XLVI

JOHANNES CURRIFEX D'AMBERG A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, NOMBREUSES SALUTATIONS.

Puisque vous m'avez écrit naguère afin d'enquerre comment je vivote à Heidelberg et de vous marquer aussi comment les Docteurs et les Maîtres se plaisent en ce lieu, apprenez donc,primo, qu'aussitôt arrivé dans Heidelberg, je me suis fait marmiton au collège, ce qui me donne la table gratuite et même quelque argent pour mon salaire. Je peux, de la sorte, achever mes études et me pousser à la Maîtrise. Ainsi travaillait Henricus le Pauvre. Il n'avait ni livre ni papier, mais il écrivait tout sur sa peau. De même se nourrit Plautus, qui portait les sacs au moulin comme un baudet et qui s'évada par la suite, devenu très docte et s'étant fait l'auteur de proses et de vers.

Or, pour que vous sachiez quels hommes doctes sont ici, je veux d'abord vous parler des plus qualifiés et, successivement après, de tous les autres. Le philosophe dit au chapitre premier de laPhysique:Des universaux, il faut procéder aux individus.Et Porphyrius, de même, descend du genre le plus œcuménique à l'espèce la plus quidditive, où Plato enjoint de se reposer. Donc, c'est par les plus qualifiés que se doit engrener la dénomination, comme l'affirme le Maître gentil, au second chapitre de l'Ame.

Parmi tous les Docteurs en Théologie, il en est un qui fait fonction de notre prédicateur. Il a une voix de buccin, encore que nabot. Les hommes se plaisent à l'ouïr prêcher ; ils gagnent à ses sermons, car il est savant, de par Dieu! et docte au superlatif ; c'est moi qui vous le dis. Beaucoup viennent l'entendre parce qu'il est délectable et mécanise les ventrus dans l'ambon ou le cancel. Je l'ai entendu un jour développer cette question du livre desAnalytiques postérieuresd'Aristoteles, à savoir :ce qui est,est, et pourquoi cela est-il, et pour quels motifs cela est-il?Merveilleusement, il a su déduire en vulgaire tant de subtilité.

Une autre fois, il a discouru sur la virginité, disant que les filles qui perdent leur membrane ont accoutumé de donner pour excuse qu'elles ont été dépucelées par violence. De quoi il s'est tordu : « Vous êtes bien venues d'attester la violence! Je vous le demande. Si quelqu'un avait dans une main un braquemard nu et, dans l'autre, une gaine ; que, tout le temps, il remuât son fourreau, ne serait-ce pas un moyen sûr de n'invaginer point le braquemard? Eh bien, il est en de même pour les tendrons[16]. »

[16]« … Le Gouverneur aussitost rendit la bourse à l'homme et puis tint ce discours à la voilée non violée : ma sœur, si, pour défendre votre corps, vous eussiez employé la moytié du courage et de la valeur que vous avez tesmoignée pour défendre cette bourse, les forces d'Hercule ne vous pourraient jamais forcer. Allez à la bonne heure, ou plus tôt à la mal heure et qu'on ne vous voye plus en cette Isle, ny six lieües à la ronde, sur paine de deux cens coups de foüet. »L'Histoire de l'audacieux et redoutable chevalier Dom Quixote de la Manche, trad. F. de Rener.

[16]« … Le Gouverneur aussitost rendit la bourse à l'homme et puis tint ce discours à la voilée non violée : ma sœur, si, pour défendre votre corps, vous eussiez employé la moytié du courage et de la valeur que vous avez tesmoignée pour défendre cette bourse, les forces d'Hercule ne vous pourraient jamais forcer. Allez à la bonne heure, ou plus tôt à la mal heure et qu'on ne vous voye plus en cette Isle, ny six lieües à la ronde, sur paine de deux cens coups de foüet. »L'Histoire de l'audacieux et redoutable chevalier Dom Quixote de la Manche, trad. F. de Rener.

