. Il a fait des études d'analyse du discours à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris. Il a été le président fondateur de l'Association vénézuélienne des éditeurs, et le rédacteur en chef de l'Ateneo de Caracas.
Magazine électronique conçu comme un forum public pour l'échange d'idées sur la politique, l'économie, la culture, la science et la technologie, Venezuela Analítica a créé en mai 1997 BitBlioteca, une bibliothèque numérique en espagnol, qui comprend aussi quelques titres en anglais, français et portugais.
*Entretien du 3 septembre 1998
= Comment voyez-vous la relation entre l'imprimé et l'internet?
Je crois qu'ils sont complémentaires. On ne peut pas remplacer le texte imprimé sur papier, au moins dans un futur proche. Le livre en papier est un objet formidable. On ne peut pas feuilleter un texte électronique de la même façon qu'un livre en papier. Mais un texte électronique permet de localiser beaucoup plus rapidement un mot ou un groupe de mots. D'une certaine manière on peut le lire avec plus de profondeur, même avec l'incommodité que représente la lecture sur écran. Le texte électronique est moins cher et peut être distribué plus facilement au monde entier (si on ne prend pas en ligne de compte le coût de l'ordinateur et de la connexion à l'internet).
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
L'internet a été très important pour moi personnellement. Il est devenu ma principale activité. Il a donné à notre organisme la possibilité de communiquer avec des milliers de personnes alors que ceci aurait été impossible du point de vue financier si on avait publié un magazine sur papier. Je crois que, dans les années à venir, l'internet va devenir le médium primordial de communication et d'échange d'information.
RANDY HOBLER (Dobbs Ferry, New York)
#Consultant en marketing internet, notamment chez Globalink, société spécialisée en produits et services de traduction
Randy Hobler a été successivement consultant en marketing et internet chez IBM, Johnson & Johnson, Burroughs Wellcome, Pepsi, Heublein, etc. En 1998, il était consultant en marketing internet chez Globalink, société spécialisée en produits et services de traduction. "J'aime pouvoir combiner ensemble mes compétences en tant que formateur en haute technologie et en marketing avec ma passion pour les langues, écrivait-il. Aimer ce que je fais et faire ce que j'aime." Globalink a été racheté par Lernout & Hauspie en 1999.
*Entretien du 3 septembre 1998 (entretien original en anglais)
= Comment voyez-vous l'évolution vers un web multilingue?
En 1998, 85 % du contenu du web est en anglais, et ce chiffre est à la baisse. Il y a non seulement plus de sites web et d'internautes non anglophones, mais aussi une localisation plus grande de sites de sociétés et d'organismes, et un usage accru de la traduction automatique pour traduire des sites web à partir ou vers d'autres langues.
Comme l'internet n'a pas de frontières nationales, les internautes s'organisent selon d'autres critères propres au médium. En termes de multilinguisme, vous avez des communautés virtuelles, par exemple ce que j'appelle les "nations des langues", tous ces internautes qu'on peut regrouper selon leur langue maternelle quel que soit leur lieu géographique. Ainsi la nation de la langue espagnole inclut non seulement les internautes d'Espagne et d'Amérique latine, mais aussi tous les hispanophones vivant aux Etats-Unis, ou encore ceux qui parlent espagnol au Maroc.
= Comment voyez-vous l'avenir de la traduction automatique?
Nous arriverons rapidement au point où une traduction très fidèle du texte et de la parole sera si commune qu'elle pourra faire partie des plate-formes ou même des puces. A ce point, quand le développement de l'internet aura atteint sa vitesse de croisière, que la fidélité de la traduction atteindra plus de 98% et que les différentes combinaisons de langues possibles auront couvert la grande majorité du marché, la transparence de la langue (toute communication d'une langue à une autre) sera une vision trop restrictive pour ceux qui vendent cette technologie. Le développement suivant sera la "transparence transculturelle et transnationale" dans laquelle les autres aspects de la communication humaine, du commerce et des transactions au-delà du seul langage entreront en scène. Par exemple, les gestes ont un sens, les mouvements faciaux ont un sens, et ceci varie en fonction des sociétés. La lettre O réalisée avec le pouce et l'index signifie "OK" aux Etats-Unis alors qu'en Argentine c'est un geste obscène.
