Les Grecs n'ont guère connu l'unité régulière: ils n'ont connu que l'unité de verve, si l'on peut s'exprimer ainsi. Peuple inspiré, qui créait en se jouant, et pour un jour.
Aristophane déploie plus de variété dans ses personnages que dans ses plans. Ses dénoûments ont presque tous entre eux un air de ressemblance. On pourrait en dire autant de ceux de Molière. Quand ces grands poëtes comiques ont bien fait rire et bien frappé leur auditoire, ils savent qu'ils n'ont plus besoin de se mettre en frais d'imagination pour terminer la comédie: le premier moyen venu suffit; on écoute à peine la fin de la pièce, loin de songer à l'éplucher. Les éclats de rire qui se continuent enveloppent et enlèvent le dénoûment.
Les contrastes, les antithèses en action, sont un des procédés d'Aristophane. Ainsi, au dénoûment desAcharnéens, il nous a montré, d'un côté, Dicéopolis, partisan de la paix, jouissant de tous les biens qu'elle procure; de l'autre, Lamachos, partisan de la guerre, que l'on ramène estropié, percé de coups. Dans la comédie dela Paix, nous venons de voir, d'une part, le fabricant d'aigrette qui, de désespoir, s'arrache les cheveux; de l'autre, le fabricant de faulx et le marchand de tonneaux qui se réjouissent; les piques changées en échalas, les casques en marmites, les trompettes guerrières en pieds de balances pacifiques[35].
Il a ses procédés pour les expositions, comme pour les dénoûments. Ainsiles Acharnéens,Lysistrataque nous allons analyser,les Femmes à l'Assembléequi viendront plus tard, commencent de même, par une convocation, à laquelle on ne se rend qu'avec lenteur: le principal personnage, attendant les autres et se plaignant de leur retard, fait l'exposition, à peu près de la même manière dans chacune de ces trois comédies. Les Athéniens étaient flâneurs, comme sont les Parisiens; l'Assemblée se trouvait rarement en nombre à l'heure dite: le poëte comique ne devait donc pas craindre de renouveler la peinture de cette flânerie, qui elle-même se renouvelait tous les jours.
Cette comédie deLysistrataest une des meilleures, mais une des plus effrontées. Elle montre jusqu'où pouvait aller la licence de la comédieancienne, née de l'ivresse bacchique et des phallophories. Mieux que tout autre, elle ferait voir combien on doit se méfier de cette maxime, qu'une œuvre d'art, si elle est parfaite, est morale par cela seul.Lysistrataest une merveille d'art et de verve, mais un prodige d'obscénité. Il y a, dans le Musée secret de Naples, des priapées dont on ne peut contester la beauté plastique; dira-t-on qu'elles sont morales? Évidemment l'impression plus ou moins morale qui peut résulter de la beauté de la forme et de la perfection du style dans ces priapées, est peu de chose en comparaison de l'impression licencieuse qui résulte du sujet même. Il est donc périlleux de prétendre qu'il y ait assez de moralité dans la forme seule de l'art et dans la perfection du style. Mais, d'autre part, il n'y a pas d'idée plus erronée que de confondre l'art avec la morale, et que de vouloir ramener toujours l'idée du beau à l'idée de l'utile. L'art est une chose, et la morale en est une autre.
* * * * *
Au fond, cette comédie, comme les trois précédentes, est encore un plaidoyer pour la paix. Ainsi les quatre comédies politiques du poëte ont toutes le même dessein, le même but.
Le moment, cette fois, semblait mieux choisi que jamais pour faire accueillir enfin des conseils pacifiques. Nicias venait d'être battu en Sicile; toute l'armée athénienne, massacrée; Alcibiade, poursuivi par une haine impolitique peut-être, quoique méritée à certains égards, s'était réfugié à Sparte, et se vengeait de sa patrie en conseillant à ses nouveaux alliés de fortifier Décélie en Attique; d'un autre côté Sparte, victorieuse mais épuisée, ne semblait pas éloignée de souscrire à des conditions équitables, et de laisser à Athènes l'hégémonie de la Grèce centrale et des îles, pourvu qu'elle conservât elle-même sa suprématie dans le Péloponnèse. C'est à cette époque, l'an 412 avant notre ère, que fut représentéeLysistrata[36].
* * * * *
Lysistrata, femme d'un des principaux citoyens d'Athènes, persuade à toutes les autres femmes de sa ville et des autres villes grecques de prendre une résolution désespérée pour forcer leurs maris à conclure la paix: c'est de leur retirer leurs droits conjugaux, de les sevrer de toute caresse. Depuis assez longtemps elles pâtissent de la guerre, ils pâtiront à leur tour! Résolution énergique! Elle a bien quelque peine à les y décider: c'est jouer quitte ou double, et sur un terrible enjeu! La délibération donne lieu déjà à une scène très-joliment développée, mais d'une liberté qu'on ne peut se figurer. Cependant la courageuse et éloquente Lysistrata finit par emporter ce vote redoutable. Quelques femmes, par exemple la jeune Calonice et la jeune Myrrhine, refusent d'abord, et ensuite ne prononcent que d'une voix mal assurée le terrible serment; mais enfin, voilà qui est fait!
Cette situation est à peu près celle qui se retrouve, mais présentée avec plus de modestie, quoique avec assez de vivacité encore, dans une jolie comédie de notre temps, intitulée:Une femme qui se jette par la fenêtre, œuvre de Scribe et de M. Gustave Lemoine. Ici Myrrhine s'appelle Gabrielle. Sa mère lui conseille, comme Lysistrata, de tenir rigueur à son mari, tant qu'il n'aura pas demandé la paix. La guerre dont il s'agit dans la pièce moderne, n'est, à la vérité, qu'une simple querelle de ménage. Et les rôles sont renversés, en ce sens que c'est la jeune femme qui finit par céder à son mari, ne pouvant supporter d'être privée de lui.
Lysistrata, elle, ne cédera pas, et ne permettra ni à Calonice, ni à Myrrhine, ni à aucune autre, de faiblir. Lysistrata porte un nom significatif: cela veut dire,celle qui dissout l'armée! Voyons-la à l'œuvre, elle et ses compagnes.
* * * * *
Pour commencer, les vieilles femmes, sous couleur d'un sacrifice, s'emparent de la citadelle et du trésor qu'elle renferme: ainsi les hommes ne pourront plus subvenir aux frais de la guerre.
Un bataillon de vieux bonshommes survient: ils veulent mettre le feu à l'acropole et enfumer les femmes comme les abeilles d'une ruche. Les jeunes femmes portent secours aux vieilles et engagent la bataille avec les vieux. Figurez-vous cette comique mêlée, les torches et les cruches, le feu et l'eau, les deux sexes et les deux éléments en guerre, et, au milieu de tout cela, plus jaillissant que l'eau, plus brûlant que le feu, un dialogue où étincellent et abondent les plaisanteries de toute sorte, jets et fusées, qui semblent compléter la mêlée et l'incendie et le déluge: tout est inondé, et tout est en feu.
