Dans le triomphe du moment, toutes les idées modérées furent mises de côté et remplacées par un enthousiasme aveugle en faveur des changements les plus brusques. Et cette excitation n'était pas produite simplement par les calculs vulgaires de l'intérêt personnel,
par d'égoïstes espérances agitant l'esprit de gens qui espéraient améliorer leur propre condition: des émotions plus nobles et plus élevées faisaient palpiter d'un généreux enthousiasme le cœur de ceux-là même qui n'avaient que des sacrifices à faire. «Nos âmes,» dit Ségur aîné, «étaient alors enivrées d'une douce philanthropie, qui nous portait à chercher avec passion les moyens d'être utiles à l'humanité, et de rendre le sort des hommes plus heureux.» Le 4 août, «jour mémorable pour un parti,» observe M. Mignet, «comme la Saint-Barthélemi de la propriété, et pour l'autre comme la Saint-Barthélemi des abus,» les corvées personnelles, les obligations féodales, les immunités pécuniaires, les corporations de métiers, les priviléges seigneuriaux, les cours de loi, tous les droits municipaux et provinciaux,—tout le système de judicature basé sur l'achat et la vente des charges judiciaires, système qui, chose étrange à dire, quoique absurde en théorie, avait jusqu'alors produit dans la pratique des magistrats instruits, capables et indépendants,—en un mot, presque toutes les institutions qui formaient la charpente du gouvernement et de la société par toute la France furent balayées sans hésitation, d'après l'avis et à la demande des premiers magistrats et des premiers nobles du pays; ils ne considérèrent pas assez que ceux qui détruisent d'un seul coup toutes les lois existantes (quelles que soient ces lois), détruisent en même temps toutes les associations d'idées qui gouvernaient jusque-là l'esprit du peuple;—c'est-à-dire toutes les habitudes d'obéissance,tous les sentiments spontanés de respect et d'affection, sans lesquels une forme de gouvernement n'est tout simplement qu'une idée sur le papier.
Plus tard, M. de Talleyrand, parlant de cette époque, disait, avec cette forme concise et pittoresque qui le caractérise: «La Révolution a désossé la France.» Mais il est plus aisé d'être le critique spirituel d'événements accomplis, que d'être acteur froid et impartial dans des événements qui suivent leur cours; et, au temps auquel je fais allusion, l'évêque d'Autun était, sans aucun doute, parmi les plus pressés de détruire les traditions qui sont la base d'une communauté, et de proclamer les théories qui captivent la populace. L'abolition en masse d'institutions qui devaient avoir en elles-mêmes quelque chose de bon et qui méritaient d'être conservées (sans cela elles n'auraient jamais produit une société grande et raffinée, honorablement désireuse de réformer ses propres défauts), cette abolition, dis-je, fut sanctionnée par son vote; et les «droits de l'homme,» dont l'établissement fit si peu pour assurer la propriété ou la vie du citoyen, furent proclamés dans les termes qu'il suggéra.
Il est difficile de concevoir comment un homme d'État si froid et si sagace avait pu croire qu'une vieille société pourrait être bien gouvernée par des lois entièrement nouvelles, ou que la liberté pratique pouvait être fondée sur une déclaration de principes abstraits.
Quoi qu'il en soit, un esprit sain n'échappe pas toujours à une folie épidémique; pas plus qu'un corps sain à une maladie qui a ce même caractère. Dureste, à des époques où censurer des changements inutiles vous fait passer pour être le protecteur, et souvent le soutien, d'abus invétérés, personne ne réalise ou ne peut espérer réaliser juste ses propres idées. Les hommes agissent en masse: le désir qu'éprouve l'un des partis de marcher en avant est réglé et modéré par la force d'opposition d'un autre parti: pour poursuivre une politique, il peut être utile de feindre une passion si on ne l'éprouve pas en réalité; et un homme habile peut excuser sa participation à un enthousiasme absurde en faisant observer que c'était là le seul moyen de vaincre des préjugés plus absurdes encore.
Cependant, si M. de Talleyrand était alors un réformateur exagéré, du moins il ne ressemblait pas à beaucoup de réformateurs exagérés qui sont si occupés d'établir quelque plan chimérique de perfection future, qu'ils méprisent les nécessités pressantes du moment.
