III

Quels autres biens peux-tu donner que des brûlures au feu de l'étuve publique[137], que les cris des enfants affamés et des vieilles femmes gémissantes; que les puces, les poux, les cousins, dont le bourdonnement nous réveille et nous dit: «Lève-toi pour crever de faim!» Et quels autres habits que des haillons? quel lit, qu'une litière de joncs pleine de punaises qui nous empêchent de fermer l'œil? Pour couverture, une natte pourrie; pour oreiller, une grosse pierre sous la tête: en guise de pain, des racines de mauve; pour tout potage, des feuilles de rave sèches; pour siége, un vieux tesson de cruche; pour pétrin, une douve de tonneau fendue; voilà les biens dont tu nous combles!

Cette vie-là n'est pas la mienne; c'est celle des mendiants que tu décris!

Mendicité n'est-elle pas sœur de Pauvreté?

Comme Denys, pour vous, est frère de Thrasybule! Mais telle n'est point; telle ne sera jamais ma vie. La mendicité consiste à végéter sans posséder rien; la pauvreté, à vivre d'épargne et de travail: point de superflu, mais le nécessaire!

Vie heureuse, ma foi! d'épargner et de se donner de la peine, pour ne pas laisser de quoi se faire enterrer!

Tu plaisantes et tu railles, au lieu de parler sérieusement, quand tu refuses de reconnaître que je sais, bien mieux que Plutus, rendre les hommes forts et de corps et d'esprit. Avec lui, ils sont lourds, ventrus, goutteux, chargés d'un honteux embonpoint; avec moi, minces, à taille de guêpes, et redoutables à l'ennemi.

C'est en les affamant, sans doute, que tu leur donnes cette taille de guêpes?

Quant au moral, je m'en vais te prouver que la modestie habite avec moi, et l'insolence avec Plutus.

Ah! la belle modestie, que de voler et de percer les murs!

Eh bien! est-ce que le voleur n'est pas modeste, puisqu'il se cache?

Vois les orateurs dans les républiques, tant qu'ils sont pauvres, ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie; mais, une fois que le peuple les a enrichis, ils ne se soucient plus du droit, ils trahissent la nation, et dressent des embûches à la démocratie.

Tu dis vrai, quoique mauvaise langue; mais ne triomphe pas pour cela, car je ne t'en ferai pas moins repentir d'avoir prétendu me persuader que Pauvreté vaut mieux que Richesse.

Tu ne peux cependant pas me réfuter; tu ne répliques que par des moqueries et des propos en l'air.

Eh bien! comment se fait-il donc que tous les hommes te fuient?

C'est parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne fuient pas les salutaires avis de leurs parents? Tant il est difficile de discerner ce qui est bon!

Le débat continue ainsi, mêlé de sérieux et de plaisant. Et Chrémyle, bonhomme un peu entêté, s'écrie: «Tu ne me persuaderas pas, quand même tu me persuaderais[138]!» Il finit par chasser la Pauvreté, qui lui dit en s'éloignant: «Un jour tu me rappelleras.—Eh bien! tu reviendras alors, répond Chrémyle; mais, pour le moment, va te faire pendre! J'aime mieux être riche.»

Quelle admirable scène! Que de sens, d'esprit, d'éloquence! Horace a raison de le dire, la comédie peut hausser le ton quelquefois. Jamais elle ne le haussa davantage. Ni le père duMenteurarrachant à son indigne fils le titre de gentilhomme, ni le père deDon Juanreprochant à cet hypocrite scélérat de déshonorer sa noblesse, ni Cléante flétrissant la fausse dévotion et la tartuferie, ne font rien entendre de plus fort, de plus grand, de plus beau.

La conclusion de cette scène, c'est plus que lefecunda virorum Paupertas[139] du poëte; c'est, à savoir, que le travail est la condition de notre nature, la loi, non-seulement physique, mais morale, la dignité, la sauvegarde et la consolation de la vie humaine. Il nous sauve, en effet, soit des plaisirs qui nous dissipent et parfois nous corrompent, soit de la préoccupation constante du problème de notre destinée, et de cette pensée, unique de l'infini, qui mène à la folie ou à l'abétissementrecommandé en propres termes par Pascal. Le travail nous courbe physiquement, mais nous tient debout moralement. Ceux qui n'aiment pas le travail finissent tôt ou tard par s'avilir. Ô la fausse doctrine qui prétend que le travail est un châtiment!

Une telle scène est, à elle seule, un monument littéraire et moral.

* * * * *

Chrémyle conduit Plutus au temple d'Esculape. Plutus y recouvre la vue: fidèle à sa promesse, il ne favorisera que les gens de bien.

Le poëte fait raconter par l'esclave Carion à Myrrhine, femme de Chrémyle, comment Plutus a recouvré la vue, et saisit cette occasion de montrer au doigt les fraudes des prêtres avides, le charlatanisme des médecins. Myrrhine répond à ces révélations de Carion, en bonne dévote un peu scandalisée.

Plutus guéri revient avec Chrémyle, et l'enrichit de tous les biens. Chrémyle aussitôt se voit obsédé des innombrables courtisans de toute fortune nouvelle[140]. Il a peine à se dégager de cet encombrement d'amis. «Allez vous faire pendre! Ah! que d'amis se montrent tout à coup, quand on est heureux! Ils me percent de leurs coudes, ils me meurtrissent les jambes, pour me témoigner leur tendresse!».

* * * * *

La dernière partie de la pièce nous présente le contraste assez plaisant (c'est un des procédés d'Aristophane) de fripons subitement ruinés et d'honnêtes gens subitement enrichis par la guérison de Plutus: une révolution sociale sous forme comique.

Ah! quel coup! je suis ruiné par ce misérable Plutus! Il faut le rendre aveugle de nouveau, s'il y a encore une justice!

Je ne crois pas me tromper en disant que cet homme ruiné était un coquin.

