VI.

Chopin est né à Żelazowa-Wola, près de Varsovie, en 1810. Par un hasard rare chez les enfants, il ne gardait pas le souvenir de son âge dans ses premières années; il paraît que la date de sa naissance ne fut fixée dans sa mémoire que par une montre, dont une grande artiste, une vraie musicienne, lui fit cadeau en 1820, avec cette inscription: «Madame Catalani, à Frédéric Chopin âgé de dix ans». Le pressentiment de la femme douée, donna peut-être à l'enfant timide la prescience de son avenir! Rien d'extraordinaire ne marqua du reste le cours de ses premières années. Son développement intérieur traversa probablement peu de phases, n'eut que peu de manifestations. Comme il était frêle et maladif, l'attention de sa famille se concentra sur sa santé. Dès lors sans doute il prit l'habitude de cette affabilité, de cette bonne grâce générale, de cette discrétion sur tout ce qui le faisait souffrir, nées du désir de rassurer les inquiétudes qu'il occasionnait.

Aucune précocité dans ses facultés, aucun signe précurseur d'un remarquable épanouissement, ne révélèrent dans sa première jeunesse une future supériorité d'âme, d'esprit ou de talent. En voyant ce petit être souffrant et souriant, toujours patient et enjoué, on lui sut tellement gré de ne devenir ni maussade, ni fantasque, que l'on se contenta sans doute de chérir ses qualités, sans se demander s'il donnait son cœur sans réserve et livrait le secret de toutes ses pensées. Il est des âmes qui, à l'entrée de la vie, sont comme de riches voyageurs amenés par le sort au milieu de simples pâtres, incapables de reconnaître le haut rang de leurs hôtes; tant que ces êtres supérieurs demeurent avec eux, ils les comblent de dons qui sont nuls relativement à leur propre opulence, suffisants toutefois pour émerveiller des cœurs ingénus et répandre le bonheur au sein de leurs paisibles accoutumances. Ces êtres donnent en affectueuses expansions bien plus que ceux qui les entourent; on est charmé, heureux, reconnaissant, on suppose qu'ils ont été généreux, tandis qu'en réalité ils n'ont encore été que peu prodigues de leurs trésors.

Les habitudes que Chopin connut avant toutes autres, entre lesquelles il grandit comme dans un berceau solide et moëlleux, furent celles d'un intérieur uni, calme, occupé; aussi ces exemples de simplicité, de piété et de distinction, lui restèrent toujours les plus doux et les plus chers. Les vertus domestiques, les coutumes religieuses, les charités pieuses, les modesties rigides, l'entourèrent d'une pure atmosphère, où son imagination prit ce velouté tendre des plantes qui ne furent jamais exposées aux poussières des grands chemins.

La musique lui fut enseignée de bonne heure. À neuf ans il commença à l'apprendre et fut bientôt confié à un disciple passionné de Sébastien Bach, Żywna, qui dirigea ses études durant de longues années selon les errements d'une école entièrement classique. Il est à supposer que lorsque, d'accord avec ses désirs et sa vocation, sa famille lui faisait embrasser la carrière de musicien, aucun prestige de vaine gloriole, aucune perspective fantastique, n'éblouissaient leurs yeux et leurs espérances. On le fit travailler sérieusement et consciencieusement, afin qu'il fût un jour maître savant et habile, sans s'inquiéter outre mesure du plus ou moins de retentissement qu'obtiendraient les fruits de ces leçons et de ces labeurs du devoir.

Il fut placé assez jeune dans un des premiers collèges de Varsovie, grâce à la généreuse et intelligente protection que le prince Antoine Radziwiłł accorda toujours aux arts et aux jeunes talents, dont il reconnaissait la portée avec le coup d'œil d'un homme et d'un artiste distingué. Le prince Radziwiłł ne cultivait pas la musique en simple dilettante; il fut compositeur remarquable. Sa belle partition deFaust, publiée il y a nombre d'années, continue d'être exécuté chaque hiver par l'académie de chant de Berlin. Elle nous semble encore supérieure, par son intime appropriation aux tonalités des sentiments de l'époque où la première partie de ce poème fut écrite, à diverses tentatives pareilles faites de son temps.

En subvenant aux moyens assez restreints de la famille de Chopin, le prince fit à celui-ci l'inappréciable don d'une belle éducation, dont aucune partie ne resta négligée. Son esprit élevé le mettant à même de comprendre toutes les exigences de la carrière d'un artiste, ce fut lui qui, depuis l'entrée de son protégé au collège jusqu'à l'achèvement complet de ses études, paya sa pension par l'entremise d'un ami, M. Antoine Korzuchowski, lequel garda toujours avec Chopin les relations d'une cordiale et constante amitié. De plus, le prince Radziwiłł faisait souvent intervenir Chopin aux parties de campagne, aux soirées, aux dîners qu'il donnait, plus d'une anecdote se rattacha dans la mémoire du jeune homme à ces charmants instants, qu'animait tout lebriode la gaieté polonaise. Il y joua souvent un rôle piquant, par son esprit comme par son talent, gardant le souvenir attendri de plus d'une beauté rapidement passée devant ses yeux. Dans le nombre, la jeune PsseÉlise, fille du prince, morte à la première fleur de l'âge, lui laissa la plus suave impression d'un ange pour un moment exilé ici-bas.

Le charmant et facile caractère que Chopin apporta sur les bancs de l'école, le fit promptement aimer de ses camarades, en particulier du prince Calixte Czetwertynski et de ses frères. Lorsque arrivaient les fêtes et, les vacances, il allait souvent les passer avec eux chez leur mère, la PsseIdalie Czetwertynska, qui cultivait la musique avec un vrai sentiment de ses beautés et qui bientôt sut découvrir le poète dans le musicien. La première peut-être, elle fit connaître à Chopin le charme d'être entendu en même temps qu'écouté. La princesse était belle encore et possédait un esprit sympathique, uni à de hautes vertus, à de charmantes qualités. Son salon était un des plus brillants et des plus recherchés de Varsovie; Chopin y rencontra souvent les femmes les plus distinguées de cette capitale. Il y connut ces séduisantes beautés dont la célébrité était européenne, alors que Varsovie était si enviée pour l'éclat, l'élégance, la grâce de sa société. Il eut l'honneur d'être présenté chez la Pssede Lowicz, par l'entremise de la PsseCzetwertynska; celle-ci le rapprocha aussi de la CsseZamoyska, de la PsseMicheline Radziwiłł, de la PsseThérèse Jablonowska, ces enchanteresses qu'entouraient tant d'autres beautés moins renommées.

Bien jeune encore, il lui arriva de cadencer leurs pas aux accords de son piano. Dans ces réunions, qu'on eût dit des assemblées de fées, il put surprendre bien des fois peut-être, rapidement dévoilés dans le tourbillon de la danse, les secrets de ces cœurs exaltés et tendres; il put lire sans peine dans ces âmes qui se penchaient avec attrait et amitié vers son adolescence. Là, il put apprendre de quel mélange de levain et de pâte de rose, de salpêtre et de larmes angéliques, est pétri l'idéal poétique des femmes de sa nation. Quand ses doigts distraits couraient sur les touches et en tiraient subitement quelques émouvants accords, il put entrevoir comment coulent les pleurs furtifs des jeunes filles éprises, des jeunes femmes négligées; comment s'humectent les yeux des jeunes hommes amoureux et jaloux de gloire. Ne vit-il pas souvent alors quelque belle enfant, se détachant des groupes nombreux, s'approcher de lui et lui demander un simpleprélude? S'accoudant sur le piano pour soutenir sa tête rêveuse de sa belle main, dont les pierreries enchâssées dans les bagues et les bracelets faisaient valoir la fine transparence, elle laissait deviner sans y songer le chant que chantait son cœur, dans un regard humide où perlait une larme, dans sa prunelle ardente où le feu de l'inspiration luisait! N'advint-il pas bien souvent aussi que tout un groupe, pareil à des nymphes folâtres, voulant obtenir de lui quelque valse d'une vertigineuse rapidité, l'environna de sourires qui le mirent d'emblée à l'unisson de leurs gaietés?

Là, il vit déployer les chastes grâces de ses captivantes compatriotes, qui lui laissèrent un souvenir ineffaçable du prestige de leurs entraînements si vifs et si contenus, quand la mazoure ramenait quelqu'une de ses figures que l'esprit d'un peuple chevaleresque pouvait seul créer et nationaliser. Là, il comprit ce qu'est l'amour, tout ce qu'est l'amour, ce qu'il est en Pologne, ce qu'il doit être dans ses cœurs bien nés, quand un jeune couple, un beau couple, un de ces couples qui arrachent un cri d'admiration aux vieillards en cheveux blancs, un sourire approbatif aux matrones qui croient avoir déjà contemplé tout ce que la terre produit de beau, se voyait bondir d'un bout à l'autre de la salle de bal. Il fendait l'air, dévorait l'espace, comme des âmes qui s'élanceraient dans les immensités sidérales, volant sur les ailes de leurs désirs d'un astre à un autre, effleurant légèrement du bout de leurs pieds si étroits quelque planète attardée dans sa route, repoussant plus légèrement encore l'étoile rencontrée comme un lumineux caillou... jusqu'à ce que l'homme éperdu de joie et de reconnaissance se précipite à genoux, au milieu du cercle vide où se concentrent tant de regards curieux, sans quitter le bout des doigts de sa dame dont la main reste ainsi étendue sur sa tête, comme pour la bénir. Trois fois, il la fait tourner autour de lui; on dirait qu'il veut ceindre son front d'une triple couronne, auréole bleue, guirlande de flammes, nimbe d'or et de gloire!... Trois fois elle y consent, par un regard, par un sourire, par une inflexion de tête; alors, voyant sa taille penchée par la fatigue de cette rotation rapide et vertigineuse, le cavalier se redresse avec impétuosité, la saisit entre ses bras nerveux, la soulève un instant de terre, pour terminer cette fantastique course dans un tourbillon de bonheur.