Il vit dès l'abord que, si la nouvelle organisation de l'État devait réellement s'exécuter, elle ne pouvait réussir qu'en rétablissant la confiance dans ses ressources, et qu'une banqueroute nationale serait une dissolution sociale. Quand, par conséquent (le 25 août), M. Necker présenta à l'assemblée un mémoire sur la situation des finances, sollicitant un emprunt de quatre-vingts millions de francs, l'évêque d'Autun appuya cet emprunt sans hésitation, démontrant combien il était important de soutenir le crédit public; et peu après (en septembre) quand l'emprunt ainsi accordé se trouva insuffisant pour satisfaire aux engagementsde l'État, il aida de nouveau le ministre à obtenir de l'Assemblée une taxe de 25 pour 100 sur le revenu de tout individu en France.
Rarement on a vu un plus grand sacrifice national s'accomplir dans un moment de calamité nationale; et jamais dans une intention plus honorable. Il est certainement impossible de ne pas s'intéresser aux efforts d'hommes animés, au milieu de toutes leurs erreurs, d'un si noble esprit, et impossible aussi de ne pas regretter qu'avec des aspirations aussi élevées et des capacités aussi hautes, ils aient échoué d'une manière si déplorable dans leurs efforts pour unir la liberté à l'ordre, la vigueur à la modération. Mais c'est une loi presque universelle de la Providence que tout ce qui doit durer longtemps doit se former lentement. Et ce n'est pas tout: il faut s'attendre à ce que, aux époques de révolution, les partis en lutte soient constamment précipités dans des collisions contraires à leur raison, et fatales à leurs intérêts, mais amenées d'une manière inévitable par leur colère ou leurs soupçons. D'où il résulte que les plus sages intentions sont à la merci des incidents les plus insignifiants en apparence. Un de ces incidents se présenta alors.
Une fête militaire à Versailles, fête à laquelle la famille royale eut l'imprudence d'assister, et se donna peut-être la folle jouissance d'exciter un enthousiasme inutile parmi ses gardes et ses partisans, alarma à Paris la multitude qui, déjà irritée par la rareté croissante des vivres, redoutait de la part du souverain un appel à l'armée, comme le souverain redoutait un appelau peuple de la part des chefs populaires. Les hommes du faubourg Saint-Antoine, et les femmes de la halle, poussés par leurs besoins pressants et leur craintes vagues encore, ou bien guidés (comme on l'a dit, je crois, à tort) par la secrète influence du duc d'Orléans, sortirent bientôt des coins les plus obscurs de la capitale, et se répandirent sur la route large et princière qui conduit au palais longtemps vénéré, où, depuis l'époque du «Grand Roi» ses descendants avaient tenu leur cour. Au milieu d'un tumulte accidentel, cette populace sans loi pénétra dans la résidence royale, massacrant ceux qui la défendaient.
Le roi fut à l'abri de la violence, quoique insulté, et il fut escorté avec une sorte de décorum jusqu'aux Tuileries, qu'il habita depuis lors comme premier magistrat de l'État, mais, en réalité, comme prisonnier. L'Assemblée nationale le suivit à Paris.
Les événements dont je viens de parler se passèrent le 5 et le 6 octobre; et ils furent, pour les avocats de la monarchie constitutionnelle, ce que l'insurrection précédente, en juillet, avait été pour les défenseurs du pouvoir absolu. Les hommes modérés commencèrent à craindre qu'il ne fût plus possible de concilier la dignité et l'indépendance de la couronne avec les droits et les libertés du peuple: et MM. Mounier et Lally-Tollendal, considérés comme les chefs de ce parti qui tout d'abord avait exprimé le désir d'établir en France un gouvernement constitutionnel mitigé, semblable à celui qui existait en Angleterre—découragés et dégoûtés—quittèrent l'Assemblée. Jusqu'alors, M. de Talleyrandavait paru disposé à agir dans le même sens que ces hommes d'État, mais cette fois il n'imita pas leur conduite; au contraire, ce fut précisément au moment où ils se séparaient ainsi de la Révolution, qu'il présenta une proposition qui le liait à elle d'une manière irrévocable.
