....................
21 mai.
Je ne partirai pas. Comme je traversais ce matin la galerie intérieure, la porte de l’atelier s’est soudainement ouverte devant moi. Sur le seuil, M. de Hauteville était debout, très pâle. Je voulais passer outre, il me retint d’un geste qui contenait à la fois un ordre et une prière :
— Entrez ! dit-il en s’écartant pour me livrer passage.
J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous nous arrêtâmes au milieu de la pièce, près du socle de marbre d’un esclave endormi. La lumière de midi qui tombait d’en haut se reflétait, éclatante et dure, sur les murs, et nous montrait l’un à l’autre avec unenetteté et une précision presque embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me demanda :
— Vous voulez partir, Thérèse ?
Je fis un signe affirmatif.
— Vous ne partirez pas, je n’y consentirai jamais.
Je me redressai :
— De quel droit me retiendriez-vous ?
Il ne répondit pas, il me regardait.
— Mais si vous vous en allez, où irez-vous, ma pauvre enfant ?
Le ton de pitié dont il prononça ces paroles m’irrita davantage encore.
— Où j’irai ? que vous importe ?
— Où ? répéta-t-il. Je veux savoir où.
— Là où je ne serai pas insultée.
— Insultée !... Qui a osé vous insulter ? Belmonte ?... Ce n’est pas vous qui partirez, c’est lui.
La colère bouleversait son visage ; il fitun pas vers la porte. Cette erreur me parut bizarre ; je souris.
— Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je.
Si bas que mes paroles eussent été prononcées, elles lui parvinrent. Il s’arrêta :
— Alors, si vous partez, c’est que vous l’aimez.
Il était devenu affreusement pâle. Je continuai à sourire et me détournai comme pour rompre l’entretien.
Sa main de fer s’abattit sur mon bras.
— C’est donc vrai, vous l’aimez ?
— Que vous importe ? fis-je de nouveau.
Il m’avait si profondément ulcérée dans mon orgueil que j’éprouvais, à le braver, une satisfaction qui me vengeait.
— Vous avez raison, Thérèse, que m’importe ?... Misérable que je suis !
Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement dans la chambre, crispant ses mains, prononçant des paroles entrecoupées. Je le regardais, et peu à peu l’agitationqui dominait cet homme s’empara de moi. Un trouble indistinct m’envahissait. Ma colère était tombée. Il se rapprocha.
— Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez ! oui, partez !
Sa voix était rauque par l’effort qu’il faisait pour la rendre calme, et il tremblait au point qu’il était forcé de s’appuyer au socle de la statue. D’une de ses mains il couvrit son front, où se lisait quelque chose qui ressemblait à du désespoir.
— Partez ! répéta-t-il violemment, puisque vous l’aimez ; partez !
— Mais je ne l’aime pas ! m’écriai-je presque involontairement.
Un cri lui échappa et une expression de joie indicible éclaira soudain son visage. Sous ce rayonnement je baissai les yeux, éperdue.
— Thérèse, ne partez pas !
Sa voix était devenue suppliante, et les notes en étaient si douces et si briséesqu’on aurait dit la voix d’une femme.
Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait ainsi ?... à moi ?
J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais rien à ce qui se passait, et ce que je pressentais vaguement à travers l’incohérence de mes pensées me causait une épouvante indéfinissable. Toute énergie m’avait abandonnée, je ne savais plus pourquoi je voulais partir, et, dans le grand trouble qui m’avait saisie, je restais là muette et tremblante sous son regard.
— Pardonnez-moi ! continua-t-il.
Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle touchait presque ma main.
— Thérèse, dites que vous ne partirez pas.
Ses yeux cherchèrent les miens avec anxiété. Ce qu’il y lut le rassura. Il ne parla plus, ne me remercia même pas... Quelques secondes après, j’avais quitté l’atelier.
Il me semble que je fais un rêve, dont j’espère et dont pourtant je redoute le réveil. Je n’ose interroger mes pensées, j’ose encore moins interroger les siennes. L’idée de le revoir m’épouvante, je voudrais fuir, et je ne le puis...
23 mai.
Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot de sa part n’est venu me rappeler ce qui s’était passé entre nous. Sa contenance est d’une réserve extrême et son visage porte une expression de préoccupation profonde. Quand nos regards se rencontrent, les siens sont empreints d’une telle tristesse, que mon cœur en reçoit une impression douloureuse. Il évite de me parler, et, quand il le fait, c’est d’un ton respectueux, presque humble, comme s’il me demandait pardon de quelque chose. Ce n’est plus le Robert d’autrefois, ce n’est pas le Robert de l’atelier, c’est un Robert qui emploie toutes les forces de son âme et de sa volonté à élever entre nous une barrièrequ’il ne puisse franchir. Dans l’égarement où est jeté mon esprit, je ne sais plus discerner ce que je redoute ou ce que j’espère... J’ai perdu tout pouvoir de réflexion, toute faculté d’analyse. Cependant je conserve un calme apparent, et nul ne s’aperçoit de mon trouble. Seul M. de Belmonte me considère d’un œil inquisiteur sous lequel je me sens rougir ; il a des sourires qui m’embarrassent et dessous-entendusqui m’inquiètent. Aurait-ildevinéce qui s’agite en moi ?
