Tout en gardant présente à l'esprit la conception, si faible qu'elle soit, que nous avons pu nous faire de l'intervalle qui sépare notre Soleil de l'étoile 61 du Cygne, souvenons-nous aussi que cet intervalle, quoique inexprimablement vaste, peut être considéré comme la simple distancemoyenneentre les innombrables multitudes d'étoiles composant le groupe, ou nébuleuse, auquel appartient notre système, ainsi que l'étoile 61 du Cygne. En vérité, j'établis le calcul avec une grande modération; nous avons d'excellentes raisons pour croire que l'étoile 61 du Cygne est l'une des étoiles les plus rapprochées, et pour en conclure que sa distance, relativement à nous, est moindre que la distance moyenne d'étoile à étoile dans le magnifique groupe de la Voie Lactée.
Et ici, une fois encore et définitivement, il me semble bon d'observer que jusqu'à présent nous n'avons parlé que de quantités insignifiantes. Cessons de nous émerveiller de l'espace qui sépare les étoiles dans notre propre groupe ou dans tout autre groupe particulier; tournons plutôt nos pensées vers les espaces qui séparent les groupes eux-mêmes dans le groupe omnicompréhensif de l'Univers.
J'ai déjà dit que la lumière marche avec une vitesse de cent soixante-sept mille milles par seconde, c'est-à-dire de dix millions de milles par minute, ou d'environ six cent millions de milles par heure;—et cependant il est des nébuleuses qui sont tellement éloignées de nous que la lumière de ces mystérieuses régions, quoique marchant avec une telle vélocité, ne peut pas arriver jusqu'ici en moins detrois millions d'années.Ce calcul, d'ailleurs, a été fait par Herschell l'aîné, et n'a trait qu'à ces groupes comparativement rapprochés qui se trouvaient à la portéede son propre télescope. Mais il y a des nébuleuses, qui, par le tube magique de lord Rosse, nous communiquent en cet instant même l'écho des secrets qui datentd'un million de siècles.En un mot les phénomènes que nous contemplons en ce moment, dans ces mondes lointains, sont les mêmes phénomènes qui intéressaient leurs habitants il y adix fois cent mille siècles.Dans des intervalles, dans des distances, tels que cette suggestion en impose à notreâme,—plutôt qu'à notre esprit,—nous trouvons enfin une échelle convenable où toutes nos mesquines considérations antérieures dequantitépeuvent figurer comme de simples degrés.
L'imagination ainsi pleine de distances cosmiques, profitons de l'occasion pour parler de la difficulté que nous avons si souvent éprouvée, quand nous poursuivions lechemin battude la pensée astronomique, à rendre compte de ces vides incommensurables,—à expliquer pourquoi des gouffres, si totalement inoccupés et si inutiles en apparence, se sont produits entre les étoiles,—entre les groupes,—bref, à trouver une raison suffisante de l'échelle titanique, sur laquelle, quant à l'espace seulement, l'Univers paraît avoir été construit. J'affirme que l'Astronomie a fait visiblement défaut dans cette question et n'a pas su attribuer à ce phénomène une cause rationnelle;—mais les considérations qui, dans cet Essai, nous ont conduit pas à pas, nous permettent de comprendre clairement et immédiatement quel'Espace et la Durée ne sont qu'un.Pour que l'Univers pût durer pendant une ère proportionnée à la grandeur de ses parties matérielles constitutives et à la haute majesté de ses destinées spirituelles,il était nécessaire que la diffusion atomique originelle se fît dans une étendue aussi prodigieusement vaste qu'elle pouvait l'être sans être infinie. Il fallait, en un mot, que les étoiles passassent de l'état de nébulosité invisible à l'état de solidité visible, et vieillissent en donnant successivement la naissance et la mort à des variétés inexprimablement nombreuses et complexes du développement de la vitalité;—il fallait que les étoiles accomplissent tout cela, trouvassent le temps suffisant pour accomplir toutes ces intentions divines,durant la périodedans laquelle toutes choses vont effectuant leur retour vers l'Unité avec une vélocité qui progresse en raison inverse des carrés des distances, au bout desquelles est placé l'inévitable But.
Grâce à toutes ces considérations, nous n'avons aucune peine à comprendre l'absolue exactitude del'appropriationdivine. La densité respective des étoiles augmente, naturellement, à mesure que leur condensation diminue: la condensation et l'hétérogénéité marchent de pair; et par cette dernière, qui est l'indice de la première, nous pouvons estimer le développement vital et spirituel. Ainsi, par la densité des globes, nous obtenons la mesure dans laquelle leurs destinées sont remplies. A mesure qu'augmente la densité et que s'accomplissent les intentions divines, à mesure que diminue ce qui reste à accomplir, nous voyons augmenter, dans la même proportion, la vitesse qui précipite les choses vers la Fin. Et ainsi l'esprit philosophique comprendra sans peine que les intentions divines, dans la constitution des étoiles, avancent mathématiquement vers leur accomplissement;—il comprendra plus encore; il donnera à ce progrès une expression mathématique; il affirmera que ce progrès est en proportion inverse des carrés des distances où toutes les choses crééesse trouvent relativement à ce qui est à la fois le point de départ et le but de leur création.
Non-seulement cette appropriation de Dieu est mathématiquement exacte, mais il y a en elle une estampille divine, qui la distingue de tous les ouvrages de construction purement humaine. Je veux parler de la complèteréciprocitéd'appropriation. Ainsi dans les constructions humaines une cause particulière engendre un effet particulier; une intention particulière amène un résultat particulier; mais c'est tout; nous ne voyons pas de réciprocité. L'effet ne réagit pas sur la cause; l'intention ne change pas son rapport avec l'objet. Dans les combinaisons de Dieu, l'objet est tour à tour dessein ou objet, selon la façon dont il nous plaît de le regarder, et nous pouvons prendre en tout temps une cause pour un effet, et réciproquement, de sorte que nous ne pouvons jamais, d'une manière absolue, distinguer l'un de l'autre.