Dans les années plus avancées de sa trop courte vie, Chopin jouant un jour une de sesMazouresà un musicien ami, qui sentait déjà, plus qu'il ne comprenait encore, les clairvoyances magnétiques qui se dégageaient de son souvenir en prenant corps sur son piano, s'interrompit brusquement pour lui raconter cette figure de la danse. Puis, en se retournant vers le clavier, il murmura ces deux vers de Soumet, le poète en vogue d'alors:

Je t'aimeSémida, et mon cœur vole vers ton image,Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!...

Son regard semblait arrêté sur une de ces visions des anciens jours que nul ne voit, hormis celui qui la reconnaît pour l'avoir fixée durant sa courte réalité avec toute l'intensité de son âme, afin d'y imprimer à jamais son ineffaçable empreinte. Il était aisé de deviner que Chopin revoyait devant lui quelque beauté, blanche comme une apparition, svelte et légère, aux beaux bras d'ivoire, aux yeux baissés, laissant s'échapper de dessous ses paupières des ondes azurées, qui enveloppaient d'une lueur béatifiante le superbe cavalier à genoux devant elle, les lèvres entr'ouvertes, ces lèvres dont semblait s'échapper un soupir, montant

Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!...

Chopin contait volontiers plus tard, négligemment en apparence, mais avec cette involontaire et sourde émotion qui accompagne le souvenir de nos premiers ravissements, qu'il comprit d'abord tout ce que les mélodies et les rhythmes des danses nationales pouvaient contenir et exprimer de sentiments divers et profonds, les jours où il voyait les dames du grand monde de Varsovie à quelque notable et magnifique fête, ornées de toutes les éblouissances, parées de toutes les coquetteries, qui font frôler les cœurs à leurs feux, avivent, aveuglent et infortunent l'amour. Au lieu des roses parfumées et des camélias panachés de leurs serres, elles portaient pour lors les orgueilleux bouquets de leurs écrins. Ces tissus d'un emploi plus modeste, si transparents que les Grecs les disaienttissés d'air, étaient remplacés par les somptuosités des gazes lamées d'or, des crêpes brodés d'argent, des points d'Alençon et des dentelles de Brabant. Mais il lui semblait qu'aux sons d'un orchestre européen, quelque parfait qu'il fût, elles rasaient moins rapidement le parquet; leur rire lui paraissait moins sonore, leurs regards d'un étincellement moins radieux, leur lassitude plus prompte, qu'aux soirs où la danse avait été improvisée, parce qu'en s'asseyant au piano il avait inopinément électrisé son auditoire. S'il l'électrisait, c'est qu'il savait répéter en sons hiéroglyphiques propres à sa nation, en airs de danse éclos sur le sol de la patrie, d'entente facile aux initiés, ce que son oreille avait entre-ouï des murmurations discrètes et passionnées de ces cœurs, comparables aux fraxinelles vivaces dont les fleurs sont toujours environnées d'un gaz subtil, inflammable, qui à la moindre occasion s'allume et les entoure d'une soudaine phosphorescence.

Fantasmes illusoires, célestes visions, il vous a vu luire dans cet air si rarescible! Il avait deviné quel essaim de passions y bourdonne sans cesse et comment ellesfloflottentdans les âmes! Il avait suivi d'un regard ému ces passions toujours prêtes à s'entre-mesurer, à s'entre-entendre, à s'entre-navrer, à s'entre-ennoblir, à s'entre-sauver, sans que leurs pétillements et leurs trépidations viennent a aucun instant déranger la belle eurhythmie des grâces extérieures, le calme imposant d'une apparence simple et sciemment tranquille. C'est ainsi qu'il apprit à goûter et à tenir en si haute estime les manières nobles et mesurées, quand elles sont réunies à une intensité de sentiment qui préserve la délicatesse de l'affadissement, qui empêche la prévenance de rancir, qui défend à la convenance de devenir tyrannie, au bon goût de dégénérer en raideur; ne permettant jamais aux émotions de ressembler, comme il leur arrive souvent ailleurs, à ces végétations calcaires, dures et frangibles, tristement nommées fleurs de fer:flos-ferri.

En ces salons, les bienséances rigoureusement observées ne servaient pas, espèces de corsets ingénieusement bâtis, à dissimuler des cœurs difformes; elles obligeaient seulement à spiritualiser tous les contacts, à élever tous les rapports, à aristocratiser toutes les impressions. Quoi de surprenant, si ses premières habitudes, prises dans ce monde d'une si noble décence, firent croire à Chopin que les convenances sociales, au lieu d'être un masque uniforme, dérobant sous la symétrie des mêmes lignes le caractère de chaque individualité, ne servaient qu'à contenir les passions sans les étouffer, à leur enlever la crudité de tons qui les dénature, le réalisme d'expression qui les rabaisse, le sans-gêne qui les vulgarise, la véhémence qui blase, l'éxubérance qui lasse, enseignantaux amants de l'impossibleà réunir toutes les vertus que la connaissance du mal fait éclore, à toutes celles qui fontoublier son existence en parlant à ce qu'on aime[24]; rendant ainsi presque possible, l'impossible réalisation d'uneÈve, innocente et tombée, vierge et amante à la fois!

À mesure que ces premiers apperçus de la jeunesse de Chopin s'enfonçaient dans la perspective des souvenirs, ils gagnaient encore à ses yeux en grâces, en enchantements, en prestiges, le tenant d'autant plus sous leur charme, qu'aucune réalité quelque peu contradictoire ne venait démentir et détruire cette fascination, secrètement cachée dans un coin de son imagination. Plus cette époque reculait dans le passé, plus il avançait dans la vie, et plus il s'énamourait des figures qu'il évoquait dans sa mémoire. C'étaient de superbes portraits en pied ou des pastels souriants, des médaillons en deuil ou des profils de camées, quelque gouache aux tons fortement repoussés, tous près d'une pâle et suave esquisse à la mine de plomb. Cette galerie de beautés si variées finissait par être toujours présente devant son esprit, par rendre toujours plus invincibles ses répugnances pour cette liberté d'allure, cette brutale royauté du caprice, cet acharnement à vider la coupe de la fantaisie jusqu'à la lie, cette fougueuse poursuite de tous les chocs et de toutes les disparates de la vie, qui se rencontrent dans le cercle étrange et constamment mobile qu'on a surnommé la Bohême de Paris.

En parlant de cette période de sa vie passée dans la haute société de Varsovie, si brillante alors, nous nous plaisons à citer quelques lignes, qui peuvent plus justement être appliquées à Chopin que d'autres pages où l'on a cru apercevoir sa ressemblance, mais où nous ne saurions la retrouver, sinon dans cette proportion faussée que prendrait une silhouette dessinée sur un tissu élastique, qu'on aurait biaisé par deux mouvements contraires.

«Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze ans toutes les grâces de l'adolescence réunies à la gravité de l'âge mûr. Il resta délicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de développement musculaire lui valut de conserver une beauté, une physionomie exceptionnelle, qui n'avait, pour ainsi dire, ni âge, ni sexe. Ce n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant de cette race d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce n'était point non plus la gentillesse efféminée d'un chérubin couleur de rose. C'était quelque chose comme ces créatures idéales que la poésie du moyen âge faisait servir à l'ornement des temples chrétiens. Un ange beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, une expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée.

«C'était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et plus exalté en même temps que ses pensées, rien n'était plus tenace, plus exclusif et plus minutieusement dévoué que ses affections... Mais cet être ne comprenait que ce qui était identique à lui-même... le reste n'existait pour lui que comme une sorte de songe fâcheux auquel il essayait de se soustraire en vivant au milieu du monde. Toujours perdu dans ses rêveries, la réalité lui déplaisait. Enfant, il ne pouvait toucher à un instrument tranchant sans se blesser; homme, il ne pouvait se trouver en face d'un homme différent de lui sans se heurter contre cette contradiction vivante...

«Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était l'habitude volontaire et bientôt invétérée de ne point voir et de pas entendre ce qui lui déplaisait en général, sans toucher à ses affections personnelles. Les êtres qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses yeux comme des espèces de fantômes, et, comme il était d'une politesse charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui n'était chez lui qu'un froid dédain, voire une aversion insurmontable...

«Il n'a jamais eu une heure d'expansion, sans la racheter par plusieurs heures de réserve. Les causes morales en eussent été trop légères, trop subtiles pour être saisies à l'œil nu. Il aurait fallu un microscope pour lire dans son âme où pénétrait si peu de la lumière des vivants...

