Leduchowski épousa chaleureusement la cause deses concitoyens protestants, et il insista pour que leurs droits, déjà consacrés par les lois du pays, fussent strictement maintenus. Szaniawski lui fit une réponse équivoque, contre laquelle il protesta par la présentation d'un projet d'article stipulant la confirmation des droits garantis aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant toutes ordonnances ou règlements. Rien de plus simple assurément; mais le patriote, dont la droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel de son pays, vit ses intentions traversées par l'artificieux évêque, qui parvint à substituer au projet de Leduchowski l'interprétation suivante de l'article attaqué: «Nous maintenons tous les anciens droits et priviléges des Dissidents en religion, mais tous les abus seront réformés[160].
Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine sept heures, consacréestout entières à la lecture et à la signature des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le roi donna aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce sujet, une déclaration portant que leurs droits n'étaient pas invalidés par le traité en question. Mais cette déclaration, comme les explications fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en ce que le motabuslaissait la plus grande latitude à la persécution catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église.
Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de son siége, quelles que fussent les représentations de la partie éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale, en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II.
La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante auXVIesiècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'aprèsune longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter contre une hostilité de tous les instants.
Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet 1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants; une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne.
Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace s'en fût prise à quelques images.
Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter un nouveau coup aux Protestants dePologne. Ils se mirent immédiatement à l'œuvre, et répandirent, dans tout le pays, un récit imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un sacrilége, invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un châtiment exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés, pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes, qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en œuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume, distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande.
Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire. L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de juridiction pour lesvilles. Ce tribunal, composé des premiers magistrats du royaume, eût certainement couvert de son intégrité le droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit par l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les débats, sous l'influence des Jésuites.
L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine; enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique.
La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en faveur des condamnés;le conseil municipal de Thorn pétitionna pour qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela en vain. Les Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une semaine le jour de l'exécution.
Une circonstance qui avait dû influer sur l'adhésion de plusieurs membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle à l'exécution de cette affreuse sentence. C'était l'obligation, pour les Jésuites, de confirmer par le serment les faits présentés dans l'acte d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait un gage de salut en présence du saint caractère de cette partie, qui reculerait sans doute devant une attestation équivalente à un ordre d'exécution. La commission chargée de faire exécuter l'arrêt, se réunit, le 5 décembre 1724, à l'hôtel-de-ville de Thorn, et appela en sa présence accusés et accusateurs. Ces derniers étaient représentés par Wolenski et par d'autres Jésuites. Quand la sentence fut lue, le sermentconfirmatoirefut déféré; Wolenski répondit avec une douceur affectée, que l'Église n'était pas altérée de sang:Religiosum non sitire sanguinem.Mais il fit signe à deux autres Jésuites, Piotrowski et Schubert, qui fléchirent le genou et proférèrent le serment requis. Six laïques, appartenant à la lie du peuple, firent comme eux et proférèrent le serment requis, bien que l'arrêt exigeât qu'ils fussent égaux en rang aux accusés[161].
L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner,homme universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre, d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président, Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié. Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57, où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus semblables aux anges qu'à de simples mortels: «Ecce viri potiùs angelis quàm hominibus simillimi!»
Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre fille chrétienne; etcependant, en 1724, le cri de vengeance et de mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, trouvait un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités encore. Ce qui est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial de cette tragique affaire, déchargerait les cœurs polonais d'une responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale, dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence sur toutes les classes de la société, de produire une agitation universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la toute-puissantesociété de Jésus, secouant le drapeau de l'agitation contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres de la Diète, et choisit la commission préposée à l'instruction de cette affaire.
