LUTHER

Le drame politique et religieux qui, pendant plus d'un siècle et demi (1521, diète de Worms ; 1685, révocation de l'Édit de Nantes), mit en armes les puissances occidentales, entre-choqua les intérêts et les croyances, produisit, à la lumière des poètes, des héros, des martyrs : Anne Dubourg, Coligny, Agrippa d'Aubigné, Gustave-Adolphe. En France, Louis XIV — jésuite-roi qui savait à peine lire — consomma dans les ténèbres et le sang, par la révocation de l'Édit de Nantes, par l'horreur des Dragonnades, cette crise de conscience, révolte de la foi, de la pudeur allemande, contre l'avarice de Rome, les turpitudes, les crimes, les superstitions de la monacaille et de la Cour apostolique ; la Réforme eut comme prologue un immense éclat de rire, une bouffonnerie, et les quolibets, et les sarcasmes de junkers en belle humeur. La sordide persécution, intentée à Reuchlin par les antisémites d'alors, provoqua l'indignation des humanistes. Sous un nom grécisé, d'après l'usage ridicule qui faisait alors de Bombast, Paracelse et Démochares du sinistre Antoine de Mouchy, le docteur Reuchlin, auteur duDictionnaire hébraïque, travesti en Capnion (fumée), remontant aux sources, accréditait parmi les érudits la Bible juive, situait les origines du dogme chrétien dans les écritures d'Israël, au grand scandale, au déchaînement de l'Orthodoxie et la Stupidité, ces deux sœurs jumelles. Moines, inquisiteurs et pédagogues, tout ce que la « Sainte Cologne » élevait dans la crasse, dans la bêtise des couvents et des écoles, toute la démagogie obscurantine, arrosa copieusement Reuchlin d'eaux grasses et d'injures. Elle soudoya des insulteurs. Elle eut recours à la police. En vain! La raison et la vérité l'emportèrent, même à Rome, sur ces querelles de tondus.

Les amis de Reuchlin triomphèrent. A leur tour, ils prirent l'offensive. Ils arrachèrent aux dominicains leur froc sanglant et redouté. Ils firent voir dans le nu malpropre de « leur Adam » ces balourds nidoreux, cuistres de la Germanie et des Pays-Bas.

Ils ouvrirent la porte des ergastules sacrés où les moines de toutes robes déformaient le crâne de leurs disciples. Ce fut dans la jeune Allemagne une croisade contre les Janotus confits en saint Thomas « échauffés sur les annates, les expectatives et les restrictions » (H. Heine), les Janotus dont Rabelais, encore que fort entaché lui-même d'hellénisme et de latinité scolaires, devait, bientôt après, donner une image éternelle avec « son lyripipion théologal et son chef tondu à la césarine ».

LesLettres des hommes obscursdu chevalier Ulrich Von Hutten furent la première escarmouche des poètes séculiers contre les « sorbonagres », de la Renaissance contre le Moyen Age, de l'esprit moderne contre la vieille routine et les dogmes surannés. Lentement, une à une, elles parurent comme laMénippéeou, comme un siècle et demi plus tard, lesProvinciales. Ce furent des feuilles volantes que l'on se passait de main en main, dont les plus naïfs prenaient copie et que les dominicains de Cologne reçurent, tout d'abord, avec beaucoup d'édification, comme l'œuvre d'un ami.

L'auteur, qui déjà s'était fait connaître par des opuscules didactiques et des tracts où s'avérait l'impérialisme le plus pur comptait dans le monde érudit force amis et des patrons de marque. Érasme l'encourageait, le lâche et faible Érasme qui devait plus tard le renier avec autant de bassesse que d'opiniâtreté. Il avait pour compagnons et frères d'armes les plus humanistes, ceux qui, aux sottes imaginations de la littérature ecclésiastique, aux « lettres divines », comme on disait alors, opposaient la beauté des lettres humaines, dont ils prirent leur nom, élevaient des autels à Virgile, saluaient, dans les poètes reconquis du polythéisme antiques, les dieux éternels des esprits civilisés. Reuchlin, Eoban Hesse, Sébastien Brant, la Pléiade — poètes et juristes — de Mayence, de Leipzig, de Wittemberg, de Vienne, prodiguaient au jeune Hutten les plus hautes louanges.

Néanmoins lesLettres des hommes obscursne portèrent tout d'abord d'autres signatures que les noms ridicules de leurs auteurs supposés. La plupart s'adressaient à maître Ortuinus, professeur de théologie et l'un des cuistres les plus fameux dont s'enorgueillissait l'école de Deventer. Elles retraçaient les hésitations, les aventures graveleuses, les bonnes fortunes scolastiques des jeunes tondus, ses élèves, les tentations de leur « frère Ane » sous les aiguillons de la jeunesse. Elles imploraient des conseils, des recettes amoureuses et pharmaceutiques. Elles notaient heure par heure la germination de la bêtise dans leur caboche tonsurée. Elles parlaient des maîtres d'alors avec un respect imbécile et d'autant plus touchant : Arnauld de Tongres (le docteur Cap d'Auque) et surtout Jacobus de Hoogstraten, prieur des Dominicains à Cologne, dont ils suivaient ferme les errements, surtout dans son affaire avec Reuchlin sur le propos des livres juifs. Pour goûter le sel desHommes obscurset sous la pesanteur de la « redondance latinicone » en vogue chez les érudits duXVIesiècle ; pour découvrir un humour à la Voltaire où la raillerie assaisonne la plus fervente pitié ; pour lire en connaissance de cause Hutten, qui fut vraiment le Lucien de la Renaissance germanique, il importe de connaître avec un certain détail ce conflit, suscité à propos duTalmudet duZoharque Reuchlin dans son traitéde Verbo mirifico, suivant les chemins frayés par Pic de la Mirandole et le vieillard Florentin Gémiste Plethon, rattachant Socrate à Pythagore, Pythagore aux Hébreux, proposait à la vénération des cœurs justes et des intelligences éclairées. La persécution dont il fut l'objet de la part des moines, persécution qui se termina d'ailleurs par un triomphe, peut passer pour la première épiphanie de l'antisémitisme, dans sa forme actuelle. On ne brûlait plus en Allemagne que les sorciers et les faux monnayeurs. Mais de temps à autre, un massacre fomenté par les ordres mendiants, par les « bons pauvres » et la ribaudaille des écoles, sous prétexte d'hosties sanglantes ou d'enfants égorgés, corroborait la foi des personnes pieuses, donnait un regain appréciable d'activité à la vente des indulgences qui, dans les premières années de la Renaissance, fut, en attendant Luther, la grande affaire de la Papauté. Mais ces meurtres populaires, ces échauffourées autour des “judengassen”, n'avaient pas le retentissement et, peut-on dire, l'exemplarité d'une condamnation à mort ou tout au moins à la détention perpétuelle d'une personne illustre. Le docteur Reuchlin, traducteur de Térence, auteur d'une comédie aristophanesque où les porteurs de froc étaient joués en ridicule, Reuchlin qui, dans son traité d'homélistique, se moquait à leur barbe sale des Prêcheurs, de saint Thomas, des réalistes et des discours qu'ils faisaient, voilà certes une victime dont se fussent enorgueillis les inquisiteurs d'Allemagne! On n'attaque pas de front un homme, protégé des princes ecclésiastiques, familier de l'empereur, anobli par Maximilien lui-même, comte palatin, fort ancré dans la bienveillance impériale grâce à l'amitié que lui portait le médecin juif de César et par l'heureux succès d'une mission diplomatique auprès du pape Alexandre VI. Mais on peut calomnier, salir, prodiguer les pasquils injurieux, donner une interprétation infâme aux gestes les plus simples, insister, mentir, s'acharner, dire qu'il ne fait pas jour en plein midi et, comme les sorcières de Macbeth, « que le beau est affreux, que l'affreux est beau », que les victimes égorgent les tortionnaires, que les frustrés, les humiliés, les écrasés sont les larrons, les insulteurs et les bourreaux. La calomnie avait pris au service de l'Église une force redoutable. C'était déjà la méthode expliquée à Bartholo par don Basile dans le couplet fameux de Beaumarchais et la non moins célèbre cavatine d'Il Barbiere. Le Basile teuton duXVIesiècle donna la formule. Ses dignes héritiers la mirent en œuvre. De génération en génération, l'Église refondit le poignard, et, mieux trempé, l'aiguisa. Pareille à Locuste, elle fit lentement recuire le poison. Les fils de Hoogstraten, les hommes obscurs élevèrent, comme un défi, leur citadelle de mensonge, falsifiant les textes, déprédant les archives, donnant à l'évidence un perpétuel et cynique démenti. Le faux devint leur instrument de choix, tant pour instruire la jeunesse que pour fomenter les réactions.

