MAITRE PETRUS HAFENMUSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Innombrables saluts, Vénérable Seigneur Maître! Si j'avais pécune et substances copieuses, je voudrais vous offrir une popination de choix, croyez-m'en sur parole, à la condition que vous me tiriez du doute que voici.
Mais pour ce que je n'ai présentement ni bœufs ni brebis, non plus qu'aucune autre bête des champs et que je suis fort gueux, je ne peux rémunérer votre doctrine. Toutefois, je vous promets qu'aussitôt pourvu d'un bénéfice (et je postule en ce moment pour certain vicariat) je me propose de vous rendre une fois des honneurs tout spéciaux.
Donc, veuillez m'écrire s'il importe au salut éternel que les écoliers apprennent la Grammaire dans les profanes, comme Virgilius, Tullius, Plinius et autres poètes. Il me paraît, à moi, que ce n'est point une bonne façon d'étudier. En effet, Aristoteles, au chapitre premier de saMétaphysique, dit que « les poètes mentent beaucoup ». Mais ceux qui mentent pèchent, et ceux qui fondent leur étude sur le mensonge la fondent sur le péché. Or, tout ce qui est fondé sur le péché n'est pas bon, mais contre Dieu, puisque Dieu est ennemi du péché. Dans la poéterie tout est mensonge ; ceux qui commencent leurs études par la poéterie ne sauraient croître dans le bien. Car d'une méchante racine sort toujours de la mauvaise herbe, et d'un arbre vénéneux des fruits empoisonnés. Ce que dit notre Sauveur dans l'Évangile :La souche n'est impollue qui donne un mauvais fruit.
Et je me remémore en perfection l'avis que me bailla une fois notre Maître Valentinus de Geltersheim, au collège du Mont, quand fus son disciple et voulus entendre Sallustius. Il me dit : « Pourquoi veux-tu entendre Sallustius, dyscole? »
Je répondis alors : « Parce que Maître Johannes de Breslau prétend que de tels poètes nous apprenons à rédiger d'excellentsdictamen. » Mais lui me rétorqua : « C'est un phantasme! Tu dois t'attacher auxPartiesd'Alexander, auxÉpistolesde Carolus que l'on paraphrase dans les cours de Grammaire. Quant à moi, je n'ai jamais entendu goutte à Sallustius et pourtant j'excelle à composer desdictamensoit en vers, soit en prose. » Par ces bonnes raisons, Valentinus notre Maître me détourna d'étudier jamais en Poésie.
Ces humanistes d'à présent m'horripilent avec leur latin nouveau. Ils abrogent les bouquins d'autrefois : Alexander, Remigius, Johannes de Garlandria, Cornutus, leCompost des vocables, l'Épistolairede Maître Paulus Niavis, disant de si grandes menteries que je me signe de la croix lorsque je les entends parler. Ainsi, l'un d'entre eux affirmait naguère que, dans une certaine province, il existe une eau dont le sable est d'or et qui se nomme Tagus, de quoi je me suis rigolé en cachette, puisque le fait n'est pas possible.
Je sais bien que vous êtes poète ; cependant j'ignore d'où vous tenez cet art. On assure qu'à votre gré vous écrivez, en une heure, des montjoies de vers ; mais j'estime que votre intellect est ainsi illuminé par l'influx du supernel Esprit, que vous savez ces choses et d'autres parce que toujours vous fûtes bon théologien et que vous redressez comme il faut les Gentils.
De grand cœur je vous écrirais des nouvelles si j'en avais appris. Mais je n'en sais aucune, sinon que les Frères et les Doms de l'Ordre des Prêcheurs ont ici de copieuses indulgences. Ils absolvent de la peine et de la coulpe n'importe qui se confesse avec contrition, ayant pour cet objet des lettres papales.
De votre part, écrivez-moi aussi quelque chose ; car je suis en quelque manière comme votre valet.
De Nuremberg.