Renée a fait, pour me retenir, de nouvelles tentatives auxquelles j’ai répondu par un geste muet d’acquiescement. Elle a repris toute sagaietéet s’épanouit dans le mouvement et le bruit qui animent le château. De nombreux hôtes y sont arrivés : le vieux professeur Stecchi, qui vient pour diriger les fouilles ; les Sterni, un jeune ménage italien, dont la femme est une amie d’enfance de M. de Hauteville.
Le soir du même jour.
Il y a eu ce soir grand dîner au château. Toutes les femmes étaient en toilettes claires, les épaules nues et des fleurs aux cheveux. Je n’avais pas quitté ma robe noire, et, au milieu de ces couleurs éclatantes et de ces apprêts de fête, mon vêtement sombre se détachait tristement. Qu’y avait-il de commun entre moi et ces figures joyeuses ?...
Renée, le sourire aux lèvres, des roses au corsage, répandant autour d’elle une atmosphère parfumée, passait gracieusement d’un groupe à l’autre. Je la regardais se mouvoir, et le contraste que nousformions paraissait plus frappant encore que de coutume. Jamais le sentiment de ma solitude ne m’avait pesé aussi lourdement sur le cœur.
Vers la fin de la soirée seulement, M. de Hauteville s’approcha de moi et s’assit en silence derrière ma chaise. La conversation était générale, je n’y prêtais qu’une attention distraite ; tout à coup ces mots, prononcés par la voix mordante du marquis, vinrent frapper mes oreilles :
— Il faudrait demander cela à M. de Hauteville, lui qui ne comprend aucune faiblesse ni aucune folie.
Instinctivement je tournai les yeux vers Robert ; il était très ému et ses lèvres tremblaient :
— Je comprends toutes les folies et toutes les faiblesses, murmura-t-il très bas.
Une subite douceur se répandit soudainement en moi ; je n’osais plus le regarder. Les autres continuaient à parler, maisje ne les entendais pas. J’écoutais mon cœur qui me répétait une à une les paroles qu’il venait de prononcer.
24 mai.
On avait organisé ce matin une promenade au château de Clermont, d’où on jouit d’une vue étendue sur la vallée et le lac. Nous avons été en voiture jusqu’au bas de la montagne, de là nous sommes montés à pied. Chacun avait l’air de s’amuser beaucoup : le marquis faisait le bel esprit. Renée et Béatrice Sterni riaient aux éclats. Je cherchai vainement à me mettre à leur diapason, M. de Hauteville n’essaya même pas. Absorbé par le professeur Stecchi, il causait exclusivement avec lui.
Au retour, Renée partit en avant au bras de M. de Belmonte. M. de Hauteville resta en arrière avec le professeur. Je me joignisau groupe principal. La matinée avait été splendide, mais le temps s’était gâté, de gros nuages s’amoncelaient au ciel et tout faisait présager une de ces bourrasques si fréquentes en pays de montagne. Bientôt il commença à pleuvoir et la tempête éclata avec violence. Le vent nous enveloppait de ses tourbillons et entravait notre marche, la pluie nous aveuglait. Mes compagnons me devancèrent. Les plis lourds de ma robe de deuil, que l’humidité collait autour de moi, ne me permettaient plus d’avancer. Je ne connaissais pas la route. Je crois que je me trompai de chemin. Le sentier mauvais et étroit se bifurquait à chaque instant, ma détresse augmentait de minute en minute. Une rafale plus forte que les autres me fit vaciller... A ce moment, j’entendis une voix répéter mon nom. C’était M. de Hauteville. Sans mot dire, il me saisit dans ses bras et, me portant comme un enfant, descendit en courant la colline...Toute crainte m’avait abandonnée, j’éprouvais une impression de sécurité que je n’avais jamais ressentie. De temps en temps, il me pressait plus étroitement contre sa poitrine, et je sentais son visage s’abaisser vers le mien... Mais la bourrasque augmentait, et, malgré la rapidité de sa course, nous étions encore éloignés de toute habitation. Il s’arrêta et regarda autour de lui.
— Quelques pas de plus, dit-il, et nous serons à l’abri.