Ces considérations, on le comprend, ne se présentèrent pas à l'esprit sous l'impression première de ce déplorable évènement, qui fit beaucoup de tort à la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les monarques protestants et les États de Hollande adressèrent des remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais à la diète allemande, M. Finch, prononça à Ratisbonne, le 7 février 1725, un discours des plus violents à ce sujet, menaçant la Pologne de la guerre dans le cas où il ne serait pas fait droit aux réclamations des religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant la nation, et fournirent de nouvelles armes à la persécution contre les Protestants polonais. Immédiatement après l'affaire de Thorn, Szaniawski, dont nous avons dit la duplicité fatale à la sûreté de son pays et à la liberté religieuse de ses concitoyens, et qui avait été promu à l'évêché de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre pastorale où, après avoir invité les Protestants à entrer au giron de son Église, il déclarait aux récalcitrants «qu'ils eussent à se rappeler qu'il était leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil de l'Église par le baptême, et qu'elle voyait en eux des enfants désobéissants et des sujets rebelles.» Il se mit à l'œuvre en conséquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les Protestants furent tenus d'observer les fêtes catholiques et soumis spirituellement aux prêtres de leur paroisse; leurs mariages durent être célébrés par le clergé romain, conformément aux canons du concile de Trente: les unions contractéesdevant un ministre de la religion ou devant un magistrat civil, étaient déclarées nulles et de nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique avait décidé, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte à Cracovie, que le mariage des dissidents, célébré par un ministre hérétique, n'était pas valable[162]. Ainsi, un nonce du pape et un évêque catholique imposaient des lois aux Protestants en matière de foi religieuse.
Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne, M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes. C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M. Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi, déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'arméejusqu'au grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties ou fiefs de la couronne.
Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes, nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de vie. Lejus patronatusdans nos terres nous est disputé; nos églises ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont contraints à suivre les processions catholiques. Les lois ecclésiastiques, oujura canonica, nous sont imposées. Non-seulement force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de mariages mixtes, mais ceuxd'une veuve protestante qui épouse un catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son égide tutélaire.»
Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat portait sous la pourpre romaine le cœur d'un patriote et d'un vrai chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la Grande-Pologne et dans la Lithuanie.
État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. — Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. — Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour relever leur pays. — Rétablissement des Anti-Papistes ou Dissidents dans leur anciens droits par l'influence étrangère. — Réflexions à ce sujet. — Remarques générales sur les causes de la chute du Protestantisme en Pologne. — Comparaison avec l'Angleterre. — Condition actuelle des Protestants polonais. — Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie. — Triste destinée de l'école protestante de Kiéydany. — Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans la Pologne prussienne. — De la haute école de Lissa, et du prince Antoine Sulkowski.
La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne, est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de 1648 à 1717,—période de soixante-dix années,—des maux de diverses natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les rangs de sa population s'éclaircirent parl'émigration des Cosaques, des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation, elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines.
Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne, mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à cœur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales ou à laRépublique, à sa liberté et à ses droits; mais qu'elle saurait prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute éventualité de ce genre[163].
Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui gouvernait en son nom.
Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers, recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la liberté de la République;—déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et, fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants nereçurent-ils jamais de ces régions le moindre adoucissement à leurs maux.
La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette famille, en possession d'une influence et de richesses immenses, entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur œuvre, sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl, ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques, qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique de l'ordre desPatres Pii(Piiaristes), qui fonda des écoles où le système d'éducationétait aussi bien combiné pour développer l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par levetod'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu d'années plus tard à son existence nationale.
C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou, comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie. Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toutela noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel restaient néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux confédérations ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces mesures, disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il valait bien mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son indépendance en danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant, et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent contraints par les troupes russes de s'unir à ces confédérations.
Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à 1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé[165]. Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux d'Angleterre, de Danemarck et de Suède.
Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits, par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie. Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence nationale, surtout depuis l'abolition de la société desJésuites, en 1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de quelques années[166]. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité du caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, selon nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par leurs protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers, d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession de leurs anciens droits.
Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée, durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans l'espoird'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres croyaient attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur cause par tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères; il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé; car, hélas! partout, et de tout temps,
Les petits ont pâti des sottises des grands.
Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les Protestants de ce pays, tandis queleur prospérité se lie à l'ère la plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant son énergie, fut également destructif des dernières libertés des Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie, commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;—pas un homme ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie, chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, enrecourant à l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils rachetèrent noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur patrie expirante.
