IVLE POUVOIR DES FABLES.A M. DE BARILLON[58]La qualité d’ambassadeurPeut-elle s’abaisser à des contes vulgaires?Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères?S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,Seront-ils point traités par vous de téméraires?Vous avez bien d’autres affairesA démêler que les débatsDu lapin et de la belette.Lisez-les, ne les lisez pas:Mais empêchez qu’on ne nous metteToute l’Europe sur les bras.Que de mille endroits de la terreIl nous vienne des ennemis,J’y consens: mais que l’AngleterreVeuille que nos deux rois se lassent d’être amis,J’ai peine à digérer la chose.N’est-il point encor temps que Louis se repose?Quel autre Hercule enfin ne se trouveroit lasDe combattre cette hydre? et faut-il qu’elle opposeUne nouvelle tête aux efforts de son bras?Si votre esprit plein de souplesse,Par éloquence et par adresse,Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,Je vous sacrifierai cent moutons: c’est beaucoupPour un habitant du Parnasse.Cependant faites-moi la grâceDe prendre en don ce peu d’encens:Prenez en gré mes vœux ardents,Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.Son sujet vous convient; je n’en dirai pas plus;Sur les éloges que l’envieDoit avouer qui vous sont dusVous ne voulez pas qu’on appuie.Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,Un orateur[59], voyant sa patrie en danger,Courut à la tribune; et, d’un air tyrannique,Voulant forcer les cœurs dans une république,Il parla fortement sur le commun salut.On ne l’écoutoit pas. L’orateur recourutA ces figures violentesQui savent exciter les âmes les plus lentes:Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put;Le vent emporta tout; personne ne s’émut.L’animal aux têtes frivoles,Étant fait à ces traits, ne daignoit l’écouter;Tous regardoient ailleurs: il en vit s’arrêterA des combats d’enfants, et point à ses paroles.Que fit le harangueur? Il prit un autre tour.Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jourAvec l’anguille et l’hirondelle:Un fleuve les arrête; et l’anguille en nageant,Comme l’hirondelle en volant,Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instantCria tout d’une voix: Et Cérès, que fit-elle?Ce qu’elle fit! un prompt courrouxL’anima d’abord contre vous.Quoi! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse;Et du péril qui le menaceLui seul entre les Grecs il néglige l’effet!Que ne demandez-vous ce que Philippe fait!A ce reproche l’assemblée,Par l’apologue réveillée,Se donne entière à l’orateur.Un trait de fable en eut l’honneur.Nous sommes tous d’Athène en ce point; et moi-même,Au moment que je fais cette moralité,Si Peau-d’âne m’étoit conté,J’y prendrois un plaisir extrême.Le monde est vieux, dit-on: je le crois; cependantIl le faut amuser encor comme un enfant.
IV
A M. DE BARILLON[58]
La qualité d’ambassadeurPeut-elle s’abaisser à des contes vulgaires?Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères?S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,Seront-ils point traités par vous de téméraires?Vous avez bien d’autres affairesA démêler que les débatsDu lapin et de la belette.Lisez-les, ne les lisez pas:Mais empêchez qu’on ne nous metteToute l’Europe sur les bras.Que de mille endroits de la terreIl nous vienne des ennemis,J’y consens: mais que l’AngleterreVeuille que nos deux rois se lassent d’être amis,J’ai peine à digérer la chose.N’est-il point encor temps que Louis se repose?Quel autre Hercule enfin ne se trouveroit lasDe combattre cette hydre? et faut-il qu’elle opposeUne nouvelle tête aux efforts de son bras?Si votre esprit plein de souplesse,Par éloquence et par adresse,Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,Je vous sacrifierai cent moutons: c’est beaucoupPour un habitant du Parnasse.Cependant faites-moi la grâceDe prendre en don ce peu d’encens:Prenez en gré mes vœux ardents,Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.Son sujet vous convient; je n’en dirai pas plus;Sur les éloges que l’envieDoit avouer qui vous sont dusVous ne voulez pas qu’on appuie.Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,Un orateur[59], voyant sa patrie en danger,Courut à la tribune; et, d’un air tyrannique,Voulant forcer les cœurs dans une république,Il parla fortement sur le commun salut.On ne l’écoutoit pas. L’orateur recourutA ces figures violentesQui savent exciter les âmes les plus lentes:Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put;Le vent emporta tout; personne ne s’émut.L’animal aux têtes frivoles,Étant fait à ces traits, ne daignoit l’écouter;Tous regardoient ailleurs: il en vit s’arrêterA des combats d’enfants, et point à ses paroles.Que fit le harangueur? Il prit un autre tour.Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jourAvec l’anguille et l’hirondelle:Un fleuve les arrête; et l’anguille en nageant,Comme l’hirondelle en volant,Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instantCria tout d’une voix: Et Cérès, que fit-elle?Ce qu’elle fit! un prompt courrouxL’anima d’abord contre vous.Quoi! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse;Et du péril qui le menaceLui seul entre les Grecs il néglige l’effet!Que ne demandez-vous ce que Philippe fait!A ce reproche l’assemblée,Par l’apologue réveillée,Se donne entière à l’orateur.Un trait de fable en eut l’honneur.Nous sommes tous d’Athène en ce point; et moi-même,Au moment que je fais cette moralité,Si Peau-d’âne m’étoit conté,J’y prendrois un plaisir extrême.Le monde est vieux, dit-on: je le crois; cependantIl le faut amuser encor comme un enfant.
La qualité d’ambassadeurPeut-elle s’abaisser à des contes vulgaires?Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères?S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,Seront-ils point traités par vous de téméraires?Vous avez bien d’autres affairesA démêler que les débatsDu lapin et de la belette.Lisez-les, ne les lisez pas:Mais empêchez qu’on ne nous metteToute l’Europe sur les bras.Que de mille endroits de la terreIl nous vienne des ennemis,J’y consens: mais que l’AngleterreVeuille que nos deux rois se lassent d’être amis,J’ai peine à digérer la chose.N’est-il point encor temps que Louis se repose?Quel autre Hercule enfin ne se trouveroit lasDe combattre cette hydre? et faut-il qu’elle opposeUne nouvelle tête aux efforts de son bras?Si votre esprit plein de souplesse,Par éloquence et par adresse,Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,Je vous sacrifierai cent moutons: c’est beaucoupPour un habitant du Parnasse.Cependant faites-moi la grâceDe prendre en don ce peu d’encens:Prenez en gré mes vœux ardents,Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.Son sujet vous convient; je n’en dirai pas plus;Sur les éloges que l’envieDoit avouer qui vous sont dusVous ne voulez pas qu’on appuie.
Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,Un orateur[59], voyant sa patrie en danger,Courut à la tribune; et, d’un air tyrannique,Voulant forcer les cœurs dans une république,Il parla fortement sur le commun salut.On ne l’écoutoit pas. L’orateur recourutA ces figures violentesQui savent exciter les âmes les plus lentes:Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put;Le vent emporta tout; personne ne s’émut.L’animal aux têtes frivoles,Étant fait à ces traits, ne daignoit l’écouter;Tous regardoient ailleurs: il en vit s’arrêterA des combats d’enfants, et point à ses paroles.Que fit le harangueur? Il prit un autre tour.Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jourAvec l’anguille et l’hirondelle:Un fleuve les arrête; et l’anguille en nageant,Comme l’hirondelle en volant,Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instantCria tout d’une voix: Et Cérès, que fit-elle?Ce qu’elle fit! un prompt courrouxL’anima d’abord contre vous.Quoi! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse;Et du péril qui le menaceLui seul entre les Grecs il néglige l’effet!Que ne demandez-vous ce que Philippe fait!A ce reproche l’assemblée,Par l’apologue réveillée,Se donne entière à l’orateur.Un trait de fable en eut l’honneur.
Nous sommes tous d’Athène en ce point; et moi-même,Au moment que je fais cette moralité,Si Peau-d’âne m’étoit conté,J’y prendrois un plaisir extrême.Le monde est vieux, dit-on: je le crois; cependantIl le faut amuser encor comme un enfant.