Quand se produira l'inévitable développement de la vidéoconférence multilingue multimédias, il sera nécessaire de corriger visuellement les gestes. Le Media Lab du MIT (Massachussets Institute of Technology), Microsoft et bien d'autres travaillent à la reconnaissance informatique des expressions faciales, l'identification des caractéristiques biométriques par le biais du visage, etc. Il ne servira à rien à un homme d'affaires américain de faire une excellente présentation à un Argentin lors d'une vidéoconférence multilingue sur le web, avec son discours traduit dans un espagnol argentin parfait, s'il fait en même temps le geste O avec le pouce et l'index. Les ordinateurs pourront intercepter ces types de messages et les corriger visuellement.
Les cultures diffèrent de milliers de façons, et la plupart d'entre elles peuvent être modifiées par voie informatique lorsqu'on passe de l'une à l'autre. Ceci inclut les lois, les coutumes, les habitudes de travail, l'éthique, le change monétaire, les différences de taille dans les vêtements, les différences entre le système métrique et le système de mesure anglophone, etc. Les sociétés dynamiques répertorieront et programmeront ces différences, et elles vendront des produits et services afin d'aider les habitants de la planète à mieux communiquer entre eux. Une fois que ceux-ci seront largement répandus, ils contribueront réellement à une meilleure compréhension à l'échelle internationale.
*Entretien du 10 septembre 2000 (entretien original en anglais)
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Les livres électroniques continueront de se développer avec l'amélioration de l'affichage sur écran et d'un matériel plus polyvalent et plus léger. Les premiers utilisateurs seront notamment les établissements d'enseignement, du fait de tous les avantages que peuvent procurer les livres électroniques aux étudiants: téléchargement des lectures de tout un trimestre, investissement peu coûteux, liens avec les examens et les dissertations, informations aisément transférables, équipement léger au lieu de piles de livres à transporter.
EDUARD HOVY (Marina del Rey, Californie)
#Directeur du Natural Language Group de l'Université de Californie du Sud
Le Natural Language Group de l' USC/ISI (University of Southern California / Information Sciences Institute) traite de plusieurs aspects du traitement du langage naturel: traduction automatique, résumé automatique de texte, accès multilingue aux verbes et gestion du texte, développement de taxonomies de concepts (ontologies), discours et génération de texte, élaboration d'importants lexiques pour plusieurs langues, et communication multimédias.
Son directeur, Eduard Hovy, est docteur en informatique (spécialité: intelligence artificielle) de l'Université de Yale (doctorat obtenu en 1987). Il est membre des départements informatiques de l'Université de Californie du Sud et de l'Université de Waterloo. Ses recherches concernent principalement la traduction automatique, le résumé automatique de texte, l'organisation et la génération de textes, et l'élaboration semi-automatique d'importants lexiques et banques terminologiques. Tous ces thèmes sont des sujets de recherche au Natural Language Group.
Eduard Hovy est également l'auteur ou le directeur de publication de quatre ouvrages et d'une centaine d'articles techniques. Il a fait partie des comités de rédaction de Computational Linguistics et du Journal of the Society of Natural Language Processing of Japan. Il est actuellement le président de l'Association of Machine Translation in the Americas (AMTA, et le vice-président de l'Association for Computational Linguistics (ACL).
*Entretien du 27 août 1998 (entretien original en anglais)
= Le multilinguisme sur le web est-il un atout ou une barrière?