Après avoir esquissé à larges traits l'histoire de la Réforme en Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques réflexions générales sur cet évènement religieux. Le Protestantisme dut surtout son accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indépendance que les doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient fait éclore au sein de la nation; mais le triomphe des Réformateurs, uniquement appuyé sur des efforts individuels, s'écroula sous les coups de la réaction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le soutenir, l'autorité suprême de l'État, qui restait avec leurs adversaires. Ils détachaient des fragments de l'Église constituée, mais ils ne la réformaient pas: il manquait à la durée de leur œuvre un régime uniforme de culte national, qui, à l'exemple de l'Angleterre et de l'Écosse, eût embrassé dans sa sphère d'action le pays tout entier. La proximité de l'Allemagne et l'élément allemand mêlé à la population des villes, facilitèrent la diffusion du Luthéranisme dans ces régions; tandis que la Confession bohémienne, favorisée par la similitude de langage et par les sympathies de race entre les Polonais et les Bohémiens, fit de rapides progrès dans la Grande-Pologne. Les doctrines de Genève, grâce aux efforts énergiques de Radziwill le Noir, se répandirent avec une rapidité merveilleuse en Lithuanie, et obtinrent un grand succès dans la Pologne méridionale, où elles furent propagées par plusieurs familles influentes. Le triomphe extraordinaire qui avait signalé l'apparition de la Réforme en Pologne, fut suivi d'une série de malheurs qui auraientamené partout les mêmes résultats. Les succès, comme les revers de cette cause religieuse, dans tous les pays où elle a paru, dépendirent essentiellement de l'influence exercée sur elle par l'autorité souveraine ou réellement dominante, qui avait entrepris de la faire triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles établi aussi facilement leur empire dans une grande partie de l'Allemagne, si elles n'avaient pas été embrassées par l'Électeur de Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauvées de la réaction catholique, autrement dit l'intérim de Charles V, par Maurice de Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrêter Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante n'eût-elle pas été exposée au sort de la Bohême et de l'Autriche, où le Protestantisme fut écrasé par ce même Ferdinand? C'est grâce aux efforts du glorieux monarque de Suède, Gustave Wasa, que la Réforme s'établit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de même sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie était montée sur le trône immédiatement après la mort de son père, quand un intervalle de six années éclairées par l'ardent prosélytisme du grand martyr protestant Cranmer, n'empêcha pas cette souveraine de trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait été fait sous le règne de son prédécesseur? Et supposé qu'elle eût tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour successeur, qui peut dire si la Réforme eût été la religion dominante de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorité de ses habitants? D'un autre côté, la France ne serait-elle pas aujourd'hui unenation protestante, si François Ieravait embrassé le Protestantisme? Et cette révolution salutaire n'eût-elle pas très bien pu s'accomplir à une époque moins reculée, si Henry IV avait montré plus d'attachement à sa foi religieuse?
Les mêmes causes qui agirent sur les destinées de la Réforme dans diverses contrées de l'Europe, produisirent les mêmes effets en Pologne. Que les jours de deux apôtres de la foi évangélique, aussi puissants dans leur zèle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent à se prolonger au-delà du terme fatalement assigné à leur mission, et leur crédit, principalement celui dont jouissait Radziwill, décidait, très probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste à embrasser cette croyance et à consolider d'un seul coup la triomphe de la Réforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des Écritures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles carrières au moment où elles multipliaient les plus hardis efforts pour fonder une Église nationale réformée dans leur pays, et quand le Protestantisme réclamait au plus haut degré l'assistance de pareils hommes pour résister aux attaques de champions de l'Église romaine aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. Étienne Batory, attiré du Protestantisme dans le giron de cette Église, porta un nouveau coup à la cause de la Réforme en Pologne; et le règne de Sigismond III, qui, pendant près d'un demi-siècle, travailla sans relâche à la ruine des Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mêmes effets que chez toute autre nation.
Les Protestants eux-mêmes commirent incontestablement de déplorables erreurs, dont la première est leurs divisions, causées par la jalousie et le mauvais vouloirqui animaient les Luthériens contre les Confessions de Genève et de Bohême. C'est ce malheureux sentiment qui, après la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle à l'élection d'un Protestant au trône de Pologne. Et les déclamations de plusieurs théologiens luthériens contre ces deux Confessions, auxquelles ils déclaraient hautement préférer l'Église catholique, ne purent qu'agir de la manière la plus funeste sur les intérêts de tous les Protestants. Les Luthériens polonais ne sont pas seuls, cependant, à porter le blâme de ces regrettables procédés; et, malheureusement, la conduite de leurs frères d'Allemagne fut aussi condamnable et produisit des conséquences plus désastreuses encore; car, ainsi que nous l'avons rapporté, leur misérable jalousie de la Confession réformée entraîna la dissolution de l'Union évangélique, et la chute du Protestantisme en Bohême et dans l'Autriche proprement dite.