Si les affaires eussent présenté un aspect différent, il est probable qu'il ne se serait pas compromis si décidément en faveur d'un projet qui devait certainement rencontrer une opposition violente et déterminée; cependant il n'est que juste de remarquer que sa conduite dans cette circonstance était en parfait accord avec la ligne qu'il avait jusqu'alors suivie, et les sentiments qu'il avait exprimés, par rapport aux exigences de l'État et aux biens de l'Église.
J'ai montré, en effet, combien il s'était préoccupé de maintenir le crédit public, d'abord en appuyant un emprunt de 80 millions de francs, et secondement en votant un impôt de 25 pour 100 sur la propriété. Mais l'une de ces mesures n'avait produit qu'un soulagement temporaire, et l'autre n'avait pas donné ce qu'on en attendait; car toute l'administration du pays ayant été désorganisée, le recouvrement des impôts était précaire et difficile. Il fallait évidemment chercher quelque nouvelle ressource. Une seule restait. Le clergé avait déjà renoncé à ses dîmes, que l'on avait d'abord désignées seulement comme rachetables, et il avait aussi abandonné sa vaisselle plate. Lorsque M. de Juigné, archevêque de Paris, fit les deux premières donations au nom de ses collègues, il avait été secondépar l'évêque d'Autun; et ce fut l'évêque d'Autun qui proposa alors (le 10 octobre) que tout ce qui restait au clergé—savoir, ses terres—serait, à certaines conditions, placé à la disposition de la nation.
M. Pozzo di Borgo, homme qui n'était nullement inférieur à M. de Talleyrand, quoique quelque peu jaloux de lui, me dit une fois: «Cet homme s'est fait grand en se rangeant toujours parmi les petits, et en aidant ceux qui avaient le plus besoin de lui.» Le penchant que M. Pozzo di Borgo signalait alors avec une certaine amertume, mais avec autant de perspicacité, fut surtout visible dans les circonstances dont je parle en ce moment; c'était peut-être, dans une certaine mesure, la conséquence de cette perception nette de ses propres intérêts qui guida à travers la vie, presque avec la sûreté de l'instinct, le personnage que je désigne comme le type du politique. Personne ne peut penser, qu'au moment où toute autre institution était bouleversée en France, il fût possible à l'Église de France, contre laquelle l'esprit du dix-huitième siècle avait été particulièrement dirigé, d'éviter un changement complet de situation. Seule au milieu de la prodigalité générale, cette corporation, par sa condition particulière, avait pu conserver toutes ses richesses, bien qu'elle eût perdu presque toute sa puissance. Dans les temps decommotion, les faibles et les riches sont la proie naturelle des forts et des nécessiteux; et, par conséquent, du moment où la nation eut entrepris une révolution pour éviter la banqueroute, les propriétés ecclésiastiques devaient, un peu plus tôt ou un peu plus tard, être sacrifiées aux nécessités publiques. Néanmoins, une telle appropriation n'était pas sans difficultés; et les laïques avaient besoin avant tout d'un ecclésiastique distingué et haut placé qui voulût sanctionner un plan destiné à livrer la propriété de l'Église. Les opinions exprimées par un homme aussi haut placé dans les rangs du clergé et de la noblesse que l'évêque d'Autun, étaient donc d'une importance considérable, et, étant populaires, elles devaient le conduire à une position importante qui aboutirait certainement (si un nouveau ministère se formait du côté libéral), à un portefeuille; le sol était déjà miné sous les pieds de M. Necker.
En effet, Mirabeau, dans une note écrite en octobre, note qui propose une nouvelle combinaison ministérielle, laisse M. Necker chef nominal du gouvernement «afin de le discréditer,» se propose lui-même comme membre du conseil royal sans portefeuille, et donne le poste de ministre des finances à l'évêque d'Autun, en disant: «La motion du clergé lui a conquis cette place[12].»
L'argumentation dont l'évêque se servit pour introduire la motion à laquelle il est ici fait allusion, a été si souvent répétée depuis l'époque à laquelle jeme reporte, et a tellement influencé la condition du clergé dans une grande partie de l'Europe, qu'il est impossible de la lire sans intérêt.