Dans le contexte de la recherche documentaire et du résumé automatique de texte, le multilinguisme sur le web est un facteur qui ajoute à la complexité du sujet. Les gens écrivent dans leur propre langue pour diverses raisons : commodité, discrétion, communication à l'échelon local, mais ceci ne signifie pas que d'autres personnes ne soient pas intéressées de lire ce qu'ils ont à dire ! Ceci est particulièrement vrai pour les sociétés impliquées dans la veille technologique (disons une société informatique qui souhaite connaître tous les articles de journaux et périodiques japonais relatifs à son activité) et des services de renseignements gouvernementaux (ceux qui procurent l'information la plus récente, utilisée ensuite par les fonctionnaires pour décider de la politique, etc.). Un des principaux problèmes auquel ces services doivent faire face est la très grande quantité d'informations. Ils recrutent donc du personnel bilingue "passif" qui peut scanner rapidement les textes afin de mettre de côté ce qui est sans intérêt et de donner ensuite les documents significatifs à des traducteurs professionnels. Manifestement, une combinaison de résumé automatique de texte et de traduction automatique sera très utile dans ce cas. Comme la traduction automatique est longue, on peut d'abord résumer le texte dans la langue étrangère, puis effectuer une traduction automatique rapide à partir du résultat obtenu, en laissant à un être humain ou un classificateur de texte (du type recherche documentaire) le soin de décider si on doit garder l'article ou le rejeter.
Pour ces raisons, durant ces cinq dernières années, le gouvernement des Etats-Unis a financé des recherches en traduction automatique, en résumé automatique de texte et en recherche documentaire, et il s'intéresse au lancement d'un nouveau programme de recherche en informatique documentaire multilingue. On sera ainsi capable d'ouvrir un navigateur tel que Netscape ou Explorer, entrer une demande en anglais, et obtenir la liste des documents dans toutes les langues. Ces documents seront regroupés par sous-catégorie avec un résumé pour chacun et une traduction pour les résumés étrangers, toutes choses qui seraient très utiles.
En consultant MuST (multilingual information retrieval, summarization, and translation system), vous aurez une démonstration de notre version de ce programme de recherche, qui utilise l'anglais comme langue de l'utilisateur sur un ensemble d'environ 5.000 textes en anglais, japonais, arabe, espagnol et indonésien.
Entrez votre demande (par exemple, "baby", ou tout autre terme) et appuyez sur la touche Retour. Dans la fenêtre du milieu vous verrez les titres (ou bien les mots-clés, traduits). Sur la gauche vous verrez la langue de ces documents: "Sp" pour espagnol, "Id" pour indonésien, etc. Cliquez sur le numéro situé sur la partie gauche de chaque ligne pour voir le document dans la fenêtre du bas. Cliquez sur "Summarize" pour obtenir le résumé. Cliquez sur "Translate" pour obtenir la traduction (attention, les traductions en arabe et en japonais sont extrêmement lentes! Essayez plutôt l'indonésien pour une traduction rapide mot à mot).
Ce programme de démonstration n'est pas (encore) un produit. Nous avons de nombreuses recherches à mener pour améliorer la qualité de chaque étape. Mais ceci montre la direction dans laquelle nous allons.
*Entretien du 8 août 1999 (entretien original en anglais)
= Quoi de neuf depuis notre premier entretien?
Durant les douze derniers mois, j'ai été contacté par un nombre surprenant de nouvelles sociétés et start-up en technologies de l'information. La plupart d'entre elles ont l'intention d'offrir des services liés au commerce électronique (vente en ligne, échange, collecte d'information, etc.). Etant donné les faibles résultats des technologies actuelles du traitement de la langue naturelle - ailleurs que dans les centres de recherche - c'est assez surprenant. Quand avez-vous pour la dernière fois trouvé rapidement une réponse correcte à une question posée sur le web, sans avoir eu à passer en revue pendant un certain temps des informations n'ayant rien à voir avec votre question? Cependant, à mon avis, tout le monde sent que les nouveaux développements en résumé automatique de texte, analyse des questions, etc., vont, je l'espère, permettre des progrès significatifs. Mais nous ne sommes pas encore arrivés à ce stade.
