Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque, ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand objet.
Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les couleurs d'un parti auquel on s'est opposé,comme cela s'est vu dans le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui sont encore à gagner...
Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur, c'est l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs duXVIesiècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires.
L'organisation merveilleuse des Jésuites, qui a été comparée à une épée dont la garde est à Rome et la pointe partout, ne peut être imitée par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose à ses membres est trop opposé à la liberté spirituelle, qui est le trait caractéristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre extrême que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation; assertion que les Catholiques répètent comme une sorte de brocard, et que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vérité. Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de sérieux; car il vaudrait autant déclarer que la liberté est incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand nombrede sociétés protestantes ont été privées d'une action puissante et d'une organisation convenable, c'est que la nécessité n'en avait pas encore été bien comprise. On ne peut douter cependant qu'une organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les talents et le savoir dispersés parmi les Protestants, et qui donnerait à son action cette universalité de rayonnement que leurs adversaires déploient pour égarer l'opinion publique en plus d'une contrée, ne produise bientôt des résultats palpables. La possibilité d'une bonne organisation protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en retirer, ont été démontrés clairement par l'association puissante sortie du génie de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'éloge d'un individu aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands services, et surtout leur zèle à relever la condition religieuse, morale et intellectuelle des classes ouvrières, sont connus de toutes parts. Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se trouver parmi les autres Congrégations protestantes, des Chrétiens aussi bons et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a fait d'aussi constants efforts que cette branche du Protestantisme pour étendre sa sphère d'activité bienfaisante; avantage qu'il faut rapporter entièrement à l'efficacité de son organisation. Puisse-t-elle conserver long-temps ce qui fait sa force et sa vitalité, et continuer à développer le champ de ses travaux chrétiens, en les étendant jusqu'aux terres habitées par la race dont nous avons essayé d'esquisser les principaux traits religieux!
En prenant congé de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que les Protestants anglais aient laissé passer, sans y prendre garde, la condition religieusedes nations slaves, celle de leur propre pays est un sujet d'observation et de commentaires aussi constants parmi ces nations que dans le reste de l'Europe. L'Église d'Angleterre est le point principal qui attire l'attention de tout le continent. Toutes les affaires de cette Église sont surveillées avec soin; car beaucoup de craintes et autant d'espérance se rattachent à ses destinées. Cette attention fut éveillée, pour la première fois, par l'apparition du célèbre ouvrage du comte Joseph de Maistre,Du Pape, publié il y a plus de trente ans[200], dans lequel il prédit hardiment le retour de l'Église anglicane à Rome; les tendances qui se sont manifestées dans ce sens, de la part de plusieurs membres ecclésiastiques et laïques de cette Église, ont donné un poids immense à cette prédiction. L'importance de ces tendances a été considérablement exagérée par le parti catholique, qui est parvenu à répandre l'opinion que l'Église d'Angleterre est à la veille de se réunir à Rome. Les rapports les plus défavorables sur la condition de l'Église anglicane, sont en même temps propagés avec activité, on la représente comme marchant à grands pas à une dissolution inévitable; tandis que ceux qui ont vécu en Angleterre, peuvent apprécier le savoir et la piété de ses prélats, ainsi que le zèle, la dévotion et les vertus vraiment chrétiennes déployées par son clergé, qui a souvent à lutter contre de grandes difficultés dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés. Tout ceci est fait de propos délibéré; car une correspondance intime entre l'établissement protestant le plus important (telle est sans contredit l'Église d'Angleterre) et les Églises protestantes du continent, pourrait êtred'un très grand avantage à la cause protestante en général, et lui fournir les moyens de contre-balancer les efforts réactionnaires de Rome, ainsi que les dangers provenant d'une toute autre source. L'importance de cette mesure avait été aperçue par Cranmer, qui en favorisa la réalisation en attirant en Angleterre des théologiens protestants distingués du continent, et en donnant asile aux réfugiés religieux des diverses parties de l'Europe. C'était un premier pas vers l'établissement d'une alliance permanente, qui eût probablement conduit à des conséquences importantes, si les jours d'Édouard VI s'étaient prolongés. Il n'entre pas dans notre cadre de discuter l'état des relations qui existent entre les Protestants de l'Europe occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons encore une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui pourraient résulter pour la cause de la vraie religion, et, conséquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanité, de l'établissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves protestantes et ceux appartenant à l'Église grecque sous la domination de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier pas indispensable vers la réalisation de ce grand dessein serait, comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mêmes la condition véritable de ces Slaves, et, dans l'état actuel des communications, cette tâche peut être aisément accomplie si elle est entreprise par d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimentée sérieusement, peut produire des avantages incalculables; car le développement de la religion des Écritures, parmi ces peuples, aurait une influence puissante sur toute leur race. Ce sujet mérite l'attention de tout ce qu'il y a de penseurs et de chrétienssincères parmi les Protestants de la Grande-Bretagne.
Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des nations slaves, en exprimant toute notre gratitude à nos concitoyens en particulier, et à nos frères slaves en général, pour l'indulgence et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que nous avons déjà faits pour soumettre au public anglais leur condition politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils nous ont prêté par leurs communications sur divers objets importants. Ces communications sont d'une valeur inappréciable pour un auteur qui, comme nous, se trouve placé à une grande distance des contrées qui font l'objet de ses travaux; elles nous ont été de la plus grande utilité pour la publication de cet ouvrage. Nous espérons que cette esquisse recevra le même accueil, et qu'on la jugera bien plus par la sincérité des intentions de l'auteur que par son habileté à les mettre en relief.
DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,CONFORMÉMENT AUX DIFFÉRENTS ÉTATS AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT;Fait par Szaffarick en 1842.
DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,D'APRÈS LES DIFFÉRENTES CROYANCES RELIGIEUSES AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT.Supputation de Szaffarick en 1842.
«L'État hongrois fut fondé au commencement duXesiècle, à l'époque où la nation asiatique des Hongrois ou Madgiares, venue d'un pays voisin des monts Ourals, détruisit l'Empire slave de la Grande-Moravie[201]et conquit le territoire de l'ancienne Dacie, habitée par les Slaves et en partie par les Valaques qui sont les descendants des colons romains établis dans ces régions au temps de la domination romaine. Le Christianisme pénétra en Hongrie (de 972 à 997); les frontières de ce pays furent considérablement augmentées, au commencement duXIIesiècle, par le royaume slave de Croatie, qui, après l'extinction de sa dynastie nationale, choisit volontairement pour monarque Coloman Ier, roi de Hongrie. La nation hongroise se trouva ainsi composée de trois populations différentes: les Hongrois proprement dits, les Slaves et les Valaques, auxquels se joignirent un certain nombre d'Allemands qui émigrèrent dans ce pays à différentes époques, mais principalement sous la domination autrichienne.