«L'État depuis longtemps est aux prises avec les plus grands besoins: nul d'entre nous ne l'ignore; il faut donc de grands moyens pour y subvenir. Les moyens ordinaires sont épuisés; le peuple est pressuré de toutes parts; la plus légère charge lui serait, à juste titre, insupportable. Il ne faut pas même y songer. Des ressources extraordinaires viennent d'être tentées, mais elles sont principalement destinées aux besoins extraordinaires de cette année, et il en faut pour l'avenir, il en faut pour l'entier rétablissement de l'ordre. Il en est une immense et décisive et qui, dans mon opinion (car autrement je la repousserais) peut s'allier avec un respect sévère pour les propriétés. Cette ressource me paraît être tout entière dans les biens ecclésiastiques.
«Déjà une grande opération sur les biens du clergé semble inévitable pour rétablir convenablement le sort de ceux que l'abandon des dîmes a entièrement dépouillés.
«Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de discuter longuement la question des propriétés ecclésiastiques.
«Ce qui me paraît sûr, c'est que le clergé n'est pas propriétaire, à l'instar des autres propriétaires, puisque les biens dont il jouit (et dont il ne peut disposer), ont été donnés, non pour l'intérêt des personnes, mais pour le service des fonctions. Ce qu'il y a de sûr, c'estque la nation, par cela même qu'elle est protectrice des volontés des fondateurs, peut, et même doit supprimer les bénéfices qui sont devenus sans fonction: que, par une suite de ce principe, elle est en droit de rendre aux ministres utiles, et de faire tourner au profit de l'intérêt public le produit des biens de cette nature, actuellement vacants, et qu'elle peut destiner au même usage tous ceux qui vaqueront dans la suite.
«Jusque-là point de difficulté, et rien même qui ait droit de paraître trop extraordinaire; car on a vu, dans tous les temps, des communautés religieuses éteintes, des titres de bénéfices supprimés, des biens ecclésiastiques rendus à leur véritable destination et appliqués à des établissements publics, et sans doute l'Assemblée nationale réunit l'autorité nécessaire pour décréter de semblables opérations, si le bien de l'État les demande.
«Mais peut-elle aussi réduire le revenu des titulaires vivants et disposer d'une partie de ce revenu?
«Je sais que des hommes d'une autorité imposante, que des hommes non suspects d'aucun intérêt privé, lui ont refusé ce pouvoir: je sais tout ce qu'on dit de plausible en faveur de ceux qui possèdent.
«Mais d'abord il faut en ce moment partir d'un point de fait, c'est que cette question se trouve décidée par vos décrets sur les dîmes.
«D'ailleurs, j'avoue qu'en mon particulier les raisons employées pour l'opinion contraire, m'ont paru donner lieu à plusieurs réponses: il en est une bien simple que je soumets à l'Assemblée.
«Quelque inviolable que doive être la possession d'un bien qui nous est garanti par la loi, il est clair que cette loi ne peut changer la nature du bien en le garantissant; que, lorsqu'il est question de biens ecclésiastiques, elle ne peut assurer à chaque titulaire actuel que la jouissance de ce qui lui a été véritablement accordé par l'acte de fondation. Or, personne ne l'ignore, tous les titres de fondation des biens ecclésiastiques, ainsi que les diverses lois de l'Église qui ont expliqué le sens et l'esprit de ces titres, nous apprennent que la partie seule de ces biens qui est nécessaire à l'honnête subsistance du bénéficier lui appartient; qu'il n'est que l'administrateur du reste, et que ce reste est réellement accordé aux malheureux ou à l'entretien des temples. Si donc la nation assure soigneusement à chaque titulaire, de quelque nature que soit son bénéfice, cette subsistance honnête, elle ne touchera point à sa véritable propriété individuelle; et si en même temps elle se charge, comme elle en a sans doute le droit, de l'administration du reste; si elle prend à son compte les autres obligations attachées à ces biens, telles que l'entretien des hôpitaux, des ateliers de charité, des réparations des églises, les frais de l'éducation publique, etc.; si surtout elle n'a recours à ces biens qu'au moment d'une calamité générale, il me semble que toutes les intentions des fondateurs seront remplies, et que toute justice se trouvera avoir été sévèrement accomplie.