L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne était l'organisation défectueuse de leurs églises, qui manquaient d'un centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohême, unies dès 1555, étaient assez nombreuses à cette époque pour soutenir une lutte victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais, au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la Lithuanie, avait son organisation ecclésiastique séparée, entièrement indépendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne s'unissaient qu'accidentellement en synodes généraux, leur grande convocation nationale. C'était là un vice très sérieux; car de longs intervalles s'écoulaient toujours entre ces assemblées,et laissaient leurs affaires exposées, sans aucune garantie protectrice, à la persécution incessante des autorités catholiques constituées à demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants eussent dû fonder une sorte de comité de permanence, ayant son siége dans la capitale du pays et veillant sans relâche à leurs intérêts. Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes généraux qui s'assemblèrent, ne parvinrent pas une fois, malgré le zèle incontestable de leurs membres, à atteindre le but de leur convocation; à vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemblée nombreuse, convoquée accidentellement pour quelque objet d'importance, produise autre chose qu'une surexcitation fébrile, suivie par contre d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes les bonnes intentions dont elle s'était montrée animée. C'est là ce qui explique, selon nous, comment des résolutions les plus fermes adoptées aux synodes protestants, il ne sort trop souvent quevox, vox et præterea nihil, tandis que les Catholiques, sans faire aucune démonstration publique, marchent pas à pas, mais sans jamais dévier, à l'accomplissement de leurs desseins.
Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute à la diète de 1573, qui leur garantit une parfaite égalité de droits civils et religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme l'expérience le démontra, d'arracher à la législation du pays une déclaration que le clergé catholique invalida en fait par son refus d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il eût fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu'à ce qu'ils eussent mis leurs adversaires dans l'impossibilité de leur nuire, en leur ôtant les armes qui faisaient leursupériorité, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'ils eussent exclu les évêques du sénat, déclaré par la voix de la législature que l'Église de Rome n'était pas l'Église dominante de Pologne, et détruit ainsi dans sa source l'influence qu'elle exerçait sur les affaires temporelles à l'exclusion des Confessions dissidentes. L'Église catholique une fois réduite à son attitude spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la combattre à armes égales, au lieu de se laisser prendre à l'apparence d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en présence d'un obstacle insurmontable. Les Protestants, unis à cette époque aux sectaires de l'Église d'Orient, étaient assez forts pour remporter cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion régnante les autorisait à compter sur un appui sérieux, même de la part de beaucoup de Catholiques. Mais ils dédaignèrent leur ennemi, s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec eux; et, en conséquence, au lieu de suivre une voie qui leur était tracée par les plus sains principes de la conservation de soi-même, ils reconnurent tous les droits et priviléges de cette même Église, dont les évêques, à l'exception d'un seul, leur refusaient toute satisfaction de ce chef.
Les Protestants travaillaient avec ardeur à fortifier leur position en améliorant leur condition morale, en fondant des écoles et en publiant la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la réaction fut si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si incessantes, qu'ils eurent à lutter sur ce terrain même avec les plus grandes difficultés, usant leurs forces contre un ennemi que le triomphe grandissait. Nous avons décriten son lieu, l'influence désastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la cause de la Réforme en Pologne.