Prenons un exemple. Dans les climats polaires, la machine humaine, pour maintenir sa chaleur animale, et pour la combustion dans le système capillaire, réclame une abondante provision de nourriture fortement azotée, telle que l'huile de poisson. D'autre part, nous voyons que dans les climats polaires l'huile des nombreux phoques et baleines est presque la seule nourriture que la nature fournisse à l'homme. Et maintenant dirons-nous que l'huile est mise à la portée de l'homme parce qu'elle est impérieusement réclamée, ou dirons-nous qu'elle est la seule chose réclamée parce qu'elle est la seule qu'il puisse obtenir? Il est impossible de décider la question. Il y a là une absolueréciprocité d'appropriation.
Le plaisir que nous tirons de toute manifestation du génie humain est en raison du plus ou moins deressemblanceavec cette espèce de réciprocité. Ainsi, dans laconstruction du plan d'une fiction littéraire, nous devrions nous efforcer d'arranger les incidents de telle façon qu'il fût impossible de déterminer si un quelconque d'entre eux dépend d'un autre quelconque ou lui sert d'appui. Prise dans ce sens,la perfection du planest, dans la réalité, dans la pratique, impossible à atteindre, simplement parce que la construction dont il s'agit est l'œuvre d'une intelligence finie. Les plans de Dieu sont parfaits. L'Univers est un plan de Dieu.
Nous sommes maintenant arrivés à un point où l'intelligence est forcée de lutter contre sa propension à la déduction analogique, contre cette monomanie qui la pousse à vouloir saisir l'infini. Nous avons vu les lunes tourner autour des planètes; les planètes autour des étoiles; et l'instinct poétique de l'humanité,—son instinct de la symétrie, en tant que la symétrie ne soit qu'une symétrie de surface,—cet instinct, que l'Ame non-seulement de l'Homme mais de tous les êtres créés, a tiré au commencement de la base géométrique de l'irradiation universelle,—nous pousse à imaginer une extension sans fin de ce système de cycles. Fermant également nos yeux à la déduction et à l'induction, nous nous obstinons à concevoir une révolution de tous les corps qui composent lu Galaxie autour de quelque globe gigantesque que nous intitulons pivot central du tout. On se figure chaque groupe, dans le grand groupe de groupes, pourvu et construit d'une manière similaire; et en même temps, pour que l'analogie soit complète et ne fasse défaut en aucun point, on va jusqu'à concevoir tous ces groupes eux-mêmes comme tournant autour de quelque sphère encore plus auguste;—cette dernière à son tour, avec tous les groupes qui lui forment une ceinture, on croit qu'elle n'est qu'un des membres d'une série encore plus magnifiqued'agglomérations, évoluant autour d'un autre globe qui lui sert de centre,—quelque globe encore plus ineffablement sublime, quelque globe, disons mieux, d'une infinie sublimité, incessamment multipliée par l'infiniment sublime. Telles sont les conditions, continuées à perpétuité, que la tyrannie d'une fausse analogie impose à l'Imagination et que la Raison est invitée à contempler, sans se montrer, s'il est possible, trop mécontente du tableau. Tel est, en général, le système d'interminables révolutions s'engendrant les unes les autres, que la Philosophie nous a habitués à comprendre et à expliquer, en s'y prenant du moins aussi adroitement qu'elle a pu. De temps à autre cependant, un véritable philosophe, dont la frénésie prend un tour très-déterminé, dont le génie, pour parler plus honnêtement, a, comme les blanchisseuses, l'habitude fortement prononcée de ne couler les choses qu'à la douzaine, nous fait voir le point précis, qui avait été perdu de vue, où s'arrête et où doit nécessairement s'arrêter cette série de révolutions.
Les rêveries de Fourier ne valent peut-être pas la peine que nous nous en moquions;—mais on a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, de l'hypothèse de Madler,—à savoir qu'il existe, au centre de la Galaxie, un globe prodigieux, autour duquel tournent tous les systèmes du groupe. La période de révolution pour notre propre système a même été évaluée à 117 millions d'années.
On a longtemps soupçonné que notre Soleil opérait un mouvement dans l'espace, indépendamment de sa rotation, et une révolution autour du centre de gravité du système. Ce mouvement, en admettant qu'il existe, devrait se manifester par la perspective. Les étoiles, dans cette partie du firmament que nous sommes censés avoir laissée derrière nous, devraient, pendant une longue série d'années, s'accumuler en foule; celles comprises dans le côté opposédevraient avoir l'air de s'éparpiller. Or, par l'histoire de l'Astronomie, nous apprenons d'une manière vague que quelques-uns de ces phénomènes se sont manifestés. A ce sujet on a déclaré que notre système se mouvait vers un point du ciel diamétralement opposé à l'étoile Zêta Herculis;—mais c'est là peut-être le maximum de ce que nous avons logiquement le droit de conclure en cette matière. Madler, néanmoins, est allé jusqu'à désigner une étoile particulière,—Alcyone, l'une des Pléiades,—comme marquant juste, ou à peu de chose près, le point autour duquel s'accomplirait une révolution générale.
Or, puisque c'estl'analogiequi nous a tout d'abord entraînés vers ces rêves, il est naturel et convenable de nous servir de la même analogie pour en poursuivre le développement; et cette analogie qui nous a suggéré l'idée de révolution nous suggère en même temps l'idée d'un vaste globe central autour duquel elle devrait s'accomplir; —jusque-là le raisonnement de l'astronome est logique. Dynamiquement, il faudrait toutefois que cet astre central fût plus gros que tous les astres réunis qui l'entourent. Or, ils sont au nombre de 100 millions environ. «Pourquoi donc», a-t-on demandé très-naturellement, «ne voyons-nous pas ce vaste soleil central, au moins égal par sa masse à 100 millions de soleils semblables au notre? Pourquoi ne le voyons-nous pas,nousparticulièrement, qui occupons la région moyenne du groupe,—le lieu même près duquel, en tout cas, doit être situé cet astre incomparable?» On répondit prestement: «Il faut qu'il soit non lumineux comme sont nos planètes.» Ici, pour s'accommoder au but, l'analogie se laissait torturer. On pouvait dire: «Nous savons qu'il existe positivement des soleils non lumineux, mais non pas dans de telles conditions.» Il est vrai que nous avons quelque raison d'en supposer detels, mais nous n'avons certainement aucune raison pour supposer qu'il y a des soleils non lumineux entourés de soleils lumineux, ces derniers étant à leur tour environnés de planètes non lumineuses; tout cela est précisément ce dont Madler est sommé de trouver l'analogue dans les cieux; car il imagine tout cela justement à propos de la Galaxie. En admettant que la chose soit telle qu'il le dit, nous ne pouvons nous empêcher de penser combien cette question: «Pourquoi les choses sont-elles ainsi?» serait cruellement embarrassante pour les philosophesà priori.