Si Reuchlin ne succomba pas à la conjuration des haines et des impostures, c'est qu'il eut avec lui ce prodigieux éveil de l'esprit humain qui jeta les chrétiens dans la Réforme, en même temps qu'il rendait aux juristes et aux poètes le sens, aboli depuis dix siècles, du Droit et de la Beauté.

Pour perdre le comte Reuchlin, les Dominicains de Cologne avaient dans leur clientèle un homme incomparable, un homme plein de talent et d'intrigue qui, plus tard, eût fait un valet de Regnard ou de Molière, qui, au début duXXesiècle, aurait su, de reniements en reniements, franchir tous les degrés de la splendeur sociale, tour à tour parlementaire, orateur assermenté de la Haute Banque, ministre d'État et aussi roi que peut l'être de nos jours un Stuart ou un Bourbon.

Il se nommait Pffefferkorn, c'est-à-dire « Grain-de-Poivre », suivant l'usage où sont les rabbins d'imposer un sobriquet ridicule aux catéchumènes dont les offrandes témoignent d'une certaine parcimonie. On connaît de nos jours quelques israélites qui se prénomment « Tête de Cochon » ou « Mandat-poste », pour ne citer que des vocables à peu près congrus. Donc, Pffefferkorn s'était converti au christianisme sans devenir pour cela directeur d'un journal aussi mondain que bien pensant, ni convoler avec une de ces fières Allemandes qui, pareille à la Cunégonde de Voltaire, ne peuvent, même après les plus scabreuses aventures, épouser un roturier. Cependant, Grain-de-Poivre, enflé, depuis son baptême, en Dom Johannes Pffefferkorn, menait la vie exemplaire d'un laïque pieux. Il rendait au clergé tous les services occultes que l'on ne peut confier qu'à des amis sûrs. Il faisait les commissions délicates et prenait à son compte les gestes hasardeux.

« Ce dangereux intrigant, dit Michelet, voulant se faire jour à tout prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux juifs qui s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné âme et corps aux Dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'Ordre. Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne ; il n'y avait pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les juifs ; toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, nouvelle encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, multipliait les légendes nouvelles, les livres de prières, les pamphlets sanglants des Dominicains. Mysticisme et fanatisme, vierge et diable, roses et sang humain, tout roulait mêlé au torrent. L'inventeur du rosaire, Sprenger, publiait en même temps l'horribleMarteau des sorcières. »

Ce fut pour obéir à ces féroces protecteurs que Pffefferkorn, calomniant son peuple et traînant au ruisseau la gloire d'Israël, déclara les livres juifs pleins d'infamie et de sacrilèges, d'insultes, dont l'Ancien Testament éclabousse le Nouveau. Pour châtier ce crime de lèse-majesté divine et mettre la populace en appétit d'autodafés, « Pffefferkorn rejoignit l'empereur à son camp de Padoue et surprit du prince étourdi un ordre général pour brûler les livres des juifs ». Cela, bien entendu, par manière de passe-temps, avec l'espoir d'une répression plus sérieuse. En attendant, Sprenger brûlait sorciers de douze ans, femmes grosses, un peuple entier. Il donnait, dans sonMarteau, l'étymologie en faveur chez les moines du mot « diable » : «Diabolusvient de deux mots,dia« deux » etbolus« pilules », parce que le Mauvais Esprit fait de l'âme et du corps deux pilules qu'il avale d'un seul trait. »

Avec de si profonds latinistes, un homme tel que Reuchlin eût été fou d'intenter la plus minime controverse. D'autant plus que le prieur des Dominicains, Jacques de Hoogstraten, intervenait en personne déclarant « que connaître de ces choses était le droit de l'Empereur, la nation juive ayant autrefois reconnu l'autorité du Saint-Empire romain par-devant Ponce-Pilate ».

Et c'était bien le cri haineux de l'Obscurantisme que poussait, du fond de son cloître et de ses ténèbres, l'âne mangeur de chair humaine. Par delà ceZohar, ceTalmud, cetteKabbale, inabordables et répugnants à la plupart des hommes, il poursuivait la suprême hérésie. Il brandissait la torche enflammée et sans lumière qu'entre ses babines écarlates porte le dogue du Saint-Office, la torche qui brûla jadis les manuscrits du Sérapéum, non certes contre un livre en particulier, mais contre le Livre, contre ce véhicule irrésistible de la pensée indépendante, de l'esprit scientifique et du libre examen. Soixante ans plus tôt, le sorcier Faust, le thaumaturge Guttenberg avaient commis le crime de produire au grand jour l'esprit des âges révolus, de l'emmener hors du sanctuaire, loin des bibliothèques où chartreux, bénédictins couvraient de leurs pieuses sornettes les parchemins sacrés de Virgile ou d'Euripide. Pour un tel méfait, les conteurs édifiants avaient damné Faust, non sans, autour de son désastre, accumuler force conjonctures aggravantes. Mais la voie offerte à l'intelligence humaine restait ouverte. La damnation de Faust, non plus que le bûcher de Dolet condamné à l'affreux supplice pour avoir imprimé lePhédon, ne pouvait arrêter la diffusion de la clarté. Les missionnaires qui, sous la Restauration, aux sombres jours de 1816, firent jeter au feu par les bourgeois fanatisés l'Encyclopédieet leDictionnaire philosophique, ont-ils effacé la grande âme de Diderot, la conscience lumineuse et pitoyable de Voltaire, dans le souvenir de leurs enfants?

Quoi qu'il en soit, le Dominicain Hoogstraten et son exécrable Grain-de-Poivre ne réussirent qu'à moitié. Le Conseil Impérial n'avait pas consenti d'emblée à la destruction des livres juifs. Premier que d'en venir à cette extrémité, il voulut prendre l'avis d'un personnage docte et de bon renom, d'un laïque versé dans l'exégèse et dans la sémantique. Il porta Reuchlin à cet emploi dangereux ; il raviva contre cet honnête homme la haine de Hoogstraten, de ses moines et de ses suppôts. En esprit miséricordieux, Reuchlin conseillait, à côté de la Bible, si peu connue alors des fidèles et même du clergé, de garder leTalmud, laKabbale, les commentaires philologiques de l'Écriture, les livres liturgiques, d'anéantir seulement ce qui traitait de la goétie et des sciences occultes. C'était peu. Aussi les Dominicains lâchèrent-ils de nouveau leur Pffefferkorn. En 1511, Grain-de-Poivre, toujours intrigant et furieux (le baptême ne les améliore pas!) rouvrit les hostilités. Cette fois, il ne prit aucun détour. Il attaqua directement Reuchlin dans leMiroir à main(Handspiegel), pamphlet imbécile, venimeux et balourd qui fait songer à l'apostrophe dont Victor Hugo, en 1852, saboulait « quelques journalistes de robe courte », à savoir : Montalembert, Riancey, Veuillot surtout, qui néanmoins avait plus de talent que Pffefferkorn.

Parce que jargonnant vêpres, jeûne et vigile,Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament,Vous avez, au milieu du divin Évangile,Ouvert boutique effrontément ;Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge,Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'où ;Parce que vous allez vendant la Sainte ViergeDix sous, avec miracle et sans miracle, un sou ;Parce que la soutane est sous vos redingotes,Parce que vous sentez la crasse et non l'œillet,Parce que vous bâclez un journal de bigotesPensé par Escobar, écrit par Patouillet ;Parce qu'en balayant leurs portes, les conciergesPoussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé,Parce que vous mêlez à la cire des ciergesVotre affreux suif vert-de-grisé ;Parce qu'à vous tout seuls vous faites une espèce,Parce qu'enfin blanchis dehors et noirs dedans,Criantmea culpa, battant la grosse caisse,La larme à l'œil, la boue au cœur, le fifre aux dents ;Pour attirer les sots qui donnent tête-bêcheDans tous les vieux panneaux du mensonge immortel,Vous avez adossé le tréteau de BobêcheAux saintes pierres de l'autel ;Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau béniteCette griffe qui sort de votre abject pourpoint,De dire : « Je suis saint, ange, vierge et jésuite.J'insulte les passants et je ne me bats point. »Après avoir lancé l'affront et le mensonge,Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux.Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge,Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux!

Parce que jargonnant vêpres, jeûne et vigile,

Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament,

Vous avez, au milieu du divin Évangile,

Ouvert boutique effrontément ;

Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge,

Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'où ;

Parce que vous allez vendant la Sainte Vierge

Dix sous, avec miracle et sans miracle, un sou ;

Parce que la soutane est sous vos redingotes,

Parce que vous sentez la crasse et non l'œillet,

Parce que vous bâclez un journal de bigotes

Pensé par Escobar, écrit par Patouillet ;

Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges

Poussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé,

Parce que vous mêlez à la cire des cierges

Votre affreux suif vert-de-grisé ;

Parce qu'à vous tout seuls vous faites une espèce,

Parce qu'enfin blanchis dehors et noirs dedans,

Criantmea culpa, battant la grosse caisse,

La larme à l'œil, la boue au cœur, le fifre aux dents ;

Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche

Dans tous les vieux panneaux du mensonge immortel,

Vous avez adossé le tréteau de Bobêche

Aux saintes pierres de l'autel ;

Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bénite

Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint,

De dire : « Je suis saint, ange, vierge et jésuite.