Nous ne cherchons en aucune manière à atténuer les fautes dont les Protestants polonais avaient assumé la responsabilité; mais nous répétons notre conviction, que les circonstances extérieures qui causèrent principalement la chute de la Réforme en Pologne, eussent entraîné le même résultat dans tout autre pays. Nous avons déjà dit que le triomphe de la Religion réformée, en Angleterre, eût été très douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et si, au lieu de transmettre la couronne à Élizabeth, elle l'avait laissée à un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de séduction que Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait seul dans sa croyance, contre une Église réformée constituée et comptant pour adhérents tout un parlement et la grande majorité de la nation, réussit dans le court espace de son règne, malgré toutes les difficultés de sa position, à séduire beaucoup d'individus qui trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire où cela se serait arrêté, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements impérieux de sa dévotion et de sa nature despotique, il eût agi avec cette habileté consommée qui caractérise en général la politique des Jésuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une éventualité que nous espérons bien ne voir jamais se réaliser; laissant toutefois à nos lecteurs le soin d'apprécier si elle est dans les choses possibles. Supposé, donc, qu'il existât dans la Grande-Bretagne une faction,—le nom ne fait rien à l'affaire,—ayant pour but de rétablir la suprématiede l'Église de Rome; que cette faction poursuivît son dessein avec une persévérance infatigable et une grande habileté, employant tous les moyens possibles pour arriver à ses fins; qu'elle recourût aux artifices employés par les Jésuites pour soumettre l'Église grecque de Pologne à la domination catholique, et s'abaissât jusqu'à voler l'habit des ministres de l'Église même qu'elle aspirerait à détruire ou à subjuguer; supposé que la littérature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou l'ivraie dans un État civilisé, se transformât dans les mains de cette même faction en instrument de ses vues, prostituant les trésors de la science et les plus nobles dons de l'intelligence à une œuvre de ténèbres, et convertissant ou plutôt égarant l'opinion publique, au moyen de publications adaptées aux degrés les plus bas comme aux plus élevés de la culture intellectuelle, par la philosophie, la poésie, l'histoire, aussi bien que par le roman, la légende populaire, voire même les contes de nourrice;—que tous ces ouvrages eussent une tendance plus ou moins cachée, mais toujours la même, à déprécier le Protestantisme et à exalter le Catholicisme; tandis que les protestants, soit imprudent mépris de leurs adversaires, soit impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient d'être les hérauts des triomphes de leurs ennemis et de proférer des plaintes amères contre leurs succès, au lieu de lutter d'efforts pour éclairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour arrêter leurs progrès;—supposé, enfin, que notre faction catholique se fît un parti imposant parmi les classes supérieures du pays et acquît ainsi à sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse et de la mode,—influence puissante en tous lieux, mais surtout en Angleterre, où lagrande disproportion du capital au travail établit entre l'employé et celui qui employe, entre le commerçant et le chaland, des liens de dépendance beaucoup plus étroits que ceux de la hiérarchie féodale,—en ce pays, où souvent les radicaux les plus déterminés en politique se soumettent au prestige du rang et de lafashion, dont les séductions ne sont même pas toujours sans empire sur l'esprit le plus sérieux;—toutes ces batteries une fois dressées et combinées pour porter à la fois sur le Protestantisme de cette contrée, avec le même acharnement que l'on y mit en Pologne,mutatis mutandis, qui saurait prédire ce qu'il en adviendrait?
Nos lecteurs apprécieront si les évènements dont nous sommes témoins, sont de nature à justifier, ou non, les aperçus qui se trouvent consignés dans ces lignes.
Quant à l'état actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'être tel que les amis de la Réforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en chiffres ronds, à 442,000, disséminés pour la plupart en Prusse et en Silésie. Il existe un nombre considérable de Protestants en Pologne; mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont incarnés dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de cœur et de langage. Suivant le tableau statistique publié en 1845, il y avait dans le royaume de Pologne, c'est-à-dire cette partie du territoire polonais qui fut annexée à la Russie par le traité de Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthériens, 3,790 Réformés, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de données statistiques concernant la population protestante des autres provincespolonaises soumises à la Russie. Nous pouvons seulement dire, d'après nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il existait là de vingt à trente églises de la Confession genevoise. Leurs Congrégations, consistant principalement en petite noblesse, sont loin d'être nombreuses, à l'exception de deux, qui, composées de paysans se montent à trois ou quatre mille âmes environ[167]. La même Confession possédait plusieurs écoles de plus haute lignée en Lithuanie, fondées en partie et soutenues par la branche protestante de la famille des princes Radziwill. On comptait de ces écoles à Vilna, Brestz, Szydlow, Birzé, Sloutzk et Kiéydany.