«Ainsi, en récapitulant, je crois que la nation, dans une détresse générale, peut, sans injustice: 1odisposerdes biens des différentes communautés religieuses qu'elle croira devoir supprimer, en assurant à chacun des religieux le moyen de subsister; 2ofaire tourner à son profit, dès le moment actuel, toujours en suivant l'esprit général des fondateurs, le revenu de tous les bénéfices sans fonctions, qui sont vacants, et s'assurer celui de tous les bénéfices de même nature, qui vaqueront; 3oréduire dans une proportion quelconque les revenus actuels des titulaires, lorsqu'ils excéderont telle ou telle somme, en se chargeant d'une partie des obligations dont ces biens ont été frappés dans le principe.
«Par toutes ces opérations, soit actuelles, soit futures, que je ne fais qu'indiquer ici, et où je ne puis voir aucune violation de propriété, puisqu'elles remplissent toutes les intentions des fondateurs; par toutes ces opérations, dis-je, la nation pourrait, je pense, en assurant au clergé les deux tiers du revenu ecclésiastique actuel, sauf la réduction successive à une certaine somme fixe de ce revenu, disposer légitimement de la totalité des biens ecclésiastiques, fonds et dîmes[13].»
Ainsi M. de Talleyrand soutenait:
1oQue les membres du clergé n'étaient pas commeles autres propriétaires, puisque, s'ils avaient des biens, ce n'était pas pour leur jouissance personnelle, mais pour l'accomplissement de certains devoirs, et que la seule chose qu'ils pussent attendre du revenu de ces biens était une existence honorable, le reste étant destiné au soutien des pauvres et à l'entretien des édifices religieux;
2oQue l'État pouvait modifier la distribution des propriétés ecclésiastiques, ou plutôt le traitement du clergé, et aussi supprimer totalement les établissements ecclésiastiques qui lui paraissaient dangereux ou inutiles, ainsi que les bénéfices de peu d'utilité qui étaient alors vacantes ou qui pourraient le devenir, et, naturellement, employer le revenu qui y avait été jusqu'alors consacré, de la manière qui semblerait le mieux adaptée au bien général;
3oQue, dans un moment de grande calamité nationale, l'État pourrait même s'emparer de tous les biens du clergé et les employer pour les nécessités publiques, si en même temps il prenait sur lui les charges confiées au clergé, et s'il assurait en même temps aux membres de ce clergé un traitement fixe et suffisant.
Toutefois, il ne proposa pas (comme quelques-uns ont eu la sottise de le croire et l'injustice de l'avancer), de réduire son ordre à l'état d'indigence; au contraire, pensant que le revenu des biens de l'Église, y compris les dîmes (qu'il aurait encore levées comme revenu de l'État), était d'environ cent cinquante millions de francs, il conseilla au gouvernement de consacrer par an d'abord une somme de cent millions,qu'on ne pourrait jamais réduire à moins de quatre-vingt-cinq millions, au soutien du clergé, dont aucun membre ne devrait recevoir moins de douze cents francs, auxquels s'ajouterait un presbytère; et si l'on considère que les dîmes ayant été sacrifiées, le revenu du clergé était alors réduit à soixante-quinze millions, revenu de ses terres; et aussi que le budget ecclésiastique, comprenant le traitement des ecclésiastiques de tous les cultes, ne s'est jamais, depuis cette époque, élevé jusqu'à la somme que M. de Talleyrand était disposé à accorder, l'on est forcé de reconnaître que les propositions dont je viens de parler, considérant les difficultés du moment, n'étaient pas à dédaigner, et que le clergé français aurait agi plus prudemment s'il les avait tout d'abord acceptées; d'ailleurs, il faut l'avouer, toute convention faite, dans des périodes de bouleversement, entre un pouvoir qui baisse et un pouvoir qui s'élève, est rarement observée fidèlement par ce dernier.
