XII

Pendant l'armistice de Prague (juin 1813), alors que le prestige de deux ou trois récentes victoires servait les négociations, et que la France aurait pu avoir la Hollande, l'Italie, et ses frontières naturelles, Talleyrand et Fouché, qui fut aussi consulté, ne cessèrenttous les deux de répéter: «L'empereur n'a qu'une chose à faire—la paix; et plus promptement il la fera, meilleure elle sera.»

Ainsi encore, quand M. de Saint-Aignan, après la bataille de Leipzig, apporta de Francfort des propositions qui auraient encore pu donner à la France sa frontière du Rhin (novembre), M. de Talleyrand insista sur la nécessité de les accepter sans le moindre délai, et dit à l'empereur: «Une mauvaise paix ne peut nous devenir aussi funeste que la continuation d'une guerre qui ne peut plus nous être favorable[43].»

Napoléon lui-même hésita alors, et doutant momentanément de son propre jugement, et peut-être aussi se souvenant avec regret de temps plus heureux, il offrit le portefeuille des affaires étrangères à son ancien ministre, mais à la condition qu'il renoncerait au rang et aux émoluments de vice-grand-électeur.

Le but de l'empereur était de rendre ainsi M. de Talleyrand entièrement dépendant de sa place; mais M. de Talleyrand, qui aurait accepté le poste, refusa la condition, en disant: «Si l'empereur a confiance en moi, il ne doit pas me dégrader; et s'il n'a pas confiance en moi, il ne doit pas m'employer; les temps sont trop difficiles pour les demi-mesures.»

L'état des affaires à cette époque était assurément des plus critiques. En Espagne, une armée anglaise, animée par la victoire, allait descendre des Pyrénées. En Allemagne, une population entière, que d'anciennes défaites avaient exaspérée, et que de récents succès avaient encouragée, brûlait de passer le Rhin afin de ravir à son ennemi les trophées qu'il se vantait encore de posséder. En Italie, une défection dans la famille même de l'empereur allait mettre au jour toute l'étendue de ses malheurs. En Hollande, les couleurs de la famille exilée (la maison d'Orange) étaient déployées avec enthousiasme au milieu d'acclamations en faveur de l'indépendance nationale; même le roi de Danemark avait abandonné l'alliance française; tandis qu'en France un peuple engourdi par le manque de liberté, une armée décimée par la défaite des généraux qui avaient perdu leur confiance, et des arsenaux vides, étaient les seules ressources avec lesquelles le despote avait à affronter l'Europe tout entière sous les armes.

Le refus de M. de Talleyrand d'accepter le ministère à un tel moment, à moins qu'il ne fût accompagné de toute la confiance et de tout l'éclat qui pouvaient lui donner de l'autorité, était donc assez naturel; mais il n'est pas non plus surprenant que le souverain qui avaitfait cette proposition ait été irrité par un refus; et beaucoup insinuaient que le vice-grand-électeur, s'il n'était pas employé, serait arrêté. Mais il n'y avait aucune preuve de trahison; et le chef de l'empire redoutait, avec juste raison, l'effet que pourrait produire à l'intérieur et à l'extérieur tout acte violent; car il était bien plus difficile pour lui qu'on n'aurait pu le supposer de frapper un coup violent sur un fonctionnaire éminent, en ce moment où son pouvoir commençait à être sur le déclin.

Son gouvernement était un gouvernement de fonctionnaires, entre lesquels régnait une espèce de fraternité qu'il n'eût pas été prudent de braver.

De plus, cet homme dur (et c'est là l'un des traits les plus remarquables et les plus aimables de son caractère) avait une sorte de tendresse, qu'il ne parvenait jamais à vaincre, pour ceux qui avaient autrefois été attachés à sa personne, ou qui avaient rendu d'éminents services à son autorité. «Jamais, dit-il au dignitaire qui lui insinuait de frapper Talleyrand, jamais je ne donnerai la main à la perte d'un homme qui m'a longtemps servi.»[44]

Il résolut donc de ne prendre aucune mesure violente contre M. de Talleyrand; mais s'il pouvait empêcher la colère d'intervenir dans ses actes, il n'était pas assez maître de lui pour faire qu'elle n'éclatât pas dans son langage.

Bon nombre de scènes en furent la conséquence,Savary en rapporte une qui eut lieu en sa présence et devant l'archichancelier.