* * * * *
Un officier de police se présente avec son escorte, et se dispose à faire sauter la porte de l'acropole à coups de leviers.
LYSISTRATA,paraissant sur le seuil.
Inutile de faire sauter la porte. Me voici de plein gré. Ce ne sont pas des leviers qu'il vous faut, mais du bon sens[37].
Ah! c'est toi, coquine! Archer, qu'on me l'arrête, et qu'on lui lie les mains derrière le dos!
Par Diane! s'il me touche seulement du bout du doigt, tout archer qu'il est, il pleurera.
Eh bien, archer, as-tu donc peur?… Prends-la à bras-le-corps…Allons! un autre archer! Et à vous deux, garrottez-la.
Par Pandrose[38]! si tu portes la main sur elle, tu crèveras sous mes pieds!
Crever? voyez-vous ça!… Allons, encore un autre archer! qu'on garrotte d'abord celle-là, pour lui apprendre à piailler!
Par la déesse au disque lumineux, si tu touches seulement cette femme, tu auras besoin de compresses!
Eh bien! qu'est-ceci? Où est donc l'archer? Arrêtez-la! Je vous empêcherai bien, moi, de lâcher pied!
Si tu approches d'elle, par la déesse de Tauride, je t'arrache des crins et des cris!
Malheureux que je suis! mes archers m'abandonnent!… Mais, c'est une honte de céder à des femmes! Scythes, en avant, serrons les rangs[39]!
Par les déesses! Nous vous ferons voir que nous avons ici quatre vaillants bataillons de femmes bien armées!
Scythes, garrottez-les!
En avant, mes braves compagnes! Fruitières, grainetières, cabaretières, boulangères, marchandes d'œufs et d'ail! Frappez, tirez et déchirez, criez et engueulez! Assez! bon! arrêtez! ne les dépouillez pas!
Hélas! mes archers en déroute!
Ah! ah! tu croyais donc n'avoir affaire qu'à des servantes? Ou bien tu pensais que les femmes libres n'avaient pas de sang dans les veines?
Bref, la police est vaincue et battue.
Ainsi, dès ce temps-là, dans la comédie grecqueancienne, comme aujourd'hui encore au théâtre de Guignol et de Polichinelle, il est nécessaire à la joie du peuple, soit athénien, soit parisien, que les commissaires de police et les gendarmes aient toujours le dessous. Le succès del'Auberge des Adretset deRobert-Macaire, il y a quelque trente ans, vint en grande partie de ce que, d'un bout à l'autre de ces deux pièces, les gendarmes étaient bernés: on finissait même par en lancer un à travers les airs, aux grands éclats de rire du public, ennemi de l'autorité et ami des révolutions.
* * * * *
L'officier de police, abandonné par ses hommes, essaye de parlementer avec Lysistrata, qui n'a pas, comme on dit, sa langue dans sa poche. (Amis du style noble, voilez-vous la face, ce mot m'est échappé!)
L'OFFICIER DE POLICE,à Lysistrata.
Que prétends-tu faire?
Tu me le demandes? Nous voulons administrer le trésor.
Administrer le trésor?
Oui. Qu'y a-t-il là d'étonnant? N'est-ce pas nous qui administrons la dépense de nos ménages?
Mais ce n'est pas la même chose.
Pourquoi, pas la même chose?
Cet argent est pour faire la guerre.
Mais d'abord il n'y a pas besoin de faire la guerre.
Et le salut de la cité?
Nous nous en chargeons.
Vous?
Nous-mêmes!
Cela fait pitié!
Nous te sauverons, de gré ou de force!
Ah! c'est un peu fort!
Tu te fâches? il te faudra bien pourtant en passer par là.
Par Cérès! voilà qui est violent!
On te sauvera, mon ami.
Et, si je ne veux pas?
Raison de plus!…
Quelle franchise de dialogue! et quelle vérité! quelle force comique! Et cela continue ainsi pendant plus de cent vers encore. Et les traits tombent dru comme grêle.—Nous avons connu, nous aussi, de ces sauveurs bon gré mal gré. Mais nous sommes de l'avis d'Horace:
Invitum qui servat, idem facit occidenti.
Durant la dernière guerre nous avons supporté en silence tout ce qu'il vous plaisait de faire: vous ne nous permettiez pas de souffler mot. Nous n'étions guère contentes, car nous savions bien ce qu'il en était; souvent, dans nos maisons, nous vous entendions discuter à tort et à travers sur quelque affaire importante. Alors, le cœur bien triste, mais le sourire aux lèvres, nous vous demandions: «Eh bien! dans l'assemblée d'aujourd'hui, a-t-on voté la paix?—Occupe-toi de tes affaires, disait le mari, tais-toi.»—Et je me taisais.
Ce n'est pas moi qui me serais tue!
Il t'en aurait cuit, de ne pas te taire!
Moi, je me taisais. Mais bientôt, apprenant que vous aviez pris quelque autre résolution déplorable: «Ah! mon ami, disais-je, comment pouvez-vous agir si follement?» Il me regardait de travers: «Tisse ta toile, répondait-il, sinon gare à tes joues!La guerre est l'affaire des hommes[40]!»
Bien dit, par Jupiter!
Comment,bien dit, imbécile! Ainsi, quand vous ne faites que des bêtises, il ne nous sera pas permis de vous les remontrer?—Lorsqu'enfin nous vous avons entendu dire à haute voix dans les rues: «N'y a-t-il plus un homme dans le pays?—Non, en vérité, il n'y a plus d'hommes!»—alors les femmes ont résolu de se réunir pour travailler toutes au salut de la Grèce. Car pourquoi aurions-nous attendu plus longtemps? Prêtez donc l'oreille à nos sages conseils, gardez le silence à votre tour, et nous pourrons rétablir vos affaires.
Vous, nos affaires? Une telle folie se peut-elle supporter?
Silence!
Comment, silence! je me tairais au commandement d'une carogne qui porte un voile sur la tête!
Si ce n'est que mon voile qui t'offusque, tiens, le voici, mets-le sur ta tête, et tais-toi! Prends aussi ce panier, ceins-toi comme une femme, carde ta laine, et mange tes fèves.La guerre sera l'affaire des femmes!
Comme cela se retourne joliment! Et comme ce commissaire de police travesti en femme tout-à-coup par Lysistrata devait faire rire!
Cependant l'officier public essaye de tenir tête à cette luronne. L'homme se croit plus fort que la femme, surtout en fait de raisonnement. Notre commissaire fait donc à celle-ci des objections, des interrogations; Lysistrata se moque de lui, ou donne à des idées sensées une forme plaisante qu'il ne comprend pas.
Comment pourrez-vous ramener l'ordre et la paix dans toutes les contrées de la Grèce?
Le plus facilement du monde.
Mais comment? Je suis curieux de l'apprendre.
Comme, quand notre fil est embrouillé, nous faisons passer la bobine à travers l'écheveau et de ci et de là; de même, pour la guerre, nous ferons passer de ci et de là des ambassades qui débrouilleront les affaires.