«Il est fort étrange qu'avec un semblable caractère il pût avoir des amis. Il en avait pourtant; non seulement ceux de sa mère, qui estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des jeunes gens de son âge qui l'aimaient ardemment et qui étaient aimés de lui... Il se faisait une haute idée de l'amitié, et, dans l'âge des premières illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, élevés à peu près de la même manière et dans les mêmes principes, ne changeraient jamais d'opinion et ne viendraient point à se trouver en désaccord formel...

«Il était extérieurement si affectueux, par suite de sa bonne éducation et de sa grâce naturelle, qu'il avait le don de plaire même à ceux qui ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prévenait en sa faveur; la faiblesse de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalité douce et flatteuse de sa conversation, lui gagnaient l'attention des hommes éclairés. Quant à ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son exquise politesse et ils y étaient d'autant plus sensibles qu'ils ne concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût l'exercice d'un devoir et que la sympathie n'y entrât pour rien.

«Ceux-là, s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il était plus aimable qu'aimant; en ce qui les concernait, c'eût été vrai. Mais comment eussent-ils deviné cela, lorsque ses rares attachements étaient si vifs, si profonds, et si peu récusables?...

«Dans le détail de la vie, il était d'un commerce plein de charmes. Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grâce inusitée et quand il exprimait sa gratitude, c'était avec une émotion profonde qui payait l'amitié avec usure.

«Il s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour; dans cette pensée, il acceptait les soins d'un ami et lui cachait le peu de temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage extérieur et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance héroïque de la jeunesse, l'idée d'une mort prochaine, il en caressait du moins l'attente avec une sorte d'amère volupté»[25].

C'est vers ces premiers temps de sa jeunesse que remonte son attachement pour une jeune fille, qui ne cessa jamais de lui porter un sentiment imprégné d'un pieux hommage. La tempête qui dans un pli de ses rafales emporta Chopin loin de son pays, comme un oiseau rêveur et distrait surpris sur la branche d'un arbre étranger, rompit ce premier amour et déshérita l'exilé d'une épouse dévouée et fidèle en même temps que d'une patrie. Il ne rencontra plus le bonheur qu'il avait rêvé avec elle, en rencontrant la gloire à laquelle il n'avait peut-être pas encore songé. Elle était belle et douce, cette jeune fille, comme une de ces madones de Luini dont les regards sont chargés d'une grave tendresse. Elle resta triste, mais calme; la tristesse augmenta sans doute dans cette âme pure, lorsqu'elle sut que nul dévouement du même genre que le sien ne vint adoucir l'existence de celui qu'elle eût adoré avec une soumission ingénue, une piété exclusive; avec cet abandon naïf et sublime qui transforme la femme en ange.

Celles que la nature accable des dons du génie, si lourds à porter,—chargés d'une étrange responsabilité et sans cesse entraînés à l'oublier,—ont probablement le droit de poser des limites aux abnégations de leur personnalité, étant forcées à ne pas négliger les soucis de leur gloire pour ceux de leur amour. Mais, il peut se faire qu'on regrette les divines émotions que procurent les dévouements absolus, en présence de dons les plus éclatants du génie; car, cette soumission naïve, cet abandon de l'amour, qui absorbent la femme, son existence, sa volonté, jusqu'à son nom, dans ceux de l'homme qu'elle aime, peuvent seuls autoriser cet homme à penser, lorsqu'il quitte la vie, qu'il l'a partagée avec elle et que son amour fut à même de lui acquérir ce que, ni l'amant de hasard, ni l'ami de rencontre, n'auraient pu lui donner: l'honneur de son nom et la paix de son cœur.

Inopinément séparée de Chopin, la jeune fille qui allait être sa fiancée et ne le devint pas, fut fidèle à sa mémoire, à tout ce qui restait de lui. Elle entoura ses parents de sa filiale amitié; le père de Chopin ne voulut pas que le portrait qu'elle en avait dessiné dans des jours d'espoir, fût jamais remplacé chez lui par aucun autre, fût-il dû à un pinceau plus expérimenté. Bien des années après, nous avons vu les joues pâles de cette femme attristée se colorer lentement, comme rougirait l'albâtre devant une lueur dévoilée, lorsqu'en contemplant ce portrait son regard rencontrait le regard d'un ami arrivant de Paris.

Dès que ses années de collège furent terminées, Chopin commença ses études d'harmonie avec le professeur Joseph Elsner, qui lui enseigna la plus difficile chose à apprendre, la plus rarement sue: à être exigeant pour soi-même, à tenir compte des avantages qu'on n'obtient qu'à force de patience et de travail. Son cours musical brillamment achevé, ses parents voulurent naturellement le faire voyager, lui faire connaître les artistes célèbres et les belles exécutions des grandes œuvres. À cet effet, il fit quelques rapides séjours dans plusieurs villes de l'Allemagne. En 1830, il avait quitté Varsovie pour une de ces excursions momentanées, lorsque éclata la révolution du 29 novembre.

Obligé de rester à Vienne, il s'y fit entendre dans quelques concerts; mais cet hiver-là, le public de Vienne, si intelligent d'habitude, si promptement saisi de toutes les nuances de l'exécution, de toutes les finesses de la pensée, fut distrait. Le jeune artiste n'y produisit pas toute la sensation à laquelle il avait droit de s'attendre. Il quitta Vienne dans le dessein de se rendre à Londres; mais c'est d'abord à Paris qu'il vint, avec le projet de ne s'y arrêter que peu de temps. Sur son passeport, visé pour l'Angleterre, il avait fait ajouter:passant par Paris. Ce mot renfermait son avenir. Longues années après, lorsqu'il semblait plus qu'acclimaté, naturalisé en France, il disait encore en riant: «Je ne suis ici qu'en passant».

À son arrivée à Paris, il donna deux concerts où il fut de suite vivement admiré, autant par la société élégante que par les jeunes artistes. Nous nous souvenons de sa première apparition dans les salons de Pleyel, où les applaudissements les plus redoublés semblaient ne pas suffire à notre enthousiasme, en présence de ce talent qui révélait une nouvelle phase dans le sentiment poétique, à côté de si heureuses innovations dans la forme de son art. Contrairement à la plupart des jeunes arrivants, il n'éprouva pas un instant l'éblouissement et l'enivrement du triomphe. Il l'accepta sans orgueil et sans fausse modestie, ne ressentant aucun de ces chatouillements d'une vanité puérile étalée par les parvenus du succès.

Tous ses compatriotes qui se trouvaient alors à Paris, lui firent l'accueil le plus affectueusement empressé. À peine arrivé, il fut de l'intimité de l'hôtel Lambert, où le vieux PceAdam Czartoryski, sa femme et sa fille, réunissaient autour d'eux tous les débris de la Pologne que la dernière guerre avait jetés au loin. La PsseMarcelline Czartoryska l'attira encore plus dans sa maison; elle fut une de ses élèves les plus chères, une privilégiée, celle à qui on eût dit qu'il se plaisait à léguer les secrets de son jeu, les mystères de ses évocations magiques, comme à la légitime et intelligente héritière de ses souvenirs et de ses espérances!

Il allait très souvent chez la CsseLouis Plater, née CsseBrzostowska, appeléePani Kasztelanowa. L'on y faisait beaucoup de bonne musique, car elle savait accueillir de manière à les encourager, tous les talents qui promettaient alors de prendre leur essor et de former une lumineuse pléiade. Chez elle, l'artiste ne se sentait pas exploité par une curiosité stérile, parfois barbare; par une sorte de badauderie élégante qui suppute à part soi combien de visites, de dîners et de soupers, chaque célébrité du jour représente, pour ne point manquerd'avoir eucelle que la mode impose, sans égarer quelque générosité excessive sur un nom moins indiqué. La CssePlater recevait en vraie grande-dame, dans l'antique sens du mot, où celle qui l'était se considérait comme la bonne patronne de quiconque entrait dans son cercle d'élus, sur lesquels elle répandait une bénigne atmosphère. Tour à tour, fée, muse, marraine, ange-gardien, bienfaitrice délicate, sachant tout ce qui menace, devinant tout ce qui peut sauver, elle était pour chacun de nous une aimable protectrice, aussi chérie que respectée, qui éclairait, réchauffait, élevait son inspiration et manqua à sa vie quand elle ne fut plus.

Chopin fréquenta beaucoup Mmede Komar et ses filles, la PsseLudemille de Beauveau, la CsseDelphine Potocka, dont la beauté, la grâce indescriptible et spirituelle, ont fait un des types les plus admirés des reines de salon. Il lui dédia son deuxièmeConcerto, celui qui contient l'adagioque nous avons mentionné ailleurs. Sa beauté aux contours si purs faisait dire d'elle, la veille même de sa mort, qu'elle ressemblait à une statue couchée. Toujours enveloppée de voiles, d'écharpes, de flots de gaze transparente, qui lui donnaient on ne sait quelle apparence aérienne, immatérielle, la comtesse n'était pas exempte d'une certaine affectation; mais ce qu'elle affectait était si exquis, elle l'affectait avec un charme si distingué, elle était une patricienne si raffinée dans le choix des attraits dont elle daignait rehausser sa supériorité native, que l'on ne savait ce qu'il fallait plus admirer en elle, la nature ou l'art. Son talent, sa voix enchanteresse, enchaînaient Chopin par un prestige dont il goûtait passionnément le suave empire. Cette voix était obstinée à vibrer la dernière à son oreille, à confondre pour lui les plus doux sons de la terre avec les premiers accords des anges.