De celles-là, les deux dernières seulement vécurent jusqu'à nous, richement dotées par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises à couvert de la persécution catholique par cette puissante famille, dont les membres, voués plus tard au Catholicisme, n'en continuèrent pas moins à témoigner beaucoup de bienveillance aux institutions protestantes de leurs ancêtres. En 1804, le département universitaire de Vilna, comprenant les provinces enlevées à la Pologne par la Russie, reçut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski, que l'empereur Alexandre[168]avait nommécurateur, c'est-à-dire directeur suprême de ce département. Cette organisation intronisa un système d'éducation publique, rival des meilleures créations de l'Europe, et l'instruction, reçue en polonais, préserva la nationalité polonaisesous la domination de la Russie. L'école protestante de Kiéydany[169]et celle de Sloutzk, eurent une large part à la nouvelle organisation; elles furent considérablement agrandies, et touchèrent des revenus additionnels au moyen d'un prélèvement annuel concédé à perpétuité sur le fonds général du département de l'instruction publique, et une indemnité en faveur des élèves qui étudiaient à l'Université de Vilna pour exercer le professorat aux mêmes écoles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant service à son pays en général, a procuré en même temps un grand avantage à ses concitoyens protestants, en relevant la condition de leurs écoles; et, comme l'histoire témoigne que la vérité religieuse a toujours progressé sous l'empire d'un bon système d'éducation publique, il n'avait pas peu mérité de cette cause sacrée, en généralisant un tel progrès dans les provinces polonaises de la Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges pour être appréciés comme ils le méritent, par tout ce qu'il y a de nobles âmes et d'esprits éclairés chez toutes les nations. L'école de Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondément modifiée; mais celle de Kiéydany, qui avait traversé deux siècles de prospérité et résisté à toutes les persécutions catholiques, fut supprimée en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en 1823, le sénateur russe Novossiltzoff, qui était chargé de la direction suprême des affaires de l'instruction publique de la Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration par diverses mesures oppressives contre les établissementsuniversitaires de cette province. Une grande fermentation commença à se manifester parmi les élèves, et s'accrut des rigueurs déployées contre les plus mutins, de même que du système d'inquisition appliqué à l'Université de Vilna et aux écoles de son département. Une circulaire secrète fut adressée aux recteurs de tous les établissements, leur enjoignant de surveiller les compositions diffamatoires qui pourraient échapper à l'effervescence des élèves, et d'en rendre bon compte aux autorités. Le malheur voulut que le fils du révérend M. Moleson (descendant des anciennes familles écossaises dont nous avons parlé), ministre protestant et recteur de l'école de Kiéydany, découvrît, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les papiers de son père; provoqué par ses termes mêmes, il résout à l'instant, avec la fougue d'un écolier de dix-sept ans, de jouer un tour de son métier aux autorités, en composant et en placardant quelques pamphlets auxquels il n'eût autrement jamais pensé. Plusieurs étudiants se joignent à lui, et bientôt il a mis au jour et affiché sur les murs de quelques maisons, un libelle, très peu sanglant d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin.
Novossiltzoff, en personne, se rendit à Kiéydany pour diriger l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientôt découverts, et le cas fut soumis à une cour martiale, qui condamna le jeune Moleson et un autre enfant de son âge, appelé Tyr, pour une offense qui eût appelé partout ailleurs sur les coupables une correction d'écolier, aux travaux perpétuels dans les mines de Nertchinsk, en Sibérie; et la sentence fut immédiatement exécutée. Le collége de Kiéydany fut supprimé par unoukaze, et l'admission de tous ses élèves interdite dans tout établissement public d'éducation.Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en Russie, essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait d'enseignement deux cents jeunes gens environ, innocents même de l'offense puérile d'une tête chaude; mais l'influence de Novossiltzoff paralysa ses bonnes intentions.
Le clergé protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire ses ressources de biens fonds, ainsi que de propriétés d'une autre nature dont les églises ont été dotées par la libéralité de leurs fondateurs. Les avantages d'une fondation à perpétuité sur le principe d'une contribution volontaire, sont écrits dans le sort des églises et des écoles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du dernier ordre s'écroulèrent, comme nous l'avons déjà fait observer, aussitôt que les patrons ou les Congrégations qui les avaient alimentées vinrent à déserter leur culte, à se disperser ou à s'appauvrir par la persécution ou par toute autre cause; tous les établissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation perpétuelle, soutinrent le choc de toutes les adversités et contribuèrent puissamment à raffermir la foi des habitants protestants de leur ressort. À ce propos, nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, avec une véritable satisfaction patriotique, que malgré l'influence que les Jésuites exercèrent sur notre malheureux pays, ils ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national tout sens de justice et de légalité, au point d'obtenir la confiscation des biens des églises et des écoles protestantes, et Dieu sait pourtant si l'intention manquait à ces bons pères!