J'insulte les passants et je ne me bats point. »

Après avoir lancé l'affront et le mensonge,

Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux.

Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge,

Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux!

Grain-de-Poivre ne plongea pas si vite dans son trou, qu'une sagette barbelée et térébrante ne le vînt atteindre. L'oiseau de nuit était marqué par un archer aux coups redoutables et sûrs. Le bon Reuchlin riposta au libelle de Pffefferkorn par leMiroir des yeux(Augenspiegel) ; il remit à sa place le sycophante juif, le triple drôle, affilié pour de l'argent à la Congrégation. La réplique fut rude, sans aucun des ménagements qui servent aux modernes, quand ils éprouvent le besoin d'édulcorer leurs aconits et leur ciguë. Il faut lire les « auteurs gais » de cette époque, les contemporains allemands de Rabelais pour imaginer à quelle grossièreté vont naturellement ces buveurs de bière, dès que leurs choppes les ont mis en gaîté. Les facéties de Bébelius, la légende (si souvent refondue, adoucie et transposée en beau langage de Til Ulenspiegel), ne répondent précisément pas à l'idée agréable qu'éveille en nous le mot « espièglerie ». Une sorte de verve pesante, une jovialité d'ours en belle humeur, que l'on retrouve dans les deux trop fameuses lettres de la Palatine, emplissent d'incongruités ces propos de table à divertir lesjunkerset les étudiants :gaudeamus igitur!Panurge, au regard de pareilles énormités, semble quelque peu nuancé de gongorisme ; Tabarin lui-même prend tout de suite un air modeste et renchéri.

Martinus LutherusPORTRAIT DE MARTIN LUTHER

Martinus LutherusPORTRAIT DE MARTIN LUTHER

LeMiroir des yeux, en même temps qu'il faisait voir à Pffefferkorn sa vilaine image, produisait sans flatterie aucune la silhouette d'Hoogstratem. D'être bafoué devant tous, humilié dans son amour-propre, atteint dans sa dignité, le redoutable prieur conçut une de ces rages qui ne pardonnent point, la rage froide et vindicative du prêtre. Il se mit sur le pied de guerre et combattit, à son tour. Certes, Reuchlin portait de nobles armes : l'esprit, la raison, la science, le talent. Hoogstraten, lui, n'avait que le bûcher. De connivence avec Arnold de Tongres, principal au collège Saint-Laurent, avec Ortuinus Gratius, de Deventer, ce même Ortuinus auquel Rabelais, dans la bibliothèque de Saint-Victor, attribue un volume dont le titre ne se peut énoncer, Hoogstraten, « héréticomètre » de Pantagruel, dressa contre l'humaniste une accusation formelle d'hérésie. Il fit tenir à l'Empereur les propositions suspectes de judaïsme, les extraits savamment choisis dans les ouvrages du docteur par Arnold de Tongres, un idiot pédant. Reuchlin se fâcha sérieusement, cette fois. Il écrivit un plaidoyer si véhément et de ton si monté que le faible Érasme ne lui pardonna point cette chose effrayante. Décidément, les choses tournaient mal. Quelque désir qu'il en eût, Maximilien ne pouvait passer l'affaire sous silence.

Reuchlin avait pour lui, en France, en Italie, en Allemagne, ceux qu'on désigna plus tard sous le nom d'« intellectuels ». Hoogstraten menait à sa suite les professeurs de théologie et les maîtres de sentences, les logiciens en « baroco » et en « baralipton », résonnant à perte d'haleine sur l'hircocerf et le draconcule, sur l'essence et l'accident, les gradés : bachelier ou maître ès arts, puis la troupe même des obscurs : moine, moinillon, capets et tonsurés.

En 1514, le prieur des Dominicains citait Reuchlin à comparoir devant une commission ecclésiastique. Or, ce tribunal, peu enclin à désobliger le vindicatif « papimane », siégeait à Mayence, chacun de ses membres ayant été choisi et personnellement désigné par Hoogstraten. Donc, en dépit de l'évêque de Spire, malgré le bon vouloir du pape même, la vie, ou tout au moins l'honneur et les biens de Reuchlin étaient fort menacés. Nulle sauvegarde. Nul appui. Conscients de leur infirmité, les amis de Reuchlin voyaient se dérouler cette affaire de deux « miroirs », l'une des plus importantes que les juifs aient jamais déchaînée sur le monde occidental.

Une tempête grondait. Reuchlin, malgré tant de vertus et d'illustres protecteurs, voyait se rengréger les ténèbres et croître le péril. Déjà le sol tremblait. Des éclairs imminents fulguraient à l'horizon. Le triomphe d'Hoogstraten était proche, sans doute. Et lui, le pur lettré, le penseur intrépide, le sage et l'érudit, allait-il donner cette joie à ses lâches adversaires? Allait-il succomber sous cette racaille des universités et des couvents? Tout menaçait, tout craquait, se dérobait autour de lui, quand un éclat de rire le sauva.

L'auteur desHommes obscurs, était en 1515, âgé de 27 ans. Il n'avait pour atteindre la fin de sa carrière que peu de jours encore devant lui. Usé, miné, torturé par la misère et par la maladie, ayant combattu, souffert, aimé la patrie allemande et recommencé après Dante le rêve gibelin d'un empire laïque, susceptible de faire échec à la Papauté, après avoir, dans la guerre des paysans et des bourgeois, suivi son ami Frantz de Scheckingen, comme lui chevalier, venu, comme lui, du Mein et de la forêt hercynienne ; survivant à la défaite du héros, il s'éteignit dans à peine la trente-cinquième année de son âge, avec pour dernier abri la maison doucement hospitalière du pasteur Schnegg, sur le lac de Zurich, où Zwingle, touché par tant de gloire et d'infortune, l'avait appelé, quand, trahi de ses amis, brouillé avec Érasme, atteint d'un mal qui ne pardonnait guère, presque sans pain, il voyait le soir allonger une ombre automnale sur le rapide chemin de ses beaux jours. Mais, au temps de lutte et de gaîté où la verve de Hutten flagellait de lanières cuisantes les maîtres de Cologne, ces funèbres pensers ne hantaient point sa noble intelligence. Frêle, mais si ardent à vivre, plein d'espoir, de poésie et d'endurance, il donnait sans compter ses forces, en même temps que son esprit, faisant largesse à tous, guerroyant, pindarisant, parlant du bois de gayac et d'Arminius, préconisant des remèdes contre le mal qui l'emportait, offrant à Charles-Quint sa fière indépendance, éconduit à Bruxelles par le jeune empereur et, de plus belle, rêvant pour ses camarades, pour lui-même une Athènes germanique où les Dieux de l'Olympe auraient eu leurs autels. Épîtres des Obscurantins! Quand parut sa ménippée, Hutten, jeune encore, était un homme aux traits accentués et délicats, aux longs cheveux d'un blond pâle, au visage encadré par une mousseuse barbe d'or, aux yeux d'une douceur féminine où l'enthousiasme, la colère, et, comme il disait, « le culte des Neuf Sœurs » mettaient de longues flammes. Un frontispice duTriomphe de Capnionle montre cuirassé, dans une armure aussi étrange que le morion et les jambarts de Don Quichotte. Sur sa maigre poitrine, la cuirasse de Galaor ou de Parsifal croupionne d'une façon ridicule, tandis que son regard nostalgique et sincère contemple je ne sais quel au-delà riche de lumière et de douceur. Autour du front une couronne de laurier plaquée de feuilles vertes. Elle supporte une toque de velours et complète l'ajustement bizarre de ce chevalier à qui l'épithète d'« errant » semble appartenir à l'exclusion de tous autres. Depuis qu'il échappa aux disciplines du révérend abbé de Fulde, Ulrich von Hutten pérégrina par les chemins, erratique en effet et désorbité, en proie à l'inquiétude, qui fait les vagabonds et les explorateurs.

Une formidable hilarité accueillit ses premières lettres. Déduites en un style négligé d'aspect, plein de germanismes, de locutions populaires et de trivialités scolastiques, elles sont d'une parfaite ironie et d'une surprenante mesure. Elles représentent les façons, la mentalité des jeunes clercs avec tant de vraisemblance qu'il faut lire plus d'une fois pour discerner la satire et l'intention vengeresse à travers les lignes monotones de ce pastiche sans égal.