Il me semble qu'il ne s'agira pas d'un changement considérable, mais que nous arriverons à des résultats acceptables, et que l'amélioration se fera ensuite lentement et sûrement. Ceci s'explique par le fait qu'il est très difficile de faire en sorte que votre ordinateur "comprenne" réellement ce que vous voulez dire - ce qui nécessite de notre part la construction informatique d'un réseau de "concepts" et des relations de ces concepts entre eux - réseau qui, jusqu'à un certain stade au moins, reflèterait celui de l'esprit humain, au moins dans les domaines d'intérêt pouvant être regroupés par sujets. Le mot pris à la "surface" n'est pas suffisant - par exemple quand vous tapez: "capitale de la Suisse", les systèmes actuels n'ont aucun moyen de savoir si vous songez à "capitale administrative" ou "capitale financière". Dans leur grande majorité, les gens préféreraient pourtant un type de recherche basé sur une expression donnée, ou sur une question donnée formulée en langage courant.
Plusieurs programmes de recherche sont en train d'élaborer de vastes réseaux de "concepts", ou d'en proposer l'élaboration. Ceci ne peut se faire en deux ans, et ne peut amener rapidement un résultat satisfaisant. Nous devons développer à la fois le réseau et les techniques pour construire ces réseaux de manière semi-automatique, avec un système d'auto-adaptation. Nous sommes face à un défi majeur.
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?Quelles solutions pratiques suggérez-vous?
En tant qu'universitaire, je suis bien sûr un des parasites de notre société, et donc tout à fait en faveur de l'accès libre à la totalité de l'information. En tant que co-propriétaire d'une petite start-up, je suis conscient du coût que représente la collecte et la présentation de l'information, et de la nécessité de faire payer ce service d'une manière ou d'une autre.
Pour équilibrer ces deux tendances, je pense que l'information à l'état brut - et certaines ressources à l'état brut: langages de programmation ou moyens d'accès à l'information de base comme les navigateurs web - doivent être disponibles gratuitement. Ceci crée un marché et permet aux gens de les utiliser. Par contre l'information traitée et les systèmes vous permettant d'obtenir et structurer très exactement ce dont vous avez besoin doivent être payants. Cela permet de financer ceux qui développent ces nouvelles technologies.
Prenons un exemple: à l'heure actuelle, un dictionnaire n'est pas disponible gratuitement. Les sociétés éditrices de dictionnaires refusent de les mettre librement à la disposition des chercheurs et de toute personne intéressée, et elles avancent l'argument que ces dictionnaires ont demandé des siècles de travail (j'ai eu plusieurs discussions à ce sujet avec des sociétés de dictionnaires). Mais de nos jours les dictionnaires sont des instruments stupides: on doit connaître le mot avant de le trouver! J'aimerais avoir un outil qui me permette de donner une définition approximative, ou peut-être une phrase ou deux incluant un espace pour le mot que je cherche, ou même l'équivalent de ce mot dans une autre langue, et que la réponse me revienne avec le(s) mot(s) que je cherche. Un tel outil n'est pas compliqué à construire, mais il faut d'abord le dictionnaire de base. Je pense que ce dictionnaire de base devrait être en accès libre. Par contre on pourrait facturer l'utilisation du moteur de recherche ou du service permettant d'entrer une information - partielle ou non - qui soit très "ciblée", afin d'obtenir le meilleur résultat.
Voici un deuxième exemple. On devrait avoir accès librement à la totalité du web, et à tous les moteurs de recherche "de base" du type de ceux qu'on trouve aujourd'hui. Pas de copyright et pas de licence. Mais si on a besoin d'un moteur de recherche qui procure une réponse très "ciblée" et très fiable, je pense qu'il ne serait pas déraisonnable que ce service soit facturé.
Le créateur d'une encyclopédie ne va naturellement pas aimer ma proposition. Mais je lui suggérerais d'équiper son encyclopédie d'un système d'accès performant. Sans ce système, l'information brute donnée par cette encyclopédie n'est qu'un stock d'informations et rien d'autre, et ce stock peut aisément se perdre dans une masse considérable d'informations qui augmente tous les jours.
*Entretien du 2 septembre 2000 (entretien original en anglais)
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Je vois de plus en plus de petites sociétés utiliser d'une manière ou d'une autre les technologies liées aux langues, pour procurer des recherches, des traductions, des rapports ou d'autres services permettant de communiquer. Le nombre de créneaux dans lesquels ces technologies peuvent être utilisées continue de me surprendre, et cela va des rapports financiers et leurs mises à jour aux communications d'une société à l'autre en passant par le marketing.