Qu'est-ce qu'elle dit? Mettre fin à la guerre avec du fil et des bobines! Pauvre folle!
Si vous n'étiez pas fous vous-mêmes, vous sauriez faire en politique ce que nous faisons pour nos laines.
Comment cela? Voyons!
Nous commençons par laver la laine pour en séparer le suint; vous devriez faire de même; ensuite nous la battons à coups de baguettes; vous devriez aussi, à coups de baguettes, vous débarrasser des gredins et des scélérats. Ceux qui, noués en boules, s'accrochent aux honneurs, il faut les carder brin à brin et leur crêper la boule; et puis, les jeter tous également au panier. Étrangers domiciliés, ou du dehors, pourvu qu'ils soient amis et rapportent au trésor public, je les carderais tous indistinctement. Quant à nos colonies, par Jupiter! qui sont jusqu'à présent des pelotons séparés, je voudrais tirer jusqu'ici le fil de chacune d'elles, et n'en faire qu'un seul, en former une grosse pelote, et en tisser pour le peuple un manteau[41]!
N'est-il pas étrange qu'elles prétendent battre et pelotonner tout cela, elles qui ne prennent point part à la guerre?
Eh! misérable, elle pèse sur nous d'un double poids: d'abord nous enfantons des fils qui vont faire la guerre loin du pays…
Tais-toi, ne rappelle pas nos malheurs[42]!
Ensuite, au lieu de nous amuser et de jouir de notre jeunesse, nous couchons seules: nos maris sont au camp!… Passons sur ce qui nous regarde; mais les filles qui vieillissent dans leur lit solitaire, je pleure quand j'y pense!
Et les hommes, ne vieillissent-ils pas?
Quelle différence! l'homme, à son retour, eût-il des cheveux gris, trouve aisément une jeune femme. Mais la saison d'une femme est courte, et, si elle la laisse passer, elle ne trouve plus de mari, et reste assise, à consulter le sort…
La vérité de ce dialogue et de ces peintures n'est-elle pas admirable?
Battue par le raisonnement comme par les armes, la police se voit forcée de céder. Les femmes chantent victoire. Ensuite, par la bouche de leur coryphée, elles donnent à la ville d'utiles conseils. Et pourquoi pas? «Que je sois née femme, qu'importe? si je sais remédier à vos malheurs! je paye ma part de l'impôt en donnant des hommes à l'État!»
C'est là un argument très-sérieux, quoique jeté dans une comédie. Michelet ne dira pas mieux: «Qui est, plus que les mères, intéressé dans la société, où elles mettent un tel enjeu, l'enfant? Qui, plus qu'elles, est frappé par le désordre ou par la guerre[43]?»
Il a été souvent question en Angleterre et en France de conférer aux femmes le droit électoral. C'est une opinion qui a pour elle de graves partisans.—Le gouvernement de Moravie a décidé récemment que les veuves payant des impôts auraient à l'avenir le droit de voter dans les élections municipales[44].
Mais poursuivons notre analyse.
* * * * *
Vainement les femmes ont vaincu les hommes, elles ne peuvent se vaincre elles-mêmes. La plupart d'entre elles, lorsqu'elles ont prêté le cruel serment exigé par Lysistrata, ne l'ont fait qu'à contre-cœur. L'occasion ne s'est pas encore présentée de le tenir, ce serment redoutable, et déjà elles ont des démangeaisons de se parjurer. Péripétie piquante et naturelle, tirée des caractères et des tempéraments.
Quelques-unes désertent: celle-ci sous prétexte d'aller visiter sa laine, qui se mange aux vers; celle-là, son lin à teiller; une troisième fait semblant d'être sur le point d'accoucher.—«Mais tu n'étais pas enceinte hier!—Je le suis aujourd'hui…»—Leur continence est sur les dents, hors de combat, avant la lutte. Lysistrata, l'intrépide générale, tient bon et ranime les moins défaillantes. «Vous regrettez vos maris! croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Je le sais, moi, ils passent des nuits cruelles[45]. Courage, mes braves amies, patientez encore un peu…»
En effet, bientôt, selon les prévisions de Lysistrata, les hommes arrivent, dans un état… que vous dirai-je? pitoyable, ou monstrueux? Comment vous indiquer la chose?… Il y a un ancien ballet, de Noverre, intitulé:l'Enlèvement des Sabines, dont le libretto contient l'indication suivante: «Ici les Romains témoignent par leurs gestes qu'ils manquent de femmes.» Eh bien! dans cette scène d'Aristophane, les hommes témoignent la même chose, mais de la façon la moins ambiguë.
En un mot, cette scène, d'un bout à l'autre, est une véritable phallophorie,—moins le sérieux qui pouvait, sous couleur de religion, faire passer les phallophories proprement dites.—Comme les matassins avec leurs seringues poursuivent M. de Pourceaugnac, les hommes ici, et les vieux tout d'abord, se mettent à poursuivre les femmes; et tous les jeux de scène sont indiqués, et l'on ne sait, des actions ou des paroles, lesquelles sont les plus cyniques.
* * * * *
L'un d'eux se détache du groupe: c'est le pauvre Cinésias, mari de la gentille Myrrhine,—je dis gentille, quoiqu'elle aime le vin;—mais beaucoup de jeunes Anglaises l'aiment aussi, et n'en sont pas moins belles: seulement, au bout de quelques années, leur teint éblouissant se couperose, leur joli nez bourgeonne comme un printemps: le madère, le sherry et le porto s'y épanouissent en boutons; c'est le printemps de la laideur, après celui de la beauté.
Pour le moment, Myrrhine est à croquer.—Son mari est un homme entre deux âges, maigre comme le poëte Philétas de Cos, qui, dit-on, s'attachait des boules de plomb aux jambes, de peur d'être enlevé par le vent.
Ici commence entre le pauvre homme et son espiègle femme, stylée par Lysistrata, une scène très-comique, mais très-indécente. Elle est développée avec beaucoup d'art; mais, que cette scène et la précédente aient jamais été représentées sur un théâtre public, c'est ce qui peut à peine se comprendre, même lorsqu'on se rappelle la sicinnis et le cordax, origines de la comédie, et qu'on se figure ce que pouvaient être les chœurs deChèvreset de boucs ou lesAndrogynesde Cratinos.
Voici quelques passages de cette scène capitale, qu'il est aussi difficile de citer que d'omettre, quand on est résolu à ne pas éluder l'étude sincère du grand poëte comique athénien.
Ah! grands dieux! quel supplice!… je suis sur la roue!…
Qui vive?
C'est moi!
Un homme?
Eh! oui, un homme!…
Qu'y a-t-il de plus comique et de plus bouffon que ce mot, dans cette situation et dans cette posture?
On veut le chasser, il supplie; et, prenant sa voix la plus douce, il implore sa chère Myrrhine, sa belle petite Myrrhinette! il la fait appeler par son petit garçon. Un enfant, au milieu de cette phallophorie!… Il est vrai qu'on l'emmènera tout à l'heure.
Petit, appelle ta maman.