Voici d'abord les apprentis moines aux prises avec les tentations du Monde, si l'on peut nommer ainsi les tavernières qui les hébergent et les adolescentes rieuses qui, le soir des fêtes patronales, dansent avec eux, au son du flageolet, quand les corporations accueillent dans leurs guildes les nouveaux venus. Un mépris naïf de la femme complique, chez ces jeunes grimauds, l'éveil de leur sexualité. C'est avec des doigts tachés d'encre et des gaîtés rudanières qu'ils abordent l'objet de leurs scolastiques amours. Des histoires confuses, possession, envoûtement, se combinent dans leur cervelle ignare à des obsessions moins chimériques. Vilpatius d'Anvers exhorte dom Ortuinus Gratius, le met en garde contre les stryges et les succubes, lui fait connaître comment on repousse leurs maléfices au moyen de sel bénit et d'oraisons appropriées. Conradus de Wickau lui raconte une histoire peu édifiante et quelles pretentaines égayent ses vingt ans. Hutten est dur, la plupart du temps, à la citation. Dès qu'il cesse de railler l'ignorance, la bêtise et l'instruction à rebours chez les disciples dont maître Ortuinus endoctrine le troupeau, sa plaisanterie a des façons tudesques. L'hypocrisie à la mode et le pharisaïsme verbal dont la France est engouée au début duXXesiècle, n'admettent guère ces fortes joyeusetés.

Outre la métrique, la poésie et les divers rythmes qu'ils ordonnent, outre les syllogismes cornus, ces bons jeunes gens étudient à leur manière les poètes latins. Ils sont bien fondés en théologie et, quand ils accouplent des vers, ce n'est pas sur des babioles, disent-ils, mais sur la couronne des saints. Comme ils pensent dévotement, plus acharnés à la doctrine de leurs maîtres que Thomas Diafoirus aux avis d'Hippocrate, ils haïssent les poètes nouveaux, déclament contre Philomusus, Escampativus et quelques autres fort oubliés, qu'ils traitent de jeanfoutres. On les imagine déambulant parmi les venelles et les carrefours de la « Sainte Cologne », emplissant la nuit de hurlements avinés, quand ils vagabondent, après boire, dans les quartiers déserts. La haute silhouette de la cathédrale apparaît sur le ciel nocturne, avec son dôme inachevé, ses clochetons et ses pinacles, tandis que le Rhin accompagne de sa plainte monotone les clameurs des jouvenceaux. A l'ombre du vieil édifice, leur bêtise s'épanouit!

C'est ici, dit Henri Heine, que la prêtraille a mené sa pieuse vie. Ici ont régné les hommes noirs que Hutten a décrits. Ici Hoogstraten distilla ses dénonciations. Ici la flamme du bûcher a dévoré des livres et des hommes, et les cloches tintaient et on chantaitKyrie eleison.

Mais le stupide fanatisme n'absorbe pas les jeunes clercs au point d'empêcher qu'ils ne deviennent « très profonds », versés dans les sciences orthodoxes. Il en est une que leur entendement s'approprie avec délices, je veux dire la Mystique. C'est l'art de donner aux faits mythiques ou sociaux une interprétation bizarre, saugrenue et falote, de chercher dans les poètes antiques la « préfiguration », comme ils disent, du christianisme et autres subtilités dogmatiques, mais idiotes. C'est la mythologie comparée à Charenton.

Voici frère Conradus Dollenkopsius, qui fait part à Ortuinus de son érudition.

« Je prends tous les jours, dit-il, une leçon de poésie, où, par la grâce de Dieu, je commence à faire un progrès admirable. Je sais déjà toutes les tables d'Ovidius en saMétamorphose; de plus, je sais les interpréter quadruplement, à savoir naturellement, littéralement, historiquement et spirituellement, science que n'ont pas les poètes séculiers.

« Dernièrement, j'ai poussé à l'un d'eux cette colle : d'où vient le nom de Mavors?

« Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai : « Mavors, lui dis-je, c'estmares vorans, le dévorateur des mâles. » De quoi il demeura confondu.

« Je poursuivis : « Que faut-il entendre allégoriquement par les neuf Muses? » Le pauvre gars n'en savait rien : « Les neuf Muses, lui dis-je, représentent les sept Chœurs des Anges. »

« En troisième lieu, je lui demandai : « D'où vient le nom de Mercurius? » et comme il ne savait pas davantage : « Mercurius, lui dis-je, c'estMercatorum curius(patron des marchands), à cause qu'il est le dieu du négoce et porte aux trafiquants un intérêt suivi. »

« De cela vous pouvez inférer que ces poètes apprennent leur art dans un grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels, comme l'écrit l'apôtre dans sa Ireaux Corinthiens,II: « L'homme animal ne perçoit pas les choses qui sont dans l'esprit de Dieu. »

« Vous me demanderez peut-être : « D'où tenez-vous tant de subtilité? » Je vous répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé par un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son livre a pour objet laMétamorphosed'Ovidius. Il en expose tous les mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en Théologie, au delà de tout ce que vous pouvez croire. Il est bien évident que le Saint-Esprit infusa une telle doctrine à cette personne, à cause qu'elle établit la concordance qui existe entre l'Écriture sainte et les tables poétiques. Vous en pourrez constater dans les passages que voici :

« De la serpente Pytho qu'Apollo mit à mort le Psalmiste dit : « Vous marcherez sur l'aspic et sur le basilic. » Diana signifie la très béate Vierge Maria, quand, avec des jouvencelles nombreuses, elle rôde par les chemins. Cadmus courant après sa sœur figure la personne deChristusen quête pareille de sa sœur qui est l'âme humaine et fondant une cité qui est l'Église. »

L'érudition du benêt se prolonge, se répète, encombre maintes pages de citations, de notes marginales, et de références auprès des « bons auteurs ». Un vertige de stupidité monte peu à peu, se dégage de ces élucubrations monastiques. Est-ce un hôpital de fous? Un couvent d'inquisiteurs? On n'en sait plus rien et l'on demande merci. La grande affaire toutefois que poursuivent les jeunes sycophantes, c'est la confusion de Reuchlin et surtout l'anéantissement des juifs. Au moment du Jubilé, de la vente des indulgences, il importe de détourner sur eux les soupçons de la multitude. Un juif rôti, quelques maisons israélites mises au pillage, voilà toujours un amusement que l'on ne saurait interdire au peuple. C'est un apéritif à l'eucharistie, un encouragement aux « bons pauvres » qui font leurs pâques. La démagogie réactionnaire est organisée à jamais. Sous l'inspiration des Dominicains, elle fonctionne telle que nous la reverrons au moment de la Ligue et, plus tard, de l'affaire Dreyfus. Ses procédés restent les mêmes et le personnel ne diffère point. M. Charles Maurras vaut Hoogstraten ; M. Arthur Meyer prête son humeur élégante et ses favoris en côtelettes à Johannes Pffefferkorn.

Ce néanmoins l'Allemagne intellectuelle avait compris.

Les sarcasmes de Hutten avaient dessillé ses yeux. Dans Reuchlin menacé, dans les juifs offerts à la populace comme un troupeau dont la vie appartient au premier boucher venu, les penseurs, les humanistes se reconnurent. Ils saluèrent un héros, leur aîné, qu'il fallait sauvegarder à tout prix. Leur pitié s'émut. Ils tendirent une fraternelle main au peuple des «judengassen», « aux tribus captives », aux « éternels proscrits », victimes de la plus infâme superstition, exclus de toute joie, en péril continu, holocauste offert au dieu des chrétiens, à ce Christ plus sanguinaire que Moloch. Or, ces hommes ne demandaient qu'à vivre, qu'à obtenir pour eux et pour les leurs ce que, même de nos jours, contestent aux hébreux les salariés de l'antisémitisme, à savoir « autant de droits que les autres mammifères » (Heine). Un énorme ridicule tomba sur Hoogstraten, sur son Ordre abhorré, pris en flagrant délit d'imposture. Nonobstant les efforts du Saint-Siège, malgré le zèle des pères blancs et noirs à détruire ce libellé malencontreux, le coup libérateur fut porté. L'audace des moines recula. Une sorte de trêve suspendit les hostilités.

