Chapter 6

À quelle nation appartiennent-ils?… Les Anglais, désireux de venger la destruction duSword, ont-ils pris seuls la charge de cette expédition?… Des croiseurs d'autres nations ne se sont-ils pas joints à eux?… Je ne sais rien… il m'est impossible de rien savoir!… Eh! qu'importe?… Ce qu'il faut, c'est que cet antre soit détruit, dussé-je être écrasé sous ses ruines, dussé-je périr comme l'héroïque lieutenant Davon et son brave équipage!

Les préparatifs de défense se continuent avec sang-froid et méthode, sous la surveillance de l'ingénieur Serkö. Il est visible que ces pirates se croient assurés d'anéantir les assaillants dès qu'ils s'engageront sur la zone dangereuse. Leur confiance dans le Fulgurateur Roch est absolue. Tout à cette pensée féroce que ces navires ne peuvent rien contre eux, ils ne songent ni aux difficultés ni aux menaces de l'avenir!…

À ce que je suppose, les chevalets ont dû être établis sur la partie nord-ouest du littoral, les augets orientés pour envoyer les engins dans les directions du nord, de l'ouest et du sud. Quant à l'est de l'îlot, on le sait, il est défendu par les récifs qui se prolongent du côté des premières Bermudes.

Vers neuf heures, je me hasarde à sortir de ma cellule. On ne fera point attention à moi et peut-être passerai-je inaperçu au milieu de l'obscurité. Ah! si je parvenais à m'introduire dans le couloir, à gagner le littoral, à me cacher derrière quelque roche!… Être là au lever du jour!… Et pourquoi n'y réussirais- je pas, maintenant que Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, les pirates ont pris leur poste au-dehors?…

En ce moment, les berges du lagon sont désertes, mais l'entrée du couloir est gardée par le Malais du comte d'Artigas. Je sors, cependant, et, sans idée arrêtée, je m'achemine vers le laboratoire de Thomas Roch. Mes pensées sont concentrées sur mon compatriote!… En y réfléchissant, je suis porté à croire qu'il ignore la présence d'une escadre dans les eaux de Back-Cup. Ce ne sera qu'au dernier instant, sans doute, que l'ingénieur Serkö le mettra brusquement en face de sa vengeance à accomplir!…

Alors cette idée me vient tout à coup de mettre, moi, Thomas Roch en face de la responsabilité de ses actes, de lui révéler, à cette heure suprême, quels sont ces hommes qui veulent le faire concourir à leurs criminels projets…

Oui… je le tenterai, et, au fond de cette âme révoltée contre l'injustice humaine, puissé-je faire vibrer un reste de patriotisme!

Thomas Roch est enfermé dans son laboratoire. Il y doit être seul, car jamais personne n'y a été admis tandis qu'il préparait les substances du déflagrateur…

Je me dirige de ce côté et, en passant près de la berge du lagon, je constate que le tug est toujours mouillé le long de la petite jetée.

Arrivé en cet endroit, je crois prudent de me glisser entre les premières rangées de piliers, de manière à gagner le laboratoire latéralement, — ce qui me permettra de voir si personne n'est avec Thomas Roch.

Dès que je me suis enfoncé sous ces sombres arceaux, une vive lumière m'apparaît, qui pointe sur l'autre rive du lagon.

Cette lumière s'échappe de l'ampoule du laboratoire, et elle projette ses rayons à travers une étroite fenêtre de la devanture.

Sauf à cette place, la berge méridionale est obscure tandis que, à l'opposé, Bee-Hive est en partie éclairée jusqu'à la paroi du nord. À l'ouverture supérieure de la voûte, au-dessus de l'obscur lagon, brillent quelques scintillantes étoiles. Le ciel est pur, la tempête s'est apaisée, le tourbillon des bourrasques ne pénètre plus à l'intérieur de Back-Cup.