J'ai aussi lu le récit d'une scène dans laquelle Napoléon ayant dit que, s'il croyait sa propre mort probable, il prendrait soin que le vice-grand-électeur ne lui survécût pas, M. de Talleyrand lui répondit tranquillement et respectueusement, qu'il n'avait pas besoin de cette raison pour désirer que la vie de Sa Majesté fût longtemps conservée. M. Molé m'en a raconte une autre, dans les termes suivants: «A l'issue d'une séance du conseil d'État qui eut lieu juste avant le départ de l'empereur pour la campagne de 1814, il éclata en exclamations violentes, disant qu'il était entouré de trahisons et de traîtres; puis se tournant alors vers M. de Talleyrand, il l'injuria pendant dix minutes de la manière la plus violente et la plus offensante.

«Pendant ce temps, Talleyrand était debout à côté du feu, se servant de son chapeau en guise d'écran pour se préserver de la chaleur de la flamme; il ne fit pas le moindre mouvement, et l'expression de son visage ne changea pas; quelqu'un qui l'aurait vu ne se serait certainement pas douté que c'était à lui que l'empereur parlait; et, lorsqu'à la fin Napoléon s'en alla après avoir fermé la porte avec violence, Talleyrand prit tranquillement le bras de M. Mollien, et descendit l'escalier en boitant sans avoir l'air de songer à ce qui s'était passé.

«Mais, en rentrant chez lui, il écrivit à l'empereur une lettre pleine de dignité dans laquelle il disait que, s'il conservait son titre actuel, il serait de droit l'un des membres de la régence, et que comme il nepouvait pas penser à occuper une telle position après l'opinion que Sa Majesté avait exprimée sur son compte, il demandait à abandonner son poste, et à obtenir la permission de se retirer à la campagne.

«Il reçut notification que sa démission n'était pas acceptée, et qu'il pouvait rester où il était.»

Il est à présumer que des insultes du genre de celles que je viens de rapporter eurent en grande partie pour effet d'éloigner et de dégoûter le personnage qu'elles avaient l'intention d'humilier; mais, quoique à la tête d'un parti considérable de mécontents, M. de Talleyrand ne fit guère autre chose que surveiller les actes de 1814, et faire tous ses efforts pour que la chute de Napoléon, si elle avait lieu, fît aussi peu de tort que possible à la France et à lui personnellement[45].

Pendant les conférences de Châtillon, il dit à ceux en qui l'empereur avait le plus de confiance, que l'empereur était perdu s'il n'acceptait pas la paix à des conditions quelconques; toutefois, quand, vers la fin de cesconférences, la paix sembla devenir impossible avec Napoléon, il permit au duc Dalberg d'envoyer M. de Vitrolles au camp des alliés pour leur dire que, si les alliés ne faisaient pas la guerre contre la France, mais simplement contre le despote alors à sa tête, ils trouveraient à Paris des amis prêts à les aider. M. de Vitrolles portait dans ses bottes, en guise de lettres de créance, un chiffon de papier sur lequel il y avait un mot de la main du duc, et il était autorisé à nommer M. de Talleyrand; mais il n'avait rien de ce personnage même qui pût le compromettre irrévocablement dans cette mission.

Néanmoins, M. de Talleyrand comprenait alors que le moment était certainement venu où il fallait donner à la France un nouveau chef, et il désirait avoir à décider quel serait ce chef et quelles seraient les institutions du pays qu'il aurait à diriger.

Cependant, ses communications avec les Bourbons étaient, je le crois, seulement indirectes. Beaucoup de leurs partisans étaient ses parents et ses amis. Il leur parlait en termes obligeants de Louis XVIII et en recevait en retour des messages gracieux; mais il n'adoptait pas positivement leur cause; en effet, on se demande s'il n'hésita pas pendant un certain temps entre l'ancienne race et le duc de Reichstadt avec un conseil de régence, dont il aurait fait partie. En tous cas, suivant le récit de Savary lui-même, il tenait le ministre de la police en éveil sur les mouvements des royalistes dans le Midi. On peut même dire qu'il n'abandonna pas la dynastie des Bonaparte avant le moment où ellesacrifia elle-même toutes ses chances; car, dans le conseil qui fut assemblé lorsque les alliés marchaient sur Paris, afin de décider si l'impératrice resterait dans la capitale ou la quitterait, il lui conseilla très-fortement de rester, disant que c'était le meilleur, sinon le seul moyen de maintenir la dynastie, et il ne cessa d'insister sur cette opinion que lorsque Joseph Bonaparte eut produit une lettre de son frère établissant que, si un cas pareil venait à se présenter, Marie-Louise devrait se retirer dans les provinces. Ce fut alors qu'en quittant la salle du conseil il dit à Savary:

«Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci? N'est-ce pas aussi votre opinion? Ma foi! c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre, et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans l'histoire! Donner son nom à des aventures au lieu de le donner à son siècle! Quand je pense à cela, je ne puis m'empêcher d'en gémir. Maintenant quel parti prendre? Il ne convient pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet édifice. Allons, nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là sont plus à craindre quedes ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il s'était laissé mettre dans cet état[46]?»