Plus tard, avec le pape Adrien et le légat Alexandre, avec les bulles de proscription, la terreur s'empara des âmes incertaines. Érasme renia son amitié pour les humanistes. Il se déshonora de gaîté de cœur en dénonçant aux pouvoirs publics Hutten malade et fugitif, en appelant sur Zwingle, son hôte, la suspicion des magistrats. Ce causeur brillant, cet esprit orné goûtait cependant le charme du bien-dire. Il pensait librement. Mais il n'avait ni caractère, ni bravoure ; il portait une pente fâcheuse à prendre quand même le parti du plus fort. Le beau portrait d'Holbein, au musée d'Anvers, a toute la valeur d'un document psychologique. Il montre au vif le manque de bravoure qui noua Didier Érasme, l'induisit en de lâches et vilaines actions. Le corps un peu voûté, sous une fourrure assez belle, vieilli plutôt que vieux, l'homme en dépit du chaperon et du manteau semble grelotter de froid. Les traits fins, allongés, le sourire inquiet des lèvres minces, le nez un peu dévié, les yeux dont le regard s'en va on ne sait où, le geste de la main blanche et fine qui tient si mollement un manuscrit enroulé, disent l'homme sans vouloir, égoïste, maniaque et personnel, qui pour conserver sa « librairie » et ses objets d'art, ce beau parloir de chêne, gloire de Rotterdam, acceptera n'importe quelle honte, sceptique au point d'être le mieux du monde avec les autorités civiles ou religieuses, quelles qu'elles soient.

Le départ d'Érasme et la mort de Hutten ferment cette première période où la Réformation à venir se fait deviner plutôt qu'elle ne se formule. Ce n'est pas le mois d'avril encore. Mais le ciel se fait plus doux ; un souffle amical passe dans l'azur clair ; les branches, qu'alourdit le trop-plein de la sève, laissent poindre la verdure indécise des bourgeons. Des cris d'oiseaux montent vers la lumière, dans l'allégresse du matin.

Après le déchaînement de haine et de mépris qu'ont suscité lesÉpîtresde Hutten contre l'obscurantisme, après la défaite d'Ortuinus et l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire va cesser.

Bientôt pourtant, un nouveau rieur, celui-là formidable, fait écho, sur les bords de la Loire, au guerrier poète, qui, dans les burgs du Rhin, aiguisa l'épigramme vengeresse. Les titans de Rabelais porteront au Monde la même parole fraternelle que nous entendîmes dans les sarcasmes de Hutten.

Mais, avant d'écouter ce Gargantua si humain, ce bon Pantagruel qui ravive les sources d'autrefois, qui, célébrant la joie et l'orgueil de vivre, donne aux forts le seul viatique digne d'eux, à savoir l'amour du travail, l'universelle énergie et la curiosité de son héros, prêtons d'abord l'oreille à cette voix harmonieuse et robuste qui s'élève pour chanter l'amour divin et les tendresses humaines. Après les chevaliers, après les humanistes, les gentilshommes et les raffinés, voici le moine plébéien de Wittemberg qui, soulevant la pierre funéraire sous laquelle, depuis dix siècles, étouffait le Monde Occidental, d'un cœur allègre, d'un gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection et de sa foi.

Le printemps de la Réforme est venu, dans l'Allemagne et dans l'Univers, comme le mois de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral de Luther lui donne une voix immortelle, voix dont l'écho frémit encore pour éveiller dans les cœurs des germes d'héroïsme, d'indépendance, de raison et de bonté.

Tandis que les humanistes, défenseurs des bonnes lettres, champions de l'hébraïsme, vengeurs de l'antiquité grecque et latine goûtaient les premiers fruits de leurs victoires ; tandis que le chevalier Ulrich von Hutten, ayant, avec sesHommes obscurs, enrichi la linguistique d'un vocable nouveau : l'« obscurantisme », comme cent ans après lui Miguel de Cervantès devait apporter à l'univers le mot « don quichottisme », comme déjà l'auteur anonyme duTil Ulenspiegelavait fourni celui d'« espièglerie » ; incontesté, glorieux, satisfait et vengé, Reuchlin se retirait du combat, sans vouloir, désormais, participer aux luttes qui bouleversaient l'Allemagne, s'écartant aussi bien de la Réforme que de l'insurrection fomentée contre le Saint-Empire, par les chevaliers rhénans, groupés, au château d'Ebernburg, sous le pennon de Scheckingen, Scheckingen, noble figure, un peu baroque aussi et qui, dans un avenir prochain immédiat, présage l'autre gentilhomme, lecaballero andante, redoutable aux pécores, aux marionnettes et aux moulins! Scheckingen, chevalier teutonique, Lohengrin égaré dans l'aube de la Renaissance, croisé de Rutebeuf, épave du Moyen Age! En quête d'aventures, heaume au chef, dague au poing, bardé de fer, jaloux de conserver à la noblesse pauvre, en même temps que le droit féodal de rapine, le privilège exclusif du service militaire, privilège que les troupes nouvelles de Maximilien, reîtres et lansquenets, enlevaient aux gentilshommes sans patrimoine, Frantz de Scheckingen tenta la dépossession de l'archevêque de Trèves, rêva d'assumer, un jour, la pourpre impériale, et combattit, pareil Goetz de Berlichingen, le héros de Gœthe, dans la guerre des paysans. Il continuait les prises d'armes et les gestes de la Chevalerie, au moment même où l'esprit moderne faisait éclater l'écorce du vieux monde, où Luther, en déchirant la bulle qui l'excommuniait, dans la cathédrale de Wittemberg, brisait, du même coup, mille ans d'obéissance à la théocratie romaine et rompait brutalement avec le passé.

LeXVIesiècle, malgré son immense appétit de science, de voyages, d'art, ses passions féroces et l'indomptable vitalité dont il regorge, n'en est pas moins le siècle de la Diplomatie et de la Banque. L'Allemagne a pu s'instruire de cette vérité. L'affaire des indulgences, les marchandages qui aidèrent à « marmitonner » l'élection de Charles-Quint l'ont rendue éclatante et manifeste. Le fils de Jeanne la Folle est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans leur maison d'Augsbourg. Ils tiennent, en même temps que celles de leur coffre-fort, les clefs de la politique européenne. On connaît l'anecdote du fagot de cannelle, qu'allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins souscrit par l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour où ce prince daigna recevoir leur hospitalité. La Foi seule pourra lutter contre cette omnipotence de l'Argent. Mais les hobereaux de Scheckingen, les paysans de la Souabe, de la Franconie et du Palatinat, que pourront-ils contre les soldats mercenaires chargés de « rétablir l'ordre », et de répondre par la Mort aux révoltes de la Faim? Les chefs périssent glorieusement sans avoir à subir l'humiliation d'être absous ou châtiés par le vainqueur. Mais le roman chevaleresque est à jamais conclu. Scheckingen, dont Albert Dürer a fixé les traits dans une de ces planches « baroques » et « sublimes » où la Mélancolie étreint sans relâche l'Esprit impuissant à prendre son essor ; Scheckingen que la mort conduit aux abîmes sur un maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les rides qui labourent son visage dévasté le désespoir infini que, déjà trois cents ans plus tôt, manifestait le « décroisé » du vieux rimeur gaulois.

Mais voici que Luther, secouant la défroque médiévale, se dresse pour un combat nouveau. Armé du seul Évangile, au nom d'une doctrine plus pure, il combattra les princes et chassera la Papauté de la conscience humaine. Est-ce un dogme inconnu qu'il préconise? une théologie éleuthérienne qui va muer tout à coup la face de l'Univers? Non! Luther, Calvin, l'un avec son traité du serf arbitre, l'autre avec son institution chrétienne, suivent les mêmes errements qu'adoptèrent Jeansen, Duvergier de Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. Les uns et les autres partent de saint Augustin, de cette idée que l'homme est impuissant à créer lui-même le salut, à obtenir la grâce, don purement gratuit de la Divinité. Cette doctrine décourageante semble, au premier abord, faite pour anéantir toute l'énergie humaine, pour briser tout ressort intérieur et toute volonté. Mais, proclamant l'impuissance de l'homme à changer son destin, elle affranchit la conscience des dogmes. Elle brise le joug sacerdotal.

Ne donnant au fidèle que l'Écriture pour guide et réconfort, elle crée en même temps le libre examen, la discussion des paroles divines, sans que le prêtre ait besoin d'intervenir en qualité d'interprète ou de médiateur.

Mais ce n'est pas l'action théologique de Luther, les discussions plus ou moins subtiles du docteur Martin qui lui donnèrent de mettre ainsi en mouvement les forces populaires. Pour créer la foi des humbles, cette foi qui soulève les montagnes, cette foi avant toute chose, uniquement, peut-être, il faut beaucoup d'amour.

Or la conquête de Luther n'est autre chose qu'une conquête de l'amour. En déduire la légende tout entière ce serait évoquer, non seulement les annales duXVIesiècle, mais la civilisation moderne depuis ces jours lointains de la Wartburg où le moine en révolte eut son Thabor et sa Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes encore, dont les passions nous agitent et dont l'écho vibre dans l'air.