Arrivé près du laboratoire, je rampe le long de la paroi et, après m'être haussé jusqu'à la vitre, j'aperçois Thomas Roch…

Il est seul. Sa tête, vivement illuminée, se présente de trois quarts. Si ses traits sont tirés, si le pli de son front est plus accusé, du moins sa physionomie dénote une tranquillité parfaite, une pleine possession de lui-même. Non! ce n'est plus le pensionnaire du pavillon 17, le fou de Healthful-House, et je me demande s'il n'est pas radicalement guéri, s'il n'y a plus à redouter que sa raison sombre dans une dernière crise?…

Thomas Roch vient de poser sur un établi deux étuis de verre, et il en tient un troisième à la main. En l'exposant à la lumière de l'ampoule, il observe la limpidité du liquide que cet étui renferme. J'ai un instant l'envie de me précipiter dans le laboratoire, de saisir ces tubes, de les briser… Mais Thomas Roch n'aurait-il pas le temps d'en fabriquer d'autres?… Mieux vaut m'en tenir à mon premier projet.

Je pousse la porte, j'entre, et je dis:

«Thomas Roch?…»

Il ne m'a pas vu, il ne m'a pas entendu.

«Thomas Roch?…» répétai-je. Il relève la tête, se retourne, me regarde… «Ah! c'est vous, Simon Hart!» répond-il d'un ton calme, — indifférent même. Il connaît mon nom. L'ingénieur Serkö a voulu lui apprendre que c'était, non le gardien Gaydon, mais Simon Hart, qui le surveillait à Healthful-House. «Vous savez?… dis-je.

— Comme je sais dans quel but vous avez rempli près de moi ces fonctions… Oui! vous aviez l'espoir de surprendre un secret qu'on n'avait pas voulu m'acheter à son prix!»

Thomas Roch n'ignore rien, et peut-être est-il préférable que cela soit, eu égard à ce que je veux lui dire.

«Eh bien! vous n'avez pas réussi, Simon Hart, et, en ce qui concerne ceci, ajoute-t-il, tandis qu'il agite le tube de verre, personne n'a réussi encore… ni ne réussira!»

Thomas Roch, ainsi que je m'en doutais, n'a donc pas fait connaître la composition de son déflagrateur!… Après l'avoir regardé bien en face, je réponds: «Vous savez qui je suis, Thomas Roch… mais savez-vous chez qui vous êtes ici?…

— Chez moi!» s'écrie-t-il. Oui! c'est ce que Ker Karraje lui a laissé croire!… À Back-Cup, l'inventeur se croit chez lui… Les richesses accumulées dans cette caverne lui appartiennent… Si on vient attaquer Back-Cup, c'est pour lui voler son bien… et il le défendra… et il a le droit de le défendre! «Thomas Roch, repris- je, écoutez-moi…

— Qu'avez-vous à me dire, Simon Hart?…

— Cette caverne où nous avons été entraînés tous les deux est occupée par une bande de pirates…» Thomas Roch ne me laisse pas achever, — je ne sais même s'il m'a compris, — et il s'écrie avec véhémence:

«Je vous répète que les trésors entassés ici sont le prix de mon invention… Ils m'appartiennent… On m'a payé le Fulgurateur Roch ce que j'en demandais… ce qui m'avait été refusé partout ailleurs… même dans mon propre pays… qui est le vôtre… et je ne me laisserai pas dépouiller!»

Que répondre à ces affirmations insensées?… Je continue cependant en disant: «Thomas Roch, avez-vous conservé le souvenir de Healthful-House?

— Healthful-House… où l'on m'avait séquestré, après avoir donné mission au gardien Gaydon d'épier mes moindres paroles… de me voler mon secret…

— Ce secret, Thomas Roch, je n'ai jamais songé à vous en enlever le bénéfice… Je n'aurais pas accepté une telle mission… Mais vous étiez malade… votre raison était atteinte… et il ne fallait pas qu'une telle invention fût perdue… Oui… si vous me l'aviez livrée dans une de vos crises, vous en eussiez conservé tout le bénéfice et tout l'honneur!