Alors, par Jupiter! son malheur est justice!

Où est, où est celui qui à lui seul avait promis de nous enrichir tous, s'il recouvrait la vue? Au contraire, il ruine les gens!

Qui donc ruine-t-il?

Mais, moi d'abord!

Tu étais sans doute un coquin et un voleur?

C'est vous plutôt qui êtes des misérables! je suis sûr que c'est vous qui avez mon argent!

Et ce sycophante essaye de prouver que Plutus a ruiné la république.

* * * * *

Ensuite une vieille femme vient se plaindre d'être abandonnée par un beau jeune homme à qui elle donnait de l'argent, et qui, devenu riche, se moque d'elle.

Il était si joli, si bien fait, si honnête! il se prêtait si bien à mes désirs, et s'en acquittait si parfaitement! De mon côté, je ne lui refusais rien.

Et qu'est-ce qu'il te demandait d'ordinaire?

Peu de chose: il était avec moi d'un discrétion étonnante! Tantôt c'étaient vingt drachmes pour un manteau, ou huit pour des chaussures; ou bien il me priait d'acheter des tuniques pour ses sœurs, une petite robe pour sa mère; tantôt il avait besoin de quatre boisseaux de blé.

En effet, c'était peu de chose, et j'admire sa discrétion!

Et ce n'était pas, disait-il, l'intérêt qui le portait à me rien demander, mais la tendresse! c'était afin que ce manteau donné par moi lui rappelât sans cesse mon souvenir!

Tendresse étonnante, en effet!

Hélas! il n'en est plus ainsi; et le perfide est bien changé! Je lui avais envoyé ce gâteau et les autres friandises que tu vois sur cette assiette, en lui annonçant ma visite pour ce soir…

Eh bien! qu'a t-il fait?

Il m'a renvoyé mes cadeaux; en y ajoutant cette tarte, à condition que je ne viendrais plus jamais chez lui, et avec cela il m'a fait dire: «Les Milésiens furent braves autrefois[141]!»

L'honnête garçon! Que veux-tu? Pauvre, il dévorait n'importe quoi; riche, il n'aime plus les lentilles!

Autrefois il venait chaque jour à ma porte!

Pour voir si l'on t'enterrait?

Non, rien que pour entendre le son de ma voix.

Et emporter quelque cadeau.

S'il me sentait triste, il m'appelait tendrement sa petite colombe, son petit canard!

Et ensuite il demandait pour avoir des souliers?

Un jour que je me rendais en char aux grands mystères, quelqu'un me regarda; il en fut si jaloux, qu'il me battit toute la journée[142].

C'est sans doute qu'il aimait à manger seul.[143]

Il me disait que j'avais les mains très-belles.

Oui, quand elles lui tendaient vingt drachmes!

Que j'exhalais de ma personne un doux parfum.

Quand tu lui versais du Thasos!

Ensuite, viennent des répliques plus grosses, pour divertir la populace: il en fallait pour tous les goûts. Un théâtre, fait pour tout un peuple, ne peut pas être aussi châtié, aussi pur, qu'un théâtre restreint, fait seulement pour les classes lettrées et polies. Cela explique bien des choses soit dans Aristophane, soit dans Shakespeare.

Bien plus! le jeune homme paraît à son tour, et, non content d'abandonner la vieille, l'insulte grossièrement et platement. C'est dans une telle scène qu'on peut mesurer toute la distance qui sépare la civilisation grecque de la nôtre. Certes, ce qu'on appelle chez nous la jeunesse dorée ne brille guère par la politesse envers les femmes; mais le plus malotru, le plus brutal de nos jeunes gens d'aujourd'hui ne dirait pas à la dernière des prostituées une seule des plaisanteries ignobles que dit ce jeune athénien à cette malheureuse.

Après un chœur que l'on n'a plus, les spectateurs voyaient entrerMercure.

Hermès, toujours affamé[144], déserte le parti des dieux, à qui les hommes n'offrent plus de sacrifices depuis que Plutus règne sur la terre. Il vient se mettre au service de Chrémyle, hôte de Plutus.

«Quoi! lui dit l'esclave Carion, tu quitterais les dieux pour rester ici?

—On est beaucoup mieux chez vous, dit Hermès.

—Mais déserter? crois-tu que ce soit honnête?»

Hermès, déclamant un vers de tragédie:

La patrie est partout où l'on se trouve heureux!

Il ne faut pas perdre de vue qu'Hermès, quoiqu'il soit gourmand et voleur, est le dieu des arts et de l'éloquence: ce n'est pas sans intention que le poëte nous le fait voir, en ce temps deploutocratie, désertant les hauteurs célestes pour venir, lui aussi, offrir et ses hommages et ses services à la divinité de l'or; allégorie qui parle d'elle-même, mais que de trop nombreux exemples pourraient au besoin commenter.

* * * * *

Un prêtre même de Jupiter abandonne les autels du maître de l'Olympe, et se consacre au culte de Plutus, souverain des hommes et des dieux! En d'autres termes, la Religion, aussi bien que l'Art, s'agenouille devant la Richesse. Les exemples de cela ne manqueraient pas non plus.

De pareils traits, de pareilles scènes, est-ce là ce que Voltaire appelle «des farces dignes de la foire Saint-Laurent?» car c'est ainsi qu'il qualifie les comédies d'Aristophane. La Harpe, disciple trop fidèle en ce point, se hâte de jurerin verba magistri. Au reste, le grand Eschyle lui-même n'était-il pas à leurs yeux «un barbare?» Et Fontenelle, moins poliment, ne disait-il pas en parlant de ce Shakespeare athénien: «C'est une manière de fou?»—Pourquoi Aristophane aurait-il trouvé grâce devant ces Français entichés de leur pays et de leur temps?

