XLIV

MAITRE CURIO, RÉGENT DOYEN AU COLLÈGE HENRICUS DE LEIPZIG, DONNE LE BON VÊPRE A MATHIAS DE FALKENBERG, GENTILHOMME DE VIEILLE NOBLESSE, ET, DEPUIS CINQUANTE ANS, SON TOUJOURS INSÉPARABLE AMI.

Puisque, en vérité, il y a déjà longtemps que nous ne fûmes ensemble, il me paraît bon de vous écrire un peu afin que notre amitié ne dépérisse point. J'ai reçu de nombreuses gens l'assurance que vous vivez encore, ferme sur vos rognons, lisant à livre ouvert, comme au temps de votre jeunesse, et, par le saint Dieu! j'ai appris ces choses en grande hilarité. Mais que ce Dieu bon me pardonne d'avoir juré comme un charretier. Lui plût, ainsi qu'à Dame Maria, que vous pussiez chevaucher et venir à nous! Dire que vous ne montez plus à cheval aussi commodément que par le passé, quand nous étions ensemble à Erfurth et dans telles autres parties de la Saxe, où j'ai bien souvent admiré votre prestance lorsque vous enfourchiez un étalon!

Grande fut ma peur, quand j'ai su que les habitants de Worms étaient en procès avec un gentilhomme, que vous ne fussiez engagé dans son affaire, à cause qu'une ancienne famille comme la vôtre a des alliances chez presque tous les nobles du pays. Quand vous étiez jeune, ce n'étaient quezeches[14], compotations et haute école avec les gars de la contrée, à l'occasion de quoi, souvent, je vous ai morigéné. Mais, comme tout va bien jusqu'ici, nous voulons rapporter au DieuIesusles grâces méritées, pour être, si longtemps, demeurés sains et saufs.

[14]Allemand :Zeche« écot », « festin », en mauvaise part « orgie ». Cela ne s'entend plus, aujourd'hui, que de la carte à payer dans les restaurants.

[14]Allemand :Zeche« écot », « festin », en mauvaise part « orgie ». Cela ne s'entend plus, aujourd'hui, que de la carte à payer dans les restaurants.

Je suis estomaqué fortement que vous n'ayez oncques songé à écrire, malgré que vous ayez pour Leipzig des messagers nombreux et sachant fort bien que je n'ai point cessé de l'habiter. Je ne saurais être paresseux comme vous. Je vous épistole donc, car j'épistole de bon cœur. Depuis notre dernière entrevue, j'ai plus de vingt fois écrit à des hommes doctes mes égaux. Mais je passe l'éponge sur cette erreur tout comme sur les autres.

Seigneur noble, j'aurais voulu que vous fussiez dernièrement ici avec nous, quand le Sérénissime Prince de Saxe solemnisa son mariage dans Leipzig. Nous eûmes un très beau ballet avec des entrées de chant où furent conviés force gentilshommes. Je fus délégué à ses noces en même temps que notre Recteur de Leipzig, comme il est d'usage. Nous avons popiné une large coupe avec des florins jusqu'au bord. Nous sommes restés là deux jours ; nous avons fait carrousse et, gaiement, nous nous sommes restaurés à table par le boire et le manger. Avec moi était unfamulusqui avait apporté deux marmites. Il a bien su me trouver où j'étais assis et poser sous mon escabeau les récipients. Alors, nous eûmes un vin de tout premier ordre ; vous le connaissez bien et n'ignorez pas ce qu'il vaut. Il est très délectablement délectable ; je l'ingurgite avec tant de plaisir qu'il me fait la tête ronde et qu'au sortir de table, je me fous à chahuter. J'ai donc pris une marmite où j'ai transvasé quelques fioles de ce jus, le remisant après sous la table, uniquement pour ne pas mourir de soif, notre chemin faisant.

Ensuite, parmi d'autres ragoûts de toute espèce, nous eûmes un insigne hochepot, avec maintes gallines, farcies de bonnes choses. Alors je ramenai la seconde marmite ; je la garnis d'une poularde entière, afin que le magnifique Dom Recteur et moi eussions de quoi goûter en route. Ce petit travail mené à bien, je dis à unnobilis: « Monsieur le gentilhomme, vous plaît-il siffler mon valet? j'ai quelque chose à lui dire. » Quand il m'eut rendu ce bon office et mon valet debout auprès de moi : «Famulus, dis-je, viens ici et ramasse mon couteau qui a roulé sous la table » (je l'avais naturellement fait tomber exprès). Alors il se coula sous la table, mit adroitement le couteau et les marmites sous son froc, le tout si parfaitement distillé que les gens n'y virent que du feu.