Mais le clergé, à tous hasards, et, en particulier, le haut clergé, ne voulut pas accepter ce contrat. Ce dont il se plaignait, ce n'était pas tant de l'insuffisance de la provision qu'on devait lui accorder, que de l'obligation où on le mettait d'échanger son revenu de propriétaire contre un salaire de fonctionnaire. Bref, il soutenait qu'il était propriétaire aux mêmes titres que les autres, et que l'évêque d'Autun avait mal exposé son cas et autorisé sa spoliation.
Dans cet état de choses,—quelle que fût la nature réelle du titre en vertu duquel l'Église tenait ses biens—quelle que fût l'imprudence du clergé lui-même àrepousser le compromis qui lui était proposé comme compensation pour l'abandon de ces biens, il était impossible de confisquer d'autorité une propriété qu'une grande corporation avait possédée pendant des siècles sans qu'elle lui fût disputée, une propriété qu'elle déclarait ne pas vouloir abandonner, sans affaiblir le respect de la propriété en général, et aussi, par les questions et les discussions qu'une telle mesure devrait certainement soulever, le respect de la religion; on aurait ainsi affaibli et miné ce qu'il était si important de fortifier et de maintenir au milieu des ruines prêtes à s'écrouler d'une vieille société et d'un vieux gouvernement, je veux dire ces fondements sur lesquels toute société qui aspire à être civilisée et tout gouvernement qui veut être honnête, doivent établir leur existence.
«Les sages,» dit un grand réformateur, «devraient y regarder à deux fois avant de faire de grands changements, alors que les sots demandent à grands cris de dangereuses innovations.» Mais, quoique cette maxime puisse être bonne, il me semble qu'elle peut être professée par le philosophe spéculatif plutôt que suivie par l'homme d'État ambitieux.
Il y a, par le fait, dans l'histoire des nations, des moments où certains événements, par les forces multiples de circonstances qui concourent toutes à une même fin, sont inévitablement arrêtés d'avance; et, dans de tels moments, tandis que l'ignorant s'obstine et s'entête, que l'orgueilleux fait admirer sa fermeté, que le chrétien baisse la tête et se résigne, «l'homme politique» se prête aux circonstances, et se contente d'essayerde mêler autant de bien que possible au mal qu'il faut nécessairement accepter.
Il est facile de concevoir, par conséquent, que lorsque M. de Talleyrand proposa que l'État s'appropriât les biens de l'Église, il le fit parce qu'il vit d'avance qu'en tout cas cette confiscation aurait lieu; parce qu'il pensait qu'il serait bon pour lui d'obtenir la popularité que cette proposition attirerait nécessairement à celui qui en serait l'auteur; et aussi parce que de cette manière il pouvait obtenir des conditions qui auraient assuré une existence honorable au clergé et un immense soulagement à l'État, si elles eussent été franchement acceptées par le premier de ces partis et loyalement exécutées par le second. Je dis que ces conditions auraient assuré à l'État un immense soulagement, puisque, suivant les calculs que l'évêque d'Autun soumit à l'Assemblée,—et les éléments de ces calculs semblent avoir été mûrement pesés,—si l'immense propriété, évaluée à deux milliards de francs, eût été convenablement vendue, et que les sommes résultant de cette vente eussent été convenablement employées, ces sommes, en aidant à rembourser de l'argent emprunté à d'énormes intérêts, auraient pu, moyennant une économie passable, convertir un déficit de quelques millions de francs en un excédant d'environ la même valeur. Mais il arriva alors, comme cela se voit souvent quand la passion et la prudence s'unissent pour quelque grande entreprise, que la partie du plan qui était l'œuvre de la passion fut réalisée complétement et d'un seul coup, tandis que celle qui s'inspirait de la prudencefut transformée et gâtée dans l'exécution. J'aurai à revenir plus tard sur ce sujet.