Maman, maman, maman!
Eh bien! n'entends-tu pas, et n'as-tu pas pitié de cet enfant?Voilà six jours qu'il n'est ni lavé ni nourri[46].
Pauvre petit! son père n'en a guère soin!
Descends, chérie, descends, c'est pour l'enfant!
Ce que c'est que d'être mère! il faut descendre. Comment s'y refuser?…
Cinésias trouve sa femme plus jeune, plus jolie que jamais. Elle embrasse l'enfant avec coquetterie: «Tu es aussi gentil que ton père est méchant! Que je t'embrasse, ô cher trésor de ta maman!»
Le mari entre en pourparlers; mais, comme à l'éloquence des paroles il veut joindre celle des gestes, Myrrhine lui dit: «À bas les mains!» Et elle dicte ses conditions: À moins qu'un bon traité ne termine la guerre, elle n'accordera rien, mais rien!
Il promet de faire conclure la paix; il jurera tout ce qu'elle voudra.Mais il demande, en guise d'arrhes, quelques caresses.
Non pas!… Et cependant… je ne saurais nier que je t'aime.
Tu m'aimes! Alors pourquoi me refuser, ma Myrrhinette?
Y penses-tu? devant cet enfant!
Manès, emporte l'enfant à la maison… Là; ton fils ne nous gêne plus. Eh bien! ne veux-tu pas à présent?…
Mais où?…
Cinésias propose la grotte de Pan, située dans le voisinage. Myrrhine fait quelque objection; le mari y répond. Vite elle en fait une autre. C'est une escrime très-bien conduite.
Et mon serment, malheureux! veux-tu donc que je me parjure!
Je prends la faute sur moi, ne t'inquiète pas!
On se rappelle ici l'objection d'Elmire et la réponse de Tartuffe, dans une situation analogue:
Mais comment consentir à ce que vous voulez,Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?
Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose,Lever un tel obstacle est pour moi peu de chose……..Oui, madame, on s'en charge…
Toutefois il n'y a là qu'une ressemblance de situation, et non une ressemblance de caractère: Cinésias n'est pas un Tartuffe; c'est simplement un homme emporté par la passion sensuelle, mais sans complication d'hypocrisie. Et c'est à sa propre femme qu'il s'adresse, non à la femme d'un ami.
À part ce point, qui a son importance, la situation est pareille,—et des plus hardies chez Aristophane, comme chez Molière. Lorsqu'Elmire feint de consentir à ce que veut Tartuffe et qu'elle le prie de regarder auparavant si son mari n'est pas dans la galerie voisine, lorsque Tartuffe revient, ferme la porte, se débarrasse de son manteau, et s'avance délibérément vers Elmire pour l'embrasser, la scène est aussi osée que possible dans le théâtre moderne; le spectateur, à la vérité, est rassuré par l'honnêteté de la femme, et par la présence du mari caché; toujours est-il que Tartuffe, quand il rentre, se dispose à satisfaire tout de suite sa brutalité, et qu'entre l'intention et l'exécution il ne se passerait pas trois minutes, si tout à coup Orgon et la morale ne le saisissaient au collet.
De même, chez le poëte grec, Cinésias, dont le nom, comme l'action, ne sont que trop significatifs, pousse les choses aussi loin que possible; mais c'est à sa femme qu'il s'adresse, et, d'après la donnée de la pièce, sa femme doit lui résister. Il est vrai que le spectateur n'est pas très-sûr de la résistance obstinée de Myrrhine, qui pourrait bien finir par se prendre elle-même au piége des coquetteries dont elle agace son mari. Elle feint, comme Elmire, de consentir à tout.
Allons! je vais chercher un petit lit.
Eh non! par terre nous serons bien!
C'est répliquer comme Jupiter à Junon, au XIVe chant de l'Iliade, lorsque la rencontrant dans les bois de l'Ida, ornée de la ceinture de Vénus, irrésistible talisman, il ne prend pas le temps de regagner l'Olympe.
Mais Cinésias n'est pas Jupiter, et n'en vient pas à ses fins comme lui. Chaque fois qu'il croit toucher au but de ses désirs, c'est une chose, c'est une autre, que Myrrhine a oubliée et qu'elle va chercher: après le petit lit, un matelas, et puis un oreiller.
Mais à quoi bon un matelas? Pour moi, je n'en ai pas besoin!
Par Diane! sur les sangles, ce serait honteux!
Eh bien! donne-moi d'abord un baiser.
Voilà!
Hon! que c'est bon! À présent, reviens au plus vite!
MYRRHINE,revenant.
Voici le matelas. Couche-toi, je me déshabille… Mais il n'y a pas d'oreiller.
Eh! je n'en ai pas besoin!
Mais j'en ai besoin, moi!
Le pauvre bonhomme est haletant: soif de Tantale!… Elle revient avec l'oreiller, elle raccommode. Puis elle se déshabille lentement.
Enfin, il ne manque plus rien!
Plus rien? Crois-tu?
Allons, viens, mon bijou!
J'ôte mon corset[47]. Mais n'oublie pas ce que tu m'as promis au sujet de la paix. Tu tiendras ta promesse?
Oui, que je meure!…
Mais tu n'as pas de couverture!
Des couvertures! Eh! c'est toi que je veux!…
Patience! je suis à toi dans un instant.
Cette femme-là[48] me fera mourir avec ses couvertures!
Myrrhine revient avec une couverture… Ah! enfin!…—Mais elle s'aperçoit, fort à propos, qu'elle a oublié… quoi encore? de l'huile, pour parfumer ce cher mari!
Ne veux-tu pas que je te parfume?
Non, par Apollon! non, de grâce!
Si! par Vénus! que tu le veuilles ou non!
Tout-puissant Jupiter, fais que nous en finissions avec ces parfums!
Tends la main, que je t'en verse, et frotte-toi.
Par Apollon! ce parfum-là n'est guère agréable, à moins qu'il ne le devienne en frottant; il ne sent pas la couche nuptiale.
Ah! sotte que je suis! j'ai apporté du parfum de Rhodes.
C'est bon, laisse, ma chérie!
Es-tu fou?
Maudit soit le premier qui a distillé des parfums!
Myrrhine sort encore une fois, et revient avec une autre fiole…
«Allons, méchante, couche-toi, et ne va plus chercher rien!
—Me voilà, par Diane! Je me déchausse. Mais, mon chéri, tu voteras la paix?
—Sois tranquille.»
Et l'espiègle femme, étant déshabillée, s'en va, ne revient plus.—«Je suis mort, elle me tue!» s'écrie le malheureux Cinésias. «Dans quel état elle me laisse!… Hélas! qui me soulagera?…»
Le chœur, afin que personne n'en ignore, ajoute ses commentaires et ses descriptions aux exclamations et à la mimique priapesque de Cinésias.
Sur ces entrefaites, arrive de Sparte un héraut qui demande la paix. «ÀSparte aussi, tout est en l'air,» et le héraut comme les autres.