* * * * *

Lucien, qui à certains égards a mérité d'être appelé le Voltaire grec, a mieux compris Aristophane, et s'en est souvent inspiré.Timonest un reflet dePlutus: l'un, comme l'autre, est une satire de l'injuste répartition des biens, et une peinture des péripéties qu'amènent la richesse et la pauvreté. Plusieurs personnages de ce dialogue, Richesse, Pauvreté, Hermès, sont les mêmes que ceux de la comédie.—Shakespeare, à son tour, a repris ce sujet, dans sa pièce intitulée:Timon d'Athènes.

* * * * *

Les Aristophanes de nos jours ont refait lePlutusde diverses manières et sous différents titres: Bulwer,l'Argent; Alexandre Dumas fils,la Question d'Argent; Balzac,Mercadet; etc.

George Sand, admirantPlutuscomme il convient, en a fait une imitation[145]. Le tort de l'illustre écrivain est d'avoir mêlé à cette fable antique des sentiments modernes: par exemple, d'avoir donné à Chrémyle une fille qui aime un esclave nommé Bactis.

* * * * *

Si cette comédie dePlutusn'est pas une des plus vives entre celles qui nous sont parvenues comme spécimens du génie d'Aristophane, elle est une des plus hautes et des plus nobles, prise dans sa généralité, dans son esprit et dans sa conclusion: car enfin, c'est là la moralité, en même temps que le poëte stigmatise la cupidité, l'égoïsme et les autres vices des hommes, il fait voir, par l'exemple de Chrémyle, qu'on peut rester honnête tout en devenant riche; il montre aussi, chose consolante, que, si les gredins et les scélérats peuvent réussir pour un temps, leur règne n'est pas éternel: un tour de roue de la fortune les a portés en haut, un autre les renverse. Si leur triomphe paraît long, c'est eu égard à la brièveté de la vie des individus qui souffrent; mais il est court dans le développement général de l'humanité.

Cette comédie eut l'honneur assez rare d'être représentée deux fois: car ordinairement c'était pour une représentation unique que ces grands poëtes athéniens prenaient la peine de composer et d'écrire, de faire apprendre par cœur et répéter aux acteurs et aux choristes une comédie, ou une tragédie, ou un drame de Satyres. Que de soins et de travaux pour une heure ou deux! Quelle princière munificence de l'esprit et du génie[146]!

Plutuseut donc cette gloire exceptionnelle d'être repris une seconde fois, après une vingtaine d'années.

* * * * *

La comédiemoyennene fut pas toujours, tant s'en faut! d'un caractère si élevé, d'une intention si philosophique! Nous savons, d'autre part, que la gastronomie y jouait un rôle très-important; les curiosités littéraires aussi, lesgriphespar exemple.—Il faut donc nous féliciter de ce que l'unique échantillon de la comédiemoyenneépargné par le temps soit justement un des plus nobles.

* * * * *

Revenons à la comédieancienne, pour ne la plus quitter.

Après les quatre comédies politiques et les quatre comédies sociales, il nous reste à analyser les trois comédies littéraires. Ce sont:

Les Femmes aux fêtes de Cérès,

Les Grenouilles,

Les Oiseaux.

De même qu'il y a deux comédies politiques contre Cléon,les Acharnéensetles Chevaliers, il y a deux comédies littéraires contre Euripide,les Femmes aux fêtes de Cérèsetles Grenouilles, outre une scène desAcharnéens, et un grand nombre de traits épars dans toutes les pièces; sans compter celles que nous avons perdues,Proagon Lemniæ, etc.

* * * * *

On nous permettra de revenir en quelques mots sur la scène desAcharnéens, que nous avons mentionnée seulement.

On se rappelle que Dicéopolis, ayant dessein de prendre la parole devant le peuple pour le convertir à la politique de la paix, imagine d'aller emprunter à Euripide les haillons d'un de ses héros tragiques, afin de mieux émouvoir l'Assemblée.

Il frappe à la porte du poëte. C'est Céphisophon qui vient lui ouvrir. Céphisophon était le collaborateur et l'ami d'Euripide, et un peu celui de sa femme, dit-on.

Encore une chose que notre siècle n'a pas inventée: le collaborateur!

Holà! quelqu'un!

Qui est là?

Euripide est-il à la maison?

Il y est et il n'y est pas.

Comment peut-il y être et n'y être pas?

Sans doute, bonhomme: occupé à chercher des vers subtils, son esprit n'est pas au logis; mais son corps y est. Mon maître, perché en l'air, compose une tragédie.

La réplique de Céphisophon à Dicéopolis: «Il y est et il n'y est pas,» semble une parodie de celles qu'Euripide prête souvent à ses personnages; par exemple à Hippolyte: «La langue a juré, mais non pas le cœur!» Ou bien «Phèdre, en n'étant pas sage (par son amour), a été sage (en m'accusant); et moi, qui ai été sage (par ma chasteté), je n'ai pas été sage (en me laissant accuser).—Corneille a des subtilités semblables; par exemple, lorsque Chimène, dans sa douleur, s'exprime ainsi:

La moitié de ma vie (mon amant) a mis l'autre au tombeau,(mon père)Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,Celle que je n'ai plus (mon père) sur celle qui me reste(mon amant).

Le bon Dicéopolis est émerveillé de la réponse de Céphisophon, et s'écrie:

O trois fois heureux Euripide, d'avoir un serviteur qui réponde sisubtilement.—Appelle ton maître!

Impossible!

Appelle toujours: car je ne m'en irai point d'ici, et je resterai à frapper.—Euripide, mon petit Euripide! si jamais tu as écouté personne, écoute-moi! C'est Dicéopolis de Chollide qui t'appelle, c'est moi!

EURIPIDE,derrière le théâtre.

Je n'ai pas le temps.

Fais-toi rouler ici[147].

Impossible.

Cependant…

Eh bien! pour rouler, oui, mais pour descendre, non.