— Vraiment, Simon Hart! répond dédaigneusement Thomas Roch. Honneur et bénéfice… c'est me dire cela un peu tard!… Vous oubliez que l'on m'avait fait jeter dans un cabanon… sous prétexte de folie… oui! prétexte, car ma raison ne m'a jamais abandonné, pas même une heure, et vous le voyez bien par tout ce que j'ai fait depuis que je suis libre…

— Libre!… Vous vous croyez libre, Thomas Roch!… Entre les parois de cette caverne, n'êtes-vous pas enfermé plus étroitement que vous ne l'étiez entre les murs de Healthful-House!

— L'homme qui est chez lui, réplique Thomas Roch d'une voix que la colère commence à surélever, sort comme il lui plaît et quand il lui plaît!… Je n'ai qu'un mot à dire pour que toutes les portes s'ouvrent devant moi!… Cette demeure est la mienne!… Le comte d'Artigas m'en a donné la propriété avec tout ce qu'elle contient!… Malheur à ceux qui viendraient l'attaquer!… J'ai là de quoi les anéantir, Simon Hart!»

Et, en parlant ainsi, l'inventeur agite fébrilement le tube de verre qu'il tient à la main.

Je m'écrie alors:

«Le comte d'Artigas vous a trompé, Thomas Roch, comme il en a trompé tant d'autres!… Sous ce nom se cache l'un des plus redoutables malfaiteurs qui aient désolé les mers du Pacifique et de l'Atlantique!… C'est un bandit chargé de crimes… c'est l'odieux Ker Karraje…

— Ker Karraje!» répète Thomas Roch. Et je me demande si ce nom ne lui cause pas une certaine impression, si sa mémoire ne lui rappelle pas ce que fut celui qui le porte… En tout cas, je constate que cette impression s'efface presque aussitôt. «Je ne connais pas ce Ker Karraje, dit Thomas Roch en tendant le bras vers la porte pour m'enjoindre de sortir. Je ne connais que le comte d'Artigas…

— Thomas Roch, ai-je repris en faisant un dernier effort, le comte d'Artigas et Ker Karraje ne sont qu'un seul et même homme!… Si cet homme vous a acheté votre secret, c'est dans le but d'assurer l'impunité de ses crimes, la facilité d'en commettre de nouveaux. Oui… le chef de ces pirates…

— Les pirates… s'écrie Thomas Roch, dont l'irritation s'accroît à mesure qu'il se sent pressé davantage, les pirates, ce sont ceux qui oseraient me menacer jusque dans cette retraite, qui l'ont essayé avec leSword, car Serkö m'a tout appris… qui ont voulu me voler chez moi ce qui m'appartient… ce qui n'est que le juste prix de ma découverte…

— Non, Thomas Roch, ce sont ceux qui vous ont emprisonné dans cette caverne de Back-Cup, qui vont employer votre génie à les défendre, et qui se déferont de vous lorsqu'ils auront l'entière possession de vos secrets!…»

Thomas Roch m'interrompt à ces mots… Il ne semble plus rien entendre de ce que je lui dis… C'est sa propre pensée qu'il suit et non la mienne, — cette obsédante pensée de vengeance, habilement exploitée par l'ingénieur Serkö, et dans laquelle s'est concentrée toute sa haine.