Un magistrat survient et le gourmande: «Drôle! dans quel état!…» Le héraut lui explique le complot formé par les femmes, non-seulement d'Athènes, mais de toute la Grèce, pour contraindre les hommes à faire la paix et à abolir la guerre. C'est une conspiration générale, qui embrasse toutes les villes: les hommes, dans tous les pays, sont excédés de cette situation, n'en peuvent plus, demandent grâce, implorent la paix à tout prix: la paix avec les femmes, la paix entre les peuples; la paix au dedans, la paix au dehors; la paix partout et toujours!… Le plan de la courageuse Lysistrata a réussi: elle a fait honneur à son nom, elle a dissous toutes les armées, plus habile à elle seule qu'un Congrès de la Paix.
Les ambassadeurs lacédémoniens arrivent ensuite, dans le même état que le héraut. «La situation, disent-ils, est de plus en plus tendue…»
* * * * *
On appelle Lysistrata. Elle conclut la réconciliation universelle. «Laconiens, approchez-vous; et vous, Athéniens, de ce côté. Écoutez-moi: Je ne suis qu'une femme, mais j'ai quelque bon sens; la nature m'a donné un jugement droit, que j'ai développé encore, en écoutant les sages leçons et de mon père et des vieillards. Permettez que je vous adresse, à tous également, un reproche, hélas! trop fondé! Vous qui, à Olympie, aux Thermopyles, à Delphes (combien d'autres lieux je pourrais nommer, si je ne craignais de m'étendre!) arrosez les autels de la même eau lustrale et ne formez qu'une seule famille, ô Hellènes, vous vous détruisez, les armes à la main, vous et vos villes, quand les Barbares sont là qui vous menacent!…»
Démosthène ne dira pas mieux que cette brave Lysistrata, et ne trouvera pas dans son cœur une plus noble et plus grande éloquence. Cavour ne parlera pas autrement pour réunir les membres dispersés de la patrie italienne, que Garibaldi ressuscitera.
Bref, Péloponnésiennes, Athéniennes, Corinthiennes, Béotiennes, se remettent avec leurs maris. Seuls les vieillards grognent un peu, tout en étant contents au fond; mais ils sont humiliés de se soumettre: «Maudites femmes! sont-elles assez rusées! Ah! qu'on a eu raison de dire:Pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans ces coquines!»
La comédie est couronnée par un festin et par des danses animées, sous l'invocation des dieux, avec un double chant des Athéniens et des Laconiens réconciliés. «Chantons Sparte, disent les Laconiens en terminant, Sparte qui se plaît aux divins chœurs et aux danses retentissantes, quand les jeunes filles, au bord de l'Eurotas, bondissent pareilles à des cavales, et frappent la terre de leurs pieds rapides, secouant leur chevelure, comme les bacchantes qui agitent leurs thyrses en se jouant! la belle et chaste fille de Latone les précède et conduit le chœur.—Allons! noue tes cheveux flottants, joue des mains et des pieds, bondis comme une biche! Que le bruit anime la danse! Et célébrons ensemble la puissante déesse au temple recouvert d'airain[49].»
Pendant ce chœur, chaque mari, Athénien ou Lacédémonien, prend le bras de sa femme, et s'apprête à partir, pour réparer le temps perdu. Cela finit comme la fable desDeux Pigeons; mais il y a ici bien plus de deux pigeons; c'est l'Hellade tout entière qui est le colombier.
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à penserDe combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!
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Telle est cetteliberté gaillardedont parle quelque part Fontenelle.Gaillardeest bien modeste.Lysistrata, nous l'avons dit, est tout bonnement une phallophorie, moins la gravité religieuse. Et encore avons-nous omis les énormités de paroles qui accompagnent et qui commentent les énormités d'action.
Cela prouve que, si la morale dans ses principes ne varie pas, la pudeur et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps. Quand on lit Rabelais, on est bien étonné; mais les obscénités de Rabelais restent enfermées dans un livre; celles d'Aristophane s'étalaient en paroles et en actions, sur le théâtre, à la face du soleil, devant trente mille spectateurs!
Croirait-on, après cela, qu'Aristophane se vante en maint endroit d'être plus réservé que les autres poëtes comiques de son temps? Vive Bacchus! Quelle réserve!… Le monde moderne ne présente rien d'aussi fort. Lorsque Charles VI fit son entrée dans Paris, des filles nues, placées aux fontaines publiques, représentaient des sirènes; dansle Jugement de Pâris, joué vers le même temps, les trois déesses, dont le berger devait comparer la beauté, paraissaient nues sur le théâtre; ordinairement, le 1er mai, mois de l'amour, des femmes se montraient nues sur la scène, et parcouraient ensuite les rues, en portant des flambeaux; mais la scène de Myrrhine et de Cinésias, sans compter les autres où les hommes figurent dans de si étranges attitudes, c'est bien autre chose vraiment que la nudité pure et simple. Le nu, en lui-même, n'est pas indécent, excepté pour des esprits faux et pour des natures déjà perverties par les sottes idées d'une morale inepte. Ah! si Myrrhine, pour ne parler que d'elle, était simplement nue!… Mais elle se déshabille! Rappelez-vous le tableau de Vanloo, cette grande femme nue, qui va se mettre au lit: elle serait décente, quoique nue, si elle n'avait pas un bonnet de nuit et si elle ne tournait pas la tête pour vous regarder dans ce moment-là. Ce bonnet ôte la pureté du nu, et ce regard tourné vers vous est provoquant. En vain répondrait-on qu'elle est seule dans sa chambre: pour qui donc se retourne-t-elle ainsi? Il faut que ce soit, tout au moins, pour son miroir: la chose est grave. Cette femme n'est donc pas décente, quelque belle qu'elle soit. De même, la rusée Myrrhine, quittant pièce à pièce tout son vêtement, «les spectateurs, comme le remarque Alfred de Musset, devaient partager le tourment de Cinésias.»
Toutefois il importe de remarquer que cette scène et cette comédie tout entière sont plutôt indécentes qu'immorales, ou du moins ne sont immorales que par l'indécence: Le but général de la pièce est honnête, ne l'oublions pas; l'idée fondamentale en est morale et vraie: n'était-ce pas un regret légitime que celui des douceurs du foyer domestique et des joies intimes de la vie de famille, sans cesse troublées et interrompues par cette guerre qui désolait toute l'Hellade? «Plus d'amour, partant plus de joie!» Cette comédie est donc, à proprement parler, la réclamation de la famille contre la guerre. Quoi de plus juste, de plus sensé, de plus moral, au fond?
Mais, dans la forme, quelle licence! quelle effronterie! quelle obscénité! La joyeuse ivresse des fêtes de Bacchus, l'habitude des phallophories, le culte de Priape, les rôles de femmes joués par des hommes; tout cela ensemble peut à peine en rendre raison.
Toujours est-il qu'on ne saurait trop admirer, dans cette pièce comme dans les trois précédentes, l'art de présenter les idées sérieuses sous une forme claire, frappante et populaire. Quelle verve et quel naturel! quelles gradations comiques! quel dialogue abondant et vrai! quel atticisme mêlé à tout ce cynisme! Ah! je comprends que saint Chrysostome voulût toujours avoir sous son chevet les comédies d'Aristophane!