Alors on voit apparaître Euripide dans un panier suspendu à une corde,, comme Socrate dansles Nuées.

Euripide!

EURIPIDE,avec une emphase tragique.

Quel son a frappé mon oreille?

Ainsi tu perches pour composer, au lieu d'écrire à terre? Je ne m'étonne plus que tu fasses des héros boiteux[148]. Oh! comme te voilà couvert de lambeaux tragiques et de haillons pitoyables. Je ne m'étonne plus, que tes héros soient des mendiants!… Eh bien! je t'en conjure à genoux, Euripide, donne-moi des haillons de quelque vieille pièce: car j'ai à débiter au chœur une longue tirade, et si je parle mal, je suis mort.

Quelles guenilles veux-tu? Celles dont j'ai affublé le pauvre vieuxŒnée?

Non: pas celles, d'Œnée! celles d'un plus malheureux encore!

Veux-tu celles de Phénix, l'aveugle?

Non, celles d'un autre encore plus infortuné!

Mais quelles loques demande-t-il donc? Est-ce celles du pauvrePhiloctète que tu veux dire?

Point; mais d'un bien plus pauvre encore!

Seraient-ce les sales guenilles du boiteux Bellérophon?

Non; pas Bellérophon! Celui que je veux dire était à la fois boiteux, mendiant, bavard et beau parleur.

Ah! j'y suis! c'est Télèphe, le Mysien[149]!

Oui, Télèphe! Télèphe! Donne-moi ses haillons, je t'en supplie!

Garçon, donne-lui les haillons de Télèphe, ils sont au-dessus de ceux de Thyeste, avec ceux d'Ino.

CÉPHISOPHON,à Dicéopolis.

Tiens, les voici!…

DICÉOPOLIS,étalant le manteau troué.

O Jupiter, dont l'œil perce tout, laisse-moi revêtir le costume de la misère! Euripide, achève ton bienfait en me donnant le petit bonnet mysien qui va si bien avec ces haillons. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, «être ce que je suis, mais ne point le paraître[150].» Les spectateurs sauront bien qui je suis, mais le chœur sera assez bête pour l'ignorer, je l'entortillerai de mes sentences.

Je te donnerai le bonnet, en faveur du noble projet que médite ton habile esprit.

«Que les dieux contentent tes désirs, et ceux que je forme pour Télèphe[151]!» Ah! je me sens déjà tout bourré de sentences! Mais il me faut aussi un bâton de mendiant.

Le voici. «Et maintenant, éloigne-toi de ces portiques[152]!»

«Ah! mon âme! tu vois comme on te chasse de cette maison[153],» quand il te faut encore tant de petits accessoires! Mais soyons pressant, opiniâtre, importun. Euripide, donne-moi un petit panier, et dedans une lampe allumée.

Et qu'as-tu à faire de ce panier-là?

Rien; mais je veux l'avoir tout de même.

Ah! que tu m'ennuies! sors de ma maison!

Hélas!… Puissent les dieux t'accorder un aussi brillant destin qu'à ta mère[154]!

Hors d'ici, je te prie!

Oh! seulement une petite écuelle ébréchée!

Allons, prends, et va te faire pendre. Tu es assommant, sais-tu?

«Ah! tu ignores le mal que tu me fais!» Mon bon Euripide chéri, plus rien qu'une petite cruche bouchée avec une éponge.

Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie. Allons, tiens et va-t'en.

Je m'en vais; mais, grands dieux! il me faut encore une chose: si je ne l'ai pas, je suis un homme mort. Écoute-moi, mon petit Euripide, donne-moi encore cela, et je m'en vais, je ne reviens plus: quelques petites herbes dans mon panier[155]!

Tu veux donc ma ruine! Tiens, mais c'en est fait de mes drames.

Je ne demande plus rien, je m'en vais. «Importun, je ne songe pas que j'excite la haine des rois!…» Ah! malheureux! je suis perdu! j'ai encore oublié une chose sans laquelle tout le reste n'est rien. Euripide, mon excellent, mon cher Euripide, que je meure misérablement, si je te demande encore une seule chose après celle-ci, la dernière de toutes, la vraie dernière: donne-moi de ce cerfeuil que ta mère t'a laissé en héritage.

L'insolent! (à Céphisophon:) Garçon, ferme la porte à clef.

Voilà cette scène curieuse, étrange. Retranchons-en par la pensée ce qui n'eût pas dû s'y trouver: les allusions à la profession de la mère d'Euripide; il faut avouer qu'elles sont misérables: comme il arrive d'ordinaire, c'est une faute d'esprit en même temps que de cœur. Qu'y a-t-il en effet de piquant à rappeler qu'Euripide est fils d'une verdurière? qu'est-ce que cela peut enlever au mérite du grand poëte? Cela ne pourrait qu'y ajouter: car, supposé que la première éducation eût fait défaut à cet esprit, il aurait donc développé tout seul et par sa propre force ses germes naturels; il se serait donc fait lui-même: on ne voit pas en quoi sa gloire en serait amoindrie ou obscurcie. Entre deux hommes ou deux arbres dont les têtes sont au même niveau, est-ce que celui qui part de plus bas n'est pas réellement le plus grand des deux? Ainsi l'on doit reconnaître qu'ici la pensée d'Aristophane ne vaut pas mieux que ses sentiments.

Mais, en laissant de côté ces sottes allusions, les critiques littéraires du poëte comique ne manquent ni d'agrément ni de justesse. Les subtilités où se complaisait le génie déjà très moderne d'Euripide, et l'excès de sonréalisme, comme l'on dirait aujourd'hui, prêtaient matière à raillerie, et l'esprit satirique d'Aristophane en a su tirer bon parti. Il y a là un grand nombre de plaisanteries de bon aloi, et un trait qui était devenu proverbe: «Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie!»