»À une époque reculée, et peut-être contemporaine de l'établissement de la Religion chrétienne, le latin fut adopté pour toutes les transactions officielles de la Hongrie. C'était une mesure très sage, en ce qu'elle établissait un lien commun de communication entre les éléments hétérogènes de la population. Elle écartait la cause de dissensions le plus active entre des nations d'une origine et d'un langage entièrement différents, et consacrait une sorte d'égalité entre le conquérant et le vaincu, en les plaçant l'un et l'autre sur un terrain neutre. L'histoire nous enseigne que chaque fois qu'une nation en a conquis une autre, une lutte s'est organisée entre les deux races représentées pas leur langage, jusqu'à ce que la nationalité du vaincu succombât sous les efforts du conquérant, comme cela eut lieu à l'égard des Slaves de la Baltique, ou jusqu'à ce que la nationalité des conquérants s'absorbât dans celle des vaincus qui leur était supérieurs en nombre, comme nous le voyons avec les Francs dans la Gaule, les Danois en Normandie, et en quelque sorte avecles Normands français en Angleterre. Les annales de la Hongrie n'offrent aucune lutte de ce genre; et bien que ce pays ait été en butte à la conquête étrangère et aux commotions intérieures; les partis qui le déchirèrent furent tous politiques ou religieux; mais nous ne voyons aucune lutte s'élever entre les différentes races qui forment sa population. La Hongrie offre un rare exemple dans l'histoire, d'un État composé des populations les plus hétérogènes et unies seulement par le lien d'un même langage, étranger à elles toutes, mais également adopté par elles, et qui, malgré cette diversité d'éléments constituants, soutint les plus terribles orages qui l'assaillirent à l'extérieur et à l'intérieur. La Hongrie sut même conserver sa constitution libre sous une série de monarques qui régnèrent d'une manière absolue sur le reste de leurs États. Ce fait, peut-être sans exemple dans l'histoire, doit être entièrement attribué, dans notre opinion, à la circonstance qui avait enlevé la cause la plus active de désunion entre les diverses races, et qui avait fait que les Madgiares, les Slaves, les Valaques, pussent se considérer comme égaux aux Hongrois et comme constituant politiquement une seule et même nation.
»On aurait cru que l'expérience de leur propre histoire eût engagé les hommes d'État de la Hongrie à continuer une ligne de politique qui avait suffi à leurs ancêtres pour conserver l'intégrité de leur pays et de sa constitution, malgré les éléments naturels de dissolution qu'il renferme. Tel n'a pas été cependant le cas, et les Madgiares, ou Hongrois proprement dits, ayant conçu récemment l'idée de remplacer l'usage du latin par celui de leur idiome particulier (qui n'est pas le langage de la grande majorité des habitants), des efforts pour atteindre ce but se manifestèrent pour la première fois à la diète de 1830, et continuèrent pendant plusieurs diètes successives, jusqu'à ce que celle de 1844 décrétât la résolution suivante, qui reçut la sanction impériale: «La langue hongroise sera employée dans les transactions officielles du pays; elle deviendra celle de l'enseignement dans toutes les écoles publiques. Les diètes délibéreront en hongrois.» Les députés des royaumes annexés (la Croatie et la Slavonie) furent cependant autorisés, pour le cas où ils ne comprendraient pas le hongrois, à donner leur vote en latin; mais ce privilége ne devait avoir force de loi que pour les diètes qui auraient lieu dans les six années suivantes. Les autoritésdes mêmes royaumes annexés devaient recevoir la correspondance de celles de Hongrie en langue hongroise, mais on leur permettait d'adresser la leur en latin aux autorités hongroises. Le hongrois devait être enseigné dans toutes les écoles des provinces ci-dessus mentionnées.
»Ces dispositions, calculées pour détruire la nationalité des populations non madgiares, souleva une violente opposition parmi les Slaves. Les provinces de Croatie et de Slavonie, qui ont l'avantage de posséder une diète provinciale, prirent de fortes résolutions contre l'introduction de la langue madgiare dans leurs provinces, et firent à Vienne des représentations pressantes à cet effet, demandant même une administration séparée. Elles finirent par déclarer leur ferme résolution de substituer au latin dans leurs provinces, non le madgiar, mais leur propre langue slave. Les Slovaques, qui n'ont pas les moyens légaux des Croates pour s'opposer aux mesures prises contre leur nationalité, essayèrent de lutter pour sa conservation par des efforts individuels. Le parti national, composé de presque toute la jeune génération de la classe instruite, essaya de répandre, par tous les moyens possibles, la culture de la langue et de la littérature nationales, et de défendre leur nationalité contre les envahissements du madgiarisme. Le clergé catholique ou protestant multiplia ses efforts en faveur de ce but patriotique. On peut remarquer aussi que les Slovaques, qui ont adopté le pur bohémien pour leurs œuvres littéraires, possèdent une littérature de quelque importance. Deux des écrivains bohémiens les plus éminents de nos jours, et que nous avons déjà mentionnés comme les créateurs de l'idée du panslavisme, Kollar et Szaffarik, appartiennent aux Slovaques. Il se fait aujourd'hui dans la Croatie un mouvement littéraire très remarquable, que l'on doit attribuer, en très grande partie, à Ludevit Gay, qui a posé les fondements de la littérature périodique, dont l'influence se fait déjà sentir d'une manière puissante sur les Slaves du sud de la Hongrie, ainsi que sur ceux de la Dalmatie, et a déjà fait revivre un vif sentiment de nationalité parmi eux.