Bientôt il me déposa à terre et me fit entrer sous une espèce de voûte naturelle formée par des rochers en saillie. Un banc de pierre était placé dans le fond, je m’y assis. Lui resta debout à l’entrée, regardant au dehors, puis il revint près de moi et vit que je tremblais. Il s’agenouilla et, prenant mes mains dans les siennes, essaya de les réchauffer.
— Pauvre Thérèse ! disait-il ; pauvre Thérèse !
Il avait l’air de me plaindre d’autre chose encore que du froid. Nous ne nous regardions pas ; soudain nos yeux se rencontrèrent et ne se quittèrent plus... La pluie continuait à tomber, et l’on entendait le vent gémir dans les gorges de la montagne. Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi...
Je fus la première à baisser les paupières, lui me regardait toujours. Ce silence où nous demeurions me troublait.
— Dites quelque chose, murmurai-je enfin.
Il soupira, me demanda si j’avais moins froid et ramena autour de mes épaules le châle mouillé qui les enveloppait.
Nous nous étions levés et, debout tous deux à l’entrée de la grotte, nous contemplions l’horizon assombri. Tout à coup il pencha sa tête sur la mienne :
— Thérèse, — que Dieu me pardonne ! — je vous aime comme un insensé.
Alors, il me dit tout : son amour, ses luttes ; les combats qu’il avait soutenus contre sa conscience, contre lui-même ; il dépouilla son masque de dureté et d’orgueil, il me montra son cœur, il me raconta ce qu’il avait souffert, ce qu’il avait tenté pour se dérober à l’entraînement qu’il subissait... La jalousie que lui inspirait M. de Belmonte lui avait démontré l’inutilité de ses efforts...
— Pourtant, je m’étais juré de me taire. Mais vous avez voulu partir, ma tête s’est égarée, et dans la torture que me causait l’idée de votre amour pour un autre, mon secret m’est échappé.
Tandis qu’il parlait ainsi d’une voix brisée par l’émotion puissante qui l’étreignait, je l’écoutais en tremblant. Il m’aimait !... lui !... C’était donc vrai ? Ce que j’avais pressenti vaguement et avec épouvante, c’était son amour ! l’amour de Robert ! Pourquoi ces mots me remplissaient-ilsl’âme d’une joie soudaine ? Est-ce que je l’aimais, moi aussi, et depuis quand ? Je n’en savais rien, je ne savais qu’une chose : c’est que son amour m’était déjà plus cher que la vie et que j’avais oublié tout le reste.
Il ne me demanda pas si je l’aimais, il ne me demanda pas de le lui dire, il sentit qu’en me donnant son âme, il avait pris possession de la mienne.
Le temps s’était rasséréné. On voyait de loin des personnes qui approchaient.
— Ma bien-aimée ! me dit-il simplement.
— Robert ! répondis-je.
Les gens étaient arrivés près de nous. C’étaient des domestiques du château qu’on envoyait à notre recherche. Une voiture attendait à quelque distance, nous la rejoignîmes et regagnâmes Hauteville.
27 mai.
M. de Belmonte, j’en suis certaine, a deviné ce qui se passe, du moins il le pressent. Sa galanterie s’est changée en surveillance, ses flatteries en sarcasmes.
Hier au soir, nous étions réunis sur la terrasse, attendant le lever de la lune ; l’heure prêtait à la rêverie ; chacun était absorbé en soi, nul ne parlait... Mais j’avais besoin d’une tranquillité et d’une solitude plus complètes. Descendant les degrés qui conduisent à l’avenue, je m’enfonçais sous les sombres allées du parc. J’avançais lentement, recueillie en mes pensées ; bientôt Robert me rejoignit, nos cœurs étaient si pleins que nous ne parlions pas...Il me semblait que je l’avais toujours connu, toujours aimé. Il marchait près de moi sans même que sa main effleurât la mienne ; l’harmonie de nos âmes était si complète que toute démonstration aurait été superflue...
Quand, un instant plus tard, je revins sur la terrasse, la lune s’était levée.
— Ah ! voilà mademoiselle de Brives ! s’écria le marquis. Charmante ! me dit-il à demi-voix. Cette mantille blanche vous sied à merveille ; mais un conseil d’admirateur et d’ami : trop voyant, chère demoiselle, trop éclatant ; une mantille noire serait préférable.
Puis, apercevant Robert qui sortait d’un massif et entrait comme nous dans le rayon lumineux :
— Ah ! voilà M. de Hauteville !
Il se retourna vers moi, et très bas :
— Oui, vraiment, une mantille noire serait préférable.
— Vos conseils sont aussi judicieux que bienveillants, monsieur, répondis-je brusquement en rentrant dans la maison, et je remontai dans ma chambre, irritée.