Pour qui étudie l'art de présenter la critique littéraire sous une forme vive et dramatique, cette scène desAcharnéensest un modèle.

* * * * *

Or elle est comme le prélude desFemmes aux fêtes de Cérèset desGrenouilles.

Notons d'autre part, qu'il y a trois comédies d'Aristophane où les femmes,—les femmes grecques,—figurent comme personnages principaux; ce sont:Lysistrata,—les Femmes à l'Assemblée,—et celle-ci:les Femmes aux fêtes de Cérès.

On dit qu'il y eut deux pièces portant ce titre, qui est en grec:les Thesmophoriazuses. Ou bien ce serait la même pièce qui, ayant eu sous sa première forme, peu de succès (s'il en faut croire Artaud), aurait été refondue. Il ajoute cette remarque: «Un passage cité par Aulu-Gelle (livre XV, ch. XX) et par Clément d'Alexandrie (Stromat., livre VI) comme de la première édition, se trouve dans la pièce telle que nous l'avons aujourd'hui; un autre que cite Athénée comme appartenant à la seconde, ne s'y trouve point: d'où il résulte que nous avons la première;» celle, par conséquent qui eut peu de succès.

Cependant, la pièce, telle que nous la possédons, n'est à mon avis, ni moins bien menée, ni moins gaie, ni moins gaillarde même, queLysistrata. Peut-être un peu moins serrée seulement. Elle est remplie de parodies, et extrêmement littéraire, soit par le fond, soit par la forme.

Les Thesmophoriazuses, c'est à dire les Femmes célébrant les Fêtes de Cérès et de Proserpine. L'assemblée des Thesmophoriazuses se formait de la manière suivante: chaque tribu élisait deux femmes qui prenaient part à la fête; en montant à Éleusis, elles portaient sur la tête les livres sacrés où étaient écrites les lois de Cérès, appelées Θεσμοί: de là le nom deThesmophories: procession où l'on portait lesThesmoi. On ne sait pas avec certitude si, comme Théodoret l'assure, les femmes adoraient dans ces mystères le signe représentatif des parties qui distinguent leur sexe, ainsi que cela se pratiquait aux mystères d'Éleusis; mais Apollodore dit formellement qu'elles se permettaient dans ces fêtes les propos les plus lascifs, en mémoire de ceux avec lesquels Iambè ou Baubo, selon les vers attribués à Orphée, avait fait rire Cérès malgré sa douleur, lorsqu'elle était venue chez Célée, en cherchant Proserpine.

Quoi qu'il en soit, l'entrée du temple où les femmes célébraient ces fêtes était interdite aux hommes.

* * * * *

Aristophane donc imagine qu'elles saisissent cette occasion pour délibérer à huis clos sur les moyens de se venger d'Euripide, qui ne cesse de les accabler d'injures dans ses tragédies: il ne présente sur le théâtre que des Ménalippes et des Phèdres, jamais une Pénélope. (Elles oublient Polyxène, Iphigénie, Électre, Alceste; la passion ne voit jamais qu'un côté des choses.) Indignées, furieuses, elles ont résolu de faire à Euripide un mauvais parti,—comme à Orphée les femmes de Thrace,—comme celles de Meung à Jean Clopinel qui, dans la seconde partie duRoman de la Rose, les traite moins délicatement que Guillaume de Lorris dans la première.

Euripide, par hasard, apprend le complot formé contre lui. Il songe aussitôt combien il lui importerait d'avoir une avocate parmi ses ennemies. Mais comment trouver une seule femme qui veuille prendre sa défense?

Il propose à Agathon, son confrère en tragédie, de se déguiser en femme, il aura peu de chose à faire pour cela, et d'aller plaider adroitement sa cause dans le conciliabule féminin.

«Eh! que ne vas-tu toi-même te défendre? dit Agathon,—qui est arrivé suspendu en l'air, comme Euripide dans la scène desAcharnéens.

—Voici, répond Euripide: d'abord je suis connu; ensuite je suis chauve et j'ai de la barbe. Toi, ta figure est belle, blanche et sans poil; tu as une voix de femme, un air mignon.»

Agathon cependant refuse.—Mnésiloque, beau-père d'Euripide, s'offre pour jouer ce rôle périlleux. On commence à le raser, on l'écorche; il crie, et veut s'enfuir avec sa figure à demi-rasée; on le retient de force et on l'achève. Puis, on le flambe par le bas, selon l'usage des femmes grecques; et cela, s'il vous plaît, en plein théâtre.

«Aïe, aïe! on me brûle! De l'eau, voisins, de l'eau, avant que la flamme…»

La suite de cette toilette est intraduisible.

* * * * *

Tant y a qu'enfin, Mnésiloque, homme entre deux âges, est métamorphosé en femme, encore plus que M. de Pourceaugnac ou Mascarille, ou Mme Gibou et Mme Pochet. Ce travestissement devait faire une parade très amusante pour le gros du public, surtout avec toutes les circonstances de fantaisie bouffonne et licencieuse que nous n'avons pu qu'indiquer.

C'étaient des hommes qui, dans les tragédies aussi bien que dans les comédies, jouaient les rôles de femme chez les Grecs, du moins, à l'époque de Périclès et jusqu'à celle d'Alexandre; de même chez les Latins, au commencement; de même chez les Anglais, jusque du vivant de Shakespeare; imaginez-vous Desdémona, ou Miranda, ou Ophélia, jouée par un homme!—Dans un des prologues de ce poëte, on prie les spectateurs de prendre patience parce que la reine n'est pas encore rasée. Dans nos Mystères du moyen âge les rôles de femmes aussi bien que d'hommes furent joués d'abord par des prêtres et des clercs, et cela au sein même des églises, qui, en proscrivant le théâtre antique, devinrent le berceau du théâtre moderne.—Jusque chez Molière, quelques personnages, Mme Jourdain par exemple, et Philaminte, dit-on, ou plutôt Bélise à ce que je pense, étaient jouées par l'acteur Hubert, auquel succéda Beauval. Béjart le boiteux joua d'original le rôle de Mme Pernelle, et s'en acquitta des mieux, dit le bon Robinet. De notre temps, à Constantinople, on a représentéle Malade imaginairetraduit en turc, et tous les rôles étaient joués par de jeunes Turcs de la maison du sultan. Argant et Toinette, Turcs! M. Purgon et Angélique, Turcs! M. Fleurant, MM. Diafoirus et la petite Louison, Turcs!