En ce qui concerne la recherche, la principale avancée que je vois est due à Kevin Knight, un collègue de l'ISI (Institut des sciences de l'information de l'Université de Californie du Sud), ce dont je suis très honoré. L'été dernier, une équipe de chercheurs et d'étudiants de l'Université Johns Hopkins (Maryland) a développé une version à la fois meilleure et plus rapide d'une méthode développée à l'origine par IBM (et dont IBM reste propriétaire) il y a douze ans environ. Cette méthode permet de créer automatiquement un système de traduction automatique, dans la mesure où on lui fournit un volume suffisant de texte bilingue. Tout d'abord la méthode trouve toutes les correspondances entre les mots et la position des mots d'une langue à l'autre, et ensuite elle construit des tableaux très complets de règles entre le texte et sa traduction, et les expressions correspondantes.
Bien que la qualité du résultat soit encore loin d'être satisfaisante - personne ne pourrait considérer qu'il s'agit d'un produit fini, et personne ne pourrait utiliser le résultat tel quel - l'équipe a créé en vingt-quatre heures un système (élémentaire) de traduction automatique du chinois vers l'anglais. Ceci constitue un exploit phénoménal, qui n'avait jamais été réalisé avant. Les détracteurs du projet peuvent bien sûr dire qu'on a besoin dans ce cas de trois millions de phrases disponibles dans chaque langue, et qu'on ne peut se procurer une quantité pareille que dans les parlements du Canada, de Hong-Kong ou d'autres pays bilingues. Ils peuvent bien sûr arguer également de la faible qualité du résultat. Mais le fait est que, tous les jours, on met en ligne des textes bilingues au contenu à peu près équivalent, et que la qualité de cette méthode va continuer de s'améliorer pour atteindre au moins celle des logiciels de traduction automatique actuels, qui sont conçus manuellement. J'en suis absolument certain.
D'autres développements sont moins spectaculaires. On observe une amélioration constante des résultats dans les systèmes pouvant décider de la traduction opportune d'un terme (homonyme) qui a des significations différentes (par exemple père, pair et père, ndlr). On travaille beaucoup aussi sur la recherche d'information par recoupement de langues (qui vous permettront bientôt de trouver sur le web des documents en chinois et en français même si vous tapez vos questions en anglais). On voit également un développement rapide des systèmes qui répondent automatiquement à des questions simples (un peu comme le populaire AskJeeves utilisé sur le web, mais avec une gestion par ordinateur et non par des êtres humains). Ces systèmes renvoient à un grand volume de texte permettant de trouver des "factiodes" (et non des opinions ou des motifs ou des chaînes d'événements) en réponse à des questions telles que: "Quelle est la capitale de l'Ouganda?", ou bien: "Quel âge a le président Clinton?", ou bien: "Qui a inventé le procédé Xerox?", et leurs résultats obtenus sont plutôt meilleurs que ce à quoi je m'attendais.
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
Je ne crois pas au livre électronique. Encore plus que d'assister à un concert en public ou d'aller voir un film au cinéma, j'aime l'expérience physique d'avoir un livre sur les genoux et de prendre plaisir à son odeur, son contact et son poids. Les concerts à la télévision, les films à la télévision et les livres électroniques font qu'on perd un peu de ce plaisir. Et, pour les livres particulièrement, je ne suis pas prêt à cette perte. Après tout, dans mon domaine d'activité, il est beaucoup plus facile et beaucoup plus économique de se procurer un livre qu'une place de concert ou de cinéma. Tous mes souhaits vont aux fabricants de livres électroniques, mais je suis heureux avec les livres imprimés. Et je ne pense pas changer d'avis de sitôt, et me ranger dans la minorité qui utilise les livres électroniques. Je crains beaucoup moins la disparition des livres que je n'ai craint autrefois la disparition des cinémas.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Pour moi, le cyberespace est représenté par la totalité des informations auxquelles nous pouvons accéder par l'internet et les systèmes informatiques en général. Il ne s'agit bien sûr pas d'un espace, et son contenu est sensiblement différent de celui des bibliothèques. Par exemple, bientôt mon réfrigérateur, ma voiture et moi-même seront connus du cyberespace, et toute personne disposant d'une autorisation d'accès (et d'une raison pour cela) pourra connaître précisément le contenu de mon réfrigérateur et la vitesse de ma voiture (ainsi que la date à laquelle je devrai changer les amortisseurs), et ce que je suis en train de regarder maintenant.
