LETTRE DE CERTAIN DÉVOT ET MÊME INTRÉPIDE FRÈRE DE L'ORDRE SAINT AUTANT QU'IMPOLLU, C'EST-A-DIRE DU SURHUMAIN AUGUSTINUS, TOUCHANT LES MAUVAISES NOUVEAUTÉS DERNIÈREMENT SURVENUES A COLMAR.
(L'IRE DIVINE EST SUR NOUS, PROCH! BON DIEU!)
L'HUMBLE FRÈRE JOANNES DE TOLÈDE AU RÉVÉREND PÈRE, FRÈRE RICHARDUS DE KALBERSTAD, DOM VÉRITABLEMENT PRÉDESTINÉ, OFFRE DE MULTIPLES SALUTATIONS.
Je ne saurais, mon très cher Frère, sans épines intérieures et sans navrure d'âme, vous tenir secrets les événements surgis et advenus depuis peu dans cette ville, pour notre saint Ordre et pour nous.
Nous possédons au couvent un Frère que vous connaissez, homme remarquable, utile au monastère et à toute la communauté, à cause qu'il chante au chœur d'une voix d'ophicléide et touche de l'orgue supérieurement.
Naguère, il parla et pérora devant une belle dame fautrice de l'Ordre (ou qui, du moins, le fut jadis, car elle apostasia par la suite et devint une maligne bête) ; il lui tint de si beaux discours qu'elle vint le rejoindre au monastère où elle passa trois nuits. Alors, deux ou trois Frères lui rendirent visite qui furent tous de belle humeur et s'amusèrent à la cochonner un peu. Comme dans la fête de Codrus, ils batifolèrent entre ses jambes drument et fréquemment. Quand ce fut le jour de retourner chez soi, le Père lui dit : « Viens, je veux t'emmener au dehors, afin que nul ne te voie. » Elle répondit : « Donne-moi d'abord mon salaire, pour toi et pour les autres qui m'ont grimpé dessus. » — « Je ne peux, répliqua-t-il, donner pour autrui. » Il y avait ce jour-là, au chœur, un office plénier dont lui-même était l'officiant. Donc, force lui fut d'aller au chœur pour entamer et conclure les matines. La chose faite, retourna vers la pécore en aube et en dalmatique, lui fit sur la poitrine de mauvaises manières, se divertit avec ses mamelles et prit quelque plaisir dans son giron ; enfin l'amignarda si soëvement qu'il ne prévoyait de sa part aucunes représailles. Cependant le marguillier sonna pour le chœur. Lui de se précipiter en aube et sans ses braies, afin d'assister aux choses divines. Quand il regagna sa cellule, ne voilà-t-il pas que la mauvaise chienne s'était donné de l'escampette, emportant avec elle un froc tout neuf, plus sa cuculle de panne noire! Au logis arrivée, elle s'empressa de le tailler en morceaux ne craignant pas d'encourir la peine d'excommunication pour avoir mis en pièces un habit consacré. Ainsi fut accomplie en réalité cette parole :Ils se sont imparti mes vêtements.Certains Pères zélés ajoutent même que sa mauvaise bête a dû trouver quatorze couronnes dans le lyripipion de la cuculle, ce qui serait, heuh!proch!douleur! un dam fort onéreux ; mais les uns le croient et d'autres n'en font que rire.
Alors, quand le bon Père constata l'avarie et le dommage, il s'en fut vers lepedellus, courrier de la ville (que les nouveaux latinistes appellent « messager ») : « Cher, lui dit-il, va voir cette pute et lui dis de me rendre ma cuculle. » — « Je n'irai pas sur votre commandement, répondit lepedellus, mais quand le magistrat m'en aura intimé l'ordre. »
Sur ce, le Père animé d'un beau zèle, mais trop à l'inconsidérée et parce que le magistrat est ami de nos Pères, s'en fut le trouver et déposer sa plainte. Le juge ouvrit l'instruction. Il manda la putain. Quand elle fut en sa présence, il s'enquit de la raison pourquoi elle avait dérobé cette cuculle. Elle se rebiffa et, sans la moindre vergogne, narra par le menu toute l'histoire, comment elle avait passé trois nuits au monastère et que, virilement chevauchée, on refusa au départ de lui bailler ses gants. Bien entendu, le magistrat n'exigea point la restitution de la cuculle, mais il dit au Père : « Vous donnez de bien mauvais exemples ; cela ne peut durer longtemps. Va-t'en, au nom de cent mille diables, et reste sans bouger dans ton couvent! » Ainsi le bon Père quitta l'audience, honteux et mortifié. On se trupha de lui. Quand on l'eut suffisamment tourné en dérision, nos Supérieurs nous imposèrent une croix bien lourde en nous inhibant, sous des peines majeures, les promenades hors du monastère, par les chemins et par les carrefours.