Mais que m’importe M. de Belmonte ? en quoi peut-il me nuire ou me chagriner ? Cependant, malgré moi, il m’inquiète et il me semble que par lui quelque malheur me frappera...
28 mai.
C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville. Toute la journée, il avait été si occupé à recevoir les félicitations de ses tenanciers, que nous n’avions pu échanger une parole. Le soir on attendait beaucoup de monde au château et l’on devait dîner fort tard.
Après m’être habillée à mon heure habituelle, je suis montée à l’atelier. Il était vide. J’ai regardé mon buste, que Robert est sur le point de terminer, puis j’ai soulevé la portière qui masque l’entrée d’une seconde pièce, dans laquelle il va lire et se reposer après son travail. Elle est de forme à demi circulaire, tendue d’un vieux damasà fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui verse une clarté qui serait trop intense si elle n’était tempérée par des stores de soie.
Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait sa présence. Je fis lentement le tour de la chambre, touchant les objets qui lui appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait laissé entr’ouvert... Une grande glace de Venise, allant du plancher au plafond, décorait une des parois. Je m’y arrêtai... Ce visage rempli de passion, ces yeux pleins de flammes, ce sourire heureux étaient-ils à la triste Thérèse ? J’avais quitté mes vêtements de deuil etmisce jour-là une robe blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui laissait à découvert mon cou et mes bras. Le reflet des tentures jetait une teinte plus chaude sur mes joues et en dissimulait la pâleur. Pour la première fois de ma vie, je me suivis des yeux avec un certain intérêt ; mais ce que je regardais ainsi, ce n’étaitpas moi, c’était la femme aimée de Robert...
Une autre image se refléta bientôt à côté de la mienne : celle de M. de Hauteville. Le tapis avait amorti le bruit de ses pas ; je ne l’avais pas entendu entrer. Il me regarda avec des yeux charmés ; lui aussi ne me reconnaissait plus. Un mot de tendresse me monta aux lèvres :
— O mon amour, lui dis-je, mon cher amour, c’est vous qui m’avez donné la vie !
Nous nous assîmes, lui presque à mes pieds, murmurant des paroles d’amour. Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il cacha son visage dans ses mains et je l’entendis soupirer profondément.
— Robert ! m’écriai-je.
Il releva la tête, son visage était altéré ; une pensée douloureuse l’agitait ; je le suppliai de me la confier.
— Près de vous, Thérèse, je ne veux penser qu’à vous.
Et, m’attirant à lui, il me pressa dans ses bras avec une sorte d’emportement farouche. A travers les nuages qui les voilaient, il lui passait dans les yeux des lueurs étranges, mélange de douleur et de passion, mais où la douleur dominait.
La chambre s’était lentement obscurcie. La cloche du dîner résonna.
— Adieu ! murmurai-je.
Mais il ne me laissait pas partir ; il lissait doucement les bandeaux de mes cheveux et me regardait comme s’il eût voulu graver à jamais mon image dans son cœur. Puis, s’approchant d’un grand vase rempli de roses-thé et de grappes de lilas blanc, il en prit les fleurs et, les entrelaçant de branches de myrte, les plaça une à une dans mes cheveux.
Une fois encore, nos deux ombres enlacées se reflétèrent dans le miroir assombri.
— Adieu ! répétai-je.
A la porte du salon, je rencontrai le marquis ; il poussa une exclamation.
— Tout en blanc, chère mademoiselle ! s’écria-t-il en me passant sous l’inspection de ses regards hardis. C’est pur ! c’est délicat !... Une vestale ! tout à fait une vestale !
Ses yeux se fixèrent sur ma coiffure. Un sourire sardonique plissa ses lèvres :
— Une vestale couronnée... par l’amour ! ajouta-t-il très bas en s’inclinant profondément.
Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées renouvelèrent cette vague appréhension déjà ressentie, et ma joie en demeura voilée.
1erjuin, dans la nuit.
Le souvenir des heures qui viennent de s’écouler ne s’effacera jamais de mon âme : la trace en demeurera toujours...
Hier matin, Renée avait demandé à M. de Hauteville de l’accompagner aux ruines de l’abbaye de Saint-Sulpice. Il refusa sous le prétexte d’affaires importantes.
— Mais, madame, je suis à vos ordres, dit M. de Belmonte.
— Il y aura un orage ce soir, Renée, interrompit Robert ; il ne peut être question pour vous d’aller aux ruines.
Le sujet tomba.
Dans la journée, notre voisine, madame de Sauves, vint me chercher pour examinerdes tableaux qu’elle avait reçus d’Italie. Je partis avec elle sans en avertir Robert. Vers le soir, je fus fort surprise de le voir arriver.