Mais si, en dépit de l'analogie et de toute autre raison, nous reconnaissons la non-luminosité de ce grand astre central, nous pouvons toujours demander comment ce globe si énorme n'est pas rendu visible, grâce à cette effusion de lumière versée sur lui par les 100 millions de splendides soleils qui brillent dans tous les sens autour de lui. Devant cette embarrassante question, l'idée d'un soleil central positivement solide semble avoir été jusqu'à un certain point abandonnée; et l'esprit spéculatif s'est contenté d'affirmer que les systèmes du groupe accomplissaient leurs révolutions autour d'un centre immatériel de gravité qui leur était commun à tous. Ici encore, l'analogie a fait fausse route, pour se prêter à une théorie. Les planètes de notre système tournent, il est vrai, autour d'un centre commun de gravité; mais elles agissent ainsi conjointement avec un soleil matériel qui les entraîne, et dont la masse fait plus que contre-balancer le reste du système.
La circonférence mathématique est une courbe composée d'une infinité de lignes droites. Mais cette idée de la circonférence, idée qui, au point de vue de toute la géométrie ordinaire, n'en est que l'idée purement mathématique, mise en opposition de l'idée pratique, est aussi, en stricte réalité, la seule conception pratique que nouspuissions façonner à notre usage pour l'intelligence de cette circonférence majestueuse à laquelle nous avons affaire, au moins en imagination, quand nous supposons notre système tournant autour d'un point situé au centre de la Galaxie. Que l'imagination la plus vigoureuse essaye seulement de faire un pas, un seul, vers la compréhension d'une courbe aussi inexprimable! Sans commettre un paradoxe, on pourrait dire qu'un éclair même, qui suivrait éternellement la circonférence de cet inexprimable cercle, ne ferait que parcourir éternellement une ligne droite. Qu'en décrivant une telle orbite, notre Soleil pût selon une appréciation humaine, dévier de la ligne droite à un degré quelconque, si petit qu'on le suppose, c'est là une idée inadmissible; cependant nous sommes priés de croire qu'une courbure est devenue apparente pendant la très-courte période de notre histoire astronomique, durant ce simple point, durant ce parfait néant de deux ou trois mille ans.
On pourrait dire que Madler a réellement vérifié une courbure dans le sens de la marche, maintenant bien tracée, de notre système à travers l'Espace. Admettant, s'il le faut, que ce fait soit réel, je maintiens qu'il n'y a dans ce cas, qu'un seul fait démontré, c'est la réalité d'une courbure. Pour l'entièrevérification du fait, il faudrait des siècles, et quand même elle serait faite, elle ne servirait qu'à indiquer un rapport binaire ou tout autre rapport multiple quelconque entre notre Soleil et une ou plusieurs des étoiles les plus rapprochées. Quoi qu'il en soit, je ne hasarde rien en prédisant qu'après une période de plusieurs siècles, tous les efforts pour déterminer la marche de notre Soleil à travers l'Espace seront abandonnés comme vains et inutiles. Cela est facile à concevoir quand nous considérons l'infinité de perturbations que cette marchedoit subir, par suite du changement perpétuel des rapports du Soleil avec les autres astres, pendant ce rapprochement simultané de tous vers le noyau de la Galaxie.
Mais, en examinant d'autres nébuleuses que la Voie Lactée, en considérant dans leur généralité les groupes dont est parsemé le firmament, trouvons-nous, oui ou non, une confirmation de l'hypothèse de Madler?Nous ne la trouvons pas.Les formes des groupes sont excessivement variées quand on les regarde accidentellement; mais par un examen plus minutieux, à travers de puissants télescopes, nous reconnaissons très-distinctement que la sphère est la forme dont ils se rapprochent le plus,—leur constitution étant en général en désaccord avec l'idée d'une révolution autour d'un centre commun.
«Il est difficile, dit sir John Herschell,—de former une conception quelconque de l'état dynamique de tels systèmes. D'un côté, sans un mouvement rotatoire et une force centrifuge, il est presque impossible de ne pas les considérer comme soumis à une condition derapprochement progressif;d'un autre côté, en admettant un tel mouvement et une telle force, nous ne trouvons pas moins difficile de concilier leurs formes avec la rotation de tout le système (il veut dire groupe) autour d'un seul axe, sans lequel une collision intérieure nous apparaît comme chose inévitable.»
Quelques observations sur lesnébuleuses,récemment faites par le Docteur Nichol, quoique faites à un point de vue cosmique absolument différent de tous ceux adoptés dans le présent Discours, s'appliquent d'une manière très-particulière au point qui est actuellement en question. Il dit:
«Quand nous dirigeons sur les nébuleuses nos plus grands télescopes, nous voyons que celles que nous avionsd'abord considérées comme irrégulières ne le sont réellement pas; elles se rapprochent plutôt de la forme d'un globe. Il y en a une qui semblait ovale; mais le télescope de lord Rosse l'a transformée pour nous en un cercle... Or, il se présente une très-remarquable circonstance relativement à ces masses circulaires de nébuleuses qui semblent, par comparaison, douées de mouvement. Nous découvrons qu'elles ne sont pas absolument circulaires, mais que, bien au contraire, tout autour d'elles et de tous côtés, il y a des colonnes d'étoiles,qui semblent s'étendre au loin comme si elles se précipitaient vers une grande masse centrale en vertu de quelque énorme puissance[1].»
Si j'avais à décrire, à ma guise, la condition actuelle nécessaire des nébuleuses, dans l'hypothèse, suggérée par moi, que toute matière s'achemine vers l'Unité originelle, je copierais simplement, et presque mot à mot, le langage qu'a employé le Docteur Nichol sans soupçonner le moins du monde cette prodigieuse vérité, qui est la clef de tous les phénomènes relatifs aux nébuleuses.