Lorsque notre bon maître, M. Viguier, si artiste et si fin, si érudit et si original, nous faisait lire et nous commentait, à l'École normale, une de ces prodigieuses comédies, quelquefois son admiration allait jusqu'à l'attendrissement; riant et presque pleurant tout ensemble, ou rougissant de quelque énormité qui succédait à des détails exquis, il s'écriait, avec une douceur charmante: «Ah! messieurs, quelles canailles que ces Grecs! mais qu'ils avaient d'esprit!»
Toutefois M. Michelet, dans laBible de l'humanité, pense qu'ils étaient plus purs en actions qu'en paroles. Soit, mais cela laisse encore une assez grande latitude. C'étaient, avant tout, des artistes. N'oublions pas, cependant, leur grandeur, leur aptitude universelle. «L'Athénien maniait également bien l'épée, la rame et la parole. Il est la guêpe ou l'abeille; il a les ailes et l'aiguillon; non pas seulement l'aiguillon qui perce les Barbares, mais celui qui pénètre les esprits. Sa ville est la citadelle et le marché de la Grèce; elle en est aussi l'école; elle a mis parmi les dieux la Persuasion, et lui fait des sacrifices. Les Athéniens sont les propagateurs ardents et les apôtres de la pensée…[50]»
Moralement, les Athéniens étaient peut-être inférieurs, à nous modernes, mais certes bien supérieurs à tous les autres hommes qui vivaient il y a vingt-deux siècles.
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Pour résumer en quelques mots cette première partie de notre étude, Aristophane, dans les pièces où il touche les questions politiques, se montre partout et toujours ennemi de la guerre et ami de la paix. Voilà son dessein immuable. Mais cette idée, toujours la même, vient d'être présentée déjà sous quatre formes différentes, sans compter toutes les pièces perdues pour nous. Ainsi donc, la guerre, qui est toujours si fatale à la démocratie, et vers laquelle, pourtant la démocratie se précipite toujours, voilà le monstre auquel Aristophane, sans être démocrate bien fervent, s'attaque sans cesse, avec toutes les ressources de son courage et de son esprit.
De ce côté-là nous n'avons que des éloges à lui donner. Nous sommes de l'avis d'Aristophane, d'Horace, de Rabelais, de Montaigne, de Johnson, de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, et nous considérons la guerre, excepté la guerre défensive et patriotique, comme une barbarie hideuse et une effroyable ineptie, dernier reste de la sauvagerie antique.
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À présent que nous avons étudié le poëte grec comme critique politique, nous l'étudierons en second lieu comme critique social, et en troisième lieu comme critique littéraire.
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Chacune des pièces d'Aristophane, avons-nous dit, est une action, un combat, mais une action, un combat plus ou moins directs. Tantôt il critique les hommes, et tantôt les institutions.
Lorsque la politique allait trop vite pour que le poëte pût la suivre, où peut-être lorsque la question était trop brûlante pour qu'il osât y toucher, il donnait quelque pièce de critique sociale ou de critique littéraire, qui, étant d'une application moins immédiate ou moins périlleuse, risquât moins de compromettre les affaires ou lui-même.
Comme critique politique, nous l'avons vu confondre parfois la démocratie avec l'ochlocratie, la souveraineté du peuple avec la tyrannie de la populace, envelopper dans les mêmes satires l'abus et l'usage, l'excès et le droit, et se montrer déjà conservateur à l'excès. Comme critique social, il faut nous attendre à le retrouver partisan des idées anciennes, ennemi des idées nouvelles, non-seulement de celles qui étaient chimériques, mais de celles même auxquelles était réservé le gouvernement de l'avenir.
Le bon sens de Molière voit droit et loin par-delà l'horizon du dix-septième siècle; celui d'Aristophane, a, relativement la vue courte. L'un, guidé par l'instinct de son génie, marche toujours dans le sens de la révolution future et y travaille pour sa part, continuant Rabelais et préparant Voltaire; l'autre, méconnaît et bafoue celle qui, de son temps, commençait à germer et qui devait donner, plusieurs siècles après, ses fleurs, ses fruits et ses moissons, sous le nom de christianisme. Il ne la pressentit que pour s'en effrayer, pour la combattre de toutes ses forces, et cela quelquefois par les moyens les plus blâmables, les plus coupables. Nous allons en avoir tout de suite un exemple.
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Les quatre comédies de critique sociale sont:
Les Nuées, l'an 424 avant notre ère.
Les Guêpes, l'an 423.
Les Femmes à l'Assemblée, l'an 393.
Plutus, représenté deux fois, en 409 et 388.
Voici une des œuvres les plus fantastiques dans la forme, mais les plus sérieuses au fond, et aussi, disons-le tout d'abord, la plus injuste et la plus odieuse parmi toutes celles d'Aristophane.
Ce sont, comme le titre l'indique, des Nuées, personnages parlants et chantants, qui forment le chœur de la pièce. En réalité, il s'agit de l'éducation publique, c'est la querelle du passé et de l'avenir, des idées anciennes et des idées nouvelles, de la religion et de la philosophie. «Ici s'agitent, dit le chœur des Nuées, ici s'agitent les destinées de la philosophie[51].»
Cette comédie est donc en effet la plus grave de toutes les discussions sociales; mais, au premier coup d'œil, c'est une bouffonnerie encore plus fantastique, s'il est possible, que celle qu'on vient de parcourir.
Dans cette pièce, Aristophane, emporté par la peur des nouvelles idées, calomnie leur représentant le plus illustre et le plus pur, l'un des hommes les plus divins qui aient jamais existé sur la terre. On voit là un esprit affolé par la crainte, comme certaines gens qu'épouvante aujourd'hui le nom seul de socialisme, et qui, le plus naturellement du monde, calomnient et frappent leurs adversaires sans les comprendre, sans leur permettre même de définir ce nom.
Singulier moment dans l'histoire d'une civilisation que celui où le régime ancien ayant fait son temps, le régime futur se cherche encore; où traditions, mœurs, religion, tout s'écroule; où la société se décompose et semble ne contenir que des forces désorganisées; où l'esprit nouveau, esprit destructeur, curieux, téméraire, envahit tout; où l'on se sent glisser sur une pente sans savoir où l'on va; où le flot des idées révolutionnaires grossit, se précipite, entraîne tout. Alors, comme les caractères des hommes sont différents, et que, dans toutes les sociétés humaines, sous les formes quelconques de gouvernement, l'éternel problème à résoudre est celui de la conciliation de l'ordre et de la liberté, mais que, s'il faut faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre, les uns préfèrent l'excès de l'ordre, les autres celui de la liberté, il se forme deux grands partis: d'un côté, ceux qui pensent que la sagesse ordonne de creuser un lit au torrent, afin d'en gouverner le cours; que les idées ditesrévolutionnairesseront simplementévolutionnairessi l'on ne gêne pas cette évolution; de l'autre, ceux qui sont d'avis de barrer le courant et de le contenir. Ceux-ci se croient les plus prudents et en réalité sont les plus téméraires. Ils se donnent le titre de conservateurs, et perdraient tout, si leur dessein réussissait. Ils se roidissent et se fâchent contre le mouvement irrésistible; ils protestent au nom du passé, et jettent à ce monde qui gravite vers de nouvelles destinées d'inutiles admonestations. Tel fut le rôle d'Aristophane. Il mit, certes, dans cette entreprise cent fois plus d'esprit et d'ardeur qu'il n'en aurait fallu pour réussir, s'il était donné à un homme d'arrêter le cours de l'humanité et les progrès de la raison. Il devait échouer, il échoua.