— Un orage se prépare, me dit-il, et je n’ai pas voulu que vous rentriez seule. Venez vite, nous n’avons pas de temps à perdre.
En effet, à peine avions-nous quitté la maison de madame de Sauves que l’orage éclatait avec violence. Nous regagnâmes le château. Dans le vestibule, un domestique s’approcha de Robert et lui adressa quelques mots, parmi lesquels je saisis les noms de M. de Belmonte, de madame de Hauteville et des ruines de Saint-Sulpice. Je compris que, par un caprice inexprimable, Renée était partie avec le marquis de Belmonte pour se rendre à ces ruines, où Robert n’avait pas voulu nous laisser aller le matin. Une exclamation de colère et d’inquiétude lui échappa :
— Partie à cette heure, dans les bois, par un temps pareil, seule avec le marquis, qui ne connaît pas le pays !
Il fit quelques pas avec agitation.
— Rien n’est plus dangereux ; qu’on attelle la voiture, je vais à sa recherche.
Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement des ordres. Un éclair déchira le ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres du château. Un des grands arbres du parc venait d’être frappé par la foudre.
— Robert, je vous en conjure, ne partez pas, m’écriai-je, effrayée, tendant vers lui mes deux mains suppliantes.
Il m’écarta d’un geste presque brutal :
— Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il d’une voix grave qui n’admettait pas de réplique. Renée est en danger, je dois aller à son secours, c’est mon devoir.
Sur ces mots, il partit.
Oui, il devait aller à son secours ; tout son amour pour moi, mon amour pour lui,ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il en était ainsi, et ce sentiment s’empara de moi avec la force d’une vérité indiscutable. Elle était le devoir ; mais alors, moi, qu’étais-je donc ? Qu’étais-je venue faire dans cette maison, où l’on m’avait offert une hospitalité généreuse ? J’étais venue y voler l’époux d’une autre femme, d’une enfant confiante qui m’avait accueillie comme une sœur, et, lorsque cet amour coupable m’avait été révélé, je n’avais rien tenté pour le combattre. Aucun remords ne m’avait assaillie, j’avais pris le bonheur sans penser à la honte. Et quand Robert me parlait de ses luttes, de ses combats, cela même ne réveillait pas ma conscience. Dans ses scrupules vaincus, je ne voyais qu’une chose : la force de son amour pour moi. Maintenant que la lumière se faisait, je ne comprenais plus mon aveuglement.
Sa femme ! elle était sa femme ! ce qu’un homme a de plus cher et de plus sacré. Je lesavais, mais ces mois, qui quelques heures auparavant me paraissaient ne renfermer qu’une signification banale, maintenant ils me torturaient l’âme. La femme de Robert !... Moi je ne serais jamais que... Ah ! l’amertume de cette pensée, comment la définir et comment l’exprimer ?... Il m’avait quittée pour aller auprès d’elle en me disant : « C’est mon devoir ! » Et j’avais dû courber la tête. Si, un jour, il la quitte pour moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me désignera-t-il ?
J’errais dans ma chambre,fiévreusement, allant de la porte à la fenêtre, essayant de rassembler mes idées, sentant que je devais me résoudre à quelque chose et ne le pouvant pas.
Mon imagination surexcitée me montrait ma conduite sous un jour de plus en plus odieux, je voyais les malheurs qui nous menaçaient et l’avenir, de honte pour les uns, de douleur pour les autres, qui se préparaitfatalement... J’aimais mieux souffrir seule, il en était temps encore, je partirais, j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon souvenir...
La tempête s’était un peu calmée, un bruit de grelots frappa mon oreille... Ils rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert résonner dans le vestibule ; alors une réaction se fit. Quoi ! ce bonheur à peine entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner à mon existence désolée ? Non, le sacrifice était trop grand, je ne pouvais pas... Tout mon amour se dressa dans mon cœur avec une force désespérée pour défendre ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec ma conscience, ce fut lui qui fut vainqueur.
Me sacrifier ? pourquoi et à qui ? J’étais seule au monde, seule responsable de mes actes, personne n’aurait à rougir de moi. Serait-ce à Renée, que j’avais si gravement offensée, envers qui j’étais si coupable ? Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice,cette femme qui n’avait pas su l’aimer, qui avait passé à côté de son âme sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait pu vivre de sa vie, absorbée qu’elle était par ses rêveries enfantines, ses frivoles désirs, ses fantasques équipées ? Pouvait-on mettre dans la même balance la fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être et le désespoir infini qui serait le mien si je devais renoncer à lui ? Et puis n’avais-je pas droit enfin à un peu de bonheur ? Dès son enfance, elle avait eu autour d’elle toutes les tendresses et toutes les joies... moi je n’avais rien eu... Serait-ce à l’honneur, au devoir ? Mais ces mots, si grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison de Robert, que me sont-ils ?
Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière s’est écoulée dans les angoisses de cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs du matin blanchissent l’horizon. Ma décision est prise. J’ai juré à Robert que je nele quitterais jamais, je tiendrai mon serment. Je sens toute l’étendue du mal que je fais et que je vais faire, les jours d’aveuglement heureux sont passés pour ne pas revenir, mon âme ne connaîtra plus la paix... Qu’importe ! pour lui, je suis prête à tout braver et à tout souffrir, mais je ne veux plus qu’il me quitte pour qui que ce soit. Si coupables que puissent être nos liens, je veux qu’il les avoue hautement et que nous partions ensemble, car je ne puis supporter l’humiliation et la trahison dissimulée de cette existence, où je suis l’amour, où elle est le droit.
Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime, dans le dernier regard que nous avons échangé il aura deviné mes angoisses, il les aura partagées, et son cœur sera arrivé à la même résolution que le mien.
2 juin.
Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage pâli et fatigué portait les traces d’un combat douloureux. Il avait compris et souffert comme moi. Nous n’étions pas seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux même n’osaient se rencontrer. Une timidité nouvelle nous était venue. Chaque insinuation du marquis, chaque parole inconsciente de Renée semblaient préciser la fausseté de notre situation et nous avertir des compromis honteux qu’elle nous imposait. Ce que notre aveuglement momentané nous avait dérobé nous apparaissait aujourd’hui avec une netteté effrayante. Il avait suffi d’une circonstance, futile enapparence, d’un mot jeté à la hâte, pour bouleverser nos consciences et précipiter la crise de nos destinées.
La soirée s’avançait, Renée se retira ; je gagnai ma chambre, d’où je dus épier la sortie du marquis. Quand j’entendis son pas s’éloigner sur les dalles du vestibule, je rentrai dans le salon, où Robert était demeuré. Il était debout, très pâle. — Je vous attendais, me dit-il. — Puis il ne parla plus. Son visage avait revêtu l’expression solennelle des résolutions suprêmes. On aurait dit un juge hésitant à prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner ? son passé ou notre amour ? Je voulais fixer l’incertitude qui me dévorait.
— Robert ! fis-je. — Il leva sur les miens ses yeux assombris. Quelque énergie me revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser libre.
— Robert, le rêve est fini ; la réalité estimplacable et dure. Il faut que je parte, vous le sentez comme moi.
Il fit un signe affirmatif.
— Je vous rends à vous-même, à votre devoir.
Ma voix se brisa dans un sanglot. Il me regarda comme il ne m’avait jamais regardée encore. Dans son cœur aussi l’amour avait vaincu.
— Mon choix est fait, dit-il, j’ai rompu avec le passé. Désormais ma place comme mon devoir seront auprès de vous. Thérèse, nous partirons ensemble.
....................
Ainsi nous partirons !... O ma mère, si jamais je vous ai jugée sévèrement, pardonnez-le moi !
3 juin.
Nous n’avons pu partir encore.
— Comme je ne reviendrai jamais, m’a dit Robert, j’ai plusieurs dispositions à prendre et je dois régler le sort de chacun.
Non, il ne reviendra jamais, il sera à moi pour toujours !... Je me le répète sans cesse et ce n’est que dans le sentiment de l’éternité de notre amour que je trouve quelque apaisement à l’angoisse qui me dévore. Lui, au contraire, semble en avoir fini avec la période du trouble et des luttes. Maintenant que l’avenir est fixé, la voie choisie, il ne comprend plus qu’on n’y marche pas vaillamment et qu’on s’attarde en de vains regrets... Près de lui, en écoutant sa paroleà la fois tendre et impérieuse, je ne sens qu’une chose : l’intensité de mon amour ; mais lorsqu’il s’éloigne, oh ! alors toute l’amertume de cette coupable situation se fait sentir, avec une violence qui la rend presque intolérable.
J’ai une hâte fiévreuse de quitter Hauteville. Tout m’y heurte, m’y blesse. L’heure du réveil a dissipé pour toujours mon inconcevable aveuglement.
Je ne puis supporter la vue de Renée, sa présence m’est une torture, chaque parole qu’elle m’adresse une humiliation. Je me dis : « Ce n’est qu’une enfant, elle n’en souffrira pas. » Mais ce fait qu’elle n’est qu’une enfant rend plus terrible encore ma condamnation et plus juste le mépris dont elle aura le droit de m’accabler. Cette pensée fait saigner tout l’orgueil de mon cœur. A travers les malheurs de ma vie, ma fierté me restait, c’était mon unique consolatrice ; je l’ai perdue, et dorénavantquand je souffrirai, ce ne sera plus jamais la tête levée.