Et qu'il me soit permis ici de fortifier ma position par le témoignage de quelqu'un qui est plus grand que Madler,—de quelqu'un pour qui toutes les données de Madler étaient depuis longtemps choses familières, soigneusement et entièrement examinées. Relativement aux calculs minutieux d'Argelander, lesquels forment la base de l'idée de Madler, Humboldt, dont la faculté généralisatrice n'a peut-être jamais été égalée, fait l'observation suivante:
«Quand nous considérons le mouvement propre, réelet non perspectif des étoiles,nous voyons plusieurs groupes marchant dans des directions opposées;et les données que nous avons acquises jusqu'à présent ne nous forcent pas à imaginer que les systèmes composant la Voie Lactée, ou les groupes composant généralement l'Univers, tournent autour de quelque centre inconnu, lumineux ou non lumineux. Ce n'est que le désir propre à l'Homme de posséder une Cause Première fondamentale, qui persuade à son intelligence et à son imagination d'adopter une telle hypothèse.»
Le phénomène dont il est ici question, c'est-à-dire deplusieurs groupes se dirigeant dans des sens opposés,est tout à fait inexplicable dans l'hypothèse de Madler, mais surgit comme conséquence nécessaire de l'idée qui forme la base de ce Discours. En même temps que la direction purement générale de chaque atome, de chaque lune, planète, étoile ou groupe, serait, dans mon hypothèse, absolument rectiligne; en même temps que la route générale suivie par tous les corps serait une ligne droite conduisant au centre de tout, il est clair que cette direction rectiligne serait composée de ce que nous pouvons appeler, sans exagération, une infinité de courbes particulières, résultat des différences continuelles de position relative parmi ces masses innombrables, à mesure que chacune progresse dans son pèlerinage vers l'Unité finale.
Je citais tout à l'heure le passage suivant de sir John Herschell, appliqué aux groupes: «D'un côté, sans un mouvement rotatoire et une force centrifuge, il est presque impossible de ne pas les considérer comme soumis à une condition derapprochement progressif.»Le fait est qu'en examinant les nébuleuses avec un télescope très-puissant, il est absolument impossible, quand une fois on a conçu cette idée de rapprochement, de ne pas ramasser de tous lescôtés des témoignages qui la confirment. Il y a toujours un noyau apparent dans la direction duquel les étoiles semblent se précipiter, et ces noyaux ne peuvent pas être pris pour de purs phénomènes de perspective;—les groupes sont réellement plus denses vers le centre, plus clairs vers les régions extrêmes. En un mot, nous voyons toutes choses comme nous les verrions si un rapprochement universel avait lieu; mais, en général, je crois que s'il est naturel, quand nous examinons ces groupes, d'accueillirl'idée d'un mouvement orbitaire autour d'un centre,ce n'est qu'à la condition d'admettre l'existencepossible,dans les domaines lointains de l'espace, de lois dynamiques qui nous seraient totalement inconnues.
De la part d'Herschell, il y a évidemment répugnance à supposer que les nébuleuses soient dans un état de rapprochement progressif. Mais si les faits, si même les apparences justifient cette supposition, pourquoi, demandera-t-on peut-être, répugne-t-il à l'admettre? Simplement à cause d'un préjugé; simplement parce que cette supposition contredit une idée préconçue et absolument sans base,—celle de l'étendue infinie et de l'éternelle stabilité de l'Univers.
[1]On doit comprendre que ce que je nie spécialement dans l'Hypothèse de Madler, c'est la partie qui concerne le mouvement circulaire. S'il n'existe pasmaintenantdans notre groupe un grand globe central, naturellement il en existera un plus tard. Dans quelque temps qu'il existe, il sera simplement lenoyaude la consolidation.
[1]On doit comprendre que ce que je nie spécialement dans l'Hypothèse de Madler, c'est la partie qui concerne le mouvement circulaire. S'il n'existe pasmaintenantdans notre groupe un grand globe central, naturellement il en existera un plus tard. Dans quelque temps qu'il existe, il sera simplement lenoyaude la consolidation.
Si les propositions de ce Discours sont logiquement déduites, cettecondition de rapprochement progressifest précisément la seule dans laquelle nous puissions légitimement considérer toutes les choses de la création; et je confesse ici, avec une parfaite humilité, que, pour ma part, il m'est impossible de comprendre comment toute autre interprétation de la condition actuelle des choses a jamais pu se glisser dans un cerveau humain.La tendance aurapprochementetl'attraction de la gravitationsont deux termes réciproquement convertibles. En nous servant de l'un ou de l'autre, nous voulons parler de la réaction de l'Acte primordial. 11 ne fut jamais rien de si inutile que de supposer la Matière pénétrée d'une qualité indestructible faisant partie de son essence,—qualité ou instinct à jamais inséparable d'elle, principe inaliénable en vertu duquel chaque atome est perpétuellement poussé à rechercher l'atome son semblable. Jamais il n'y eut rien de moins nécessaire que d'adopter cette idée anti-philosophique. Allant au delà de la pensée vulgaire, il faut que nous comprenions, métaphysiquement, que le principe de la gravitation n'appartient à la matière quetemporairement,pendant qu'elle est éparpillée;—pendant qu'elle existe sous la forme de la Pluralité au lieu d'exister sous celle de l'Unité;—lui appartient seulement en vertu de son état d'irradiation;—appartient, en un mot, non pas à la Matière elle-même le moins du monde, mais uniquement à laconditionactuelle où elle se trouve. D'après cette idée, quand l'irradiation sera retournée vers sa source,—quand la réaction sera devenue complète,—le principe de la gravitation aura cessé d'exister. Et, en fait, bien que les astronomes ne soient jamais arrivés à l'idée que nous émettons ici, il semble toutefois qu'ils s'en soient rapprochés en affirmant ques'il n'y avait qu'un seul corps dans l'Univers, il serait impossible de comprendre comment le principe de la gravitation pourrait s'établir;c'est-à-dire qu'en considérant la matière telle qu'elle se présente à leurs yeux, ils en tirent la conclusion à laquelle je suis arrivé par voie de déduction. Qu'une suggestion aussi féconde soit restée si longtemps sans porter ses fruits, c'est là un mystère que je ne saurais approfondir.