Essayons toutefois de pénétrer dans les idées de ce poëte, de les comprendre et de les expliquer, sans les justifier.
La crise qui travaillait le siècle d'Aristophane était, à la vérité, le commencement d'une ère nouvelle pour l'esprit humain, mais aussi faisait redouter, par ses profonds ébranlements, une décadence plus ou moins rapide pour la nation grecque, et d'abord pour la puissance d'Athènes. Le poëte Athénien fut plus frappé des dangers probables de sa patrie que des progrès possibles de l'humanité.
Socrate avait des sentiments plus étendus. Comme on lui demandait quelle était sa patrie,—«Toute la Terre,» répondit-il, donnant à entendre qu'il se considérait comme citoyen de tous les lieux où il y a des hommes[52], des êtres pensants. «Avant lui déjà, l'esprit philosophique avait franchi les bornes de la cité. Anaxagore fut citoyen de la Terre plutôt que de Clazomène; Pythagore, dit-on, ne fit aucune différence entre les Grecs et les barbares dans l'organisation de la société; il embrassait la nature entière dans son amour. Démocrite s'était proclamé citoyen du monde. Toutefois cette profession de sentiments cosmopolites avait été moins une doctrine que l'indifférence d'un sage pour les intérêts journaliers de la politique. La pensée de Pythagore, plus haute et plus pure, inspira peut-être Socrate, qui le premier sut concilier rationnellement les devoirs du citoyen avec ceux de l'homme[53]. Le grand Athénien, en s'élevant au-dessus du patriotisme jaloux qui régnait chez les Grecs, ne se séparait pas de la cité où le hasard l'avait fait naître; il l'aimait avec tendresse, et, tout en estimant les institutions de Lycurgue supérieures à celles de Solon[54], il manifesta toujours une prédilection particulière pour sa patrie. S'il ne montait pas à la tribune pour entretenir le peuple des intérêts du jour, s'il n'était pas, à proprement parler, un homme politique, sa vocation n'avait pas de moindres avantages pour l'État. «Il s'occupait de persuader à tous, jeunes et vieux, que les soins du corps et l'acquisition des richesses ne devaient point passer avant le perfectionnement moral, que la vertu ne vient pas des richesses, mais que tous les vrais biens viennent aux hommes de la vertu[55].»
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Socialement Aristophane était l'adversaire de Socrate, quoiqu'ils appartinssent à peu près au même parti politique. «La politique des Socratiques à Athènes, dit M. Havet, comme en France la philosophie du dix-huitième siècle, était en opposition avec l'ordre établi; mais il y avait cette différence considérable, que la philosophie française s'appuyait sur l'esprit de la démocratie, tandis que la philosophie athénienne était anti-démocratique, comme paraît déjà l'avoir été la philosophie pythagoricienne, dont elle recueillait les traditions. C'est que les philosophes, impatients du mal et ne pouvant manquer de l'apercevoir autour d'eux, ne sachant où trouver le mieux qu'ils conçoivent, et poussés pourtant, par un instinct naturel, à le placer quelque part, l'attachent volontiers à ce qui se présente comme le contraire de ce qu'ils connaissent. Les Pythagoriciens voyaient la multitude régner, par ses chefs populaires ou tyrans, dans les cités d'Italie; les Socratiques la voyaient régner par elle-même dans Athènes. Les uns et les autres désavouèrent également la démocratie, ou du moins ce qu'on appelait de ce nom, car, on le sait, il n'y avait là qu'une apparence[56]…» Toutefois, comme le remarque encore M. Havet, «on pourrait dire qu'en vain leurs systèmes étaient aristocratiques, leur instinct ne l'était pas. Ils ne s'y sont pas trompés, ceux qui ont condamné Socrate. Leur indépendance à l'égard des traditions religieuses suffit pour montrer qu'ils ne sont pas véritablement du côté du passé, même lorsqu'il le semble, même lorsqu'ils le croient. Et, à ce seul signe, l'esprit moderne reconnaît en eux des frères. Par là leur philosophie est encore aujourd'hui toute vivante, leur action se perpétue; elle ne sera à son terme que le jour où le fantôme des superstitions, dissipé enfin à la lumière qu'ils ont les premiers allumée, aura cessé de peser sur l'humanité, réveillée pour jamais d'un lourd sommeil. Je ne doute pas, quant à moi, que l'impatience que leur causait l'obstination aveugle des croyances populaires n'ait été pour beaucoup dans la défiance que la multitude leur inspirait. Un sentiment pareil arrachait à Voltaire des cris de colère contre la foule, qu'il croyait vouée à l'erreur et au fanatisme pour toujours. Rien n'indispose autant à l'égard du grand nombre les esprits distingués et les cœurs ardents que de le voir se trahir lui-même et prêter sa force à ce qui l'accable[57].»
Mais, si Socrate, du côté politique, se rapprochait d'Aristophane, il le dépassait de bien loin par les vues sociales, par l'esprit philosophique. Nous avons remarqué qu'Aristophane, dans son extrême amour de l'ordre, confond avec les démagogues la démocratie elle-même; ainsi, dans sa haine desnouveautés(pour parler comme Bossuet, esprit analogue sous ce rapport), il confond la philosophie avec les sophistes. Attaché aux institutions anciennes, qui avaient encore pour elles la consécration de l'expérience et qui avaient eu longtemps celle de la gloire, il emploie à défendre l'héritage du passé, en un mot àconserver, toute la verve et la malice que Voltaire et Beaumarchais emploieront à démolir. Il ne fait point, il ne veut point faire de distinction entre la libre pensée et l'athéisme, ni même entre les génies courageux qui élaborent les problèmes sociaux, les doctrines de l'avenir, et les charlatans, rhéteurs et sophistes, qui, discutant toutes les théories avec une égale éloquence et une égale incrédulité, les brisent les unes contre les autres, renversant tout et n'édifiant rien. Peu s'en faut que, par réaction, il n'invente déjà ce paradoxe où Jean-Jacques Rousseau encore inconnu cherchera le bruit et la gloire et faussera son génie dès le début, à savoir que les sciences, les lettres, les arts et la philosophie, servent plutôt à corrompre les hommes qu'à les rendre meilleurs. Bref, Aristophane est conservateur et fébrile réactionnaire enragé. L'analyse de cette comédie montrera que le mot n'est pas très-fort.
