MAITRE PHILIPPUS SCULPTOR DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Comme je vous l'ai marqué bien souvent, je suis molesté de voir que cette ribaudaille (j'entends la Faculté des poètes) devient commune et s'accroît par toutes les provinces et régions. De mon temps, on ne connaissait qu'un poète. Il se nommait Samuel. A présent, ils sont vingt au moins, rien que dans cette ville, et nous mécanisent à l'envi, nous autres qui tenons pour les anciens.
Dernièrement, j'ai donné une forte remontrance à l'un de ces blancs-becs. Il prétendait que le mot « écolier » ne signifie aucunement une personne qui va pour apprendre à l'école. Je lui ai dit : « Bourrique, voudrais-tu par hasard corriger le Docteur Saint qui donne cette définition? »
Depuis, il a écrit une invective contre moi dans laquelle entrent plusieurs diffamations. Il me reproche de n'être point habile grammairien, à cause que je n'aurais pas élucidé comme il faut certains vocables dans mes commentaires sur la première partie d'Alexander et le livreDe modis significandi.
Je veux expressément vous communiquer les termes susdits que j'ai, comme vous le verrez, interprétés de la façon la plus correcte, d'après les vocabulaires : je peux alléguer d'ailleurs force autorités décisives et même des théologiens.
J'ai affirmé d'abord :Seriaveut quelquefois dire « marmite » ; le mot vient alors deSyriaparce que, dans cette province, on fabriqua le premier pot-au-feu ; il peut venir encore deSerius, utile ou sérieux, deSeriè, en bon ordre. De même, sont nommés « patriciens » les pères des Sénateurs.Item,currus« char » vient decurrere« courir » parce que, grâce à lui, ce qui est dedans court au dehors. De même :jus, jurissignifie « justice », maisjus, jutisveut dire « jus ». D'où le vers :
Jus, jutis, je le bois ;jus, juris, je l'aboie (au tribunal).
Jus, jutis, je le bois ;jus, juris, je l'aboie (au tribunal).
Item,lucar, le prix qu'on retire d'unlucusou « foret » ;item,mantellus, « manteau », d'où le diminutifmanticulus.Mœchanicusveut dire « adultère » ; c'est pourquoi on distingue les Arts Mécaniques des Arts Libéraux qui seuls méritent le nom d'Arts.Item,mensoriumest « tout ce qui se rattache à la mense ».Item,polyhistorest « celui qui sait plusieurs histoires », de là vientpolyhistoria, soit « recueil d'histoires ». Cela doit s'entendre d'un mot qui a plusieurs sens.
Ces explications, et d'autres semblables, ne sont pas bonnes, à ce qu'il dit. Il m'a couvert de confusion devant mon auditoire. Alors, je l'ai pris de haut, lui disant que, pour le salut éternel, on n'a pas besoin d'autre chose que d'être simple grammairien et de savoir exprimer les concepts de l'esprit. « Vous n'êtes grammairien ni simple ni double, a-t-il répondu, et vous ne savez les éléments de quoi que ce soit. »
Cela m'a fait grand plaisir parce que je le peux citer maintenant, grâce au privilège de l'Université de Vienne où il faudra qu'il me réponde, parce que c'est là que je fus promu, par la grâce de Dieu, à la dignité de Maître. Si je fus déclaré suffisant par toute l'Université, je le serai bien davantage au regard d'un seul poète, qui n'est rien comparé à l'Université. Croyez-moi, je ne donnerai pas le compliment pour une vingtaine de florins.
On dit ici que tous les poètes veulent manifester avec le docteur Reuchlin contre les théologiens. L'un d'eux a même composé un pasquil qu'on dénomme :Capnionis triumphus[6], qui renferme plusieurs mauvais propos, même sur votre compte. Plût à Dieu que tous les poètes fussent au pays où l'on récolte le poivre! Ils nous donneraient la paix. Il est à craindre sans cela que la Faculté des arts ne tombe par le fait de ces poètes. Ils racontent que nos Maîtres ès arts captent les jouvenceaux en acceptant de l'argent et leur donnent leurs grades, maîtrise ou baccalauréat, même quand ils ne savent rien. Ils ont déjà obtenu ce résultat que les étudiants ne veulent plus se promouvoir dans les Arts ; mais tous prétendent à la qualité de poète. J'ai un petit ami qui est un bon garçon, de l'esprit le meilleur. Ses parents l'ont envoyé à Ingolstadt. Je lui ai donné des lettres d'introduction pour un certain Maître bien qualifié dans les Arts, qui prépare son doctorat théologique. Et voici que mon jeune homme a quitté ce Maître pour aller au poète Philomusus et pour en suivre les leçons. J'ai compassion du godelureau, comme il est écrit dans lesProverbes,XIX:Celui-là prête au Seigneur avec usure qui prend pitié des malheureux.Si mon petit ami était resté près du Maître à qui je l'avais envoyé, il serait à présent Bachelier. Mais il n'est rien. A se comporter comme il fait, il ne sera oncques davantage, quand bien même il étudierait pendant dix ans le métier de poète.
[6]Johannis Reuchlin viri clarissimiEncomium; triumphanti illi ex devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum.(Bibliothèque Mazarine, 18-766.)
[6]Johannis Reuchlin viri clarissimiEncomium; triumphanti illi ex devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum.
(Bibliothèque Mazarine, 18-766.)
Je n'ignore pas que vous endurez aussi quantité de vexations que vous suscitent les poètes séculiers. Combien que vous soyez vous-même un poète, vous n'êtes pas de leur espèce, mais vous tenez pour l'Église. Avec cela, vous êtes bien fondé en Théologie, et, quand vous copulez des vers, ce n'est pas sur des babioles, mais sur laCouronne des Saints. Je voudrais bien savoir où en est votre affaire avec le docteur Reuchlin. Si je puis en cela être utile à vous, signifiez-le-moi, je vous prie, et m'écrivez par la même occasion sur tous autres sujets. Portez-vous bien.