C'est peut-être, en grande partie, notre tendancenaturelle vers l'idée de perpétuité, vers l'analogie; et plus particulièrement, dans le cas présent, vers la symétrie, qui nous a entraînés dans une fausse route. En réalité, le sentiment de la symétrie est un instinct qui repose sur une confiance presque aveugle. C'est l'essence poétique de l'Univers, de cet Univers qui, dans la perfection de sa symétrie, est simplement le plus sublime des poëmes. Or, symétrie et consistance sont des termes réciproquement convertibles; ainsi la Poésie et la Vérité ne font qu'un. Une chose est consistante en raison de sa vérité,—vraie en raison de sa consistance.Une parfaite consistance, je le répète, ne peut être qu'une absolue vérité.Nous admettrons donc que l'Homme ne peut pas rester longtemps dans l'erreur, ni se tromper de beaucoup, s'il se laisse guider par son instinct poétique, instinct de symétrie, et conséquemment véridique, comme je l'ai affirmé. Cependant il doit prendre garde qu'en poursuivant à l'étourdie une symétrie superficielle de formes et de mouvements, il ne perde de vue la réelle et essentielle symétrie des principes qui les déterminent et les gouvernent.
Que tous les corps stellaires doivent finalement se fondre en un seul, que toutes choses doivent enfin grossir la substanced'un prodigieux globe central déjà existant,—c'est là une idée qui, depuis quelque temps déjà, semble d'une manière vague, indéterminée, avoir pris possession de l'imagination humaine. De fait, cette idée appartient à la classe des chosesexcessivement évidentes.Elle naît instantanément de l'observation, même superficielle, des mouvements circulaires et en apparencegiratoiresoutourbillonnantsde ces portions de l'Univers qui, très-rapprochées de nous, s'offrent immédiatement à notre attention. Il n'existe peut-être pas un seul homme, d'une éducation ordinaire et d'une faculté de méditation moyenne, à qui, dans unecertaine mesure, l'idée en question ne se soit présentée, comme spontanée, instinctive, et portant tout le caractère d'une conception profonde et originale. Toutefois, cette conception, si généralement répandue, n'est jamais née, à ma connaissance, du moins, d'une série de considérations abstraites. Au contraire, elle a toujours été suggérée, comme je l'ai dit, par les mouvements tourbillonnant autour des centres, et c'est dans le même ordre de faits, c'est-à-dire dans ces mêmes mouvements circulaires, que naturellement on a cherché une raison qui expliquât cette idée, unecausequi pût amener cette agglomération de tous les globes en un seul,lequel était déjà supposé existant.
Ainsi quand on proclama la diminution, progressive et régulière, observée dans l'orbite de la comète d'Encke, à chacune de ses révolutions autour de notre Soleil, les astronomes furent presque unanimes pour dire que la cause en question était trouvée,—qu'un principe était découvert, suffisant pour expliquer, physiquement, cette finale et universelle agglomération, à laquelle, déterminé par son instinct analogique, symétrique ou poétique, l'homme avait donné créance plus qu'à une simple hypothèse.
On affirma que cette cause, cette raison suffisante de l'agglomération finale, existait dans un agent intermédiaire, excessivement rare, mais cependant matériel, qui pénétrait tout l'espace; lequel, en retardant la marche de la comète, affaiblissait perpétuellement sa force tangentielle et augmentait en même temps la force centripète, qui naturellement rapprochait davantage la comète à chaque révolution et devait finalement la précipiter sur le Soleil.
Tout cela était strictement logique, une fois qu'on avait admis ce médium ou cet éther; mais il n'y avait aucune raison d'admettre l'éther, si ce n'est qu'on n'avait pudécouvrir aucun autre moyen d'expliquer la diminution observée dans l'orbite de la comète;—comme si de l'impossibilité de trouver un autre mode d'explication il s'ensuivait qu'il n'en existât réellement pas d'autre. Il est clair que d'innombrables causes combinées pouvaient amener la diminution de l'orbite, sans que nous pussions même en découvrir une seule. D'ailleurs, on n'avait jamais bien démontré pourquoi le retard occasionné par les bords extrêmes de l'atmosphère du Soleil, à travers lesquels la comète passe à son périhélie, ne suffît pas pour expliquer le phénomène. Que la comète d'Encke sera absorbée par le Soleil, c'est probable; que toutes les comètes du système seront absorbées, c'est plus que possible; mais, dans un tel cas, le principe de l'absorption doit être cherché dans l'excentricité de l'orbite des comètes et dans leur rapprochement extrême du Soleil à leur périhélie; et ce n'est pas un principe qui puisse affecter les lourdes et solidessphèresqui doivent être considérées comme les vrais matériaux constituants de l'Univers. Relativement aux comètes en général, permettez-moi de dire en passant que nous avons le droit de les considérer comme leséclairs du Ciel cosmique.
L'idée d'un éther ralentissant et servant à amener l'agglomération finale de toutes choses nous a semblé une seule fois confirmée par une diminution positive observée dans l'orbite de la lune. Si nous en référons aux éclipses enregistrées il y a 2,500 ans, nous voyons que la vélocité de la révolution du satellite était alors bien moindre qu'elle n'est aujourd'hui et que, en supposant que son mouvement dans son orbite soit en accord constant avec la loi de Kepler, et ait été alors, il y a 2,500 ans, soigneusement déterminé, elle est aujourd'hui, relativement à la position qu'elle devrait occuper, en avance de 9,000 millesenviron. L'accroissement de vélocité prouvait, naturellement, une diminution de l'orbite, et les astronomes inclinaient fortement à croire à l'existence d'un éther, quand Lagrange vint à la rescousse. Il démontra que, grâce à la configuration des sphéroïdes, le petit axe de leur ellipse est sujet à varier de longueur, tandis que le grand axe reste le même, et que cette variation est continue et vibratoire, de sorte que chaque orbite est dans un état de transition, soit du cercle à l'ellipse, soit de l'ellipse au cercle. Le petit axe de la lune étant dans sa période de décroissance, l'orbite passe du cercle à l'ellipse et, conséquemment, décroît aussi; mais, après une longue série de siècles, l'excentricité extrême sera atteinte; alors le petit axe commencera à augmenter jusqu'à ce que l'orbite se transforme en un cercle; puis la période de raccourcissement aura lieu de nouveau,—et ainsi de suite à tour de rôle. Dans le cas de la Terre, l'orbite va se transformant d'ellipse en cercle. Les faits ainsi démontrés ont naturellement détruit la prétendue nécessité de supposer un éther et toute appréhension relative à l'instabilité du système, laquelle était attribuée à l'éther.