»La diète de Croatie s'est déclarée indépendante de la Hongrie, et des collisions se sont manifestées entre ses habitants et d'autres Slaves du sud de la Hongrie, d'une part, et les Madgiares et les populations allemandes d'autre part. Si l'on ne parvient pas à arrêter ce débat par des moyens de conciliation, on peut s'attendre aux conséquencesles plus fatales pour la Hongrie. Un million environ de la population, comprenant la frontière militaire qui s'étend le long des confins turcs, se compose de Slaves. Ils sont dressés à la discipline et aux habitudes guerrières. Un certain nombre d'entre eux prennent déjà part aux débats si déplorablement soulevés, et, suivant toute apparence, ils seront bientôt suivis du reste de leurs frères et soutenus par une grande partie des habitants de la Servie. Les Slaves de la Hongrie septentrionale, qui n'ont pas, comme les Croates, de diète provinciale pour représenter les intérêts de leur nationalité, ne pouvaient pas manifester leur opposition aux Madgiares de la même manière que leurs frères du Sud. Il est cependant plus que probable que, s'ils n'obtiennent pas une garantie complète pour les droits de leur nationalité, ils se sépareront de la Hongrie, et que les Slovaques s'uniront à la Bohême, avec laquelle ils ont déjà un lien commun d'origine et de langage. La diète hongroise a fait aujourd'hui la concession trop tardive, en faveur des Slaves de la Croatie, de laisser à cette province l'usage du langage national dans les transactions publiques; mais ce droit ayant été arraché plutôt qu'accordé, il est très douteux que les Croates consentent à rester unis à la Hongrie et à se joindre à ses diètes où ils seraient obligés de délibérer en madgiar; il n'est pas non plus probable qu'ils consentent à l'introduction de l'étude de cet idiome dans leurs écoles, car le temps passé à l'apprendre peut être employé par les élèves à acquérir des connaissances beaucoup plus utiles. Ce que nous avons dit des Croates s'applique également à tous les Slaves de la Hongrie. Nous craignons que ces circonstances ne conduisent fatalement à une dissolution de la Hongrie comme État, et ce sera un bien triste évènement, car aucun ami de la liberté ne peut retenir le juste tribut d'éloges qui est dû aux Hongrois pour les efforts incessants qu'ils ont faits depuis long-temps, afin de développer leurs libertés constitutionnelles et de les étendre à toutes les classes d'habitants. Nous, en particulier, comme Polonais, nous ne pouvons que porter le plus vif intérêt à une nation qui a toujours manifesté la plus vive sympathie pour notre pays. Espérons donc que la catastrophe qui semble menacer aujourd'hui la Hongrie sera détournée de ce noble peuple, malgré le sombre aspect de son horizon politique, qui présage une tempête de la plus terrible espèce.» (Panslavisme et Germanisme, p. 178, 188.)