O Sainte Dorothea! si vous eussiez fait route de compagnie avec nous, quand nous retournâmes à Leipzig, comme notre bombance eût été joyeuse! J'ai encore boulotté pendant deux jours les débris de ces reliefs, à cause que nous n'avons pu manger nos provisions en cours de route.

Je vous écris cela parce que je sais que vous avez aussi fréquemment escamoté sous le manteau, dans vos chausses ou dans le sac. Vous le faisiez communément lorsque nous vivions encore ensemble et c'est de vous que j'ai appris cette gentillesse. En bonne foi, c'est un talent fort agréable et je ne voudrais pas, au prix même de cent écus d'or, en être dépourvu. On m'a dit récemment que vous avez, dans votre patelin, un beau verger plein de fruits, poires, pommes et raisins. Quand vous allez à votre auberge, parce que vous ne dînez point à domicile, vous portez un grand carnier dans quoi vous escamotez du pain blanc, des oiseaux rôtis et des viandes, le tout de si bonne grâce que nul ne s'en aperçoit. Je m'en étonne, mais je le crois parce que vous avez eu un long apprentissage et que l'apprentissage fait l'artiste, comme dit le Philosophe au neuvième livre de laPhysique. J'ai appris aussi que vous aviez une fumelle qui n'y voit pas fort bien d'un œil. Ce que j'admire le plus, c'est que vous puissiez encore être homme pendant la nuit, à l'âge que vous avez ; mais ce qui m'ébahit complètement, c'est que votre cas demeura bandé pendant six semaines entières, sans qu'il vous fût possible de le décourager, phénomène qui, d'après vous, résultait de maladie. Nom de Dieu! si j'avais une infirmité pareille, je voudrais être le plus recherché des galants! Mais, croyez-moi, je ne peux plus besogner comme dans mes vertes saisons. Il y a quatre semaines que j'ai foutu à la porte ma cuisinière, tant il y a belle lurette que j'ai cessé de culeter.

Voici encore une requête dont il me faut vous saisir, premier que de conclure. Si vous avez quelque enfant ou consanguin, si vous connaissez un bon ami qui possède l'un ou l'autre et soit dans le propos de le faire étudier, envoyez-moi ici à Leipzig vos jeunes élèves. Nous avons un grand nombre de Maîtres fort savants. La pitance du collège ne laisse rien à désirer. Tous les jours, matin et soir, on met sept plats sur table. Le premier s'appelle « toujours », en allemand :grütz; le second, « continuellement »,eei supp; le troisième, « chaque jour », c'est-à-diremuss; le quatrième, « fréquemment », autrement ditmager fleisch; le cinquième,raro, ou biengebratens; le sixième, « jamais », à savoirkaes; le septième, « quelquefois », qu'on peut traduire parapffelundbirn.

Avec cela, nous avons une potion de tout repos qu'on appelleconventum. Qu'en dites-vous? Et cela ne suffit-il point?

Nous gardons le même ordre pendant toute l'année, avec de grands éloges et l'assentiment de tous. Cependant, nous n'avons pas dans nos cellules extraordinairement de quoi manger. Cela manquerait un peu de décorum et nos Suppôts ne voudraient plus en fiche un clou. C'est pourquoi j'ai gravé sur toutes les portes de nos habitations les deux vers que voici :

La règle de la Collégiale est en tous temps égale :Porte des victuailles avec toi, si tu veux manger avec moi.

La règle de la Collégiale est en tous temps égale :

Porte des victuailles avec toi, si tu veux manger avec moi.

Mais en voilà bien assez pour ne pas vous paraître superflu. Vous voyez que je suis poète à mes heures.

Donné en grande hâte à Leipzig, sous le ciel couleur de blave[15]. Portez-vous bien avec votre particulière, comme l'abeille sur le thym ou le poisson dans les ondes. Encore une fois, portez-vous bien.

[15]Bleuet. Cf. Cotgrave (Blaveetblate). Rob. Estienne et Ménage (Blaveollesetblavet), c'est la fleur inhérente au bléblavium.Lacurne.

[15]Bleuet. Cf. Cotgrave (Blaveetblate). Rob. Estienne et Ménage (Blaveollesetblavet), c'est la fleur inhérente au bléblavium.

Lacurne.

Voyez à présent, Dom Maître Ortuinus, si cette épître vous agrée. Alors, je vous en ferai tenir plein un livre, à cause qu'elles sont très bonnes, tout au moins d'après mon débile génie ; et voici que je ne peux vous écrire davantage. Portez-vous bien dans Celui qui créa toutes choses.

Donné à Ebersberg : Je voudrais que vous y fussiez avec moi, ou le diable m'emporte! le sixième dimanche entre Pâques et Pentecôte.


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