Il voyait beaucoup de jeunes gens polonais: Orda qui semblait commander à un avenir et fut tué en Algérie à vingt ans; Fontana, les comtes Plater, Grzymala, Ostrowski, Szembeck, le prince Casimir Lubomirski etc., etc. Les familles polonaises qui dans la suite arrivèrent à Paris, s'empressant à faire connaissance avec lui, il continua toujours à fréquenter de préférence un cercle composé en grande partie de ses compatriotes. Par leur intermédiaire, il resta non seulement au courant de tout ce qui se passait dans sa patrie, mais dans une sorte de correspondance musicale avec elle. Il aimait à ce qu'on lui montrât les poésies, les airs, les chansons nouvelles, qu'en rapportaient ceux qui venaient en France. Lorsque les paroles de quelqu'un de ces airs lui plaisaient, il y substituait souvent une mélodie à lui qui se popularisait rapidement dans son pays, sans que le nom de leur auteur fût toujours connu. Le nombre de ses pensées dues à la seule inspiration du cœur étant devenu considérable, Chopin avait songé dans les derniers temps à les réunir pour les publier. Il n'en eut plus le loisir et elles restent perdues et dispersées, comme le parfum des fleurs qui croissent aux endroits inhabités, pour embaumer un jour les sentiers du voyageur inconnu que le hasard y amène. Nous avons entendu en Pologne plusieurs de ces mélodies qui lui sont attribuées, dont quelques-unes seraient vraiment dignes de lui. Mais, qui oserait maintenant faire un triage incertain entre les inspirations du poète et de son peuple?

La Pologne eut bien des chantres; elle en a qui prennent rang et place parmi les premiers poètes du monde. Plus que jamais ses écrivains s'efforcent de faire ressortir les côtés les plus remarquables et les plus glorieux de son histoire, les côtés les plus saisissants et les plus pittoresques de son pays et de ses mœurs. Mais Chopin, différant d'eux en ce qu'il n'en formait pas un dessein prémédité, les surpassa peut-être en vérité par son originalité. Il n'a pas voulu, n'a pas cherché ce résultat; il ne se créa pas d'idéala priori. Son art semblait de prime abord ne point se prêter a une «poésie nationale»; aussi ne lui demanda-t-il pas plus qu'il ne pouvait donner. Il ne s'efforça pas de lui faire raconter ce qu'il n'aurait pas su chanter. Il se souvint de ses gloires patriotiques sans parti pris de les transporter dans le passé; il comprit les amours et les larmes contemporaines sans les analyser par avance. Il ne s'étudia, ni ne s'ingénia à écrire de la musique polonaise; il est possible qu'il eût été étonné de s'entendre appeler un musicien polonais. Pourtant, il fut un musicien national par excellence.

N'a-t-on pas vu maintes fois un poète ou un artiste, résumant en lui le sens poétique d'une société, représenter dans ses créations d'une manière absolue les types qu'elle renfermait ou voulait réaliser? On l'a dit à propos de l'épopée d'Homère, des satires d'Horace, des drames de Caldéron, des scènes de Terburgh, des pastels de Latour. Pourquoi la musique ne renouvellerait-elle pas à sa manière, un fait pareil? Pourquoi n'y aurait-il pas un artiste musicien, reproduisant dans son style et dans son œuvre, tout l'esprit, le sentiment, le feu et l'idéal d'une société qui, durant un certain temps, forma un groupe spécial et caractéristique en un certain pays! Chopin fut ce poète pour son pays et pour l'époque où il y naquit. Il résuma dans son imagination, il représenta par son talent, un sentiment poétique inhérent à sa nation et répandu alors parmi tous ses contemporains.

Comme les vrais poètes nationaux, Chopin chanta sans dessein arrêté, sans choix préconçu, ce que l'inspiration lui dictait spontanément; c'est de la sorte que surgit dans ses chants, sans sollicitation et sans efforts, la forme la plus idéalisée des émotions qui avaient animé son enfance, accidenté son adolescence, embelli sa jeunesse. C'est ainsi que se dégagea sous sa plume «l'idéal réel» parmi les siens, si l'on ose dire; l'idéal vraiment existant jadis, celui dont tout le monde en général et chacun en particulier se rapprochait par quelque côté. Sans y prétendre, il rassembla en faisceaux lumineux, des sentiments confusément ressentis par tous dans sa patrie, fragmentairement disséminés dans les cœurs, vaguement entrevus par quelques-uns. N'est-ce pas à ce don de renfermer dans une formule poétique qui séduit les imaginations de tous les pays, les contours indéfinis des aspirations éparses, mais souvent rencontrées parmi leurs compatriotes, que se reconnaissent les artistes nationaux?

Puisqu'on s'attache maintenant, et non sans raison, à recueillir avec quelque soin les mélodies indigènes des diverses contrées, il nous paraîtrait plus intéressant encore de prêter quelque attention au caractère que peut affecter le talent des virtuoses et des compositeurs, plus spécialement inspirés que d'autres par le sentiment national. Il en est peu jusques ici dont les œuvres marquantes sortent de la grande division qui s'est déjà établie entre la musique italienne, française, allemande. On peut ce nonobstant présumer, qu'avec l'immense développement que cet art semble destiné à prendre dans notre siècle, (renouvelant peut-être pour nous l'ère glorieuse des peintres aucinquecento), il apparaîtra des artistes dont l'individualité fera naître des distinctions plus fines, plus nuancées, plus ramifiées; dont les œuvres porteront l'empreinte d'une originalité puisée dans les différences d'organisations que la différence de races, de climats et de mœurs, produit dans chaque pays. Il viendra un temps où un pianiste américain ne ressemblera pas à un pianiste allemand, où le symphoniste russe sera tout autre que le symphoniste italien. Il est à prévoir que dans la musique, comme dans les autres arts, on pourra reconnaître les influences de la patrie sur les grands et les petits maîtres,dii minores; qu'on pourra distinguer dans les productions de tous le reflet de l'esprit des peuples, plus complet, plus poétiquement vrai, plus intéressant à étudier, que dans les ébauches frustes, incorrectes, incertaines et tremblotantes, des inspirations populaires, si émouvantes qu'elles soient pour leurs co-nationaux.

Chopin sera rangé alors au nombre des premiers musiciens qui aient ainsi individualisé en eux le sens poétique d'une seule nation, indépendemment de toute influence d'école. Et cela, non point seulement parce qu'il a pris le rhythme desPolonaises, desMazouresdesKrakowiaki, et qu'il a appelé de ce nom beaucoup de ses écrits. S'il se fût borné à les multiplier, il n'eût fait que reproduire toujours le même contour, le souvenir d'une même chose, d'un même fait: reproduction qui eût été bientôt fastidieuse en ne servant qu'à propager une seule forme, devenue promptement plus ou moins monotone. Son nom restera comme celui d'un poète essentiellement polonais, parce qu'il employa toutes les formes dont il s'est servi à exprimer une manière de sentir propre à son pays, presque inconnue ailleurs; parce que l'expression des mêmes sentiments se retrouve sous toutes les formes et tous les titres qu'il donna à ses ouvrages. SesPréludes, sesÉtudes, sesNocturnes, surtout, sesScherzos, même sesSonateset sesConcertos,—ses compositions les plus courtes, aussi bien que les plus considérables,—respirent un même genre de sensibilité, exprimée à divers dégrés, modifiée et variée en mille manières, toujours une et homogène. Auteur éminemment subjectif, Chopin a donné à toutes ses productions une même vie, il a animé toutes ses créations de sa vie à lui. Toutes ses œuvres sont donc liées par l'unité du sujet; leurs beautés, comme leurs défauts, sont toujours les conséquences d'un même ordre d'émotion, d'un mode exclusif de sentir. Condition première du poète dont les chants font vibrer à l'unisson tous les cœurs de sa patrie[26].

Toutefois, il est permis de se demander si, au moment où naissait cette musique éminemment nationale, exclusivement polonaise, elle fut aussi bien comprise par ceux-mêmes qu'elle chantait, aussi avidement acceptée comme leur bien par ceux-mêmes qu'elle glorifiait, que le furent les poèmes de Mickiewicz, les poésies de Slowacki, les pages de Krasinski? Hélas! L'art porte en lui un charme si énigmatique, son action sur les cœurs est enveloppée d'un si doux mystère, que ceux-mêmes qui en sont le plus subjugués ne sauraient aussitôt, ni traduire en paroles, ni formuler en images identiques, ce que dit chacune de ses strophes, ce que chante chacune de ses élégies! Il faut que des générations aient appris à inhaler cette poésie, à respirer ce parfum, pour en saisir enfin la sapidité toute locale, pour en deviner le nom patronymique!