La proposition de M. de Talleyrand relative aux biens de l'Église fut adoptée le 2 novembre après des débats orageux, et le parti vaincu le rangea alors parmi ses plus violents adversaires. Mais le 4 décembre il remporta une victoire beaucoup plus éclatante, autre chose qu'un triomphe de parti, par la lucidité singulière avec laquelle, à propos de la proposition qui avait été faite d'établir une banque à Paris et de rétablir d'une manière générale l'ordre dans les finances françaises, il expliqua les principes de la banque et du crédit public, enveloppés alors pour le public de ce mystère dont l'ignorance se plaît presque naturellement à entourer les sujets dont le détail ne peut être compris qu'en posant des chiffres, mais où sont engagés des intérêts aussi graves que ceux d'une nation, avec les ressources sur lesquelles elle peut compter et les nécessités auxquelles il lui faut faire face.
Le talent admirable déployé en cette occasion par M. de Talleyrand consista à rendre clair ce qui paraissait obscur, et simple ce qui semblait abstrait. Après avoir montré qu'une banque ne pouvait exister qu'à la condition de faire du bien à elle-même et aux autres par son crédit, et que ce crédit ne pouvait être l'effetd'un papier-monnaie à cours forcé, comme quelques personnes semblaient disposées à le croire, un cours forcé n'étant rien moins qu'une démonstration de l'insolvabilité de l'institution qu'il était destiné à protéger, il arriva à la condition générale et au crédit de l'État, et dit: «Messieurs, le temps est passé des plans financiers compliqués, des plans préparés d'une manière habile et savante, et inventés simplement pour retarder, par des expédients, la crise inévitable. Tous les efforts de l'esprit et de la ruse sont épuisés. A l'avenir, il faudra que l'honnêteté remplace le génie. A côté de l'évidence de nos calamités, nous aurons à placer l'évidence du remède. Tout devra être réduit à la simplicité d'un livre de comptes, tenu par le bon sens, gardé par la bonne foi.» Ce discours valut à son auteur une approbation universelle: il fut loué pour l'élégance de son style dans le boudoir des belles dames; pour la solidité de ses vues, dans la maison de campagne du banquier; le faubourg Saint-Germain lui-même reconnut que M. de Talleyrand, quoiquescélérat, était homme d'État, et que, dans ces temps difficiles, unscélérat, homme de qualité et homme d'État, pouvait être utile à son pays. Mais une popularité si universelle ne devait pas durer longtemps. Le mois suivant (le 31 janvier 1790), le libéral évêque se prononça pour l'opinion qui voulait accorder aux juifs les droits de citoyens français. Cette opinion considérée par plusieurs comme une double révolte contre les distinctions jusqu'alors maintenues entre les castes et les croyances, ne pouvait être pardonnée à M. de Talleyrandpar la meilleure partie de cette société qu'il avait autrefois fréquentée; et j'ai lu, dans quelque chronique du temps, que le marquis de Travanet, fameux joueur de «tric-trac,» prit alors l'habitude de dire, en faisant ce qui s'appelle «la case du diable:» «Je fais la case de l'évêque d'Autun.» Toutefois, quand se déchaîne l'esprit de parti, il n'est pas rare que la réputation d'un homme se fasse, grâce à ses contradicteurs eux-mêmes; et le nom de M. de Talleyrand grandit alors dans le pays et dans l'Assemblée à mesure qu'il perdait son prestige dans les cercles de la cour et parmi les partisans exagérés de l'intolérance cléricale et des prérogatives royales.
C'est qu'en effet peu de personnes avaient rendu d'aussi importants services à la cause qu'il avait épousée. Ainsi que nous l'avons vu, c'est à ses efforts que l'on dut principalement la réunion du clergé aux communes dans l'église Saint-Louis, et, par conséquent, la constitution des états généraux. Peu de temps après, en contestant la nature impérative des mandats que les membres des états généraux avaient reçus de leurs commettants, il avait fortement contribué à affranchir l'Assemblée nationale d'instructions qui auraient certainement entravé ses futurs progrès. Élu membre du comité qui devait préparer la constitution nouvelle, ses travaux avaient compté parmi les plus remarquables qui eussent été produits devant la commission, et les futurs droits des Français avaient été proclamés dans les termes qui lui avaient paru le plus convenables. Déployant dans toutes les questions financièrescette ferme connaissance des principes qui seule produit la clarté de l'exposition, il avait secondé avec habileté M. Necker, dans les mesures par lesquelles cet homme d'État avait cherché à raffermir le crédit public et à accroître le revenu, et, enfin, il avait fait l'abandon des richesses et de la puissance de l'ordre auquel il appartenait, et cela comme un sacrifice fait (il le prétendait du moins) au bien public.