On se souvient que j'ai moi-même supposé quelque chose d'analogue et que nous pouvons appeler un éther. J'ai parlé d'uneinfluencesubtile accompagnant partout la matière, bien qu'elle ne se manifeste que par l'hétérogénéité de la matière. A cetteinfluence,dont je ne veux ni ne puis en aucune façon définir la mystérieuse et terrible nature, j'ai attribué les phénomènes variés d'électricité, de chaleur, de magnétisme, et même de vitalité, de conscience et de pensée,—en un mot, de spiritualité. On voit tout de suite que l'éther, compris de cette façon, est radicalement distinct de l'éther des astronomes; le leur estmatièreet le mien ne l'est pas.
L'abolition de l'éther matériel semble impliquer aussi la disparition absolue de cette idée d'agglomération universelle, si longtemps préconçue par l'imagination poétique de l'humanité;—agglomération à laquelle une sage Philosophie aurait pu légitimement prêter créance, au moins jusqu'à un certain point, si elle avait été préconçue uniquement par cette imagination poétique, sans aucune autre raison déterminante. Mais, jusqu'à présent, l'Astronomie et la Physique n'ont rien su trouver qui permette d'assigner une fin à l'Univers. Quand même on eût pu, par une cause aussi accessoire et indirecte que l'éther, démontrer cette fin, l'instinct qui révèle à l'Homme la Puissance Divine d'adaptation se serait révolté contre cette démonstration. Nous eussions été forcés de regarder l'Univers avec ce sentiment d'insatisfaction que nous éprouvons en contemplant un ouvrage d'art humain inutilement compliqué. La création nous aurait affectés comme un plan imparfait dans un roman, où le dénouement est gauchement amené par l'interposition d'incidents externes et étrangers au sujet principal, au lieu de jaillir du fond même du thème,—du cœur de l'idée dominante;—au lieu de naître comme résultat de la proposition première, comme partie intégrante, inséparable et inévitable, de la conception fondamentale du livre.
On comprendra maintenant plus clairement ce que j'entends par symétrie purement superficielle. C'est simplement la séduction de cette symétrie qui nous a induits à accepter cette idée générale dont l'hypothèse de Madler n'est qu'une partie,—l'idée de l'attraction tourbillonnante des globes. Si nous écartons cette conception trop crûment physique, la véritable symétrie de principe nous fait voir la fin de toutes choses métaphysiquement impliquée dans l'idée d'un commencement, nous fait chercher et trouverdans cette origine de toutes choses lesrudimentsde cette fin, et enfin concevoir l'impiété qu'il y aurait à supposer que cette fin pût être amenée moins simplement, moins directement, moins clairement, moins artistiquement que parla réaction de l'Acte originel et créateur.
Remontons donc vers une de nos suggestions antécédentes et concevons les systèmes, concevons chaque soleil, avec ses planètes-satellites, comme un simple atome titanique existant dans l'espace avec la même inclination vers l'Unité, qui caractérisait, au commencement, les véritables atomes après leur irradiation à travers la Sphère universelle. De même que ces atomes originels se précipitaient l'un vers l'autre selon des lignes généralement droites, de même nous pouvons concevoir comme généralement rectilignes les chemins qui conduisent les systèmes-atomes vers leurs centres respectifs d'aggrégation;—et dans cette attraction directe, qui rassemble les systèmes en groupes, et dans celle, analogue et simultanée, qui rassemble les groupes eux-mêmes, à mesure que s'opère la consolidation, nous trouvons enfin le grand Maintenant,—le terrible Présent,—la condition actuellement existante de l'Univers.
Une analogie rationnelle peut nous aider à former une hypothèse relativement à l'Avenir, encore plus effrayant. L'équilibre entre les forces, centripète et centrifuge, de chaque système, étant nécessairement détruit quand il arrive à se rapprocher, jusqu'à un certain point, du noyau du groupe auquel il appartient, il en doit résulter, un jour, une précipitation chaotique, ou telle en apparence, deslunes sur les planètes, des planètes sur les soleils, et des soleils sur les noyaux; et le résultat général de cette précipitation doit être l'agglomération des myriades d'étoiles, existant actuellement dans le firmament, en un nombre presque infiniment moindre de sphères presque infiniment plus vastes. En devenant immensément moins nombreux, les mondes de cette époque seront devenus immensément plus gros que ceux de la notre. Alors, parmi d'incommensurables abîmes, brilleront des soleils inimaginables. Mais tout cela ne sera qu'une magnificence climatérique présageant la grande Fin. La nouvelle genèse indiquée ne peut être qu'une des étapes vers cette Fin, un des ajournements encore nombreux. Par ce travail d'agglomération, les groupes eux-mêmes, avec une vitesse effroyablement croissante, se sont précipités vers leur centre général,—et bientôt, avec une vélocité mille fois plus grande, une vélocité électrique, proportionnée à leur grosseur matérielle et à la véhémence spirituelle de leur appétit pour l'Unité, les majestueux survivants de la race des Étoiles s'élancent enfin dans un commun embrassement. Nous touchons enfin à la catastrophe inévitable.
Mais cette catastrophe, quelle peut-elle être? Nous avons vu s'accomplir la conglomération, la moisson des mondes. Désormais, devrons-nous considérer ceglobe des globes,ceglobe matériel unique,comme constituant et remplissant l'Univers? Une telle idée serait en contradiction complète avec toutes les propositions émises dans ce Discours.