«Les bandits, reprend-il, ce sont ces hommes qui m'ont repoussé sans vouloir m'entendre… qui m'ont abreuvé d'injustices… qui m'ont écrasé sous les dédains et les rebuts… qui m'ont chassé de pays en pays, alors que je leur apportais la supériorité, l'invincibilité, la toute-puissance!…»

Oui! l'éternelle histoire de l'inventeur qu'on ne veut pas écouter, auquel des indifférents ou des envieux refusent les moyens d'expérimenter ses inventions, de les acheter au prix qu'il les estime… Je la connais… et n'ignore rien non plus de tout ce qui s'est écrit d'exagéré à ce sujet…

À vrai dire, ce n'est pas le moment de discuter avec Thomas Roch… Ce que je comprends, c'est que mes arguments n'ont plus prise sur cette âme bouleversée, sur ce coeur dans lequel les déceptions ont attisé tant de haine, sur ce malheureux qui est la dupe de Ker Karraje et de ses complices!… En lui révélant le véritable nom du comte d'Artigas, en lui dénonçant cette bande et son chef, j'espérais l'arracher à leur influence, lui montrer le but criminel vers lequel on le poussait… Je me suis trompé!… Il ne me croit pas!… Et puis, Artigas ou Ker Karraje, qu'importe!… N'est-ce pas lui, Thomas Roch, le maître de Back- Cup?… N'est-il pas le possesseur de ces richesses que vingt années de meurtres et de rapines y ont entassées?…

Désarmé devant une telle dégénérescence morale, ne sachant plus à quel endroit toucher cette nature ulcérée, cette âme inconsciente de la responsabilité de ses actes, je recule peu à peu vers la porte du laboratoire… Il ne me reste plus qu'à me retirer… Ce qui doit s'accomplir s'accomplira, puisqu'il n'aura pas été en mon pouvoir d'empêcher l'effroyable dénouement dont nous séparent quelques heures à peine.

D'ailleurs, Thomas Roch ne me voit même pas… Il me paraît avoir oublié que je suis là, comme il a oublié tout ce qui vient de se dire entre nous. Il s'est remis à ses manipulations, sans prendre garde qu'il n'est pas seul…

Il n'y a qu'un moyen pour prévenir l'imminente catastrophe… Me précipiter sur Thomas Roch… le mettre hors d'état de nuire… le frapper… le tuer… Oui! le tuer!… C'est mon droit… c'est mon devoir…

Je n'ai pas d'armes, mais sur cet établi, j'aperçois des outils… un ciseau, un marteau… Qui me retient de fracasser la tête de l'inventeur?… Lui mort, je brise ses tubes, et son invention est morte avec lui!… Les navires pourront s'approcher… débarquer leurs hommes sur Back-Cup… démolir l'îlot à coups de canon!… Ker Karraje et ses complices seront détruits jusqu'au dernier… Devant un meurtre qui amènera le châtiment de tant de crimes, puis-je hésiter?…

Je me dirige vers l'établi… Un ciseau d'acier est là… Ma main va le saisir…

Thomas Roch se retourne.

Il est trop tard pour le frapper… Une lutte s'ensuivrait… La lutte, c'est le bruit… Les cris seraient entendus… Il y a encore quelques pirates de ce côté… J'entends même des pas qui font grincer le sable de la berge… Je n'ai que le temps de m'enfuir, si je ne veux pas être surpris…

Cependant, une dernière fois, je tente d'éveiller chez l'inventeur les sentiments de patriotisme, et je lui dis:

«Thomas Roch, des navires sont en vue… Ils viennent pour détruire ce repaire!… Peut-être l'un d'eux porte-t-il le pavillon de la France?…»

Thomas Roch me regarde… Il ne savait pas que Back-Cup allait être attaqué, et je viens de le lui apprendre… Les plis de son front se creusent… Son regard s'allume…

«Thomas Roch… oserez-vous tirer sur le pavillon de votre pays… le pavillon tricolore?…»

Thomas Roch relève la tête, la secoue nerveusement, puis fait un geste de dédain.

«Quoi!… votre patrie?…

— Je n'ai plus de patrie, Simon Hart! s'écrie-t-il. L'inventeur rebuté n'a plus de patrie!… Là où il a trouvé asile, là est son pays!… On veut s'emparer de mon bien… je vais me défendre… et malheur… malheur à ceux qui osent m'attaquer!…»

Puis, se précipitant vers la porte du laboratoire, l'ouvrant avec violence:

«Sortez… sortez!…» répète-t-il d'une voix si puissante qu'on doit l'entendre de la berge de Bee-Hive.