Ses compatriotes affluaient autour de Chopin; ils prenaient leur part de ses succès, ils jouissaient de sa célébrité, ils se vantaient de sa renommée, parce qu'il était un des leurs. Cependant, on peut bien se demander s'ils savaient à quel point sa musique était la leur? Certes, elle faisait battre leurs cœurs, elle faisait couler leurs pleurs, elle dilatait leurs âmes; mais savaient-ils toujours au juste pourquoi? Il est permis à qui les a fréquentés avec une grande sympathie, à qui les a aimés d'une grande affection, à qui les a admirés d'un grand enthousiasme, de penser qu'ils n'étaient point assez artistes, assez musiciens, assez habitués à distinguer avec perspicacité ce que l'art veut dire, pour savoir exactement d'où venait leur profonde émotion lorsqu'ils écoutaient leur barde. À la manière dont quelques-uns et quelques-unes jouaient ses pages, on voyait qu'ils étaient fiers que Chopin fut de leur sang, mais qu'ils ne se doutaient guère que sa musique parlait expressément d'eux, qu'elle les mettait en scène et les poétisait.

Il faut dire aussi qu'un autre temps, une autre génération, étaient survenus. La Pologne que Chopin avait connue, venait de cueillir, si vaillamment et si galamment, ses premiers lauriers européens sur les champs de bataille légendaires de Napoléon I. Elle avait jeté un éclat chevaleresque avec le beau, le téméraire, l'infortuné PceJoseph Poniatowski, se précipitant dans les flots de l'Elster encore surpris de l'audace qu'ils eurent de l'engloutir, encore stupéfaits devant le renom qui s'attacha à leurs prosaïques bords, depuis qu'un magnifique saule pleureur vint ombrager de si illustres mânes! La Pologne de Chopin était encore cette Pologne enivrée de gloire et de plaisirs, de danses et d'amours, qui avait héroïquement espéré au congrès de Vienne et continuait follement d'espérer sous Alexandre I.—Depuis, l'empereur Nicolas avait régné!—Les émotions élégantes et diaprées d'alors, épouvantées dès l'abord par les gibets, ne survivaient plus que la mort dans l'âme. Bientôt elles furent submergées sous un océan de larmes; elles périrent étouffées dans les cercueils, elles furent oubliées sous les poignantes réalités d'un exil réduit à la mendicité, sous la constante oppression des deuils saignants, de la confiscation et de la misère, des cachots de Petrozawadzk, des mines de la Sibérie, des capotes de soldat au Caucase, des trois mille coups du knout militaire! Ceux qui avaient fui la patrie sous des impressions aussi cruelles, d'une actualité aussi lugubre, l'âme remplie de telles images, ne pouvaient guère en arrivant à Paris reprendre le fil des souvenirs de Chopin là, où il s'était brisé.

Nous eussions désiré faire comprendre ici par analogie de parole et d'image, les sensations intimes qui répondent à cette sensibilité exquise, en même temps qu'irritable, propre à des cœurs ardents et volages, à des natures fiévreusement fières et cruellement blessées. Nous ne nous flattons pas d'avoir réussi à renfermer tant de flamme éthérée et odorante, dans les étroits foyers de la parole. Cette tâche serait-elle possible d'ailleurs? Les mots ne paraîtront-ils pas toujours fades, mesquins, froids et arides, après les puissantes ou suaves commotions que d'autres arts font éprouver? N'est-ce point avec raison qu'une femme dont la plume a beaucoup dit, beaucoup peint, beaucoup ciselé, beaucoup chanté tout bas, a souvent répété:De toutes les façons d'exprimer un sentiment, la parole est la plus insuffisante?Nous ne nous flattons pas d'avoir pu atteindre dans ces lignes à cefloude pinceau, nécessaire pour retracer ce que Chopin a dépeint avec une si inimitable légèreté de touche.

Là tout est subtil, jusqu'à la source des colères et des emportements; là, disparaissent les impulsions franches, simples, prime-sautières. Avant de se faire jour, elles ont toutes passé à travers la filière d'une imagination fertile, ingénieuse et exigeante, qui les a compliquées et en a modifié le jet. Toutes, elles réclament de la pénétration pour être saisies, de la délicatesse pour être décrites. C'est en les saisissant avec un choix singulièrement fin, en les décrivant avec un art infini, que Chopin est devenu un artiste de premier ordre. Aussi, n'est-ce qu'en l'étudiant longuement et patiemment, en poursuivant toujours sa pensée à travers ses ramifications multiformes, qu'on arrive à comprendre tout à fait, à admirer suffisamment, le talent avec lequel il a su la rendre comme visible et palpable, sans jamais l'alourdir ni la congeler.

En ce temps, il y eut un musicien ami, auditeur ravi et transporté, qui lui apportait quotidiennement une admiration intuitive, doit-on dire, car il n'eut que bien plus tard l'entière compréhension de ce que Chopin avait vu, avait chéri, de ce qui l'avait fasciné et passionné dans sa bien-aimée patrie. Sans Chopin, ce musicien n'eût peut-être pas deviné, même en les voyant, la Pologne et les Polonaises; ce que la Pologne fut, ce que les Polonaises sont, leur idéal! Par contre, peut-être n'eût-il pas pénétré si bien l'idéal de Chopin, la Pologne et les Polonaises, s'il n'avait pas été dans sa patrie et n'avait vu, jusqu'au fond, l'abîme de dévouement, de générosité, d'héroïsme, renfermé dans le cœur de ses femmes. Il comprit alors que l'artiste polonais n'avait pu adorer le génie, qu'en le prenant pour un patriciat!...

Quand le séjour de Chopin se fut prolongé à Paris, il fut entraîné dans des parages fort lointains pour lui... C'étaient les antipodes du monde où il avait grandi. Certes, jamais il ne pensa abandonner les maisons des belles et intelligentes patronnes de sa jeunesse; pourtant, sans qu'il sut comment cela s'était fait, un jour vint où il y alla moins. Or, l'idéal polonais, encore moins celui d'un patriciat quelconque, n'avait jamais lui dans le cercle où il était entré. Il y trouva, il est vrai, la royauté du génie qui l'avait attiré; mais cette royauté n'avait auprès d'elle aucune noblesse, aucune aristocratie à même de l'élever sur un pavois, de la couronner d'une guirlande de lauriers ou d'un diadème de perles roses. Aussi, quand la fantaisie lui prenait par là de se faire de la musique à lui-même, son piano récitait des poèmes d'amour dans une langue que nul ne parlait autour de lui.

Peut-être souffrait-il trop du contraste qui s'établissait entre le salon où il était et ceux où il se faisait vainement attendre, pour échapper au malfaisant empire qui le retenait dans un foyer si hétérogène à sa nature d'élite? Peut-être trouvait-il, au contraire, que le contraste n'était pas assez matériellement accentué, pour l'arracher à une fournaise dont il avait goûté les voluptés micidiales, sa patrie ne pouvant plus lui offrir chez ses filles, exilées ou infortunées, cette magie de fêtes princières qui avaient passé et repassé devant ses jeunes ans, ingénuement attendris? Parmi les siens, qui donc alors eut osé s'amuser à une fête? Parmi ceux qui ne connaissaient pas les siens, ses commensaux inattendus, qui donc savait quelque chose et pressentait quoique ce soit de ce monde où passaient et repassaient de pures sylphides, des péris sans reproches; où régnaient les pudiques enchanteresses et les pieuses ensorcelleuses de la Pologne? Qui donc parmi ces chevelures incultes, ces barbes vierges de tout parfum, ces mains jamais gantées depuis qu'elles existaient, eût pu rien comprendre à ce monde aux silhouettes vaporeuses, aux impressions brûlantes et fugaces, même s'il l'avait vu de ses yeux ébahis? Ne s'en serait-il pas bien vite détourné, comme si son regard distraitement levé avait rencontré de ces nuées rosacés ou liliacées, laiteuses ou purpurines, d'une moire grisâtre ou bleuâtre, qui créent un paysage sur la voûte éthérée d'en haut... bien indifférente vraiment aux politiqueurs enragés!

Que n'a-t-il pas dû souffrir, grand Dieu! lorsque Chopin vit cette noblesse du génie et du talent, dont l'origine se perd dans la nuit divine des cieux, s'abdiquer elle-même,s'embourgeoiserde gaieté de cœur, se faire «petites gens», s'oublier jusqu'à laisser traîner l'ourlet de sa robe dans la boue des chemins!... Avec quelle angoisse inénarrable son regard n'a-t-il pas dû souvent se reporter, de la réalité sans aucune beauté qui le suffoquait dans le présent, à la poésie de son passé, où il ne revoyait que fascination ineffable, passion du même coup sans limites et sans voix, grâce à la fois hautaine et prodigue, donnant toujours ce qui nourrit l'âme, ce qui trempe la volonté; ne souffrant jamais ce qui amollit la volonté et énerve l'âme. Retenue plus éloquente que toutes les humaines paroles, en cet air où l'on respire du feu, mais un feu qui anime et purifie sous les moites infiltrations de la vertu, de l'honneur, du bon goût, de l'élégance des êtres et des choses! Comme Van Dyck, Chopin ne pouvait aimer qu'une femme d'une sphère supérieure. Mais, moins heureux que le peintre si distingué de l'aristocratie la plus distinguée du monde, il s'attacha à une supériorité qui n'était pas celle qu'il lui fallait. Il ne rencontra point la jeune fille grande dame, heureuse de se voir immortalisée par un chef-d'œuvre que les siècles admirent, comme Van Dyck immortalisa la blonde et suave Anglaise dont la belle âme avait reconnu qu'en lui, la noblesse du génie était plus haute que celle dupedigree!