En fait, j'espère que la conception de la publicité va changer, y compris les affiches et les présentations que j'ai sous les yeux en marchant, afin que cette publicité puisse correspondre à mes connaissances et à mes goûts, tout simplement en ayant les moyens de reconnaître que "voici quelqu'un dont la langue maternelle est l'anglais, qui vit à Los Angeles et dont les revenus sont de tant de dollars par mois". Ceci sera possible du fait de la nature dynamique d'un cyberespace constamment mis à jour (contrairement à une bibliothèque), et grâce à l'existence de puces informatiques de plus en plus petites et bon marché.
Tout comme aujourd'hui j'évolue dans un "espace social" (socialspace) qui est un réseau de normes sociales, d'expectations et de lois, demain, j'évoluerai aussi dans un cyberespace composé d'informations sur lesquelles je pourrai me baser (parfois), qui limiteront mon activité (parfois), qui me réjouiront (souvent, j'espère) et qui me décevront (j'en suis sûr).
= Et la société de l'information?
Une société de l'information est une société dans laquelle la majorité des gens a conscience de l'importance de cette information en tant que produit de base, et y attache donc tout naturellement du prix. Au cours de l'histoire, il s'est toujours trouvé des gens qui ont compris combien cette information était importante, afin de servir leurs propres intérêts. Mais quand la société, dans sa majorité, commence à travailler avec et sur l'information en tant que telle, cette société peut être dénommée société de l'information. Ceci peut sembler une définition tournant un peu en rond ou vide de sens, mais je vous parie que, pour chaque société, les anthropologues sont capables de déterminer quel est le pourcentage de la société occupé au traitement de l'information en tant que produit de base. Dans les premières sociétés, ils trouveront uniquement des professeurs, des conseillers de dirigeants et des sages. Dans les sociétés suivantes, ils trouveront des bibliothécaires, des experts à la retraite exerçant une activité de consultants, etc.
Les différentes étapes de la communication de l'information - d'abord verbale, puis écrite, puis imprimée, puis électronique - ont chaque fois élargi (dans le temps et dans l'espace) le champ de propagation de cette information, en rendant de ce fait de moins en moins nécessaire le réapprentissage et la répétition de certaines tâches difficiles. Dans une société de l'information très évoluée, je suppose, il devrait être possible de formuler votre objectif, et les services d'information (à la fois les agents du cyberespace et les experts humains) oeuvreraient ensemble pour vous donner les moyens de réaliser cet objectif, ou bien se chargeraient de le réaliser pour vous, et réduiraient le plus possible votre charge de travail en la limitant au travail vraiment nouveau ou au travail nécessitant vraiment d'être refait à partir de documents rassemblés pour vous dans cette intention.
CHRISTIANE JADELOT (Nancy)
#Ingénieur d'études à l'INaLF (Institut national de la langue française)
Laboratoire du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), l'INaLF a pour mission de développer des programmes de recherche sur la langue française, tout particulièrement son lexique. Les données, traitées par des systèmes informatiques spécifiques et originaux, constamment enrichies et renouvelées, portent sur tous les registres du français: langue littéraire (du 14e au 20e siècle), langue courante (écrite, parlée), langue scientifique et technique (terminologies), et régionalismes. Ces données, qui constituent un matériau d'étude considérable, sont progressivement mises à la disposition de tous ceux que la langue française intéresse (enseignants et chercheurs, mais aussi industriels, secteur tertiaire et grand public), soit par des publications, soit par la consultation de banques et bases de données.
Le domaine de compétence de Christiane Jadelot est la lexicographie informatisée. Elle est actuellement chargée de la mise en ligne de la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-1935).
*Entretien du 8 juin 1998
= Quel est l'historique du site web de l'INaLF?