Cette observation, qu'il ne convenait pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines du gouvernement qui allait tomber, s'appliquait, dans la pensée de M. de Talleyrand, à lui-même. Mais le rôle qu'il avait à jouer était difficile; désireux de rester à Paris afin de traiter avec les alliés, il reçut l'ordre, en tant que membre du conseil de régence, d'aller à Blois. Et ce n'était pas seulement parce qu'il craignait que Napoléon pût encore vaincre et le punir de sa désobéissance, qu'il éprouvait de l'aversion à résister à cet ordre; il y a chez les hommes publics un sentiment des convenances qui leur tient quelquefois lieu de principes, et le vice-grand-électeur désirait éviter l'apparence d'abandonner la cause qu'il avait cependant résolu d'abandonner. L'expédient auquel il se décida fut singulier et caractéristique. Sa voiture de cérémonie fut commandée et préparée pour le voyage; il se mit en route en grande pompe et en grand appareil, et trouva, suivant un arrangement fait avec madame de Rémusat, le mari de cette dame à la barrière à la tête d'un détachement de la garde nationale; on l'arrêta, on déclara qu'il resterait dans la capitale, et on le reconduisità son hôtel, dans la rue Saint-Florentin, où il eut bientôt l'honneur de recevoir l'empereur Alexandre.

Le succès de la campagne avait été si rapide, la marche sur Paris si téméraire, le nom de Napoléon et la valeur de l'armée française étaient encore si formidables, que l'empereur de toutes les Russies était presque étonné de la situation dans laquelle il se trouvait, et désirait y échapper par toute paix qui pourrait se faire sûrement, promptement, et avec quelque chance de durée. Pour ce qui était du gouvernement à établir en France, il n'avait aucune idée arrêtée.

Le rétablissement des Bourbons, vers lequel penchait le cabinet anglais, lui paraissait dangereux sous quelques rapports, aussi bien à cause de la longue absence de ces princes hors de France, qu'à cause de leur caractère personnel et des préjugés de leurs partisans. Il avait aussi des objections raisonnables à un traité avec Napoléon.

Quelque plan intermédiaire lui souriait peut-être davantage; ainsi, une régence avec Marie-Louise, et une substitution de Bernadotte à Bonaparte; mais tous les plans de cette sorte étaient vagues, et ils devaient être examinés à un double point de vue: il fallait arranger les choses de la manière la plus satisfaisante pour l'Europe, et en même temps la moins odieuse à la France.

L'opinion universelle désignait M. de Talleyrand comme le personnage non-seulement le plus capable de former, mais encore le plus capable de conduire et d'exécuter avec suite le plan le mieux approprié aux circonstances.

C'est pourquoi, en arrivant à Paris, l'empereur adopta pour sa résidence la maison de M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin, où il tint, sous les auspices de son hôte, une sorte de réunion ou de conseil qui décida des destinées de la France.

Parmi les diverses relations ayant égard à ce conseil, est celle de M. Bourrienne, et si nous en devons croire ce témoin des délibérations qu'il raconte, voici comment M. de Talleyrand répondit à une ouverture que fit l'empereur à propos du prince couronné de Suède, et comment il se prononça sur les prétentions variées qui avaient été successivement mises en avant:

«Sire, vous pouvez m'en croire, il n'y a que deux choses possibles, Bonaparte ou Louis XVIII. Je dis Bonaparte, mais ici le choix ne dépendra pas entièrement de Votre Majesté, car vous n'êtes pas seul. Toutefois, si nous devons avoir un soldat, que ce soit Napoléon: c'est le premier du monde. Je le répète, Sire, Bonaparte ou Louis XVIII, chacun de ces hommes représente un parti; tout autre ne représenterait qu'une coterie.»