Une fois, quand, au nouvel an, faut donner leurs étrennes à chaque division, il apporta des cadeaux pleins de goût pour les pupilles des trois collèges. Aux modernes (car nous avons ici des modernes et des anciens), il donna un Saturnus et leur exposa : « Saturnus est une planète frigide convenant bien aux modernes, à cause qu'ils sont eux-mêmes des artistes froids, qui n'observent point saint Thomas, ni lesCopulata, ni lesRéparations, d'après le cours du collège de Mont à Cologne. » Mais aux Thomistes, il donna, pour le nouvel an, un éphèbe dormant auprès de Jovis qui s'appelle Ganymèdes. Celui-là cadre avec les Réalistes. De même, en effet, que Ganymèdes décante à Jovis le vin et la cervoise, le doux breuvage du lacaricium[17], histoire bellement interprétée par Torentinus, au livre premier de l'Æneis, ainsi les Réalistes infusent en eux-mêmes les Arts et les Sciences. Il ajouta d'autres arguments et tant d'autres choses délectables qu'un homme seul ne les peut admirer en une fois. J'estime qu'il a dû se coucher pendant plusieurs nuits, mais qu'il n'a pas fermé l'œil quand il a spéculé avec tant de perfection et de subtilité. Il en est beaucoup néanmoins qui disent que ce Prêcheur ne fait que débiter des sornettes. Ils ne se privent pas de le nommerQuaculatoretJoannes à la tête fêléeetCap d'auque, pour la raison qu'un jour il resta coi dans une controverse. Alors, ils expédièrent le Docteur avec tant de réalisme que nul, depuis cent ans, ne fut si rondement expédié. L'un d'eux fut l'attendre à la porte de la salle. Puis, ôtant sa barrette (non pour lui rendre hommage, mais à la façon des Juifs quand ils mirent àChristusune couronne et génuflectèrent devant lui) : « Seigneur Docteur, dit-il — révérence parler — que Dieu bénisse votre bain! » A quoi il répondit : « A Dieu grâces, Bacheliers! » et disparut sans ajouter un mot. Quelqu'un m'a dit que ses yeux étaient pleins de larmes et qu'on pense qu'une fois hors de vue, il s'est mis à pleurer. Quand j'ai connu ce méchant persiflage, la colique m'a pris tout à coup et, si j'avais su quel pouvait être ce goguenard, je me fusse harpaillé avec lui quand bien même il aurait dû me fendre la tête avec une planche.

[17]Lelacariciumd'Hutten s'identifie, en latin de cuisine, au mot allemand (lakritze)succus liquiritiæ!jus de réglisse, Ganymède verse du coco à Jupiter!

[17]Lelacariciumd'Hutten s'identifie, en latin de cuisine, au mot allemand (lakritze)succus liquiritiæ!jus de réglisse, Ganymède verse du coco à Jupiter!

Mais le docteurCap d'auqueconserve encore un disciple. Pour moi, c'est un homme docte, quasi plus que docte et même plus docte que son précepteur, si ce n'est qu'il est tout simplement Bachelier dans laBible. Il y a quelque temps, il y a même fort peu de temps, ce Bachelier intima tout au moins vingt-deux questions et sophismes et toujours contre les modernes, savoir : si Dieu est dans lePrédicament, si l'Essenceet l'Existencesont distinctes, si lesRollationsse séparent de leur fondement, et si les dixPrédicamentssont distincts en réalité. A celui-là, que de répondants! Je n'en ai contemplé de ma vie un tel nombre dans un seul amphithéâtre. Il a soutenu lui-même ses propositions, de quoi il s'est fait grand honneur ; car, pour contredire un seul homme, c'était prou d'un seul Maître. Je m'étonne que le dizainier ait permis qu'il en fût autrement. La canicule, sans doute, lui aura donné un coup de marteau, car la chose est contraire aux Statuts. La dispute achevée, j'ai tout de go improvisé à la louange du cathédrant le poème que voici, car j'ai des parties d'humanités :

Voilà un Maître docte,Qui a intimé, deux ou trois fois,Ce qui distingue l'Êtrede l'EssenceD'avec l'Êtrede l'Existence,Et desrollations,Et des prédicaments la distinction.Utrum, Dieu qui est dans le firmamentSe trouve-t-il aussi dans lesprédicaments?Ce que nul n'avait osé avant lui,Pendant les siècles des siècles.

Voilà un Maître docte,

Qui a intimé, deux ou trois fois,

Ce qui distingue l'Êtrede l'Essence

D'avec l'Êtrede l'Existence,

Et desrollations,

Et des prédicaments la distinction.

Utrum, Dieu qui est dans le firmament

Se trouve-t-il aussi dans lesprédicaments?

Ce que nul n'avait osé avant lui,

Pendant les siècles des siècles.