«Une violente opposition à l'établissement de l'État confédéré en question se manifestera infailliblement de la part des Madgiares, en ce qu'ils seront obligés de se soumettre à un grand sacrifice de nationalité, en devenant, d'État séparé, la partie d'un autre État, et d'accepter ou plutôt de subir l'égalité avec les Slaves, sur lesquels ils s'étaient efforcés d'établir leur domination, en leur imposant la langue madgiare. Mais il ne sera pas possible de retenir plus long-temps les Slaves de la Hongrie sous la domination de cet État; ceux du Sud ayant déjà commencé à s'opposer à main armée à cet ordre de choses, leur exemple sera très probablement suivi par leurs frères du Nord, les Slovaques, à la première occasion favorable. Les Madgiares sont trop faibles numériquement pour pouvoir maintenir une existence politique indépendante au milieu des populations slaves qui les entourent; ils n'auront, en conséquence, d'autre ressource que de s'unir à l'empire confédéré, afin de continuer le développement de leur propre nationalité en devenant partie constitutive de cet État.» (Panslavisme et Germanisme, p. 319 et 320.)
(Voyez appendiceB, page 440).
«Les rapides progrès du développement intellectuel en Europe ont exercé aussi leur influence sur les nations slaves; la littérature a marché graduellement, et toutes les branches des connaissances humaines ont été cultivées à leur tour par ces nations. Les principaux sujets cependant qui ont captivé l'attention des savants slaves, sont l'histoire et les antiquités de leurs pays respectifs, étudiées non-seulement dans leurs chroniques écrites, mais encore dans leurs chants populaires, dans les traditions et les superstitions; la culture et les progrès de leurs langages nationaux ont égalementfait l'objet de leurs méditations et de leurs efforts. Il en résulta la conviction universelle que toutes les nations slaves sont non-seulement autant de rejetons d'une même tige et leurs idiomes respectifs autant de dialectes d'une langue-mère, mais encore qu'il existe une affinité évidente entre les principaux traits de leur nature morale et physique. Bref, tous les Slaves, malgré les modifications diverses résultant de l'influence du climat, de la religion et de la forme du gouvernement, appartiennent par leur essence à une seule et même nation. Cette conviction répandit parmi tous les hommes de la même race un grand amour de nationalité, et les savants qui avaient éveillé ce sentiment le propagèrent par leurs écrits parmi tous leurs compatriotes. La pensée d'étendre leur activité intellectuelle sur la race très nombreuse d'Europe, au lieu de la limiter à la sphère comparativement étroite de leur propre nation, parut des plus attrayantes aux écrivains slaves, dont les ouvrages n'avaient eu qu'un cercle très restreint de lecteurs, à cause du petit nombre d'habitants parlant le langage dans lequel leurs ouvrages sont écrits. C'est surtout ce qui arrive avec la Bohême; car, bien que ce pays possède aujourd'hui une littérature importante et compte plusieurs auteurs du premier mérite, son public de lecteurs est très limité. La population parlant le bohémien s'élève, y compris les Slovaques de Hongrie, à plus de sept millions d'individus[202]; mais comme presque toutes les classes instruites, surtout en Bohême, savent l'allemand, la littérature nationale de ce pays a souvent à soutenir une concurrence redoutable avec les productions d'Allemagne, et, en conséquence, les ouvrages les plus importants publiés en bohémien doivent, en général, leur appui bien plus au patriotisme éclairé de quelques individus qu'à l'étendue de leur circulation. La littérature, de nos jours, ne peut cependant atteindre un haut degré de prospérité sans avoir un vaste champ ouvert à la renommée de ses écrivains et au bénéfice de ses éditeurs, qui doivent pouvoir récompenser le travail littéraire de manière à ce que les hommes de talent soient engagés à se dévouer à la pénible carrière d'auteur. Les lettrés bohémiens arrivèrent en conséquence à cette conclusion, que le moyen le plus sûr d'atteindre ce but serait d'étendre l'activité intellectuelle de chaque nation slave à la race tout entière, au lieude la limiter, comme on avait fait jusqu'ici, à telle ou telle branche. Kollar, ecclésiastique protestant de la congrégation slave de Pesth, en Hongrie, et qui s'y était acquis une réputation méritée par ses productions