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Quoi qu'en dise le proverbe arabe: «La parole est d'argent, et le silence est d'or,» il peut être vrai dans la vie privée, il est faux dans la vie publique. La parole, même avec ses abus et ses excès, vaut mieux que le silence. La parole, c'est la liberté, la vie; le silence, c'est la compression, la mort; c'est tout au moins, la léthargie. En voulez-vous une preuve entre mille? «Une des premières mesures de l'oligarchie des Trente fut de défendre, par une loi expresse, tout enseignement de l'art de parler. Aristophane raille les Athéniens pour leur amour de la parole et de la controverse, comme si cette passion avait affaibli leur énergie militaire; mais, à ce moment, sans aucun doute, ce reproche n'était pas vrai, et il ne devint vrai, même en partie, qu'après les malheurs écrasants qui marquèrent la fin de la guerre du Péloponnèse. Pendant le cours de cette guerre, une action insouciante et énergique fut le trait caractéristique d'Athènes, même à un plus haut degré que l'éloquence ou la discussion politique,—bien qu'avant le temps de Démosthène il se fût opéré un changement considérable[58].»
Dans la vie des Athéniens telle qu'elle était constituée, «l'habileté de la parole était nécessaire non-seulement à ceux qui avaient dessein de prendre une part marquante dans la politique, mais encore aux simples citoyens pour défendre leurs droits et repousser des accusations dans une cour de justice. C'était un talent de la plus grande utilité pratique, même indépendamment de tout dessein ambitieux, à peine inférieur à l'usage des armes ou à l'habitude du gymnase. En conséquence les maîtres de grammaire et de rhétorique, et les compositeurs de discours écrits que d'autres devaient prononcer, commencèrent à se multiplier et à acquérir une importance sans exemple[59].» C'est dans ce moment-là qu'Aristophane composa la comédie desNuées. En voici l'analyse.
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Strepsiade, homme simple et peu éclairé a fait la sottise, que feront après lui beaucoup d'autres et Georges Dandin, de prendre pour femme, lui paysan, une personne de qualité, dépensière, frivole et ardente au plaisir. Il en a eu un fils. Quand ce fils vint au monde, la noble épouse et le pauvre mari se querellèrent au sujet du nom qu'il convenait de lui donner. Elle y voulait de lachevalerie: c'était Xant_ippe_, Char_ippe_, Call_ippide_[60]. Lui, voulait qu'on l'appelât tout bonnement comme son grand-père, _Phid_onide, nom fleurant l'économie. Enfin, après une longue dispute, on prit un moyen terme et on appela l'enfant Phidippide[61].
Or Phidippide, devenu grand, tient plus de sa mère que de son père, et justifie moins la première moitié de son nom que la seconde: il aime les chevaux, les chiens, le jeu, les paris, les combats de coqs. Son malheureux père en est désolé, et ruiné.
C'est dans son lit, en se lamentant et en se défendant contre les puces, que Strepsiade nous apprend sa déplorable histoire, tandis que son coquin de fils rêve, à côté de lui, de courses et de chars. Cela fait encore une exposition jolie, et une mise en scène curieuse: le théâtre, par un décor combiné, moins simple que les procédés ordinaires décrits par Schlegel, devait représenter d'un côté l'intérieur de la maison de Strepsiade, de l'autre l'intérieur de l'école de Socrate; au milieu, une place ou une rue.
Strepsiade, donc, est couché dans un lit, son fils dans un autre. Autour d'eux, des esclaves dorment par terre. Il fait nuit.
STREPSIADE,couché, et gémissant.
Oh! io, io ioïe! grands dieux! que les nuits sont longues! Le jour ne viendra donc jamais? Depuis longtemps j'ai entendu le chant du coq, et mes esclaves ronflent encore! Ah! jadis ce n'eût pas été ainsi! Maudite guerre! m'as tu fait assez de mal! je ne puis même plus châtier mes esclaves!—Et cet honnête fils que j'ai là ne s'éveille pas davantage: il pète, enveloppé dans ses cinq couvertures!—Allons! essayons encore de dormir et renfonçons-nous dans le lit.—Dormir? Eh! comment, malheureux? dévoré par la dépense, l'écurie et les dettes, à cause de ce beau fils! Lui, avec ses cheveux flottants, il monte à cheval ou en char, et ne rêve que chevaux; et moi je meurs lorsque la lune ramène le jour des échéances!—Hé! esclave! allume la lampe, et apporte-moi mon registre: que je récapitule à qui je dois, et que je calcule les intérêts.—Voyons: douze mines à Pasias? Ah! c'était pour payer ce cheval pur-sang! Hélas! plût au ciel qu'un bon coup de pierre, auparavant, eût fait couler ce sang!
PHIDIPPIDE,rêvant.
Philon, tu triches! tu dois aller droit devant toi!
Voilà cette folie qui me ruine! Même en dormant, il ne rêve que courses!
PHIDIPPIDE,rêvant.
Combien de tours pour le char de guerre?
Quand finiras-tu de m'en faire, des tours?—Voyons, après Passias, quelle autre dette? Trois mines à Amynias pour un char et ses roues.
PHIDIPPIDE,rêvant.
Roule bien le cheval et remmène-le chez nous.
Roule, roule! Gredin! Mes écus aussi, tu les fais rouler! Quelques créanciers ont déjà obtenu sentence contre moi, d'autres réclament des hypothèques.
PHIDIPPIDE,s'éveillant.
En vérité, mon père, qu'as-tu donc à gémir et à te retourner toute la nuit?
La première parole que prononce le jeune homme met bien en relief le comique de la situation: ce sont les désordres du fils qui privent le père de sommeil, et peu s'en faut que le fils ne se plaigne impertinemment d'être troublé dans son repos par les agitations dont lui seul est la cause. «En vérité, mon père!…» Ce mot indique un mouvement d'impatience. Et puis, Phidippide se retourne et se rendort du sommeil du juste, après avoir dit ce seul mot.
Le père continue à se tourmenter; il n'en a que trop de raisons! Il déplore son sot mariage, source de tous ses autres malheurs.
«Ah! maudite soit l'entremetteuse qui m'a fait épouser ta mère! je vivais si heureux à la campagne, sans souci, mal peigné et content, riche en abeilles, en brebis, en olives!»
Quel joli croquis, en deux ou trois traits!
«Alors j'épousai la nièce de Mégaclès fils de Mégaclès. J'étais des champs; elle, de la ville. C'était une femme hautaine, dépensière, folle de toilette. Le jour des noces, quand je me couchai près d'elle, je sentais à plaisir la lie de vin, le fromage, le suint; elle, sentait les essences, le safran, les baisers, les profusions, les festins, les plaisirs lascifs…»
Strepsiade, en causant ainsi tout seul, se lève tout-à-coup: il croit avoir trouvé une voie de salut merveilleuse et divine. D'abord, il réveille son enfant gâté, en prenant sa voix la plus douce:
Phidippide, mon petit Phidippide!
Quoi, mon père?