Les premières pages sur l'INaLF ont été mises sur l'internet au milieu de l'année 1996, à la demande de Robert Martin, directeur de l'INaLF. Je peux en parler, car j'ai participé à la mise sous internet de ces pages, avec des outils qui ne sont pas comparables à ceux que l'on utilise aujourd'hui. J'ai en effet travaillé avec des outils sous Unix, qui n'étaient pas très faciles d'utilisation. Nous avions peu d'expérience de la chose, à l'époque, et les pages étaient très verbeuses. Mais la direction a senti la nécessité urgente de nous faire connaître par l'internet, que beaucoup d'autres entreprises utilisaient déjà pour promouvoir leurs produits. Nous sommes en effet "Unité de recherche et de service" et nous avons donc à trouver des clients pour nos produits informatisés, le plus connu d'entre eux étant la base textuelle Frantext. Il me semble que la base Frantext était déjà sur internet (depuis début 1995, ndlr), ainsi qu'une maquette du tome 14 du TLF (Trésor de la langue francaise, dictionnaire en 16 volumes publié par le CNRS entre 1971 et 1994, et dont le 14e volume a été consultable en ligne pendant quelque temps, ndlr). Il était donc nécessaire de faire connaître l'ensemble de l'INaLF par ce moyen. Cela correspondait à une demande générale.
= Quel est l'apport de l'internet dans votre vie professionnelle?
J'ai commencé à utiliser vraiment l'internet en 1994, je crois, avec un logiciel qui s'appelait Mosaic. J'ai alors découvert un outil précieux pour progresser dans mes connaissances en informatique, linguistique, littérature… Tous les domaines sont couverts. Il y a le pire et le meilleur, mais en consommateur averti, il faut faire le tri de ce que l'on trouve. J'ai surtout apprécié les logiciels de courrier, de transfert de fichiers, de connexion à distance. J'avais à cette époque des problèmes avec un logiciel qui s'appelait Paradox et des polices de caractères inadaptées à ce que je voulais faire. J'ai tenté ma chance et posé la question dans un groupe de News approprié. J'ai reçu des réponses du monde entier, comme si chacun était soucieux de trouver une solution à mon problème! Je n'étais pas habituée à ce type de solidarité. Les habitudes en France sont plutôt de travailler avec des cloisons étanches.
= Comment voyez-vous l'avenir?
Je pense qu'il faut équiper de plus en plus de laboratoires avec du matériel de pointe, qui permette d'utiliser tous ces médias. Nous avons des projets en direction des lycées et des chercheurs. Le ministère de l'Education nationale a promis de câbler tous les établissements, c'est plus qu'une nécessité nationale. J'ai vu à la télévision une petite école dans un village faisant l'expérience de l'internet. Les élèves correspondaient avec des écoles de tous les pays, ceci ne peut être qu'une expérience enrichissante, bien sûr sous le contrôle des adultes formés pour cela. Voilà ma petite expérience. Je me suis équipée maintenant à domicile dans un but plus ludique, en espérant convaincre ma fille d'utiliser au mieux tous ces outils.
*Entretien du 10 août 1999
= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?
L'INaLF est au coeur des problèmes de droits d'auteur et d'éditeur avec sa base de textes Frantext. Il me semble que les règles devraient s'assouplir, car pour le moment cette base a un accès restreint, ce qui est dommageable pour sa diffusion et la diffusion de la langue française en général.
= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?
Personnellement je n'ai pas d'état d'âme par rapport à l'usage de la langue anglaise. On doit la prendre comme un banal outil de communication. Cela dit, les sites doivent proposer un accès par l'anglais et par la langue du pays d'origine.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Mon meilleur souvenir est celui évoqué en 1998, lorsque, pour mon problème de polices de caractères, qui était très local, j'ai reçu des réponses du monde entier!
= Et votre pire souvenir?
Celui d'avoir envoyé un courrier électronique à une personne qui n'était pas destinataire. Ce mode de communication doit être utilisé avec prudence parfois. Il va plus vite que la pensée elle-même, et peut être utilisé de manière très perverse, après coup, par le destinataire.