Mais en voilà bastante sur ce point. Je veux, à présent, vous dire ou vous écrire quelques petites choses des poètes. Il en est un qui commente Valerius Maximus. Il ne me plaît la moitié autant que vous, lorsque, dans Cologne, vous paraphrasiez de même Valerius Maximus. Celui-ci procède tout uniment. Vous, au contraire, pour exprimer le mépris de la Religion, les songes, les auspices, vous alléguiez les Saintes Écritures, c'est-à-dire la Chaîne d'Or qui embrasse toutes les œuvres de Thomas le Béat, de Durandus et autres Sublimes en Théologie. Vous nous recommandâtes de bien noter ces passages empruntés à l'Écriture, d'y peindre une main et de les retenir par cœur.

Vous saurez de plus que nous n'avons pas ici autant de Suppôts comme on en voit dans Cologne. A Cologne, les étudiants peuvent être comme sont les scutaires[18]à Heidelberg. Même quelques-uns d'entre eux portent le ceinturon avec le bouclier, chose que l'on ne veut point admettre ici. Tous, en effet, ont leur table au Collège et doivent figurer au matricule de l'Université. Mais leur petit nombre ne les empêche pas d'être audacieux et non moins hardis que les troupes de Cologne. Ils ont tout récemment dégringolé un régent du collège qui mouchardait à la porte de leur salle, ayant compris qu'ils biberonnaient à l'intérieur. L'un d'eux, voulant sortir, tomba sur le bonhomme et le jeta rudement à travers l'escalier. Enfin, ils poussent la bravoure jusqu'à se gourmer avec les reîtres, comme ceux de Cologne avec les taillandiers. Ils marchent à la façon des reîtres, portant le glaive nu, et des arcs, et des épées, même desplumbatum[19]où se peut tendre une corde qui sert à décocher le projectile et qu'ensuite ils ramènent à eux. Des reîtres, naguère, ont entamé le cuir d'unDomicellusqui, d'effroi, tomba par terre ; mais, se relevant aussitôt, il fit une défense réaliste, frappant, espadonnant sur tous, jusqu'au temps qu'ils aient invoqué saint Valentin et pris leurs jambes à leur cou.

[18]Victor Develay traduit par « archers ». Ce bibliothécaire ne recule jamais devant une explication à la portée des simples. Forcellini pourtant, ni Du Cange ni laCruscane traduisent le motScutones, ni deux lignes plus bas le motparthecas. Convient-il de lireparthicas?

[18]Victor Develay traduit par « archers ». Ce bibliothécaire ne recule jamais devant une explication à la portée des simples. Forcellini pourtant, ni Du Cange ni laCruscane traduisent le motScutones, ni deux lignes plus bas le motparthecas. Convient-il de lireparthicas?

[19]Flagellum, cujus lora plumbeis globulis in extremo instructa erant.Du Cange,Glossaire. Serait-ce lanagaïkarusse ou mieux la « plombée » de Froissart? Mais ne faut-il pas traduire par « arbalète »?

[19]Flagellum, cujus lora plumbeis globulis in extremo instructa erant.Du Cange,Glossaire. Serait-ce lanagaïkarusse ou mieux la « plombée » de Froissart? Mais ne faut-il pas traduire par « arbalète »?

Encore une chose sur quoi vous devez être éclairé : demandez, je vous prie, au docteur Arnoldus de Tongres qui n'est pas manchot en Théologie, s'il est permis de jouer aux dés pour gagner des indulgences. Je connais certains compagnons, grands ribauds, lesquels ont joué toutes les indulgences que leur avait accordées Jacobus de Altaplatea[20], quand il eut terminé le procès de Reuchlin à Mayence. Ils sont trois qui prétendent que de telles indulgences ne profitent à qui que ce soit. Dans le cas où cela, comme je le suppose, serait un péché (et bien est-il impossible que ce ne soit un péché), les trois compères me sont parfaitement connus. Je les signalerai aux Prêcheurs qui les couvriront de confusion dans les règles. Moi-même, je veux en personne (car j'ai assez de bravoure pour cela) m'évertuer de les réduire par la famine.

[20]Nom latinisé d'Hoogstraten.

[20]Nom latinisé d'Hoogstraten.

Je n'ai plus rien à vous écrire, sinon qu'il vous plaise saluer de ma part la servante de Quentels, qui ne tardera pas à se vider. Portez-vous bien pancratiquement, athlétiquement, pugiliquement, royalement et magnifiquement, comme dit Erasmus en sesParaboles.

Donné à Heidelberg.


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