MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
Comme vous m'avez écrit dernièrement au sujet de votre petite femme, que vous la chérissez d'un intime cœur et qu'elle vous reluque pareillement, qu'elle vous offre des bouquets, des mouchoirs, des ceintures et autres menus suffrages, qu'elle ne vous demande aucune paraguante à la manière des putains, que vous la besognez quand le mari est en course, de quoi il est fort aise ; comme vous m'avez dit que, naguère, en une seule visite, vous l'avez copulée trois fois et l'une d'elles en vous tenant debout derrière la porte d'entrée, après avoir chanté :Ouvrez, princes, ouvrez vos portes!que son cocu survenant vous avez par le jardin pris la poudre d'escampette, je veux à mon tour vous narrer comment je me conduis avec mon tendron.
C'est une femme excellente et riche. Fort à propos je suis entré dans ses bonnes grâces parce qu'un certain jouvenceau, propriétaire bien noté du Pape, m'a fait avancer. Conséquemment, je me suis mis à l'aimer sans réserve, au point de ne savoir que faire, le jour, et de ne pas dormir, la nuit. L'autre minuit, dans mon premier somme, je hurlais sous les courtines : « Dorothea! Dorothea! Dorothea! » d'une telle véhémence, que mes compagnons, internes au collège, entendirent mes hennissements, prirent peur, se levèrent et : « Dom Maître, dirent-ils, que voulez-vous? Pourquoi ces cris? Si vous désirez vous confesser, nous allons sur-le-champ vous quérir un prêtre. » Ils me croyaient à l'article de la mort et pensaient que j'invoquais Sainte Dorothea, pêle-mêle avec d'autres Bienheureux. Cela me fit rougir en cramoisi. Mais, quand j'arrivai chez ma petite femme, je fus tellement perturbé que je n'osai lever les yeux sur elle ; de nouveau je piquai mon soleil. Mais elle me dit : « Ah! Dom Maître, pourquoi êtes-vous, aujourd'hui, vérécundieux? » Et elle m'en demanda plusieurs fois la cause, voulant savoir par elle-même, décidée à ne me congédier qu'après que je m'en serais ouvert. Elle ajouta qu'elle ne se mettrait point en colère alors même que je lui dirais la plus grosse cochonnerie. Alors me vint l'audace et je lui révélai mes secrets. Cela, parce que vous m'avez dit, autrefois, quand vous lisiez Ovidius,De l'Art d'aimer, que les amants doivent être fort intrépides, tels des guerriers, ou bien qu'il n'y a rien de fait. Et je lui dis : « Maîtresse révérende, épargnez-moi, pour Dieu et pour tout votre honneur. J'arde comme un cerf quand je vous vois. Je vous ai choisie parmi les filles des hommes parce que vous êtes belle entre les femmes et que nulle tache n'est en vous, parce que, très spécieuse et charmante, à ce point qu'on n'en voit dans le monde aucune autre pareille. » Elle sourit alors et me répondit : « Par les Dieux! vous savez discourir galamment si je voulais vous croire. »
Depuis, j'allai souvent la voir chez elle et nous bûmes chopine de grand cœur. Quand elle vient à l'église, je me campe de telle sorte que je la puisse voir ; elle me regarde comme si elle me voulait transverbérer de ses œillades.
Dernièrement, je la suppliai avec force de m'accorder l'amoureux déduit. Elle de s'écrier que je ne l'aimais point. Je lui jurai que je l'aimais autant que ma propre mère et que j'étais prêt à tout pour son service, quand il m'en coûterait la vie.
Alors, elle me répondit, cette exquise petite femme : « Je verrai bien s'il en est ainsi. » Elle traça une croix sur sa porte avec du blanc d'Espagne : « Si vous me chérissez, dit-elle, vous viendrez le soir, quand la nuit est close, baiser pour l'amour de moi cette croix que voici. »
Je m'en acquittai pendant plusieurs jours. Alors, vint un drôle qui embrena cette croix, si bien qu'à la baiser dans l'obscurité, je me barbouillai de merde la face, les dents et le nez. J'entrai dans une furieuse colère contre la donzelle. Mais elle fit serment, par le Saint des Saints, qu'elle n'était pour rien dans la chose, ce dont je ne doute point, car elle est, maugrebleu! fort honnête par ailleurs. Je soupçonne un compagnon d'être l'auteur de cette porcherie, et, si je peux l'en convaincre, ne doutez pas que je lui donne toute la rétribution à quoi il peut prétendre.
Quant à la garce, elle a des gestes plus aimables que par le passé ; j'espère avant peu monter sur elle. Dernièrement, quelqu'un lui confia que je suis poète, si bien qu'elle me provoqua : « J'ai ouï dire que vous êtes bon poète ; vous devriez, pour être gentil, composer, une fois, des vers en mon honneur. » Je fis la pièce demandée et, le soir, je la chantai sur la place pour la lui faire entendre. Ensuite je la traduisis en allemand. La voici :
O féconde Vénus, de l'amour inventrice et dominatrice,Pourquoi ton fils m'est-il ennemi?O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aimée,Fais-moi la chose même que je veux faire à toi!Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville,Tu splendis comme une étoile et souris comme une fleur.
O féconde Vénus, de l'amour inventrice et dominatrice,
Pourquoi ton fils m'est-il ennemi?
O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aimée,
Fais-moi la chose même que je veux faire à toi!
Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville,
Tu splendis comme une étoile et souris comme une fleur.
Elle me dit qu'elle prétendait garder cela toute sa vie en dilection de moi. Vous plaise me donner conseil touchant la manière dont je me dois comporter et sur ce qu'il me faut faire pour en être aimé. Excusez-moi si je suis à tel point débraillé dans une épistole à Votre Seigneurie, à cause que j'ai accoutumé d'en user familièrement avec mes amis. Portez-vous bien au nom du Benedict.
De Leipzig.