Ce fut cette opinion positive exprimée avec tant de force qui, tout le monde s'accorde à le dire, décida le conquérant auquel on prête ces paroles: «Quand j'arrivai à Paris, je n'avais aucun plan. Je m'en remis entièrement à Talleyrand; il avait la famille de Napoléondans une main, et celle des Bourbons dans l'autre; je pris ce qu'il me donna.»

La résolution de ne pas traiter avec Napoléon et sa famille étant ainsi prise, M. de Talleyrand engagea l'empereur de Russie à le faire connaître par une proclamation affichée sur les murs de Paris, et le public lut dans toutes les rues ces paroles: «Les souverains alliés ne traiteront plus, ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille.»

Mais ce ne fut pas tout. M. de Talleyrand ne désirait pas échapper au despotisme de Napoléon pour tomber sous celui de Louis XVIII.

Il comptait peu sur la reconnaissance des rois, et il était aussi nécessaire à sa propre sécurité qu'à celle de son pays, que les passions de l'émigration et l'orgueil de la maison de Bourbon fussent tenus en échec par une constitution. C'est pourquoi, à son instigation, la proclamation fameuse à laquelle je fais allusion, contenait la phrase suivante: «Les souverains alliés reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation française se donnera, et invitent par conséquent le sénat à désigner un gouvernement provisoire qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration; il préparera la constitution qui conviendra au peuple français.Alexandre, 31 mars 1814.»

De cette manière, les alliés reconnaissaient le sénat comme le représentant de la nation française, et comme M. de Talleyrand avait une influence prédominante dans le sénat, sa victoire semblait assurée.

Ceci se passait le 31 mars. Mais le 30, à une heureavancée de la journée (ou vers le soir), comme Marmont et Mortier, qui avaient défendu vaillamment les hauteurs de Paris pendant la journée, se disposaient à quitter cette cité, en vertu d'une capitulation que les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient les avaient forcés à signer, Napoléon, qui avait pris les devants sur son armée, arriva aux environs de sa capitale et apprit du général Belliard, qui en sortait, ce qui s'était passé.

Dans le dessein de rassembler ses troupes, encore en marche à Fontainebleau, et afin de gagner du temps, il envoya Caulaincourt, qui l'avait représenté à Châtillon, aux souverains alors maîtres de la situation, avec l'ordre de faire semblant d'entrer en négociations avec eux presque à n'importe quels termes.

Quoique le czar et le roi de Prusse fussent assez fermement résolus à ne plus rien avoir à faire avec Napoléon, et eussent affiché cette résolution d'une manière assez décidée, ils ne laissaient cependant pas de se sentir mal à l'aise dans le voisinage du grand capitaine qui était encore à la tête, disait-on, d'une force militaire se montant à 50,000 hommes, sans compter les forces de Marmont et de Mortier.

Les armées d'Augereau et de Soult se trouvaient aussi à une distance peu considérable.

La classe inférieure à Paris, chez qui le sentiment national était plus vif et qui avait moins d'intérêts personnels à compromettre que la classe supérieure, était, comme on l'avait remarqué pendant le passage des troupes russes et prussiennes à travers Paris, triste et mécontente;une ombre de l'ancienne terreur attachée au nom de Napoléon agissait encore sur l'esprit de beaucoup de ceux qui s'étaient si longtemps courbés sous sa volonté, et qui n'étaient qu'à moitié disposés à renverser son autorité. La présence de Caulaincourt à Paris attestait que des négociations seraient tentées.

Il n'y avait donc pas de temps à perdre. M. de Talleyrand réunit le sénat sous sa présidence, cette fonction lui appartenant d'une manière légitime en tant que vice-président et grand dignitaire de l'empire. Ce corps, surpris de sa propre puissance, et la remettant de grand cœur aux mains de son président, qui, faisant allusion à la retraite de Marie-Louise, les somma de venir au secours d'un gouvernementdélaissé, nomma, séance tenante, un gouvernement provisoire composé de cinq membres, et ayant à sa tête M. de Talleyrand. Ces personnages étaient des illustrations de l'empire ou de l'Assemblée nationale; l'abbé Montesquiou était le seul légitimiste décidé. En même temps, le sénat, partageant tout à fait les vues de M. de Talleyrand quant à une constitution, s'engagea à en faire une dans l'espace de quelques jours.

Toutefois, rien ne fut encore dit de l'exclusion projetée de Napoléon et de sa famille, ni du projet de remettre la couronne aux Bourbons. Beaucoup des partisans de cette dernière famille étaient aussi étonnés que vexés de cette omission.