Longtemps Chopin se tint comme à distance des célébrités les plus recherchées à Paris; leur bruyant cortège le troublait. De son côté, il inspirait moins de curiosité qu'elles, son caractère et ses habitudes ayant plus d'originalité véritable que d'excentricité apparente. Le malheur voulut qu'il fut un jour arrêté par le charme engourdissant d'un regard, qui le voyant voler si haut, si haut, le fixa... et le fit tomber dans ses rets! On les croyait alors de l'or le plus fin, semés des perles les plus fines! Mais chacune de leurs mailles fut pour lui une prison, où il se sentit garrotté par des liens saturés de venin; leurs suintements corrosifs ne purent atteindre son génie, mais ils consumèrent sa vie et l'enlevèrent de trop bonne heure à la terre, à la patrie, à l'art!

En 1836, MmeSand avait publié, non seulementIndiana,Valentine,Jacques, maisLélia, ce poème dont elle disait plus tard: «Si je suis fâchée de l'avoir écrit, c'est parce que je ne puis plus l'écrire. Revenue à une situation d'esprit pareille, ce me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer»[27]. En effet, l'aquarelle du roman devait paraître fade à MmeSand, après qu'elle eut manié le ciseau et le marteau du sculpteur en taillant cette statue semi-colossale, en modelant ces grandes lignes, ces larges méplats, ces muscles sinueux, qui gardent une vertigineuse séduction dans leur immobilité monumentale et qui, longtemps contemplées, nous émeuvent douloureusement comme si, par un miracle contraire à celui de Pygmalion, c'était quelque Galathée vivante, riche en suaves mouvements, pleine d'une voluptueuse palpitation et animée par la tendresse, que l'artiste amoureux aurait enfermée dans la pierre, dont il aurait étouffé l'haleine, glacé le sang, dans l'espoir d'en grandir et d'en éterniser la beauté. En face de la nature ainsi changée en œuvre d'art, au lieu de sentir à l'admiration se surajouter l'amour, on est attristé de comprendre comment l'amour peut se transformer en admiration!

Brune et olivâtre Lélia! tu as promené tes pas dans les lieux solitaires, sombre comme Lara, déchirée comme Manfred, rebelle comme Caïn, mais plus farouche, plus impitoyable, plus inconsolable qu'eux, car il ne s'est pas trouvé un cœur d'homme assez féminin pour t'aimer comme ils ont été aimés, pour payer à tes charmes virils le tribut d'une soumission confiante et aveugle, d'un dévouement muet et ardent; pour laisser protéger ses obéissances par ta force d'amazone! Femme-héros, tu as été vaillante et avide de combats comme ces guerrières; comme elles tu n'as pas craint de laisser hâler par tous les soleils et tout les autans la finesse satinée de ton mâle visage, d'endurcir à la fatigue tes membres plus souples que forts, de leur enlever ainsi la puissance de leur faiblesse. Comme elles, il t'a fallu recouvrir d'une cuirasse qui l'a blessé et ensanglanté, ce sein de femme, charmant comme la vie, discret comme la tombe, adoré de l'homme lorsque son cœur en est le seul et l'impénétrable bouclier!

Après avoir émoussé son ciseau à polir cette figure dont la hauteur, le dédain, le regard angoissé et ombragé par le rapprochement de si sombres sourcils, la chevelure frémissante d'une vie électrique, nous rappellent les marbres grecs sur lesquels on admire les traits magnifiques, le front fatal et beau, le sourire sardonique et amer de cette Gorgone dont la vue stupéfiait et arrêtait le battement de cœurs,—MmeSand cherchait en vain une autre forme au sentiment qui labourait son âme insatisfaite. Après avoir drapé avec un art infini cette altière figure qui accumulait les grandeurs viriles, pour remplacer la seule qu'elle répudiât, la grandeur suprême de l'anéantissement dans l'amour, cette grandeur que le poète au vaste cerveau fit monter au plus haut de l'empyrée et qu'il appela «l'éternel féminin» (das ewig Weibliche); cette grandeur qui est l'amour préexistant à toutes ses joies, survivant à toutes ses douleurs;—après avoir fait maudire Don Juan et chanter un hymne sublime au désir, par celle qui, comme Don Juan, repoussait la seule volupté capable de combler le désir, celle de l'abnégation,—après avoir vengé Elvire en créant Sténio;—après avoir plus méprisé les hommes que Don Juan n'avait rabaissé les femmes, MmeSand dépeignait dans lesLettres d'un voyageurcette tressaillante atonie, ces alourdissements endoloris qui saisissent l'artiste, lorsqu'après avoir incarné dans une œuvre le sentiment qui l'inquiétait, son imagination continue à être sous son empire sans qu'il découvre une autre forme pour l'idéaliser. Souffrance du poète bien comprise par Byron alors que, ressuscitant le Tasse, il lui faisait pleurer ses larmes les plus brûlantes, non sur sa prison, non sur ses chaînes, non sur ses douleurs physiques, ni sur l'ignominie des hommes, mais sur son épopée terminée sur le monde de sa pensée qui, en lui échappant, le rendait enfin sensible aux affreuses réalités dont il était entouré.

MmeSand entendit souvent parler à cette époque, par un musicien ami de Chopin, l'un de ceux qui l'avaient accueilli avec le plus de joie à son arrivée à Paris, de cet artiste si exceptionnel. Elle entendit vanter plus que son talent, son génie poétique; elle connut ses productions et en admira l'amoureuse suavité. Elle fut frappée de l'abondance de sentiment répandu dans ces poésies, de ces effusions de cœur d'un ton si élevé, d'une noblesse si immaculée. Quelques compatriotes de Chopin lui parlaient des femmes de leur nation avec l'enthousiasme qui leur est habituel sur ce sujet, rehaussé alors par le souvenir récent des sublimes sacrifices dont elles avaient donné tant d'exemples dans la dernière guerre. Elle entrevit à travers leurs récits et les poétiques inspirations de l'artiste polonais, un idéal d'amour qui prenait les formes du culte pour la femme. Elle crut que là, préservée de toute dépendance, garantie de toute infériorité, son rôle s'élevait jusqu'aux féeriques puissances de quelque intelligence supérieure et amie de l'homme. Elle ne devina certainement pas quel long enchaînement de souffrances, de silences, de patiences, d'abnégations, de longanimités, d'indulgences et de courageuses persévérances, avait créé cet idéal, impérieux, et résigné, admirable, mais triste à contempler, comme ces plantes à corolles roses dont les tiges, s'entrelaçant en un filet de longues et nombreuses veines, donnent de la vie aux ruines. La nature, les leur réservant pour les embellir, les fait croître sur les vieux ciments que découvrent les pierres chancelantes; beaux voiles, qu'il est donné à son ingénieuse et inépuisable richesse de jeter sur la décadence des choses humaines!

En voyant qu'au lieu de donner corps à sa fantaisie dans le porphyre et le marbre, au lieu d'allonger ses créations en caryatides massives, dardant leur pensée d'en haut et d'aplomb comme les brûlants rayons d'un soleil monté à son zénith, l'artiste polonais les dépouillait au contraire de tout poids, effaçait leurs contours et aurait enlevé au besoin l'architecture elle-même de son sol, pour la suspendre dans les nuages, comme les palais aériens de la Fata-Morgana, MmeSand n'en fut peut-être que plus attiré par ces formes d'une légèreté impalpable, vers l'idéal qu'elle croyait y apercevoir. Quoique son bras eût été assez puissant pour sculpter la ronde bosse, sa main était assez délicate pour avoir tracé aussi ces reliefs insensibles, où l'artiste semble ne confier à la pierre, à peine renflée, que l'ombre d'une silhouette ineffaçable. Elle n'était pas étrangère au monde super-naturel, elle devant qui, comme devant une fille de sa préférence, la nature semblait avoir dénoué sa ceinture pour lui dévoiler tous les caprices, les charmes, les jeux, qu'elle prête à la beauté.

Elle n'en ignorait aucune des plus imperceptibles grâces; elle n'avait pas dédaigné, elle dont le regard aimait à embrasser des horizonts à perte de vue, de prendre connaissance des enluminures dont sont peintes les ailes du papillon; d'étudier le symétrique et merveilleux lacis que la fougère étend en baldaquin sur le fraisier des bois; d'écouter les chuchotements des ruisseaux dans les gazons aquatiques, où s'entendent les sifflements dela vipère amoureuse. Elle avait suivi les saltarelles que dansent les feux-follets au bord des prés et des marécages, elle avait deviné les demeures chimériques vers lesquelles leurs bondissements perfides égarent les piétons attardés. Elle avait prêté l'oreille aux concerts que chantent la cigale et ses amies dans le chaume des guérets, elle avait appris le nom des habitants de la république ailée des bois, qu'elle distinguait aussi bien à leurs robes plumagées qu'à leurs roulades goguenardes ou à leurs cris plaintifs. Elle connaissait toutes les mollesses de la chair du lis, les éblouissements de son teint, et aussi tous les désespoirs de Geneviève[28], la fille énamourée des fleurs, qui ne parvenait point à imiter leurs douces magnificences.