J'ai déjà parlé de cette absolueréciprocité d'adaptationqui est la grande caractéristique de l'Art divin,—qui est la signature divine. Arrivé à ce point de nos réflexions, nous avons regardé l'influence électrique comme une force répulsive qui seule rendait la Matière capable d'existerdans cet état de diffusion nécessaire à l'accomplissement de ses destinées;—là, en un mot, nous avons considéré l'influence en question comme instituée pour le salut de la Matière, pour sauvegarder les buts de toute matérialité. Réciproquement, il nous est permis de considérer la Matière comme créée seulementpour le salut de cette influence,uniquement pour sauvegarder le but et l'objet de cet Éther spirituel. Par le moyen, par l'intermédiaire, par l'agence de la Matière et par la force de son hétérogénéité, cet Éther a pu se manifester,—l'Esprit a étéindividualisé.C'est uniquement dans le développement de cet Éther, par l'hétérogénéité, que des masses particulières de Matière sont devenues animées, sensibles, et en proportion de leur hétérogénéité; quelques-unes atteignant un degré de sensibilité qui implique ce que nous appelonsPensée,et montant ainsi jusqu'à l'Intelligence Consciente.
A ce point de vue, nous pouvons regarder la Matière comme un Moyen, et non comme une Fin. Son utilité et son but étaient compris dans sa diffusion, et, avec le retour vers l'Unité, sa destinée est accomplie. Ce globe des globes absolument consolidé serait sans but et sans objet; conséquemment il ne pourrait continuer à exister un seul instant. La Matière, créée dans un but, ne peut incontestablement, ce but étant rempli, être plus longtemps Matière. Efforçons-nous de comprendre qu'elle aspire à disparaître, et que Dieu seul doit rester tout entier, unique et complet.
Chaque œuvre née de la conception Divine doit coexister et coexpirer avec le but qui lui est assigné; cela me semble évident, et je ne doute pas que la plupart de mes lecteurs, en voyant l'inutilitéde ce dernier globe de globes, acceptent ma conclusion: «Donc, il ne peut pas continuer d'exister.» Cependant, comme l'idée saisissante de sadisparition instantanée est de nature à ne pas être agréée facilement, présentée d'une manière aussi radicalement abstraite, par l'esprit même le plus vigoureux, appliquons-nous à la considérer d'un autre point de vue un peu plus ordinaire;—examinons comment elle peut être entièrement et magnifiquement corroborée par une considérationà posterioride la Matière, telle que nous la voyons actuellement.
J'ai déjà dit que, «l'Attraction et la Répulsion étant incontestablement les seules propriétés par lesquelles la Matière se manifeste à l'Esprit, nous avons le droit de supposer que la Matière n'existe que comme Attraction et Répulsion;—en d'autres termes, que l'Attraction et la Répulsion sont Matière; puisqu'il n'existe pas de cas où nous ne puissions employer, ou le terme Matière, ou, ensemble, les termes Attraction et Répulsion, comme expressions de logique équivalentes et conséquemment convertibles.»
Or, la définition même de l'Attraction implique la particularité, —l'existence de parties, de particules, d'atomes; car nous la définissons ainsi: tendance de chaque atome vers chaque autre atome, selon une certaine loi. Évidemment, là où il n'y a pas de parties, là est l'absolue Unité; là où la tendance vers l'Unité est satisfaite, il ne peut plus exister d'Attraction;—ceci a été parfaitement démontré, et toute la Philosophie l'admet. Donc, quand, son but accompli, la Matière sera revenue à sa condition première d'Unité,—condition qui présuppose l'expulsion de l'Éther séparatif, dont la fonction consiste simplement à maintenir les atomes à part les uns des autres jusqu'au grand jour où, cet éther n'étant plus nécessaire, la pression victorieuse de la collective et finale Attraction viendra prédominer dans la mesure voulue pour l'expulser;—quand, dis-je, la Matière, excluant l'Éther, sera retournée à l'Unité absolue, la Matière (pour parler d'une manière paradoxale) existera alors sans Attraction et sans Répulsion; en d'autres termes, la Matière sans la Matière, ou l'absence de Matière. En plongeant dans l'Unité, elle plongera en même temps dans ceNon-Êtrequi, pour toute Perception Finie, doit être identique à l'Unité,—dans ce Néant Matériel du fond duquel nous savons qu'elle a été évoquée,—avec lequel seul elle a étécrééepar la Volition de Dieu.
Je répète donc: Efforçons-nous de comprendre que ce dernier globe, fait de tous les globes, disparaîtra instantanément, et que Dieu seul restera, tout entier, suprême résidu des choses.
Mais devons-nous nous arrêter ici? Non pas. De cette universelle agglomération et de cette dissolution peut résulter, nous le concevons aisément, une nouvelle série, toute différente peut-être, de conditions,—une autre création,—une autre irradiation retournant aussi sur elle-même,—une autre action, avec réaction, de la Volonté Divine. Soumettons notre imagination à la loi suprême, à la loi des lois, la loi de périodicité; et nous sommes plus qu'autorisés à accepter cette croyance, disons plus, à nous complaire dans cette espérance, que les phénomènes progressifs que nous avons osé contempler seront renouvelés encore, encore, et éternellement; qu'un nouvel Univers fera explosion dans l'existence, et s'abîmera à son tour dans le non-être, à chaque soupir du Cœur de la Divinité.
Et maintenant, ce Cœur Divin,—quel est-il?C'est notre propre cœur.
Que l'irrévérence apparente de cette idée n'effarouche pas nos âmes et ne les détourne pas du froid exercice de la conscience,—de cette profonde tranquillité dans l'analyse de soi-même,—par lesquels seulement nous pouvons espérer d'arriver jusqu'à la plus sublime des vérités, et la contempler à loisir, face à face.
Les phénomènes dont dépendent, à partir de ce point, nos conclusions, sont des ombres purement spirituelles, mais qui n'en sont pas moins entièrement substantielles.
Nous marchons, à travers les destinées de notre existence mondaine, environnés de Souvenirs, obscurcis mais toujours présents, d'une Destinée plus vaste,—qui remonte loin, bien loin dans le passé, et qui est infiniment imposante.
La Jeunesse que nous vivons est particulièrement hantée par de tels rêves,—que cependant nous ne prenons jamais pour des rêves. Nous lesreconnaissonscomme Souvenirs. Pendant notre jeunesse, nous faisons trop clairement la distinction pour nous méprendre un seul instant.
