UN ANIMAL DANS LA LUNE[56].

XVIIIUN ANIMAL DANS LA LUNE[56].Pendant qu’un philosophe assureQue toujours par leurs sens les hommes sont dupés,Un autre philosophe jureQu’ils ne nous ont jamais trompés.Tous les deux ont raison; et la philosophieDit vrai quand elle dit que les sens tromperont,Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;Mais aussi, si l’on rectifieL’image de l’objet sur son éloignement,Sur le milieu qui l’environne,Sur l’organe et sur l’instrument,Les sens ne tromperont personne.La nature ordonna ces choses sagement:J’en dirai quelque jour les raisons amplement.J’aperçois le soleil: quelle en est la figure?Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour;Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,Que seroit-ce à mes yeux, que l’œil de la nature?Sa distance me fait juger de sa grandeur;Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.L’ignorant le croit plat; j’épaissis sa rondeur:Je le rends immobile; et la terre chemine.Bref, je démens mes yeux en toute sa machine:Ce sens ne me nuit point par son illusion.Mon âme, en toute occasion,Développe le vrai caché sous l’apparence;Je ne suis point d’intelligenceAvecque mes regards peut-être un peu trop prompts,Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse:La raison décide en maîtresse.Mes yeux, moyennant ce secours,Ne me trompent jamais en me mentant toujours.Si je crois leur rapport, erreur assez commune,Une tête de femme est au corps de la lune.Y peut-elle être? non. D’où vient donc cet objet?Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.La lune nulle part n’a sa surface unie:Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,L’ombre avec la lumière y peut tracer souventUn homme, un bœuf, un éléphant.Naguère l’Angleterre y vit chose pareille.La lunette placée, un animal nouveauParut dans cet astre si beau,Et chacun de crier merveille.Il étoit arrivé là-haut un changementQui présageoit sans doute un grand événement.Savait-on si la guerre entre tant de puissancesN’en étoit point l’effet? le monarque accourut:Il favorise en roi ces hautes connoissances.Le monstre dans la lune à son tour lui parut.C’étoit une souris cachée entre les verres:Dans la lunette étoit la source de ces guerres.On en rit. Peuple heureux! quand pourront les FrançoisSe donner, comme vous, entiers à ces emplois!Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire:C’est à nos ennemis de craindre les combats,A nous de les chercher, certains que la Victoire,Amante de Louis, partout suivra ses pas.Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.Même les filles de MémoireNe nous ont point quittés; nous goûtons des plaisirs:La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs.Charles[57]en sait jouir: il sauroit dans la guerreSignaler sa valeur, et mener l’AngleterreA ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.Cependant, s’il pouvoit apaiser la querelle,Que d’encens! Est-il rien de plus digne de lui?La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belleQue les fameux exploits du premier des Césars?O peuple trop heureux! quand la paix viendra-t-elleNous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts?FIN DU LIVRE SEPTIÈME.