Elle était visitée dans ses rêves par ces «amis inconnus» qui venaient la rejoindre, «lorsque prise de détresse sur une grève abandonnée, un fleuve rapide... l'amenait dans une barque grande et pleine... sur laquelle elle s'élançait pour partir vers ces rives ignorées, ce pays des chimères, qui fait paraître la vie réelle un rêve à demi effacé, à ceux qui s'éprennent dès leur enfance des grandes coquilles de nacre, où l'on monte pour aborder à ces îles où tous sont beaux et jeunes... hommes et femmes couronnés de fleurs, les cheveux flottants sur les épaules... tenant des coupes et des harpes d'une forme étrange... ayant des chants et des voix qui ne sont pas de ce monde... s'aimant tous également d'un amour tout divin!... Où des jets d'eau parfumés tombent dans des bassins d'argent... où des roses bleues croissent dans des vases de Chine... où les perspectives sont enchantées... où l'on marche sans chaussure sur des mousses unies comme des tapis de velours... où l'on court, où l'on chante, en se dispersant à travers des buissons embaumés!...[29]»

Elle connaissait si bien «ces amis inconnus» qu'après les avoir revus, «elle ne pouvait y songer sans palpitations tout le long du jour...» Elle était une initiée de ce monde hoffmannique, elle qui avait surpris de si ineffables sourires sur les portraits des morts[30]; elle qui avait vu sur quelles fêtes les rayons du soleil viennent poser une auréole, en descendant du haut de quelque vitrage gothique comme un bras de Dieu, lumineux et intangible, entouré d'un tourbillon d'atomes; elle qui avait reconnu de si splendides apparitions revêtues de l'or, des pourpres et des gloires du couchant! Le fantastique n'avait point de mythe dont elle ne possédât le secret.

Elle fut donc curieuse de connaître celui qui avait fui à tire-d'ailes «vers ces paysages impossibles à décrire, mais qui doivent exister quelque part sur la terre ou dans quelqu'une de ces planètes, dont on aime à contempler la lumière dans les bois, au coucher de la lune[31].» Elle voulut voir de ses yeux celui qui, les ayant aussi découverts, ne voulait plus les déserter, ni jamais faire retourner son cœur et son imagination à ce monde si semblable aux plages de la Finlande, où l'on ne peut échapper aux fanges et aux vases bourbeuses qu'en gravissant le granit décharné des rocs solitaires. Fatiguée de ce songe appesantissant qu'elle avait appelé Lélia; fatiguée de rêver un impossible grandiose pétri avec les matériaux de cette terre, elle fut désireuse de rencontrer cet artiste,amant d'un impossibleincorporel, ennuagé, avoisinant les régions sur-lunaires!

Mais, hélas! si ces régions sont exemptes des miasmes de notre atmosphère, elles ne le sont point de nos plus désolées tristesses. Ceux qui s'y transportent y voient des soleils qui s'allument, mais d'autres qui s'éteignent. Les plus nobles astres des plus rayonnantes constellations, y disparaissent un à un. Les étoiles tombent, comme une goutte de rosée lumineuse, dans un néant dont nous ne connaissons même pas le béant abîme et l'imagination, en contemplant ces savanes de l'éther, ce bleu sahara aux oasis errantes et périssables, s'accoutume à une mélancolie que ne parviennent plus à interrompre, ni l'enthousiasme, ni l'admiration. L'âme engouffre ces tableaux, elle les absorbe, sans même en être agitée, pareille aux eaux dormantes d'un lac qui reflètent à leur surface le cadre et le mouvement de ses rivages, sans se réveiller de leur engourdissement.—«Cette mélancolie atténue jusqu'aux vivaces bouillonnements du bonheur, par la fatigue attachée à cette tension de l'âme au-dessus de la région qu'elle habite naturellement... elle fait sentir pour la première fois l'insuffisance de la parole humaine, à ceux qui l'avaient tant étudiée et s'en étaient si bien servi... Elle transporte loin de tous les instincts actifs et pour ainsi dire militants... pour faire voyager dans les espaces, se perdre dans l'immensité en courses aventureuses, bien au-dessus des nuages,... où l'on ne voit plus que la terre est belle, car on ne regarde que le ciel,... où la réalité n'est plus envisagée avec le sentiment poétique de l'auteur de Waverley, mais où, idéalisant la poésie même, on peuple l'infini de ses propres créations, à la manière de Manfred»[32].

MmeSand avait-elle pressenti à l'avance cette inénarrable mélancolie, cette volonté immiscible, cet exclusivisme impérieux qui gît au fond des habitudes contemplatives, qui s'empare des imaginations se complaisant à la poursuite de rêves dont les types n'existent pas dans le milieu où ces êtres se trouvent? Avait-elle prévu la forme que prennent pour eux les attachements suprêmes, l'absolue absorption dont ils font le synonyme de tendresse? Il faut, à quelques égards du moins, être instinctivement dissimulé à leur manière pour saisir dès l'abord le mystère de ces caractères concentrés, se repliant promptement sur eux-mêmes, pareils à certaines plantes qui ferment leurs feuilles devant les moindres bises importunes, ne les déroulant qu'aux rayons d'un soleil propice. On a dit de ces natures qu'elles sontriches par exclusivité, en opposition à celles qui sontriches par exubérance. «Si elles se rencontrent et se rapprochent, elles ne peuvent se foudre l'une dans l'autre», ajoute le romancier que nous citons; «l'une des deux doit dévorer l'autre et n'en laisser que des cendres!» Ah! ce sont les natures comme celles du frêle musicien dont nous remémorons les jours, qui périssent en se dévorant elles-mêmes, ne voulant, ni ne pouvant vivre que d'une seule vie, une vie conforme aux exigences deleuridéal.

Chopin semblait redouter cette femme au-dessus des autres femmes qui, comme une prêtresse de Delphes, disait tant de choses que les autres ne savaient pas dire. Il évita, il retarda sa rencontre. MmeSand ignora et, par une simplicité charmante qui fut un de ses plus nobles attraits, ne devina pas cette crainte de sylphe. Elle vint au-devant de lui et sa vue dissipa bientôt les préventions contre les femmes-auteurs, que jusque là il avait obstinément nourries.

Dans l'automne de 1837, Chopin éprouva des atteintes inquiétantes d'un mal qui ne lui laissa que comme une moitié de forces vitales. Des symptômes alarmants l'obligèrent à se rendre dans le Midi pour éviter les rigueurs de l'hiver. MmeSand, qui fut toujours si vigilante et si compatissante aux souffrances de ses amis, ne voulut pas le voir partir seul alors que son état réclamait tant de soins. Elle se décida à l'accompagner. On choisit pour s'y rendre les îles Baléares, où l'air de la mer, joint à un climat toujours tiède, est particulièrement salubre aux malades attaqués de la poitrine. Lorsque Chopin partait, son état fut si alarmant que plus d'une fois on exigea dans les hôtels où il n'avait passé qu'une couple de nuits, le payement du bois de lit et du matelas qui lui avaient servis afin les de brûler aussitôt, le croyant arrivé à cette période des maladies de poitrine où elles sont facilement contagieuses. Aussi, le voyant si languissant à son départ, ses amis osaient à peine espérer son retour. Et pourtant! Quoiqu'il fît une longue et douloureuse maladie à l'île de Majorque où il resta six mois, à partir d'un bel automne jusqu'à un printemps splendide, sa santé s'y rétablit assez pour paraître améliorée pendant plusieurs années.

Fut-ce le climat seul qui le rappella à la vie? La vie ne le retint-elle point par son charme suprême? Peut-être ne vécut-il que parce qu'il voulut vivre, car qui sait où s'arrêtent les droits de la volonté sur notre corps? Qui sait quel arôme intérieur elle peut dégager pour le préserver de la décadence, quelles énergies elle peut insuffler aux organes atones! Qui sait enfin, où finit l'empire de l'âme sur la matière? Qui peut dire en combien notre imagination domine nos sens, double leurs facultés ou accélère leur éteignement, soit qu'elle ait étendu cet empire en l'exerçant longtemps et âprement, soit qu'elle en réunisse spontanément les forces oubliées pour les concentrer dans un moment unique? Lorsque tous les prismes du soleil sont rassemblés sur le point culminant d'un cristal, ce fragile foyer n'allume-t-il pas une flamme de céleste origine?

Tous les prismes du bonheur se rassemblèrent dans cette époque de la vie de Chopin. Est-il surprenant qu'ils aient rallumé sa vie et qu'elle brillât à cet instant de son plus vif éclat? Cette solitude, entourée des flots bleus de la Méditerranée, ombragée de lauriers, d'orangers et de myrthes, semblait répondre par son site même au vœu ardent des jeunes âmes, espérant encore en leurs plus bénignes et plus naïves illusions, soupirant aprèsle bonheur dans une île déserte!Il y respira cet air après lequel les natures dépaysées ici-bas éprouvent une cruelle nostalgie; cet air qu'on peut trouver partout et ne rencontrer nulle part, selon les âmes qui le respirent avec nous: l'air de ces contrées imaginées, qu'en dépit de toutes les réalités et de tous les obstacles on découvre si aisément lorsqu'on les cherche à deux! L'air de cette patrie de l'idéal, où l'on voudrait entraîner ce que l'on chérit, en répétant avec Mignon:Dahin! Dahin!... lass uns ziehn!