Tant que dure cette Jeunesse,ce sentiment de notre existence personnelleest le plus naturel de tous les sentiments. Nous le sentons très-pleinement, entièrement. Qu'il y ait eu une époqueoù nous n'existions pas,—ou qu'il puisse se faire que nous n'ayons jamais existé, ce sont là des considérations que,pendant cette jeunesse,nous ne comprenons que très-difficilement. Pourquoi nous pouvions ne pas exister, c'est là,jusqu'à l'époque de notre Virilité,de toutes les questions, celle à laquelle il nous serait le plus impossible de répondre. L'existence, l'existence personnelle, l'existence de tout Temps et pour toute l'Éternité, nous semble,jusqu'à l'époque de notre Virilité, une condition normale et incontestable;—cela nous semble, parce que cela est.
Mais vient une période pendant laquelle la Raison conventionnelle du monde nous éveille pour l'erreur et nous arrache à la vérité de nos rêves. Le Doute, la Surprise et l'Incompréhensibilité arrivent au même moment. Ils disent: «Vous vivez, et il fut un temps où vous ne viviez pas. Vous avez été créé. Il existe une Intelligence plus grande que la vôtre, et c'est seulement grâce à cette Intelligence que vous vivez tant soit peu.» Nous nous efforçons de comprendre ces choses et nous ne le pouvons pas;'—nousne le pouvons pas,parce que ces choses, n'étant pas vraies, sont nécessairement incompréhensibles.
Il n'existe pas un être pensant, qui, à un certain point lumineux de sa vie intellectuelle, ne se soit senti perdu dans un chaos de vains efforts pour comprendre ou pour croire qu'il existe quelque chosede plus grand que son âme personnelle.L'absolue impossibilité pour une âme de se sentir inférieure à une autre; l'intense, l'insupportable malaise et la rébellion qui sont le résultat d'une pareille idée, et puis les irrépressibles aspirations vers la perfection, ne sont que les efforts spirituels, coïncidant avec les matériels, pour retourner à l'Unité primitive,—et constituent, pour mon esprit du moins, une espèce de preuve, dépassant de beaucoup ce que l'Homme appelle une démonstration, qu'il n'y a pas d'âme inférieure à une autre,—que rien n'est et ne peut être supérieur à une âme quelconque,—que chaque âme est, partiellement, son propre Dieu, son propre Créateur;—en un mot, que Dieu, le Dieu matériel et spirituel, n'existe maintenant que dans la Matière diffuse et l'Esprit diffus de l'Univers; et que la concentration de cette Matière et de cetEsprit pourra seule reconstituer le DieupurementSpirituel et Individuel.
De ce point de vue, et de celui-là seulement, il nous est donné de comprendre les énigmes de l'Injustice Divine,—de l'Inexorable Destin. De ce point de vue seul, l'existence du Mal devient intelligible, mais de ce point de vue, il devient mieux qu'intelligible, il devient tolerable. Nos âmes ne peuvent plus se révolter contre uneDouleurque nous nous sommes imposée nous-mêmes, pour l'accomplissement de nos propres desseins,—dans le but, quelquefois futile, d'agrandir le cercle de notre propreJoie.
J'ai parlé deSouvenirsqui nous hantaient pendant notre jeunesse. Ils nous poursuivent quelquefois même dans notre Virilité;—ils prennent graduellement des formes de moins en moins vagues;—de temps à autre, ils nous parlent à voix basse, et disent:
«Il fut une époque dans la Nuit du Temps où existait un Être éternel,—composé d'un nombre absolument infini d'Êtres semblables qui peuplent l'infini domaine de l'espace infini. Il n'était pas et il n'est pas au pouvoir de cet Être,—pas plus qu'en ton pouvoir propre,-d'étendre et d'accroître, d'une quantité positive, la joie de son Existence; mais, de même qu'il est en ta puissance d'étendre ou de concentrer tes plaisirs (la somme absolue de bonheur restant toujours la même), ainsi une faculté analogue a appartenu et appartient à cet Être Divin, qui ainsi passe son Éternité dans une perpétuelle alternation du Moi concentré à une Diffusion presque infinie de Soi-même. Ce que tu appelles l'Univers n'est que l'expansion présente de son existence. Il sent maintenant sa propre vie par une infinité de plaisirs imparfaits,—les plaisirs partiels et entremêlés de peine de ces êtres prodigieusementnombreux que tu nommes ses créatures, mais qui ne sont réellement que d'innombrables individualisations de Lui-même. Toutes ces créatures,toutes,celles que tu déclares sensibles, aussi bien que celles dont tu nies la vie pour la simple raison que tu ne surprends pas cette vie dans ses opérations,—toutesces créatures ont, à un degré plus ou moins vif, la faculté d'éprouver le plaisir ou la peine;—maisla somme générale de leurs sensations est juste le total du Bonheur qui appartient de droit à l'Être Divin quand il est concentré en Lui-même.Toutes ces créatures sont aussi des Intelligences plus ou moins conscientes; conscientes, d'abord, de leur propre identité; conscientes ensuite, par faibles éclairs, de leur identité avec l'Être Divin dont nous parlons,—de leur identité avec Dieu. De ces deux espèces de consciences, suppose que la première s'affaiblisse graduellement, et que la seconde se fortifie, pendant la longue succession des siècles qui doivent s'écouler avant que ces myriades d'Intelligences individuelles s'effacent et se confondent,—en même temps que les brillantes étoiles,—en Une seule suprême. Imagine que le sens de l'identité individuelle se noie peu à peu dans la conscience générale,—que l'Homme, par exemple, cessant, par gradations imperceptibles, de se sentir Homme, atteigne à la longue cette triomphante et imposante époque où il reconnaîtra dans sa propre existence celle de Jéhovah. En même temps, souviens-toi que tout est Vie,—que tout est la Vie,—la Vie dans la Vie,—la moindre dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit de Dieu.»
Les dernières pages du livre indiquent au lecteur le sens qu'il doit attribuer au motVie Éternelle,qui est employé dans les dernières lignes de la préface.
Le mot est pris dans un sens panthéistique, et non pas dans le sens religieux qu'il comporte généralement. LaVie éternellesignife donc ici:la série indéterminée des existences de Dieu, soit à l'état de concentration, soit à l'état de dissémination.
TABLE
EXTRAIT DE LA BIOGRAPHIE D'EDGAR POE, PAR RUFUS GRISWOLDPRÉFACEEUREKANOTE DU TRADUCTEUR