La part qu'il avait prise aux actes de l'Assemblée était, en effet, si considérable, que l'on pensa que personne ne pouvait être mieux qualifié pour expliquer et défendre sa conduite. Il fut donc chargé de cette explication, ou plutôt de cette apologie; et il s'acquitta de sa tâche par une sorte de mémoire ou de manifeste à la nation française. Ce manifeste fut lu à l'Assemblée nationale le 10 février 1790, et ensuite il fut publié et circula dans toute la France. Il a depuis longtemps été oublié parmi les nombreux papiers d'origine analogue qui ont marqué et justifié les changements successifs que la France a eu à subir pendant les quatre-vingts dernières années.
Mais, à l'époque où ce manifeste fit son apparition, on en loua universellement le tour habile et mesuré, et il demeure à présent un remarquable témoignage des idées, et une justification adroite et digne des actes d'une époque qui attend encore le jugement définitif de la postérité.
Le mémoire ou manifeste auquel je viens de faire allusion annonçait l'abolition des priviléges, la réforme de l'Église, l'établissement d'une chambre représentative et d'une garde nationale, et promettait un nouveau système d'impôt et un plan général d'éducation. Il fut lu, ainsi que je l'ai dit, à l'Assemblée nationale le 10 février et, le 16 du même mois, l'auteur fut nommé président de cette assemblée[14]à une majorité de trois cent soixante-quinze voix contre cent vingt-cinq, quoique l'abbé Sieyès (rival d'une certaine importance) fût son concurrent.
Cet honneur reçut plus d'éclat encore d'un rapport fort remarquable en faveur de l'uniformité des poids et mesures, rapport que M. de Talleyrand fit à l'Assemblée le 30 avril 1790: ce travail, en poursuivant l'idée que Turgot avait été si désireux de voir triompher, et en fournissant un moyen de détruire les distinctions incommodes qui séparaient les provinces les unes des autres, posait les fondements de ce système uniforme qui règne maintenant sur toute l'étendue de la France. M. de Talleyrand aurait bien voulu ne pas appliquer ceprojet seulement à la France; il proposait, en même temps, que des commissions de l'Académie des sciences de Paris et de la Société royale de Londres fussent désignées pour s'entendre sur quelque unité naturelle de poids et de mesure, qui pourrait être appliquée à la fois en Angleterre et en France. «Chacune des deux nations, ajoutait-il, formerait sur cette mesure ses étalons, qu'elle conserverait avec le plus grand soin, de telle sorte que si, au bout de plusieurs siècles, on s'apercevait de quelque variation dans l'année sidérale, les étalons pussent servir à l'évaluer, et par là à lier ce point important du système du monde à une grande époque,—celle de l'Assemblée nationale. Peut-être même est-il permis de voir dans ce concours de deux nations interrogeant ensemble la nature, pour en obtenir un résultat important, le principe d'une union politique opérée par l'entremise des sciences.»
Il est impossible de ne pas sympathiser avec une conception aussi élevée et aussi pratique tout à la fois que celle qui est ainsi exprimée, et de ne pas se réjouir de trouver ainsi un exemple de ce que Bacon (homme d'État lui-même non moins que philosophe) réclame comme l'attribut des hommes de science et de lettres, savoir: que, lorsque ces hommes s'adonnent aux affaires publiques, ils y portent un esprit plus élevé et plus étendu que celui qui anime le simple politique.
La meilleure partie du travail que l'Assemblée s'était proposé à elle-même était alors terminée. La vieille monarchie et l'ancienne aristocratie étaient détruites; les pouvoirs nouveaux de la couronne et du peupleétaient déterminés, les divisions nouvelles du pays en départements, districts et communes étaient définies; la nouvelle organisation des tribunaux de justice était décrétée. Personne n'approuvait entièrement la constitution qui allait ainsi être créée, mais on se réjouissait presque universellement qu'elle fût si près d'être achevée.