Tant que sa maladie dura, MmeSand ne quitta pas d'un instant le chevet de celui qui l'aima d'une affection dont la reconnaissance ne perdit jamais son intensité, en perdant ses joies. Il lui resta fidèle alors même que son attachement devint douloureux, «car il semblait que cet être fragile se fût absorbé et consumé dans le foyer de son admiration..... D'autres cherchent le bonheur dans leurs tendresses: quand ils ne l'y trouvent plus, ces tendresses s'en vont tout doucement; en cela ils sont comme tout le monde. Mais lui, aimait pour aimer. Aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il pouvait entrer dans une nouvelle phase, celle de la douleur, après avoir épuisé celle de l'ivresse; mais la phase du refroidissement ne devait jamais arriver pour lui. C'eut été celle de l'agonie physique; car son attachement était devenu sa vie et, délicieux ou amer, il ne dépendait plus de lui de s'y soustraire un seul instant»[33]. Jamais, en effet, depuis lors, MmeSand ne cessa d'être aux yeux de Chopin la femme surnaturelle qui avait fait rétrograder pour lui les ombres de la mort, qui avait changé ses souffrances en langueurs adorables.

Pour le sauver, pour l'arracher à une fin si précoce, elle le disputa courageusement à la maladie. Elle l'entoura de ces soins divinatoires et instinctifs, qui sont maintes fois des remèdes plus salutaires que ceux de la science. Elle ne connut en le veillant, ni la fatigue, ni l'abattement, ni l'ennui. Ni ses forces, ni son humeur ne fléchirent à la tâche, comme chez ces mères aux robustes santés qui paraissent communiquer magnétiquement une partie de leur vigueur à leurs enfants débiles, dont on peut dire que plus ils réclament constamment leurs soins, et plus ils absorbent leurs préférences. Enfin, le mal céda. «L'obsession funèbre qui rongeait secrètement l'esprit du malade et y corrodait tout paisible contentement, se dissipa graduellement. Il laissa le facile caractère et l'aimable sérénité de son amie chasser les tristes pensées, les lugubres pressentiments, pour entretenir son bien-être intellectuel»[34].

Le bonheur succéda aux sombres craintes, avec la gradation progressive et victorieuse d'un beau jour qui se lève après une nuit obscure, pleine de terreurs. La voûte de ténèbres, qui pèse d'abord sur les têtes, semble si lourde qu'on se prépare à une catastrophe prochaine et dernière, sans même oser songer à la délivrance, lorsque l'œil angoissé découvre tout à coup un point où ces ténèbres s'éclaircissent, telles qu'une ouate opaque dont l'épaisseur céderait sous des doigts invisibles qui la déchirent. À ce moment pénètre le premier rayon d'espoir dans les âmes. On respire plus librement, comme ceux qui, perdus dans une noire caverne, aperçoivent enfin une lueur, fût-elle encore douteuse! Cette lueur indécise est la première aube, projetant des teintes si incolores qu'on pourrait croire assister à une tombée de nuit, à l'éteignement d'un crépuscule mourant. Mais l'aurore s'annonce par la fraîcheur des brises qui, comme des avant-coureurs bénis, portent le message de salut dans leurs haleines vivaces et pures. Un baume végétal traverse l'air, comme le frémissement d'une espérance encouragée et raffermie. Un oiseau plus matinal de hasard fait entendre sa joyeuse vocalise, qui retentit dans le cœur comme le premier éveil consolé qu'on accepte pour gage d'avenir. D'imperceptibles, mais sûrs indices persuadent en se multipliant que dans cette lutte des ténèbres et de la lumière, de la mort et de la vie, ce sont les deuils de la nuit qui doivent être vaincus. L'oppression diminue. En levant les yeux vers le dôme de plomb, on croit déjà qu'il pèse moins fatalement, qu'il a perdu de sa terrifiante fixité.

Peu à peu les clartés grisâtres augmentent et s'allongent à l'horizon, en lignes étroites comme des fissures. Incontinent, elles s'élargissent: elles rongent leurs bords, elles font irruption, comme la nappe d'un étang inondant en flaques irrégulières ses arides rivages. Des oppositions tranchées se forment, des nuées s'amoncellent en bancs sablonneux; on dirait des digues accumulées pour arrêter les progrès du jour. Mais, comme ferait l'irrésistible courroux des grandes eaux, la lumière les ébrèche, les démolit, les dévore et, à mesure qu'elle s'élève, des flots empourprés viennent les rougir. Cette lumière qui apporte la sécurité, brille en cet instant d'une grâce conquérante et timide dont la chaste douceur fait ployer le genou de reconnaissance. Le dernier effroi a disparu, on se sent renaître!

Dès lors les objets surgissent à la vue comme s'ils ressuscitaient du néant. Un voile d'un rose uniforme semble les recouvrir, jusqu'à ce que la lumière, augmentant d'intensité sa gaze légère, se plisse çà et là en ombres d'un pâle incarnat, tandis que les plans avancés s'éclairent d'un blanc et resplendissant reflet. Tout d'un coup, l'orbe brillant envahit le firmament. Plus il s'étend, plus son foyer gagne d'éclat. Les vapeurs s'amassent et se roulent de droite et de gauche, comme des pans de rideaux. Alors tout respire, tout palpite, s'anime, remue, bruit, chante: les sons se mêlent, se croisent, se heurtent, se confondent. L'immobilité ténébreuse fait place au mouvement; il circule, s'accélère, se répand. Les vagues du lac se gonflent, comme un sein ému d'amour. Les larmes de la rosée, tremblantes comme celles de l'attendrissement, se distinguent de plus en plus; l'on voit étinceler, l'un après l'autre, sur les herbes humides, des diamants qui attendent que le soleil vienne peindre leurs scintillements. À l'Orient, le gigantesque éventail de lumière s'ouvre toujours plus large et plus vaste. Des lanières d'or, des paillettes d'argent, des franges violettes, des lisérés d'écarlate, le recouvrent de leurs immenses broderies. Des reflets mordorés panachent ses branches. À son centre, le carmin plus vif prend la transparence du rubis, se nuance d'orange comme le charbon, s'évase comme une torche, grandit enfin comme un bouquet de flammes, qui monte, monte, monte encore, d'ardeurs en ardeurs, toujours plus incandescent.

Enfin le Dieu du Jour paraît! Son front éblouissant est orné d'une chevelure lumineuse. Il se lève lentement; mais à peine s'est-il dévoilé tout entier, qu'il s'élance, se dégage de tout ce qui l'entoure et prend instantanément possession du ciel, laissant la terre loin au-dessous de lui.

Le souvenir des jours passés à l'île Majorque resta dans le cœur de Chopin comme celui d'un ravissement, d'une extase, que le sort n'accorde qu'une fois à ses plus favorisés. «Il n'était plus sur terre, il vivait dans un empyrée de nuages d'or et de parfums; il semblait noyer son imagination si exquise et, si belle dans un monologue avec Dieu même, et si parfois, sur le prisme radieux où il s'oubliait, quelque incident faisait passer la petite lanterne magique du monde, il sentait un affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle criarde venait mêler ses sons aigus et un motif musical vulgaire aux pensées divines des grands maîtres»[35]. Dans la suite, il parla de cette période avec une reconnaissance toujours émue, comme d'un de ces bienfaits qui suffisent au bonheur d'une existence, il ne lui semblait pas possible de jamais retrouver ailleurs une félicité où, en se succédant, les tendresses de la femme et les étincellements du génie marquent le temps, pareillement à cette horloge de fleurs que Linné avait établie dans ses serres d'Upsal, pour indiquer les heures par leurs réveils successifs, exhalant à chaque fois d'autres parfums, révélant d'autres couleurs, à mesure que s'ouvraient leurs calices de formes diverses.

Les magnifiques pays que traversèrent ensemble le poète et le musicien, frappèrent plus nettement l'imagination du premier. Les beautés de la nature agissaient sur Chopin d'une manière moins distincte, quoique non moins forte. Son cœur en était touché et s'harmonisait directement à leurs grandeurs et à leurs enchantements, sans que son esprit eût besoin de les analyser, de les préciser, de les classer, de les nommer. Son âme vibrait à l'unisson des paysages admirables, sans qu'il pût assigner, dans le moment, à chaque impression l'accident qui en était la source. En véritable musicien, il se contentait d'extraire, pour ainsi dire, le sentiment des tableaux qu'il voyait, paraissant abandonner à l'inattention la partie plastique, l'écorce pittoresque qui ne s'assimilaient pas à la forme de son art, n'appartenant pas à sa sphère plus spiritualisée. Et cependant (effet qu'on retrouve fréquemment dans les organisations comme la sienne), plus il s'éloignait des instants et des scènes où l'émotion avait obscurci ses sens, comme les fumées de l'encens enveloppant l'encensoir, et plus les dessins de ces lieux, les contours de ces situations semblaient gagner à ses yeux en netteté et en relief. Dans les années suivantes, il parlait de ce voyage et du séjour de Majorque, des incidents qui les ont marqués, des anecdotes qui s'y rattachaient, avec un grand charme de souvenirs. Mais alors qu'il était si pleinement heureux, il n'inventoriait pas son bonheur!


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