Mais autant par le masque et par les draperies, par la démarche et par la diction, l'acteur grec s'il représentait Électre ou Myrrhine, Déjanire ou Lysistrata, s'étudiait à produire l'illusion de la beauté ou de la grâce féminines, autant, lorsqu'il représentait Mnésiloque travesti en femme, il avait soin de conserver la laideur qui est généralement l'apanage du sexe masculin dans l'âge mûr.

Cet usage de faire jouer les rôles de femme par des hommes, explique la liberté excessive, la licence gaillarde de tant de passages, et en diminue relativement l'obscénité.

* * * * *

La scène, qui était d'abord devant les maisons d'Agathon et de Mnésiloque, est transportée ensuite au temple de Cérès, dont on voit à la fois l'intérieur et les abords avec une multitude de petites tentes; ce qui pouvait donner lieu à un décor piquant, supposé qu'on voulût se mettre en frais.

Les femmes y tiennent séance, et y discutent, dans les formes d'une délibération politique, la perte de leur ennemi, ce fils de fruitière qui a l'audace de révéler au public leurs fraudes et leurs artifices, au risque de rendre les maris clairvoyants! Si les maris ouvrent les yeux, il n'y aura donc plus moyen ni de supposer des enfants, ni de s'évader pendant la nuit! Déjà voilà qu'on met des verrous à leurs portes, et même qu'on les scelle d'un cachet! Si encore elles pouvaient, ainsi recluses, se consoler par la gourmandise! Mais non, toutes les provisions, la farine, l'huile, le vin, sont aussi sous clef.

Ce qui est assez comique c'est qu'Aristophane, au moment où il semble critiquer indirectement les duretés d'Euripide envers les femmes, ne se montre pas moins cruel à leur égard.

Mnésiloque, d'un ton de fausset qu'il essaye de rendre argentin, prend la défense de l'accusé.—Et le poëte dans ce cadre, continue la satire des femmes, thème que reprendront plus tard Juvénal, Boileau et tant d'autres: car le mal qu'on a dit des femmes pourrait fournir bien des volumes[156].

Je ne m'étonne point, ô femmes, que les médisances d'Euripide excitent contre lui votre colère et fassent bouillonner votre bile. Moi-même, j'en jure par mes enfants, je hais cet homme: ne pas le haïr serait insensé! Cependant, réfléchissons un peu: nous sommes seules et n'avons pas à craindre que nos paroles soient divulguées. Pourquoi lui faire un crime capital d'avoir révélé deux ou trois de nos mauvais tours, quand nous les comptons par milliers? car moi, d'abord, sans parler d'aucune autre, j'ai sur la conscience pas mal de péchés; celui-ci, par exemple, qui n'est pas mince: J'étais mariée depuis trois jours; mon mari dormait près de moi; j'avais un ami qui avait pris mon pucelage lorsque j'avais sept ans; poussé par sa passion, il vint gratter à la porte; je l'entendis et quittai le lit doucement. Mais mon mari me dit: Où vas-tu?—Où? j'ai la colique, mon ami; je souffre horriblement; je vais au cabinet.—Va, dit-il. Et alors, il broie pour moi des graines de cèdre, de l'anis, de la sauge, pendant que moi, graissant les gonds, j'allai à mon amant; et là, près de la porte, courbant mon corps, et prenant pour appui l'autel et le laurier sacré,… je fus à lui.—Voyez, cependant, est-ce qu'Euripide a jamais parlé de cela? Et, quand nous accordons nos complaisances à des esclaves ou à des muletiers, à défaut d'autres, en parle-t-il? Et quand, après une nuit d'amour avec quelque galant, nous mangeons de l'ail dès le matin, pour rassurer par cette odeur le mari qui revient de monter la garde sur le rempart; Euripide, dites-moi, en a-t-il jamais soufflé mot? S'il maltraite Phèdre, que nous importe? Il n'a jamais parlé non plus de cette femme qui, en déployant un manteau devant son mari, sous prétexte de le lui faire admirer au grand jour, masque ainsi l'amant qui s'évade. J'en connais une autre qui pendant dix jours fit semblant d'être en mal d'enfant, jusqu'à ce qu'elle en eût acheté un; le mari allait de tous côtés chercher des drogues pour hâter la délivrance; une vieille apporta l'enfant dans une marmite, et, pour l'empêcher de crier, elle lui avait mis du miel plein la bouche; elle fait signe à l'autre qui pousse des cris, et dit: Va-t'en, va-t'en, mon homme, car je sens que j'accouche!» C'est que le petit jouait des talons contre le ventre de la marmite[157]. Le mari s'en va tout joyeux; la vieille ôte le miel de la bouche de l'enfant; il se met à vagir; alors elle, la vieille sorcière, qui l'avait apporté, court après le mari et dit en souriant: «C'est un lion, un lion, qui t'est né! ton portrait vivant, dans toutes ses parties, et même dans celle-ci, toute pareille à la tienne et torse comme une pomme de pin!» Ne sont-ce pas là de nos tours? Oui, par Diane! Eh bien alors, pourquoi nous fâcher tant contre Euripide, qui en dit bien moins que nous n'en faisons?»