Mon bonheur radieux des premiers jours s’est envolé, et pourtant chaque heure qui s’écoule ajoute à mon amour pour Robert, chaque humiliation me le rend plus cher, chaque larme que je répands resserre l’union de nos âmes... Je l’aimais dans la joie, je l’aime bien plus dans la douleur, et, malgré les déchirements de ma conscience, la possibilité de retourner en arrière ne m’effleure même pas... Et quand Robert me dit : « C’est pour la vie ! » je lui réponds : « Oui, c’est pour la vie ! » sans qu’un seul doute me vienne sur la réalisation de nos paroles.
Une fois loin d’ici, ces tourments cesseront,nousserons heureux, nous ne mettrons plus sur nos visages ce masque de dissimulation qui brûle et humilie, nous serons uniquement l’un à l’autre... Que nous importera la condamnation dumonde ! le trésor que nous posséderons sera si grand, si précieux, que nous pourrons orgueilleusement la braver. Oui, nous la braverons, la force de notre amour nous élèvera au-dessus de tous les sacrifices ; rien ne nous atteindra dans cette atmosphère brûlante et lumineuse, mais pourtant je sens qu’il s’est creusé en moi une source de tristesse que toute cette joie ne tarira jamais.
O mon Dieu, vous qu’à travers les doutes de mon esprit et la froideur de ma foi, j’ai toujours vaguement reconnu comme le créateur de toutes choses, sans cependant vous rendre maître de ma vie, il est donc vrai que vous écrivez dans la conscience des règles immuables que l’être humain ne peut transgresser sans souffrir et que la passion elle-même ne parvient pas à lui faire oublier !
4 juin.
Il y a une heure, comme j’étais assise sur la galerie extérieure, je vis arriver Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu l’éviter, car j’ai remarqué hier que ses regards se fixaient parfois sur les miens avec une intensité sous laquelle je me sens pâlir. Mais j’ai craint de paraître la fuir. Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle s’enveloppait frileusement d’un grand châle et marchait à pas lents, la tête baissée. Elle paraissait si frêle, si triste, si incapable de se défendre, que, pour un instant j’eus pitié d’elle ; un doute soudain traversa mon esprit et des larmes mouillèrent mes yeux. Quand elle s’approchade moi, voulant les lui dérober, je détournai le visage, mais elle les avait vues.
— Pourquoi pleurez-vous, Thérèse ?
Sa voix était inquiète. Je ne répondis pas. Elle répéta sa question avec une impatience qui ne lui était pas habituelle. J’essayai de sourire et, lui montrant le titre du roman que je tenais à la main :
— Je pleure sur les malheurs de l’héroïne. C’est un roman que M. de Belmonte admire beaucoup.
A ces mots, son visage changea d’expression, elle sourit. Ma pitié se dissipa. Ah ! si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser ainsi ? elle aurait pénétré le mystère de son âme, elle aurait vu dans ses yeux la flamme qui les anime, la passion qui s’en exhale... Moi, si Robert en aimait une autre, je le devinerais avant que lui-même l’eût pressenti et j’en mourrais, je crois, avant qu’il se fût rendu compte de son infidélité.
Et pourtant elle est sa femme ! ce bonheur suprême que la vie lui a donné, elle y met si peu de prix qu’elle va le perdre sans s’être doutée de ce qui la menaçait. Chose bizarre, cette indifférence qui fait mon excuse m’irrite, et je ressens une colère mêlée de dédain envers cette femme, qui, possédant un bien pour lequel je donnerais tout le sang de mon cœur, n’a su y mettre ni son orgueil ni son amour.
5 juin.
Robert part ce soir : une dernière affaire importante à régler, puis tout sera terminé et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais pas voulu demeurer ici en son absence ; je lui ai dit :
— Laissez-moi partir, vous me rejoindrez plus tard.
Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée de ne pas insister.
— Quand vous n’êtes pas sous mes yeux, je veux au moins que vous soyez sous mon toit ; sans cela je ne serais pas en repos.
Je viens de le quitter. D’un commun accord, nous nous voyons moins qu’aux premiers jours de notre amour ; l’avenir està nous, et je ne veux pas d’un bonheur dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité, je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui cependant nous avons passé la journée dans l’atelier, car avant cette séparation momentanée nous éprouvions le besoin de nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre.