L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y était gratuite, mais ily avait des bourses dans chacune d'elles, pour les élèves sans ressources, qui étaient entièrement entretenus aux frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y recevaient leur ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et les professeurs faisaient leurs études aux Universités protestantes du dehors. Des dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à Kœnigsberg par les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de Danemarck, princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à Édimbourg, par un négociant écossais qui avait long-temps fait le commerce en Pologne. Cette dernière fondation est de très peu d'importance, et, quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque autre objet. Les autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été supprimées, que nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir aux Universités étrangères, mais il défraie leurs étudiants en théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de Vilna et de Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse polonaise, sans acception de Confessions, ont été abolies à la suite des évènements de 1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi une modification que l'on ne saurait malheureusement considérer comme un progrès.
Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846, dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148 Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes, il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des Polonais; mais, malheureusement, leurnombre, au lieu d'augmenter, diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement pour germaniser à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes les églises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'être encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les efforts continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand avantage d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier refuge de la nationalité polonaise, et firent par là un tort considérable au Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la Religion allemande, et considère l'Église de Rome comme l'Église nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont ralliés à la bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur nationalité de l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels fondements la presse allemande accuse les Polonais de Posen d'être de superstitieux Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. Mais nous pouvons opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue polonaise, ou l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'était formée, en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalité par tous les moyens légaux et constitutionnels, par la propagation de la littérature, du langage national et de l'éducation, et qui comptait dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de Posen, tandis que son comité de direction était présidé par un noble Protestant, le comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère avoir donné des preuves incontestables de l'énergie deses opinions protestantes, dans sonHistoire de la Réforme en Pologne, ouvrage qui, principalement dans la traduction allemande, a été répandu à profusion dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte d'orgueil patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens, la sincérité de ses convictions lui a valu des témoignages d'estime même de la part de ceux dont les vues religieuses s'éloignent le plus des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler, gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui avait fait l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dénote au plus haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de leurs concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays. Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs.
Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre son cœur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de Posen, où ses talents et son zèle firentde ses élèves des citoyens utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage, le destitua de son emploi en 1827, commepersona ingrataaux autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant il n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de ministre. L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme généreuse, une riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le zèle, les talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en toute occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les hommes de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint bien peu, s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal, brisèrent son cœur patriotique; sa mort fut pleurée comme une calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses services et de la reconnaissance de ses concitoyens.
L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme eût pu obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées slaves, s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, c'est-à-dire par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme développe, élève et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église fille de l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses vues politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel devient le but suprême de la vie.
Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si, au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne.
Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski, propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de Leszno aux Frères Bohémiens en 1550,et y fonda, en 1555, une école qui fut considérablement augmentée par son descendant André Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences, telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie, l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise, dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école, est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius[170], dont les ouvragesacquirent à leur auteur une réputation plus qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son célèbre traitéJanua linguarum reserata, qui facilita beaucoup l'étude des langues étrangères.
Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin.
La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit,en 1656, fut rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts réunis des habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction des futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski,ce qui attira sur eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, électeur de Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville en 1707. Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps après, avec l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation aux grands sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de la province dans laquelle elle est située. En 1738, la cité de Leszno fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrèrent aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'école se releva graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la famille de Cassius, la même qui produisit l'homme distingué dont nous avons esquissé les principaux traits; mais cette institution, qui est aujourd'hui le meilleur de tous les établissements de ce genre en Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premières écoles de l'Allemagne, doit la prospérité dont elle jouit de nos jours au zèle paternel du dernier propriétaire de Leszno, le prince Antoine Sulkowski[171],qui, après avoir fourni une brillante carrière militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie privée au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les intérêts de sa patrie exigèrent impérieusement son concours. Cependant les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins apparentes que celles qui avaient rempli la première partie de son existence, n'en furent ni moins méritantes ni moins utiles à ses concitoyens. Il prit lui-même l'administration supérieure de l'école de Leszno, et, grâce aux fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour sonamélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait brillé aux beaux jours des Leszczynski.