Nourrissant encore les idées qu'ils avaient emportées avec eux dans un long exil, ils ne pouvaient pas même concevoir en quoi la France, ou le sénat français,ou les alliés avaient à intervenir dans le choix du souverain qui gouvernerait la France et dans la fixation des règles suivant lesquelles s'exercerait son autorité. Louis XVIII n'était-il pas l'héritier de Louis XVI? pouvait-on douter qu'il fût le seul roi possible, maintenant que l'audacieux usurpateur avait été défait?

Est-ce qu'il ne tardait pas au comte d'Artois, à ce que disaient les dames du faubourg Saint-Germain, d'embrasser son compagnon de jeunesse, l'évêque d'Autun?

M. de Talleyrand, avec un sourire légèrement cynique, avouait que ce serait aussi pour lui une grande joie que de se jeter dans les bras du prince; mais il demandait, d'un air de mystère, que cette touchante reconnaissance fût remise jusqu'à nouvel ordre. Cependant il ne jugea pas à propos que le sénat tardât plus longtemps à confirmer l'acte de la coalition quant à la déposition de Napoléon; et cette assemblée donnant comme motif de sa conduite mille abus qu'elle aurait dû précisément prévenir, si elle avait pris au sérieux sa mission constitutionnelle, déclara, comme l'empereur Alexandre l'avait déjà fait, que ni Napoléon ni sa famille ne régneraient plus en France, et affranchit la nation de son serment de fidélité.

Elle nomma aussi un ministère composé d'hommes faits pour la circonstance, et ainsi s'appropria provisoirement tous les attributs du gouvernement.

Pendant ce temps l'empereur, que l'on venait de déposer, était encore à Fontainebleau, et, avec une énergie que le malheur n'avait pas abattue, il comptait sesforces qu'il cherchait à rassembler, il étudiait la position de ses ennemis, et dressait le plan d'un dernier et suprême effort qui consistait à battre l'une des trois divisions de l'ennemi, campée sur la rive gauche de la Seine, à la poursuivre dans les rues de Paris, où, au milieu de la confusion générale, il était sûr d'une victoire facile, dût le combat se livrer au milieu des ruines flamboyantes de la cité impériale.

Pour lui, il ne calculait pas les pertes, quand elles devaient conduire au succès, et, quoiqu'il eût préféré la victoire dans d'autres conditions, il était parfaitement décidé à l'obtenir, de quelque prix qu'il dût l'acheter. Du moins ceci fut dit, et les projets qu'on lui attribua à ce sujet et qu'il ne nia pas, ayant été divulgués avant d'être mis à exécution, ébranlèrent ce qui restait encore de fidélité chez ses anciens officiers. Il ne put comprendre leurs scrupules timorés; ses résolutions désespérées les effrayèrent. Une altercation s'ensuivit, et, enhardis par le désespoir, les maréchaux se hasardèrent à insister pour qu'il abdiquât en faveur de son fils. Il comprit d'avance la futilité de cette proposition, mais se décida néanmoins à y accéder, en partie afin de montrer la folie des espérances que ses fâcheux conseillers avaient l'air de nourrir, en partie afin de se débarrasser de leur présence, ce qui le laisserait libre, pensait-il, de mettre à exécution son projet primitif, s'il se décidait à le faire. Ney, Macdonald, avec Caulaincourt, qui avait rejoint l'empereur le 2 avril et lui avait communiqué le peu de succès de sa précédente mission, furent donc envoyés aux souverains alliés; ils devaient énumérerce qui leur restait de forces, protester de leur fidélité inébranlable à cette famille, dont ils avaient si longtemps partagé la fortune, se déclarer résolûment contre les princes légitimes, qu'ils regardaient comme étrangers à leur époque; et faire part, avec fermeté, de leur résolution de conquérir ou de périr à côté de leur ancien maître, si cette dernière proposition qu'ils venaient faire en son nom était rejetée.

Ils emmenèrent avec eux Marmont, qui était alors à la tête de la division importante de l'armée de Bonaparte, campée sur l'Essonne, et dominant la position de Fontainebleau. Ce général, quoique le plus favorisé par Napoléon, était déjà entré en négociation avec le général autrichien; mais, pressé par les autres maréchaux, à qui il confessa sa trahison, de rétracter ses engagements, il le fit; et ordonnant aux officiers qu'il commandait, et qui connaissaient ses desseins, de rester tranquilles jusqu'à son retour, il accompagna Ney et Macdonald à Paris.