littéraires, fut le premier qui mit en avant cette grande idée d'une manière saisissable, au moyen de plusieurs écrits, mais surtout par la dissertation qu'il publia en allemand, en 1828, sous le titre de:Wechselseitigkeit, ou Réciprocité. Il adopta la langue allemande pour cette publication, afin de lui préparer un accès plus facile dans toutes les contrées slaves, auprès des classes les plus instruites, qui comprennent généralement cette langue. Il proposa, dans cet ouvrage, une réciprocité littéraire entre toutes les nations slaves, c'est-à-dire que tout Slave instruit serait désormais versé dans les langages et dans la littérature des principales branches de la tige commune, et que tous les lettrés slaves posséderaient une connaissance approfondie de tous les dialectes de leur race. Il prouva en même temps que les divers dialectes slaves ne diffèrent pas plus entre eux que les quatre principaux dialectes de l'ancienne Grèce (l'Attique, l'Ionien, le Dorique et l'Éolien), et que les auteurs qui écrivirent dans ces quatre dialectes furent également considérés comme Grecs, malgré cette différence, et que leurs productions furent revendiquées comme la propriété commune et la gloire de toute la Grèce, et non comme appartenant exclusivement à la population dans le dialecte de laquelle elles avaient été publiées. Si cette division de langage en plusieurs dialectes n'a pas empêché les Grecs de créer la plus brillante littérature du monde, pourquoi la même cause agirait-elle comme une entrave sur celle des peuples d'origine slave? Les avantages que toutes ces nations pourraient recueillir d'une réciprocité de ce genre sont certainement très grands, car elle donnerait un essor considérable à la littérature de toutes les branches slaves, et en même temps une valeur intrinsèque plus grande à leurs productions, en ouvrant aux auteurs un champ plus vaste à leur renommée et plus de chance d'être rémunérés de leurs travaux.
»Vers l'époque où Kollar émit l'idée d'une alliance littéraire entre tous les Slaves, un autre écrivain bohémien, qui s'est acquis depuis une réputation européenne par ses recherches sur l'ancienne histoire slave, Szaffarik, publia une esquisse de tous les dialectes et de la littérature de ces peuples. Cet ouvrage, publié aussi en allemand,vint puissamment en aide aux projets de Kollar, en faisant comprendre aux Slaves, à la fois joyeux et étonnés, toute leur importance comme race. Ce fait, porté à la connaissance des autres nations par ce même ouvrage, ne saurait plus être mis en question.
»La proposition de Kollar, appuyée par les écrits de Szaffarik, rencontra un écho tout naturel parmi les hommes de lettres de toutes les nations slaves. C'était une semence qui tombait dans une terre préparée pour la recevoir par l'étude spéciale dont nous avons parlé.—L'étude des divers langages et de la littérature slaves devient de plus en plus générale parmi ces nations, et déjà aujourd'hui il est peu d'écrivains de quelque mérite, appartenant à cette race, qui ne soit pas versé dans les dialectes et dans les lettres cultivées par toutes ses branches.
»C'est l'origine de ce qu'on appelle le Panslavisme, qui n'était, à sa source, qu'une alliance littéraire entre les nations slaves; mais était-il possible que ce mouvement, purement intellectuel dans son principe, ne prît pas une direction politique! et n'était-il pas naturel que les diverses nations de la même race, réunissant leurs efforts séparés pour relever leur condition littéraire, arrivassent, par une succession naturelle de raisonnements, à l'idée et au désir d'acquérir une importance politique, en réunissant toutes les branches de leur tronc en un puissant empire ou confédération, qui leur assurât une prépondérance décisive sur les affaires de l'Europe! Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que ce résultat naturel de circonstances que nous avons décrites, commence déjà à se manifester avec une énergie croissante, en éveillant, d'une part, les plus brillantes espérances et la perspective la plus éblouissante dans l'esprit de plus d'un Slave, et en suggérant, d'un autre côté, dans une proportion correspondante, les craintes et les appréhensions les plus fortes parmi un grand nombre d'Allemands, dont le pays, par sa position géographique, doit être nécessairement le premier à éprouver les effets d'une telle combinaison.» (Panslavisme et Germanisme, p. 109, 112.)