Il a travaillé à mon buste, qui est presque achevé, la ressemblance est frappante, mais il n’en est pas satisfait encore : il voudrait me donner une physionomie heureuse, et plus il s’y applique, plus elle devient triste et désolée. Je lui ai dit :
— Laissez-moi telle que je suis, Robert ; tant que je serai près de vous, que vous importera cette tête de marbre ? ce n’est pas elle, c’est moi que vous regarderez. Et lorsque nous serons séparés, oh ! alors, ce sera bien cette expression désespérée qui conviendra à mon visage.
Il m’a interrompue vivement et d’un ton irrité :
— Thérèse, comment osez-vous prononcer d’une voix tranquille des mots semblables, quand moi je n’ose même pas penser sans frémir à l’éventualité d’un pareil déchirement ? Il n’y a entre nous qu’une séparation possible : la mort.
— C’est bien d’elle que je parlais, ai-je répondu doucement. Si je vous quitte, Robert, ce ne sera que pour mourir.
Il m’a regardée avec un attendrissement douloureux.
— Vous voir mourir serait une douleur indicible, mais s’il me fallait vous perdre, Thérèse, Dieu fasse que ce soit morte et non vivante !
Après ces paroles, un long silence se fit entre nous, l’idée de la mort s’était emparée de moi ; lui aussi y pensait, car, de temps à autre, il serrait ma main avec force, comme pour s’assurer que j’étais là encore... Nous étions debout près de la fenêtre, le soleil qui était caché sortit toutà coup des nuages et vint éclairer l’atelier de ses rayons. Il jeta sur le buste un éclat plus vif et lui donna soudain une apparence de vie. J’appuyai mon visage contre le visage de marbre de la statue et, me penchant, je la baisai sur les lèvres.
— Je viens de lui donner une partie de mon âme, dis-je en souriant, si jamais vous me perdez, promettez-moi, Robert, de venir chaque jour déposer sur ses lèvres ce même baiser ; elles vous le rendront.
Le soir du même jour.
Madame de Hauteville n’a pas dîné avec nous ; au dernier moment, elle a fait prévenir Robert qu’elle était trop souffrante pour quitter sa chambre. Ce malaise m’inquiète, tellement mon esprit égaré voit partout une menace de malheur.
J’étais seule sur la terrasse avec M. de Belmonte, quand M. de Hauteville vint prendre congé de nous. Il était en costume de voyage ; la voiture attelée l’attendait devant le perron. Il salua le marquis, puis me tendit la main, froidement, comme à une étrangère... A ce moment, je faillis me trahir ; il me sembla soudain qu’il me quittait pour toujours, que je ne le reverraisplus ;... mes lèvres s’ouvrirent pour crier : « Emmenez-moi !... » Mais nous n’étions pas seuls. Par un puissant effort de volonté je refoulai mon émotion. — La voiture partit. Mes regards la suivirent aussi longtemps qu’elle fut visible, puis, à regret, je les ramenai lentement autour de moi. Debout à mes côtés, M. de Belmonte me contemplait avec une expression de curiosité ardente, mélangée de doute et d’indécision. En rencontrant mes yeux, il détourna les siens.Nousfîmes quelques pas, puis nous nous arrêtâmes. La nuit était brillante et sereine ; je levai la tête vers le ciel étoilé qui éclairait la route que suivait Robert... Ma main pendait le long de la balustrade ; le marquis la souleva légèrement dans une des siennes et en examina la forme et les contours.
— Blanche, froide et cruelle, dit-il en la laissant retomber.
Je me remis à marcher.
— Quelle femme êtes-vous donc ? continua-t-il plus bas.
— Une femme qui trouve l’air de la nuit trop frais pour elle et qui va vous souhaiter le bonsoir, répondis-je en riant et ramenant autour de mon cou les plis de ma mantille.
Il se mordit les lèvres, et un mauvais sourire lui passa sur le visage. Nous étions arrivés devant la porte du salon.
— Connaissez-vous la devise des Belmonte ? demanda-t-il brusquement, comme j’en dépassais le seuil.
— Non.
—Contra spem spero, et je suis comme mes pères, mademoiselle, j’espère contre l’espoir.
6 juin.
Renée sait tout !...
J’en ai acquis la conviction dans le premier regard que nous avons échangé ce matin. Le supplice de cette minute, aucune parole ne saurait l’exprimer...
Et je suis restée en face d’elle, droite, impassible, mangeant le pain qu’elle m’offrait et souffrant mille morts sous son œil de tranquille mépris !... A l’humiliant silence qu’elle gardait j’aurais préféré des reproches, des cris, des larmes... Mais pourquoi aurait-elle eu des cris et des larmes ? Elle ne l’aime pas ; ce n’est point dans son cœur que je l’ai blessée, ce n’est que dans ses droits. S’il en était autrementelle n’aurait pu me revoir, elle serait partie... ou m’aurait chassée.