La démarche hautaine, le langage hardi et véhément de ces hommes habitués à commander et à vaincre, de ces représentants d'une armée qui avait marché victorieusement de Paris à Moscou, firent une certaine impression sur le mobile Alexandre. Il ne repoussa pas leur pétition tout d'abord, mais il leur accorda une autre entrevue pour le lendemain, entrevue à laquelle le roi de Prusse devait être présent. Celle-là avait eu lieu le 5 avril, à deux heures du matin, avec lui seul.

La lutte était encore indécise; car, ainsi que je l'ai dit, l'empereur de Russie n'avait jamais été très-favorableaux légitimistes, et tenait fort à tout régler avec Bonaparte, sans s'exposer de nouveau aux chances de la guerre; Bonaparte était armé, les Bourbons n'avaient pas de troupes, et on n'avait rien à craindre de leur part.

M. de Talleyrand eut encore à s'interposer, et, avec son aisance à la fois respectueuse et ferme, à montrer la faiblesse et la déloyauté que l'on reprocherait au czar, quoiqu'il agît sous l'empire des sentiments les plus généreux, si après s'être engagé ainsi que ses alliés par ce qu'il avait fait pendant ces derniers jours, il se donnait à lui-même un public démenti et défaisait son ouvrage. Il ajouta, dit-on, qu'en tenant ce langage, il ne consultait pas ses propres intérêts, car il était probable qu'il aurait une position plus durable dans la régence de Marie-Louise, si une telle régence pouvait durer, que dans le gouvernement de l'émigration qui, on devait le craindre par ce qui se passait alors, deviendrait avant longtemps plus puissante et plus oublieuse du passé qu'il n'eût été souhaitable.

Il voulait ainsi attirer l'attention de l'empereur sur les efforts que faisait alors ce parti pour s'opposer à la publication d'une constitution. «Excusez mes observations, Sire,» continua-t-il,—«d'autres sont inquiets; mais je ne le suis pas,—car je sais très-bien qu'un souverain à la tête d'une vaillante armée ne se laissera certainement pas dicter des lois par quelques officiers d'une force ennemie, surtout puisque ces officiers représentent le principe même de la guerre continuelle, principe que répudie la nation française et contre lequel se sont armés les alliés.»

L'empereur Alexandre, dont l'émotion passagère eut bientôt disparu, et le roi de Prusse reçurent les ambassadeurs le jour suivant sous l'empire des impressions qu'avaient fait naître en eux les remarques de M. de Talleyrand, et leurs propres réflexions; et le refus qu'ils firent d'accepter aucune base de négociation qui donnerait le gouvernement de la France à Napoléon ou à sa famille fut nettement formulé, quoique avec courtoisie.

Les ambassadeurs persistaient dans leurs représentations, lorsqu'un officier russe, qui venait d'entrer dans la salle, murmura quelque chose à l'oreille de l'empereur Alexandre. C'était la nouvelle que la division du maréchal Marmont avait quitté son poste; accident produit par cette circonstance que les officiers auxquels Marmont avait confié ses troupes, s'étant imaginé que leur trahison projetée était découverte et serait punie, avaient cru que le seul remède était de la consommer immédiatement.

Après une telle défection, c'en était fait de la force morale de la députation, qui ne pouvait plus parler au nom de l'armée; et tout ce qu'elle essaya d'obtenir fut une stipulation honorable pour l'empereur et l'impératrice, si le premier consentait à une abdication immédiate.

Les conseils des généraux, qui acceptèrent ces misérables conditions, ne laissaient à l'empereur Napoléon d'autre alternative que la soumission, car son gouvernement était une machine militaire dont le principal ressort venait de se briser entre ses mains.

Le 6, le sénat acheva de rédiger une constitution qui fut publiée le 8; elle créait une monarchie constitutionnelle, avec deux chambres et conférait le trône de France à Louis XVIII, s'il acceptait cette constitution.

Le 11, fut signé un traité par lequel Marie-Louise et son fils reçurent la principauté de Parme, et Napoléon la souveraineté d'Elbe, petite île sur la côte d'Italie, où l'on présumait qu'un homme encore dans la force de l'âge et doué du cœur le plus inquiet qui battit jamais dans une poitrine humaine saurait rester tranquille et satisfait en vue des empires qu'il avait conquis et perdus.


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