Guerre sainte, chocs sublimes! Temps héroïques de dévouement et d'espoir! Conflits des princes et des peuples, des doctrines et des hommes, engagements superbes, où, de part et d'autre, luttant pour leur conscience, pour leur foi, pour ce qu'ils crurent la vérité, les hommes sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chère que cette vie elle-même, l'existence de leurs proches, la stabilité de leur foyer, aux revendications de l'Idéal! Que Luther tonne à la diète de Worms, et repousse le Légat du Saint-Siège! que Loyola prenne, par ses disciples, la direction du Monde! que l'aigre Calvin dogmatise à Genève, arrêtons-nous dans la familiarité de ces grands hommes. Cherchons dans les meneurs de peuples ce qui transparaît d'éternel, les douceurs et même les faiblesses qui les rapprochent de la condition humaine, en quelque sorte nos frères, les mettent plus près de notre cœur.

J'ai suivi, par les lourds après-midi de septembre, par les couchants de turquoise, de cuivre et d'or, la route d'Hernani à Motrio, gravi l'escarpement de Loyola, rêvé dans la grotte de Manrèze à celui qui, rassasié d'ascétisme et de douleur, inventa un monde à son image, et se sentit assez grand, assez souple et fort pour, de ses mains, pétrir une chrétienté nouvelle. A la Wartburg, où sainte Élisabeth de Hongrie laissait tomber, sur son chemin, des roses, où Wolfram d'Eschenbach, pour une autre Élisabeth, chanta ses cantiques et des hymnes que le Génie, après cinq siècles, devait redire à l'Univers, j'ai retrouvé la cellule monastique où Luther, captif, déclara la guerre à la Papauté, jeta son écritoire à la tête du démon. Il traitait Satan avec le mépris d'un homme qui, portant à ses frères l'acte, la Vie et la Parole, se sait supérieur à l'Esprit de Négation.

Il est un livre unique, touchant, humain dans l'œuvre théologique et pesante de Luther. Là, plus d'abstraction, plus de controverse, d'épilogues, sur la grâce, le serf arbitre et autres arguties. Les Propos de table de Martin Luther sont aux écrits dogmatiques de ce grand homme quelque chose comme tous les Fioretti, de saint François, dans les sermons et les exhortations à ses frais qu'a laissés le Bienheureux.

Par les plaines d'Assise, longs promenoirs plantés de pins et de cyprès, ces cyprès qui donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie une incomparable noblesse, retrouvant quelque chose du panthéisme antique et de la douceur virgilienne, lepadreFrancesco invoquait, à l'appui de sa dilection, « l'eau si pure, si humble et si chaste », la lune, le soleil, les astres, la terre tout entière, le conviait aux épousailles de l'âme humaine avec son Dieu.

Les fresques de Giotto, dans la basilique d'Assise, le montrent, chancelant, ivre de tendresse, portant à toute créature la nouvelle eucharistique de l'éternel amour.

Ce serait, peut-être, pousser le goût du paradoxe historistique un peu plus loin que d'envisager François d'Assise comme un précurseur de la Réforme. Néanmoins, la modification profonde qu'apportèrent dans l'esprit chrétien les prédications franciscaines offre, en quelque façon, une analogie avec le mouvement suscité par Luther. En substituant à la doctrine ecclésiastique, à la direction, le pur amour, François d'Assise, par d'autres chemins, arrivait à la même conclusion que le docteur de Wittemberg. Il proclamait que le fidèle se peut affranchir du prêtre ; et cela constitue, au point de vue orthodoxe, la plus damnable des hérésies. Si François d'Assise, esprit docile et tendre, s'inclina toujours devant les décisions du Saint-Siège et lui resta soumis, il n'en fut pas de même, pour quelques-uns des disciples ayant subi de près ou de loin son influence, lesfraticelli, par exemple, ou fra Salambiene.

Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un mineur, venu d'un sang plus lourd et d'une race moins artiste, n'a pas l'élégance patricienne, inhérente aupadreFrancesco. Mais celui-ci fut, peut-être en dépit de lui-même, un émancipateur de l'intelligence. Gebhardt dans son Étude sur « l'Italie mystique » auXIIIesiècle, montre François au milieu des sages et des prophètes dans le paradis du Dante, au sommet de laDivine Comédie, cette haute cathédrale, dont la porte s'ouvre encore sur les ténèbres du Moyen Age, sur la forêt obscure « où le soleil se tait », mais dont les flèches, les tours et le pinacle, touché déjà par l'aube de la Renaissance, portent commeSanta Maria dei fioriles stigmates de l'esprit nouveau.

Luther, ce gros moine priapique, bedonnant et vociférateur dont Lucas Cranach a buriné les traits énergiques, plébéiens et volontaires, la face carrée, aux yeux de douceur et de flamme, au menton d'empereur romain, incarne la voix même de la Foule, atteste la vitalité, non seulement du Peuple, mais de la Populace. Lui-même se nommait volontiersHerr Omnes, Monseigneur « Tout le monde », incarnant, pour la première fois, les droits de l'Homme, le Droit éternel, méconnu par l'Église et la Féodalité.

Il est dur, violent, poète néanmoins à sa manière, avec cette lourdeur monacale que raillait Hutten et ce fonds de brutalité germanique dont ne sont pas exempts les meilleurs poètes d'outre-Rhin, qui faisait dire à Henri Heine se raillant lui-même : « Je suis une choucroute arrosée d'ambroisie. » Mais Luther n'a garde, quant à lui, de railler. Il se sait le porte-parole des hommes qui naîtront demain. Il revient de la diète de Worms comme autrefois Julien de Nicomédie, comme saint Paul du promontoire d'Éphèse où son génie adressa aux gentils cette « épître qui rompait le câble de la vieille loi mosaïque ». Il revient dans son jardin de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu des rosiers, sous les tilleuls en fleurs avec son petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable des allées, puis vient à table, prend part à la conversation. Elle roule sur les choses du Ciel. Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-né, que lui apporte Catherine de Bora, complètent ce groupe que pourraient peindre les petits maîtres hollandais : Jan Steen ou Pieter de Hooghes. Son cœur s'emplit d'amour, déborde sur toute chose. Un soir, il voit un oiseau se poser sur un arbre et se réjouit de comprendre que cette gracieuse créature habite dans la protection de Dieu. Il respire une rose et contemple en elle un magnifique ouvrage du Créateur ; il aime le vin, le goûte, le conserve pour les repas de noce. Le pain, dit-il, confirme le cœur de l'homme. Le vin le réjouit. Il protège les nids contre les passants, avec le geste de François d'Assise défendant les hirondelles. Il fait taire les grenouilles pour écouter le rossignol. Il parle, comme Virgile, des cygnes agonisants qui, près de quitter la terre, tentent de leur voix sublime les astres éthérés.

Un tel rapprochement ne saurait choquer ni surprendre. LeChoralde Luther aussi bien que leCantique du Soleilporte, en lui, une beauté suffisante pour s'imposer à l'admiration des hommes, en dehors de toutes préoccupations confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hérétique de Wittemberg au « trouvère de Jésus », c'est un amour pareil pour la nature, pour les êtres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour les bestioles innocentes que l'homme tue et martyrise afin d'assouvir sa gloutonnerie ou sa cupidité. Saint François prêchait les engoulevents, sauvait un pauvre lièvre traqué par les chasseurs, défendait le meurtre au loup d'Aggubio, conviait la Nature entière à la fête éternelle du printemps et de l'amour divin :Laudato sia, Signore mio!

Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est la musique. « La musique sainte — dit son contemporain Paracelse — met en fuite la tristesse et les esprits méchants. » Or, le Diable est un esprit chagrin. Il désespère les hommes. Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. De là vient qu'il détale au plus près, sitôt qu'il entend la musique, et ne reste jamais, dès que l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi David, avec sa harpe, délivra Saül en proie aux attaques du Démon.

« J'ai toujours aimé la musique ; la connaissance de cet art est bonne ; elle sert à toute chose ; la musique est un présent de Dieu, elle est alliée de près à la théologie et, pour beaucoup, je ne voudrais être dépourvu du petit savoir que j'ai en fait de musique. Un maître d'école doit être habile musicien. La musique chasse beaucoup de tribulations et de mauvaises pensées, la musique est la meilleure consolation que puisse éprouver un esprit triste et affligé ; elle rend les gens plus aimables, plus doux, plus modestes et plus intelligents. Un tel goût suffit pour ennoblir qui le professe. »

Et lui-même, Luther, nous apparaît comme un chanteur divin, comme un psalmiste, qui, sur la harpe de David, retrouve les cantiques des prophètes, pour chanter son espoir et sa jubilation. Luther, luthier, le psaume qu'il accompagne sur un nouveau psaltérion apporte à l'humanité des forces, invigore son espoir. Les anges qu'on rêve, ceux de Flandre, ou de Toscane ; les anges de Memling et ceux de Jean de Fiesole n'entonnèrent jamais pareils cantiques devant le trône de leur Dieu!