«L'Allemagne subit en ce moment une crise importante. La résolution de la diète de Francfort, d'abolir la souveraineté des trente-huit États indépendants qui ont composé la Confédération germanique, afin d'établir un seul empire allemand, est, en effet, une entreprise hardie. Il est cependant beaucoup plus facile de prendre une résolution de ce genre que de la mettre à exécution, car il n'est pas aisé d'admettre que tous ces États, surtout les plus grands, résignent volontairement leur existence indépendante pour se fondre dans un seul État où beaucoup d'intérêts locaux ou individuels disparaîtraient devant l'intérêt général. Les intérêts commerciaux de l'Allemagne septentrionale, qui ont empêché sa jonction au Zollverein, devraient être sacrifiés à ceux des contrées manufacturières du Sud. Vienne, Berlin, et d'autres capitales, tombent au rang de villes principales, et un grand nombre d'individus qui remplissent aujourd'hui des fonctions plus ou moins hautes dans les ministères, dans les ambassades étrangères, etc., des différents États, se trouveraient sans emplois. Les monarques eux-mêmes deviennent tout au plus des gouverneurs héréditaires de leurs États respectifs, et c'est à peine s'ils peuvent raisonnablement espérer de conserver long-temps cette position subordonnée, leur emploi devant être reconnu bientôt tout-à-fait inutile et remplacé par des magistratures beaucoup moins onéreuses. L'unité allemande, décrétée à Francfort, rencontrera donc l'opposition la plus sérieuse de la part de tous ces intérêts militants. Le Hanovre s'est déjà déclaré contre cette décision; la Prusse ne semble pas le moins du monde disposée à résigner l'importante position que ses monarques et ses hommes d'État ont si long-temps et si heureusement travaillé à lui conquérir. Il est plus que probable que le parlement autrichien, assemblé en ce moment à Vienne, ne se soumettra pas à celui de Francfort.» (Panslavisme et Germanisme, p. 331 et 332.)
N. B.—Toutes ces observations furent imprimées en mai et juin 1848, à l'époque où les Hongrois étaient, en apparence, dans les meilleurs termes avec le cabinet autrichien, et la diète de Francfort au zénith de sa gloire.
Un fait singulier a été établi par l'écrivain allemand bien connu, M. Fallmerayer, dans sonHistoire de la Morée au moyen-âge, c'est que cette partie de la Grèce a été en la possession des Slaves duVIeauIXesiècle; ce qui explique les noms slaves donnés à beaucoup de villes encore existantes de cette province et celui même de Morée. Une version commune veut qu'on l'ait appelée ainsi du nombre de ses mûriers (bien qu'elle n'eût rien de plus remarquable, sous ce rapport, que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien plus raisonnable de faire dériver le nom de cette péninsule deMore, en slave la Mer, d'autant mieux que les écrivains byzantins ne s'en servirent jamais et conservèrent toujours celui de Péloponèse, par la raison toute vraisemblable que c'était un mot d'origine barbare, qu'ils n'eussent pas rejeté s'il avait eu sa racine dans le grec.
On sait que les Slaves, qui avaient commencé à faire de très fréquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien Ier, furent conquis, pendant la seconde partie duVIesiècle, par la nation asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excités à attaquer les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient été, et ces derniers, marchant dès lors sous la bannière de leurs vainqueurs et comme leur avant-garde, pénétrèrent jusqu'aux murs de Constantinople. Tout le Péloponèse fut ravagé par les Slaves, à l'exception de l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum), Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du Taygète, et les hauteurs de la province de Maïna. Le reste du Péloponèse fut réduit en un désert aride, et les habitants qui échappèrent à la mort et à la captivité s'enfuirent, ou dans les places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les îles de l'Archipel.