XVIII

Pendant qu’un philosophe assureQue toujours par leurs sens les hommes sont dupés,Un autre philosophe jureQu’ils ne nous ont jamais trompés.Tous les deux ont raison; et la philosophieDit vrai quand elle dit que les sens tromperont,Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;Mais aussi, si l’on rectifieL’image de l’objet sur son éloignement,Sur le milieu qui l’environne,Sur l’organe et sur l’instrument,Les sens ne tromperont personne.La nature ordonna ces choses sagement:J’en dirai quelque jour les raisons amplement.J’aperçois le soleil: quelle en est la figure?Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour;Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,Que seroit-ce à mes yeux, que l’œil de la nature?Sa distance me fait juger de sa grandeur;Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.L’ignorant le croit plat; j’épaissis sa rondeur:Je le rends immobile; et la terre chemine.Bref, je démens mes yeux en toute sa machine:Ce sens ne me nuit point par son illusion.Mon âme, en toute occasion,Développe le vrai caché sous l’apparence;Je ne suis point d’intelligenceAvecque mes regards peut-être un peu trop prompts,Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse:La raison décide en maîtresse.Mes yeux, moyennant ce secours,Ne me trompent jamais en me mentant toujours.Si je crois leur rapport, erreur assez commune,Une tête de femme est au corps de la lune.Y peut-elle être? non. D’où vient donc cet objet?Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.La lune nulle part n’a sa surface unie:Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,L’ombre avec la lumière y peut tracer souventUn homme, un bœuf, un éléphant.Naguère l’Angleterre y vit chose pareille.La lunette placée, un animal nouveauParut dans cet astre si beau,Et chacun de crier merveille.Il étoit arrivé là-haut un changementQui présageoit sans doute un grand événement.Savait-on si la guerre entre tant de puissancesN’en étoit point l’effet? le monarque accourut:Il favorise en roi ces hautes connoissances.Le monstre dans la lune à son tour lui parut.C’étoit une souris cachée entre les verres:Dans la lunette étoit la source de ces guerres.On en rit. Peuple heureux! quand pourront les FrançoisSe donner, comme vous, entiers à ces emplois!Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire:C’est à nos ennemis de craindre les combats,A nous de les chercher, certains que la Victoire,Amante de Louis, partout suivra ses pas.Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.Même les filles de MémoireNe nous ont point quittés; nous goûtons des plaisirs:La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs.Charles[57]en sait jouir: il sauroit dans la guerreSignaler sa valeur, et mener l’AngleterreA ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.Cependant, s’il pouvoit apaiser la querelle,Que d’encens! Est-il rien de plus digne de lui?La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belleQue les fameux exploits du premier des Césars?O peuple trop heureux! quand la paix viendra-t-elleNous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts?FIN DU LIVRE SEPTIÈME.

Pendant qu’un philosophe assureQue toujours par leurs sens les hommes sont dupés,Un autre philosophe jureQu’ils ne nous ont jamais trompés.Tous les deux ont raison; et la philosophieDit vrai quand elle dit que les sens tromperont,Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;Mais aussi, si l’on rectifieL’image de l’objet sur son éloignement,Sur le milieu qui l’environne,Sur l’organe et sur l’instrument,Les sens ne tromperont personne.La nature ordonna ces choses sagement:J’en dirai quelque jour les raisons amplement.J’aperçois le soleil: quelle en est la figure?Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour;Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,Que seroit-ce à mes yeux, que l’œil de la nature?Sa distance me fait juger de sa grandeur;Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.L’ignorant le croit plat; j’épaissis sa rondeur:Je le rends immobile; et la terre chemine.Bref, je démens mes yeux en toute sa machine:Ce sens ne me nuit point par son illusion.Mon âme, en toute occasion,Développe le vrai caché sous l’apparence;Je ne suis point d’intelligenceAvecque mes regards peut-être un peu trop prompts,Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse:La raison décide en maîtresse.Mes yeux, moyennant ce secours,Ne me trompent jamais en me mentant toujours.Si je crois leur rapport, erreur assez commune,Une tête de femme est au corps de la lune.Y peut-elle être? non. D’où vient donc cet objet?Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.La lune nulle part n’a sa surface unie:Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,L’ombre avec la lumière y peut tracer souventUn homme, un bœuf, un éléphant.Naguère l’Angleterre y vit chose pareille.La lunette placée, un animal nouveauParut dans cet astre si beau,Et chacun de crier merveille.Il étoit arrivé là-haut un changementQui présageoit sans doute un grand événement.Savait-on si la guerre entre tant de puissancesN’en étoit point l’effet? le monarque accourut:Il favorise en roi ces hautes connoissances.Le monstre dans la lune à son tour lui parut.C’étoit une souris cachée entre les verres:Dans la lunette étoit la source de ces guerres.On en rit. Peuple heureux! quand pourront les FrançoisSe donner, comme vous, entiers à ces emplois!Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire:C’est à nos ennemis de craindre les combats,A nous de les chercher, certains que la Victoire,Amante de Louis, partout suivra ses pas.Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.Même les filles de MémoireNe nous ont point quittés; nous goûtons des plaisirs:La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs.Charles[57]en sait jouir: il sauroit dans la guerreSignaler sa valeur, et mener l’AngleterreA ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.Cependant, s’il pouvoit apaiser la querelle,Que d’encens! Est-il rien de plus digne de lui?La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belleQue les fameux exploits du premier des Césars?O peuple trop heureux! quand la paix viendra-t-elleNous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts?

FIN DU LIVRE SEPTIÈME.


Back to IndexNext