Le Révérend Père Frère prieur était en déplacement quand la chose arriva. Mais au retour de son voyage, il fit déduire la chose au Père provincial, notre Dom très gracieux. C'est un homme docte, illuminé. C'est un flambeau du Monde qui, par deux fois, se comporta valeureusement dans ses disputes contre les hérétiques. Il les a confondus, encore qu'ils n'aient pas voulu en convenir, ces salauds de mécréants. Alors le Père provincial vint aussitôt dans la ville, accompagné du prieur. Tous deux furent très mécontents de ce Frère qui, fort étourdiment, avait saisi le magistrat de sa querelle. Nous eussions mieux fait d'acheter pour lui une cuculle neuve, de la panne la meilleure. Voilà bien le préjudice qu'amène avec soi trop de zèle!
Immédiatement, le Provincial fut trouver sénateurs et magistrats, sollicitant pour nous une autorisation itérative d'aller du monastère dans les rues, mais il ne put impétrer quoi que ce soit : tous lui répondirent que la décision prise était irrévocable.
C'est peu de nous tenir sous clef. Ils veulent encore nous imposer unfactorqu'ils appellent curateur. Cet intrus sera chargé de vaquer aux recettes et aux dépenses, ne nous donnant plus que le strict nécessaire. Certes, si la chose a lieu, la liberté ecclésiastique est à jamais perdue, puisque le diable est installé au monastère. O mon père bien-aimé! fallait-il que nous vissions un pareil sacrilège de notre vivant! Qui jamais eût présagé une telle douleur? Quoi! nos champions les plus zélés se retirent de nous!
A coup sûr, le Révérend Père prieur est grandement contristé. Il fut, pendant quelques jours, mal en point d'avoir subi une telle mortification. Aujourd'hui, c'est l'octave. Aussi, de bon matin, après sa troisième digestion, il a été pris d'une sueur mauvaise. Ensuite de quoi il s'est levé pour accomplir la besogne de nature. Il a chié malaisément. La selle n'était pas grosse, mais ténue ; il n'a pas laissé néanmoins que d'en être soulagé. Il compte, pour se remettre, sur les talents d'une fautrice dévote de notre communauté. Elle cuisine à point de bonsjuscula, des pets-de-nonne et autres chatteries.
Très cher Frère, si les laïques deviennent nos maîtres, ils se moqueront de nous. Ils ont déjà édité un proverbe sur notre compte qu'ils ont pris d'un vieux mot que l'on prête à un curé. Ce curé prisait fort le bon fromage. Quand il fut, pendant la Nuit Sainte, au jeu pascal, sa catau lui larronna son bon fromage. Au retour, il ne trouva que l'assiette et cria : « Par les dieux saints! ma toupie a gobé le fromage! » A présent, si quelquefois, du haut des murs, nous prospectons vers la place afin de nous distraire un peu, ils accommodent le proverbe, non simplement, mais par contraposition et goguenardant : « Écoutez! Par les dieux saints! la pute a gobé votre cuculle! »
Frère pieux, il faut donc endurer de nombreuses et grandes persécutions à cause de notre Ordre, et les vexations que nous infligent ces laïques maudits!
Et maintenant les paroles de l'Écritures'accomplissent chez nous :Des esclaves ont dominé sur notre tête et nul ne s'est trouvé qui nous rachetât de leurs mains. Les vieillards ont déserté les portes, les jeunes hommes, le chœur de la psalette. La joie est tombée de nos poitrines. Nos chants, nos hymnes sont changés en lamentations.
Très cher Frère, priez Dieu pour nous, afin qu'il nous délivre des persécuteurs laïques. Mais, quoi que vous entrepreniez, mon bon Frère, ayez cure que ces méchants grimauds de poètes séculiers ne prennent vent de ma lettre et ne la lisent point ; faute de quoi ils se mettraient encore à déblatérer contre nous.
Portez-vous bien pancratiquement, Frère pieux et très cher.
Donné en notre monastère, dans le huitième jour du mois de mai, l'an du Seigneur 1537.
Si quelqu'un veut bonifier cette épître d'élégance, libre à lui, mais il doit conserver le fond de l'historiette dans son intégrité, car elle est véridique et l'on ne peut retracer plus fâcheuse aventure que les maux dont nous sommes accablés.Cette lettre fut envoyée de Brabant à un Frère très dévot de Mayence, pour lui faire part de nos calamités et des innovations antichrétiennes.
Si quelqu'un veut bonifier cette épître d'élégance, libre à lui, mais il doit conserver le fond de l'historiette dans son intégrité, car elle est véridique et l'on ne peut retracer plus fâcheuse aventure que les maux dont nous sommes accablés.
Cette lettre fut envoyée de Brabant à un Frère très dévot de Mayence, pour lui faire part de nos calamités et des innovations antichrétiennes.
On se lasse de toutexcepté de connaître