Les Slaves ayant ainsi conquis la Morée, y fondèrent un établissement permanent. C'est un fait dont on peut aisément s'assurer par une étude attentive des auteurs byzantins. Cedrénus, Théophane et le patriarche Nicéphore, qui écrivirent auVIIIesiècle, appellentle pays situé entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messénie,Sclabinia, c'est-à-dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin Porphyrogenète dit que tout le Péloponèse, au temps de Constantin Copronyme (741-75), se fondit dans l'élément slave et barbare.
La domination des Avars, qui avaient presque ruiné l'empire grec, se vit ébranlée à sa base par la révolte des Slaves de l'Ouest, sous le règne de l'empereur Héraclius (610-41); la nation slave des Serbes et des Chrobates (Serviens et Croates) ayant été appelée par cet empereur à les chasser des provinces méridionales du Danube, cette circonstance laissa les Slaves en paisible possession du Péloponèse et des autres terres qu'ils avaient enlevées aux Avars. Suivant la pente naturelle de leurs dispositions au calme, ils adoptèrent, comme ils l'avaient fait dans d'autres contrées, les occupations tranquilles de l'agriculture et de l'industrie, et ils perdirent bientôt toute trace de cette humeur guerrière qui semblait les caractériser au temps de leur invasion dans l'empire grec. Cette transformation fournit aux monarques byzantins les moyens de les attaquer avec succès; Constant II (642-68) porta la guerre dans le pays des Slaves, afin d'ouvrir une communication entre la capitale, d'une part, et Philippi et Thessalonique de l'autre. Justinien II (685-95 et 705-10) dirigea aussi une expédition victorieuse contre les Slaves, et fit un grand nombre de prisonniers qu'il transplanta dans l'Asie-Mineure. L'empire grec ayant repris une énergie momentanée sous la dynastie isaurienne, Constantin Copronyme poussa ses conquêtes sur le territoire des Slaves jusqu'à Bérée, au-dessus de Thessalonique, ainsi qu'on n'en saurait douter en examinant la délimitation des frontières de l'empire faite par les ordres de l'impératrice Irène, en 793. Les Slaves du Péloponèse furent conquis, sous le règne de l'empereur Michel III, à l'exception desMilingiet desEseritæqui habitaient Lacédémone et Elis, ainsi que le rapporte Constantin Porphyrogenète[203].
L'empereur Basile Ierou le Macédonien, acheva de les soumettre; vinrent ensuite la Religion chrétienne et la civilisation grecque, qui effaça leur individualité, perdue au milieu des Hellènes, de même que l'élément allemand absorba celle de leurs frères des rivages de la Baltique.
Les traces de l'occupation de la Morée par les Slaves se retrouvent encore dans ce pays. Plusieurs localités décrites par Pausanias et même par Procope, ont disparu et ont été remplacées par d'autres portant des noms slaves, tels que Goritz, Slavitza, Veligosti, etc., etc. Il est presque inutile d'ajouter que les habitants, dont le langage avait donné des noms à ces localités, sont nécessairement restés un temps considérable dans les lieux qui continuent de porter ces noms, après que les individus eux-mêmes ont disparu comme nation des pays où se trouvent situées les villes nommées par eux.
Il paraît que la population actuelle de la Morée a, pour le moins, autant de sang slave que de sang grec dans les veines. «Le caractère des habitants de la Morée a cependant, selon un voyageur moderne[204], plus de ressemblance avec celui des anciens Grecs qu'avec les Slaves ou tout autre peuple. Il en est de même de leurs costumes, des mœurs de leurs différentes communautés et de leurs sentiments. Et, bien qu'ils aient hérité peu des nobles qualités de leurs ancêtres, ils possèdent leur finesse et leur esprit de ruse, et, comme les anciens Grecs, ils sont égalementdolis instructi et arte Pelasgâ.» Cette réflexion n'est certainement pas applicable aux Slaves.
FIN.