Ce plaidoyer trop favorable à Euripide inspire déjà à l'assemblée quelques soupçons sur cette avocate inconnue; lorsque Clisthène, un mignon qui a ses entrées chez les femmes, même aux Thesmophories, satire sanglante pour dire que c'est un homme-femme, encore plus qu'Agathon, vient leur donner avis qu'un homme s'est glissé parmi elles sous un déguisement.

«C'est impossible! s'écrie étourdiment Mnésiloque, quel est l'homme assez fou pour se laisser épiler et flamber?»—Exclamation aussi comique que celle de M. de Pourceaugnac, également déguisé en femme: «Ce n'est pas moi!» crie-t-il aux archers qui le cherchent et qui, sans cette imprudente parole, passaient devantelle, sansleremarquer.

La péripétie est la même: ce mot naïf de Mnésiloque achève de donner l'éveil.—«Il faut, dit Clisthène, que toutes passent à l'examen.»—Mnésiloque est inquiet: «Ah! grands dieux!» dit-il à part.—On l'entoure, on veut procéder à la vérification:—cela toujours en plein théâtre!—Scène plus que bouffonne, qui rappelle fort un certain conte de La Fontaine, sur un sujet analogue:—un gaillard qui s'est déguisé en nonne pour s'introduire dans un couvent de femmes.

Mnésiloque voudrait bien s'en aller, ou se soustraire à l'examen qui le menace. Il simule un besoin pressant; on le suit dans son coin, on ne le quitte pas.

Tu restes bien longtemps à pisser…

Hélas oui, j'ai une rétention d'urine: j'ai mangé hier du cresson.

Que nous contes-tu avec ton cresson? Allons, viens ici!

Aïe! ne tire donc pas ainsi une pauvre femme souffrante!

Dis-moi, qui est ton mari?

Mon mari?… Connais-tu à Cothocide un certain individu?…

Qui? son nom?

C'est un individu à qui… un jour, quelqu'un, le fils d'un certain individu…

Tu patauges!… Voyons, es-tu déjà venue ici?

Mais sans doute, chaque année!

Quelle est ta camarade de tente[158]?

C'est une certaine… (à part) Je suis pincé!

Tu ne réponds pas.

Laisse: je vais la questionner comme il faut sur les cérémonies de l'année dernière. Éloigne-toi: car tu es homme, tu ne dois rien entendre de cela.—Voyons; dis-moi; quelle fut la première cérémonie qui fut accomplie par nous? Réponds, quelle fut la première?

La première, ce fut de boire.

Et après, quelle fut la seconde?

Ce fut de boire à nos santés.

Tu auras su cela de quelqu'un. Et en troisième lieu?

Xénylla demanda une coupe: car il n'y avait pas de pots de chambre…

Tu ne me dis rien qui vaille.—Viens, Clisthène, viens: c'est l'homme dont tu nous parles.

Eh bien! que faut-il faire?

Ote-lui ses vêtements. Il ne dit rien qui ait le sens commun.

Quoi! vous mettrez toute nue une mère de neuf enfants?

Imprudent, ôte vite ce corset[159]!

Certes, voilà une solide gaillarde, mais elle n'a pas de tétons comme nous.

C'est que je suis stérile, je n'ai jamais eu d'enfants.

Oui-dà? Tout à l'heure tu en avais neuf.

Tiens-toi droit! Pourquoi essayes-tu de dissimuler quelque chose[160]?…

Voyez: il n'y a pas à s'y tromper[161]!

Où est-ce passé maintenant?

En avant.

Mais non.

Ah! en arrière à présent!

Mais c'est un va-et-vient, l'ami, plus que sur l'isthme deCorinthe[162]!

Ah! le misérable! Voilà pourquoi il nous insultait et défendaitEuripide.

Aïe! malheureux, où me suis-je fourré?…

N'est-ce pas, à peu de chose près, le conte de l'Abbesse et desLunettes? Seulement, auprès d'Aristophane, La Fontaine a l'air pudibond.C'est qu'aussi les couvents cachaient ce que les phallophoriesétalaient.

* * * * *

Le cas de l'infortuné Mnésiloque, malgré tous les efforts qu'il fait pour le cacher, est donc à la fin découvert. Les femmes vont faire subir au traître un châtiment terrible,—comme les blanchisseuses du Gros-Caillou au perruquier libertin caché sous l'autel de la patrie, dans le Champ de Mars, en 91.

Mnésiloque s'empare d'un enfant qu'une femme portait dans ses bras, et jure de le mettre à mort si on ne le laisse pas en repos. Il se trouve que cet enfant est une outre de vin emmaillotée, que la femme baisait tendrement, tétant au lieu d'être tétée. Mnésiloque lève le poignard sur cette outre, comme Dicéopolis sur le panier à charbon des Acharnéens.—La femme demande un vase pour recueillir le sang de son enfant.

Ces parodies de scènes tragiques quelconques sont suivies d'autres plus directes de diverses pièces d'Euripide,Palamède, Andromède, Hélène. De telles allusions, en grande partie perdues pour nous à qui ces tragédies ne sont pas parvenues, avaient de l'intérêt pour les Athéniens qui souvent voyaient représenter à peu d'intervalle les ouvrages parodiés et les parodies, aimant à rire des choses même qui leur avaient tiré des larmes, et s'accommodant aisément de voir tourner en ridicule les œuvres qu'ils admiraient le plus.

* * * * *

En vain Mnésiloque se défend; en vain il essaye aussi de s'enfuir: on le poursuit, et cela donnait lieu à une sorte d'entrée de ballet, comme on aurait dit chez nous au dix-septième siècle, ou à un intermède de danse, comme nous dirions aujourd'hui. Cette poursuite était réglée et rythmée: cela est indiqué par les changements de mètre, et par les paroles mêmes du chœur (vers 655 à 684). Il faut nous figurer tout cela, avec la jolie mise en scène de cette multitude de tentes, entre lesquelles Mnésiloque essayait de fuir.