Mais, ce chantre enthousiaste est, en même temps, un solide buveur, un homme de chair et de sang. Il se plaît à table, rit avec fracas, au milieu de ses amis. Il s'emplit de bière et tient, les coudes sur la nappe, des propos qui n'ont rien d'édifiant. Ce n'est pas, lui non plus, un ascète, mais un homme, un homme à qui rien n'est étranger. Il éclate de force, de joie, et de bonté. Il fait trembler, sur sa chaire, le pontife romain, au fond du Vatican, mais il obéit, sans mot dire, aux humeurs de sa ménagère. Il a l'odeur, l'expansion et la force du peuple. Il en a aussi la crédulité. S'il ne brûle pas les sorcières, à la façon des juges ecclésiastiques, il débobine sur leur compte mainte histoire digne d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants du Diable, que les mauvais Esprits couchent dans les berceaux dont ils ont emporté les nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent pas à rassasier. Il apprend à ses commensaux, Mélanchthon,Auri-Faber, Jean Stols, Lauterbach, les manigances du Diable qui prend, tour à tour, la figure d'un veau noir et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme emporter l'âme des aubergistes. Parfois aussi, Luther se plaît à des inventions que n'eût pas désavouées Jacques de Voragine. Cette gracieuse histoire, par exemple, d'un enfant égaré comme les frères du Petit Poucet et qu'un ange nourrit pendant trois jours, au fond des bois. Quand ils ont bien joué tous deux ensemble, au moment où la nuit tombe, l'ange le reconduit chez ses parents.

Et voici que ce brave homme, ce naïf conteur d'histoires horrifiques touchantes, éclaire les peuples et les rois, promulgue des arrêts souverains sur le gouvernement des empires, juge d'un mot décisif les maîtres de l'Europe. Puis son esprit vagabond l'emporte vers les spéculations théologiques. Le ton s'élève, grandit. Tout à l'heure, c'était un bourgeois teuton, humant le pot, dans son logis. A présent, c'est un prophète. Le charbon d'Isaïe a touché ses lèvres éloquentes. Mais bientôt le rire, un rire large et sensuel, reprend ce gros homme en liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il invective. Il se glorifie avec ingénuité, car il manque absolument de modestie. Il se montre, dans son naturel, plein de bonhomie et de dureté, d'égoïsme et de dévouement, de bizarrerie et de lucidité, d'enthousiasme et de doute, d'éloquence et de trivialité, de petitesse et de grandeur.

C'est, pourrait-on dire, un personnage de Rabelais. Il en a la verve intempérante, la belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, l'esprit bachique, le langage cynique et la haute raison. Comme ceux dePantagruel, c'est un géant déchaîné parmi les nains. C'est une force de la Nature. Il prend sa place à table, mord joyeusement à tous les fruits offerts. Il aime sa femme, Catherine, ses enfants ; il aime, nous l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, les cygnes. Il s'appelait tout à l'heure « Mgr tout le Monde ». Ne pourrons-nous pas le nommer, à présent, cet instigateur de révolte, cet éveilleur des forces latentes, ne pourrons-nous pas le nommer « Panurge », l'homme de tous les travaux? Comme Rabelais encore, partant d'un point de départ si différent, Luther, à l'aube duXVIesiècle, retrouvait la douceur de vivre, mettait fin au long carême du Moyen Age. Il relevait Adam déchu,Adam vetus,tandem lætus, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur : « Lève-toi, pauvre homme! bois et mange! Puis, espère! travaille. Et, sur la route printanière, toute blanche de pommiers fleuris, par les campagnes verdoyantes, sous le ciel d'azur et d'or, marche appuyé sur la Bonté suprême, marche confiant vers l'avenir! »

Blessé au siège de Pampelune que le roi d'Espagne défendait contre Jean d'Albret, lequel prétendait reconquérir cette capitale ancienne de la Navarre, le capitaine Ignace de Loyola fut soigné par un chirurgien, ignorant de son métier. Sa jambe mal soudée le laissait boiteux. Derechef, il la brisa lui-même, reconstitua le pansement et, quelques semaines après, marcha droit, comme par le passé.

Cette violente et froide énergie est une caractéristique des races d'Eskaldune, que nul péril n'effraie et que nulle souffrance ne fait broncher d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, compatriote d'Ignace, né au village de Motrio, et commandant une frégate, a les deux jambes emportées par un boulet. Sur-le-champ, il ordonne qu'on le plonge dans un baril de son, pour contenir l'hémorragie et ne cesse de faire tête à l'ennemi qu'autant que la mort a pris son dernier souffle. Et tous, coureurs de la montagne, écumeurs de l'Océan, gravissent les pics inabordables, ou, sur leur barque faite de quatre planches, vont aux pêcheries de Terre-Neuve, touchent peut-être aux régions polaires et, sans même avoir conscience de leur héroïsme, devancent les explorateurs les plus illustres, parmi les épouvantes, les récifs, les déserts de l'Océan. Le sombre génie de la Biscaye vit en eux. Pays aux monts tragiques, pleins d'embûches et de précipices, où le sol de basalte noircit, dirait-on, les feuillages des grands arbres et la hampe vigoureuse des maïs. Une race d'origine inconnue, apparemment sémitique, « ibères non romanisés » dont le langage ne s'apparente à aucun dialecte indo-européen, vit dans l'âpre montagne, jalouse de ses privilèges, guerroyant pour sesfueros, prompte à l'insurrection contre les pouvoirs établis, dès qu'il s'agit de défendre ses autels ou son foyer, prête à reconquérir l'Espagne sur les Maures avec Pélage ou bien à faire le coup d'escopette pourel rey netto, avec Zumalacarregui.

Ignace de Loyola fut, pour employer le mot de Carlyle, l'homme le plus « représentatif » de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme audace, l'infrangible volonté.

Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet homme opiniâtre subit une crise morale qui détermina, chez lui, l'orientation nouvelle de son esprit.

Pendant les importuns loisirs d'une longue convalescence, au château de son père, ayant lu, afin de se divertir, laLégende dorée, il fut ému par les récits qu'elle renferme et se jura de devenir un saint.

Il faut dater de sa guérison, la retraite à Manrèze, la crise d'ascétisme qui faillit se terminer par un départ en forme pour les lieux saints.

Il alla, mais en simple visiteur, à Jérusalem. Car il ne tarda guère à comprendre, étant d'un esprit net et résolu, qu'en se faisant ermite, et fuyant le Monde, il ne rendait à l'Église aucun des services qu'elle pouvait espérer de lui.

Déjà la Réforme devenait menaçante. La pensée de créer un Ordre qui, par la parole, par l'enseignement et la direction, en combattrait les progrès ne tarda pas à germer en lui. A la diète de Worms, c'est-à-dire en 1521, Luther avait rompu, non seulement avec la Papauté, mais avec le Saint-Empire. Prisonnier à la Wartburg, où l'électeur de Saxe le cachait, il instituait cette prédication nouvelle, cet apostolat qui, bientôt, déchaîneront des fureurs homicides, mettront aux prises, en un choc éperdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient du nom de chrétiens, mais se diviseront, à l'avenir, en catholiques et réformés.

Sept ans après, en 1528, Ignace jura, dans les souterrains de Montmartre, de se consacrer, avec les disciples qui l'accompagnaient, à la défense de l'Orthodoxie et de la Papauté. Il formula bientôt la règle de son Ordre, cet Ordre qui, dans moins d'un siècle, allait prendre la conduite de l'Église, diriger la politique des nations et la conscience des rois.

Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins de dix-huit années, de 1545 à 1563, consacra les prépondérances des Jésuites, lesquels, depuis, confesseurs des princes, mêlés à toutes les grandes choses, aux guerres, aux traités, aux conciles, aux ambassades, apaisant les révoltes et gouvernant les souverains, ont eu, jusqu'à la Révolution française, et même quelque temps après, la haute main sur les événements publics. Ignace, dès le début duXVesiècle, avait senti que l'ancien monarchisme ne cadrait pas avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne s'agissait pas de recommencer la règle de Bernard ou de Benoît. Tout en maintenant ses fils spirituels dans une étroite obédience, il comprenait, avec un sens très juste des réalités, qu'il importe, avant tout, de charmer ceux que l'on prétend conduire, qu'il faut plaire si l'on veut régner.

Il apprit à conquérir les jeunes gens, les femmes, à pénétrer dans l'intimité du riche, à rendre humaine, accueillante et douce la religion qu'il défendait. Il emprunta au Monde ses plaisirs, ses futilités : spectacles, réunions, musique. Il enseigna l'art de bâtir des églises pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il commanda aux maîtres de la peinture des toiles à grand effet, d'une couleur aimable et d'un goût théâtral, propre à charmer, du même coup, les mondains et les dévots. L'art jésuite était fondé.

