VILIPATIUS D'ANVERS, BACHELIER, DONNE A SON AMI TRÈS SINGULIER, MAITRE ORTUINUS GRATIUS, LE PLUS GRAND DES SALUTS.
Vint à moi un religieux de l'Ordre des Prêcheurs, disciple de notre Maître Jacobus de Hoogstraten, Inquisiteur de la dépravation hérétique. Il me salua. Tout de suite, je l'interrogeai : « Que fait mon ami très singulier, Maître Ortuinus Gratius, de qui j'ai appris tant de choses dans la logique et dans la poésie? » Il me répondit que vous êtes infirme. Du coup je m'abattis par terre à ses pieds, évanoui de peur. Il m'arrosa d'eau froide, me chatouilla les génitoires et me suscita péniblement. Je repris alors : « O combien vous me terrorisâtes! Quel est donc le mal dont il pâtit? » Il m'a répondu que votre mamelle droite est enflée et vous torture de pointes lancinantes, que la douleur vous empêche de travailler. Alors j'ai retrouvé mes esprits disant : « Ah! ce n'est pas autre chose! Je peux guérir cette infirmité ; j'en aurai l'art que je dois à mon expérience. »
Pourtant, Seigneur Maître, oyez d'abord et sachez me dire d'où provient ce mal. Quand des femmes impudiques prospectent un bel homme tel que vous, c'est-à-dire aux cheveux cendrés, aux yeux bruns ou pers, à la face rubiconde, au nez avantageux, de plus, solidement corporé, elles grillent de coucher avec.
Mais quand c'est un homme de mœurs sévères, qualifié comme vous pour son esprit, qui n'a cure de leurs fallaces et de leurs vanités, elles ont recours aux arts de la magie. Elles prennent un balai pour hippogriffe ; elles chevauchent sur cette escoube vers le beau mâle objet de leur désir. Elles ont commerce avec lui pendant qu'il dort ; il n'éprouve de sensations qu'en rêve. Certaines se transforment en chattes, en oiselles, sucent par les tétons le sang de leur ami et le rendent à ce point infirme qu'il peut à peine cheminer soutenu par un bâton. Je pense que le Diable lui-même leur apprit cet art. Ce néanmoins, il nous faut obvier au sortilège d'après les indications que j'ai puisées dans un grimoire très ancien,Librairie des Maîtres, à Rostock. Je les expérimentai par la suite et n'eus qu'à me louer de leurs vertus.
Le jour dominical, nous devons prendre un peu de sel bénit, faire une croix sur la langue avec ce sel, puis le manger d'après ce mot de l'Écriture :Vos estis sal terræ, c'est-à-dire : vous mangez le sel de la terre[13]; ensuite, faire une croix sur la poitrine, une autre sur le dos ; de même en verser dans les oreilles, toujours avec une croix, et prendre garde qu'il ne tombe ; ensuite, éjaculer cette oraison dévote :Dom JésusChristuset vous les quatre Évangélistes, gardez-moi des putains dommageables et des incantatrices, de peur qu'elles ne boivent mon sang et ne m'endolorissent les mamelles ; de grâce, faites-leur échec! Je vous donnerai comme offrande un riche et bel aspersoir.
[13]Jeu de mots sur les verbesesse, être etesse, manger.Estis sal, vous êtes le sel, confondu avecestis sal, vous mangez le sel.
[13]Jeu de mots sur les verbesesse, être etesse, manger.Estis sal, vous êtes le sel, confondu avecestis sal, vous mangez le sel.
Alors, vous serez délivré. Si les stryges viennent derechef, c'est leur propre sang qu'elles aspirent ; elles s'affaiblissent à qui mieux mieux.
Au surplus, comment va votre affaire avec le docteur Reuchlin? Les Maîtres disent ici qu'il vous a rembarré. Je ne saurais admettre, quant à moi, qu'un tel homme l'emporte sur nos Maîtres. Et je m'étonne grandement que vous n'écriviez pas undictamencontre lui. Portez-vous bien superéternellement. Saluez Dom Johannes Pffefferkorn avec son épouse, dites-leur que je leur souhaite plus de paillardes nuits que les astronomes ne comptent de minutes.
A Francfort-sur-l'Oder.