* * * * *

Pendant ce temps, une autre partie du chœur faisait l'apologie des femmes et réfutait les médisances, les calomnies et les injures d'Euripide et de son téméraire défenseur (vers 785 à 845). C'est la parabase; nous y reviendrons.

* * * * *

Le pauvre Mnésiloque est enfin arrêté et garrotté par ordre d'un prytane; sorte de juge de paix ou de commissaire, que l'on est allé requérir.

Le chœur des femmes exprime, par un nouvel intermède de chant et de danse, la joie qu'elles ont de se venger, pendant qu'un archer scythe, qui baragouine, comme les Suisses dans les comédies de Molière, attache Mnésiloque à un poteau, et le serre cruellement, malgré ses cris de douleur et ses imprécations.

Mnésiloque, nouvelle Andromède captive, appelle quelque Persée à son secours.

Euripide paraît, vêtu en Persée, pour délivrer son Andromède.—Il venait de faire représenter une tragédie sur ce sujet. Toute cette scène en était la parodie.

* * * * *

Ensuite il fait le rôle de la reine Écho, un autre de ses personnages, et répète seulement les derniers mots des répliques d'Andromède-Mnésiloque;—ce qui produisait un effet de scène, nouveau sans doute en ce temps-là:

MNÉSILOQUE,en Andromède.

Triste mort!

EURIPIDE,en Écho.

Triste mort!

Tu m'assommes, vieille bavarde!

Vieille bavarde!

Ah! tu es par trop insupportable.

Insupportable.

Mon amie, laisse-moi parler seule; tu me feras plaisir. Allons, assez.

Allons, assez.

Va te pendre!

Va te pendre!

Quelle peste!

Quelle peste!

Quel radotage!

Quel radotage!

Maudit animal!

Maudit animal!

Gare aux coups!

Coups!

L'archer ou gendarme, étonné de ce bavardage, en demande la cause, et la plaisanterie reprend avec lui.

Qu'as-tu à jacasser?

Qu'as-tu à jacasser?

J'appellerai les prytanes!

Anes!

C'est bizarre!

C'est bizarre!

D'où vient cette voix?

Vois!

L'ARCHER,à Mnésiloque.

Est-ce toi qui parles?

Est-ce toi qui parles?

Ah! gare à toi!

Oie!

Tu te moques de moi?

Oie!

Non; c'est cette femme qui est près de toi.

Oie!

Où est la coquine? Ah! elle se sauve! Où, où te sauves-tu?

Où, où te sauves-tu?

Tu ne m'échapperas pas.

Tu ne m'échapperas pas.

Tu jases encore?

Encore!

Arrêtez la coquine!

La coquine!

Peste soit de la vieille bavarde!

Bavarde!

Euripide, qui vient de figurer déjà en Ménélas, en Persée, en Écho, reparaît encore en Persée. Le ventru Mnésiloque a représenté tour à tour la belle Hélène et la jeune Andromède.

Persée-Euripide veut la délivrer. Là, Euripide devait paraître dans les airs; il faut nous figurer toute cette mise en scène, les travestissements, les métamorphoses, les danses et les chants entremêlés à ces parodies, qui à elles seules auraient suffi à divertir l'esprit très-littéraire des Athéniens.

«Il semble, dit Schlegel, que l'esprit d'Aristophane redouble de causticité lorsqu'il s'attaque aux tragédies d'Euripide.»

Persée ne réussit à rien: le gendarme fait bonne garde. Euripide finit par faire aux femmes des propositions de paix, qui sont acceptées: il s'engage à ne plus dire de mal des femmes, à condition qu'elles rendront la liberté à son beau-père. Mais le gendarme ne veut pas lâcher prise.

* * * * *

Euripide, alors, prend encore une nouvelle forme: il paraît sous la figure d'une vieille, et cette vieille amène une danseuse et une joueuse de flûte qui, par leurs poses et leurs chansons lascives, émeuvent à compassion le cœur du gendarme.

Ah! pour être gendarme, on n'en est pas moins homme!

«Qu'elle est légère!» s'écrie le Scythe en suivant d'un œil émerillonné les passes provocantes de la danseuse, «on dirait une puce sur une toison!»

Ce qui rappelle le mot de Sancho Pança admirant une belle femme: «Ah! si toutes les puces de mon lit étaient faites comme cela!» Mot imité par Mérimée dansColomba.

Euripide fait asseoir la danseuse presque nue sur les genoux du bon gendarme, qui est ravi: Oui, oui! dit-il, mets-toi, mets-toi; oui, oui, ma belle enfant! Oh! les jolis…» Ici, pour traduire, il faudrait citer leCantique des Cantiqueset ses grappes de raisin.

Il est pourtant nécessaire de dire, afin de laisser du moins entrevoir ce qu'était le théâtre d'Aristophane, que le Scythe énumère et montre aux spectateurs toutes les perfections de la danseuse, et les siennes; et que le bâton de la Brinvilliers, dans Mme de Sévigné, n'est rien au prix.

* * * * *

Pendant que le gendarme, qui ne se possède plus, se distrait avec cette belle, comme Cerbère avec la levrette duFederigode Mérimée, Mnésiloque et Euripide saisissent le moment et prennent la fuite.

Le gendarme s'en aperçoit, mais un peu tard, et, le devoir reprenant le dessus, il s'élance après eux et court encore.

* * * * *

Cette pièce est bien la sœur deLysistrata. Il n'y a rien de plus indécent que ces deux comédies, mais il n'y a rien de plus bouffon. Maître François Rabelais seul aurait pu traduire mot à mot, en français du seizième siècle,Lysistrata et les Thesmophoriazuses; et encore peut-être aurait-il eu peine, tout joyeuxcuré de Meudonqu'il était, à se maintenir si longtemps à un tel degré d'ivresse orgiaque.

Il y a, pour nous, dans cette pièce, un peu trop de parodies de détail.


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