Une psychologie exacte, une observation pénétrante, une connaissance approfondie, un jugement net des circonstances et des caractères permit à la Compagnie de Jésus d'occuper, dès le début, chez les grands, la place qu'elle a tenue pendant près de trois siècles — malgré l'éclipse de 1719 — place qu'elle défend avec un génie opiniâtre et qu'elle garde encore par une obstination intelligente, par des moyens sans cesse renouvelés, par une souplesse forte, que, même hostiles ou indifférents, les esprits cultivés ne peuvent envisager sans admiration, comme étant le résultat le plus magnifique de la persévérance, de l'énergie et de la volonté.

De la Réforme à la Compagnie de Jésus, de la Diète de Worms au Concile de Trente, de l'action à la réaction, le champ est délimité, où, pendant quatre siècles et davantage, sans doute, va se jouer l'un des plus grands drames qui ait intéressé les individus et les nations. C'est d'abord la noire et sanglante épopée, le massacre d'Amboise, la Saint-Barthélemy, l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain prodigué à travers les champs de bataille et sur les échafauds, les pures victimes, offertes de part et d'autre à je ne sais quelle implacable divinité, la mort, donnée pour argument suprême, à l'appui d'une doctrine de pardon et d'amour, les catholiques brûlant Anne Dubourg et le malheureux Dolet, dont les peccadilles ne méritaient pas une fin si cruelle, Calvin souillant sa robe noire du stigmate de Caïn et, fratricide, menant Servet à l'échafaud.

Puis la division se fait. L'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre accueillent, sous des noms divers, la Réforme dont le docteur Martin fut l'initiateur. La France déchire le pacte consenti par Henri IV aux Huguenots, rejette à l'inconnu, à la mort, au désespoir, les « tribus fugitives » de ces parfaits chrétiens qui ne savaient que mourir, sujets féaux d'un roi barbare auquel, tout janséniste qu'il était, Racine donna des pleurs.

Le généreuxXVIIIesiècle ouvre l'ère de la tolérance. Voltaire que Flaubert appelait un « saint », Voltaire, ce génie humain et bienfaisant, rend à Calas l'honneur que tenta de lui ravir un jugement inique. Bientôt, la Révolution française, consacrant les principes des Encyclopédistes, de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert, des penseurs et des sages, montrant à l'Humanité la route vers des mœurs plus douces, laïcisa le pouvoir, proclama la liberté de conscience, ce premier droit de l'homme, laissant à chacun la faculté de juger, dans son for intérieur, ce qu'il convient de penser touchant les questions religieuses qui déchaînèrent autrefois de si cruelles animosités.

Certain protestant étranger disait naguère, en France, un mot qui peut paraître assez topique. Le voici : « Votre gouvernement a bien raison de faire droit à toutes nos requêtes, car c'est à nous qu'il doit la Révolution française. » Et, de fait, il n'est pas douteux que, depuis la Révocation de l'Édit de Nantes jusqu'aux États généraux de 1789, les ferments déposés dans l'esprit de la bourgeoisie française par la Réforme et les persécutions dont elle fut le prétexte ont éveillé les haines, les colères et cette soif de justice dont le monde moderne est sorti. Sous les notes lentes duChoralde Luther, j'entends déjà les timbres de laMarseillaise, l'hymne sacré, « liberté chérie », le cri d'irrésistible affranchissement que poussent, à la face du monde, les conscrits de l'an II, et plus tard, jeune postérité de ces magnanimes ancêtres, tous ceux qui donnèrent leur vie et risquèrent leur liberté pour conquérir à leurs frères de douleur un monde, une cité miséricordieuse, pacifique et des jours plus cléments.

Le même feu qui brûla dans la poitrine de Luther anime encore ceux qui cherchent à tous les problèmes angoissant l'Humanité des solutions miséricordieuses, qui rêvent de bannir à jamais la guerre, la pauvreté, l'ignorance et la douleur. C'est pour eux que Luther, au nom de l'amour, a soulevé le monde, faisant paraître aux hommes à venir les routes libres et les chemins ensemencés.

Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci, de la Réforme et de la Papauté, les prises d'armes, le réveil du fanatisme, un fleuve de sang, l'échafaud d'Amboise et la nuit du 24 août, les Guises et Richelieu, l'assassinat préconisé, l'Église ne respirant qu'homicide, le clergé, les moines rivalisant avec les rois de France d'exaction et de férocité, les Janotus deGargantuaet les Ortuinus de Hutten, aiguisant le couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit de capucin ou de minime, appelant au secours des arguments théologiques le mousquet et la pertuisane, ont-ils apporté dans le monde un peu de raison et de bonheur? On peut hésiter à le croire. Au début duXVIesiècle, sous Jules II, à l'avènement de Léon X, le christianisme en pleine décomposition cadavérique se liquéfiait dans la boue. Et ses dogmes ineptes, sa morale inobservée et rebutante n'en imposait plus déjà qu'aux esprits sans culture. La Réforme galvanisa, remit sur pied le moribond. Elle suscita des monstres, la ruse, l'énergie implacables d'Ignace, la contagieuse folie et le morne délire de Thérèse. Les jésuites devinrent bientôt maîtres du monde avec leurs méthodes artificieuses, leur talent de captation, leur abjecte complaisance pour la richesse et le pouvoir. Ils imaginèrent de rendre la science « inoffensive » et l'art vérécundieux. Ils eurent leurs « bons savants », leurs éditions à l'usage des Dauphins. Ils mêlèrent je ne sais quel fade miel de collège aux œuvres les plus hautes de la science humaine ; ils falsifièrent les archives ; ils persuadèrent au riche de leur confier ses trésors et ses enfants. Secondés en cela par leurs adversaires et non moins tartuffes que les protestants eux-mêmes, ils intronisèrent le mensonge déliant leur clientèle de tout honneur et de toute probité. C'est, pour la meilleure part, à leur influence que le monde est redevable d'une cinquième vertu cardinale, chère et précieuse au bourgeois, une vertu qui défend le capital, qui lui donne au besoin des ministres et des soldats, une vertu chère aux bedeaux comme aux académiciens, une vertu que, depuis quatre siècles bientôt, Rome et Genève pratiquent avec une émulation louable ; cette vertu sans pareille se nomme Hypocrisie. Elle défend l'Église et trône au Parlement. Elle inspire les discours des ministres et laïcise la France au bénéfice de la Papauté. Les jésuites, par elle, devinrent les sauveurs de la morale et des dogmes chrétiens.

Donc, si la Papauté auXVesiècle, ne s'était point vue menacée à la fois dans son temporel et dans sa domination intellectuelle, tout porte à croire qu'elle aurait pris à son compte l'évolution de l'esprit humain, qu'elle aurait marché dans les voies de la Science, adopté le progrès et fait cause commune avec les esprits les plus ouverts. Le christianisme gangrené, moribond, caduc, tombé en enfance, eût disparu du monde, sans que nul en prît souci, comme tombent, au vent d'automne, les feuilles et le bois mort. Sous l'influence de Gémiste Pléton, le concile de Florence mettait, presque au rang des pères de l'Église, l'Athénien Platon et proscrivait la scolastique de ses discours harmonieux. C'était le temps où le cardinal Bembo disait en grec son bréviaire « afin de ne point gâter sa latinité par les formes incorrectes de la Bible italique » ; temps admirable où les pontifes, patriciens de la Rome papale, encourageaient les artistes et les érudits, où, comme Pétrarque déposant, avant de mourir, son Virgile dans le trésor de Venise, l'Italie entière, avec ses princes guerriers, ses cardinaux, ses prêtres, ses nobles dames, que peignaient Botticelli, Vinci, Pollaïolo, confondaient, en un même culte de beauté, toutes les religions de l'âme humaine. Et que de sang épargné, que d'hommes employés à des œuvres utiles, à des travaux féconds en résultats prospères! Quoi qu'il en soit, ayant pleuré tous les morts et glorifié tous les martyrs, suspendu à tous les autels des guirlandes pieuses, devant ces longues plaines en deuil, ces champs funèbres de l'Histoire, il convient de répéter le mot de Gœthe : « Par delà les tombes, en avant! » ; de regarder avec espoir du côté de l'aurore, d'attendre ce jour qui viendra peut-être, ce jour que l'esprit scientifique annonce et prépare, en dépit de tous les obstacles, de toutes les mauvaises fois, où la guerre d'idées aussi bien que les guerres d'intérêts ne seront plus qu'un lugubre souvenir, un cauchemar sinistre emporté par l'aube des temps nouveaux, où la Science et la Justice mettront en commun leurs oracles, où, sur une terre plus féconde, habiteront pour toujours les hommes fraternels et les dieux réconciliés.

Laurent Tailhade.


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