Je n'ai pas une seconde à perdre et je m'enfuis.

XVIIUn contre cinq

Une heure durant, j'ai erré sous les obscurs arceaux de Back-Cup, entre les arbres de pierre, jusqu'à l'extrême limite de la caverne. C'est de ce côté que j'ai tant de fois cherché une issue, une faille, une lézarde de la paroi, à travers laquelle j'aurais pu me glisser, jusqu'au littoral de l'îlot.

Mes recherches ont été inutiles. À présent, dans l'état où je suis, en proie à d'indéfinissables hallucinations, il me semble que ces parois s'épaississent encore… que les murs de ma prison se rétrécissent peu à peu… qu'ils vont m'écraser…

Combien de temps a duré ce trouble intellectuel?… je ne saurais le dire.

Je me suis alors retrouvé du côté de Bee-Hive, en face de cette cellule où je ne puis espérer ni repos ni sommeil… Dormir, lorsqu'on est en proie à une telle surexcitation cérébrale… dormir, lorsque je touche au dénouement d'une situation qui menaçait de se prolonger pendant de longues années…

Mais, ce dénouement, quel sera-t-il en ce qui me concerne?… Que dois-je attendre de l'attaque préparée contre Back-Cup, dont je n'ai pas réussi à assurer le succès en mettant Thomas Roch hors d'état de nuire?… Ses engins sont prêts à s'élancer, dès que les bâtiments auront pénétré sur la zone dangereuse, et, même sans avoir été atteints, ils seront anéantis…

Quoi qu'il en soit, ces dernières heures de la nuit, je suis condamné à les passer au fond de ma cellule. Le moment est venu d'y rentrer. Le jour levé, je verrai ce qu'il conviendra de faire. Et sais-je même si, cette nuit, des détonations ne vont pas ébranler les rochers de Back-Cup, celles du Fulgurateur Roch qui foudroiera les navires avant qu'ils aient pu s'embosser contre l'îlot?…

À cet instant, je jette un dernier regard aux alentours de Bee- Hive. À l'opposé brille une lumière… une seule… celle du laboratoire dont le reflet frissonne entre les eaux du lagon.

Les berges sont désertes, personne sur la jetée… L'idée me vient que Bee-Hive doit être vide à cette heure, et que les pirates sont allés occuper leur poste de combat…

Alors, poussé par un irrésistible instinct, au lieu de regagner ma cellule, voici que je me glisse le long de la paroi, écoutant, épiant, prêt à me blottir en quelque anfractuosité, si des pas ou des voix se font entendre…

J'arrive ainsi devant l'orifice du couloir…

Dieu puissant!… Personne n'est de garde en cet endroit… Le passage est libre…

Sans prendre le temps de raisonner, je m'élance à travers l'obscur boyau… J'en longe les parois en tâtonnant… Bientôt, un air plus frais me baigne le visage, — l'air salin, l'air de la mer, cet air que je n'ai pas respiré depuis cinq longs mois… cet air vivifiant que je hume à pleins poumons…

L'autre extrémité du couloir se découpe sur un ciel pointillé d'étoiles. Aucune ombre ne l'obstrue… et peut-être vais-je pouvoir sortir de Back-Cup…

Après m'être couché à plat ventre, je rampe lentement, sans bruit.

Parvenu près de l'orifice que ma tête dépasse, je regarde…

Personne… personne!

En rasant la base de l'îlot vers l'est, du côté que les récifs rendent inabordable et qui ne doit pas être surveillé, j'atteins une étroite excavation — à deux cents mètres environ de l'endroit où la pointe du littoral s'avance vers le nord-ouest.

Enfin… je suis hors de cette caverne, — non pas libre, mais c'est un commencement de liberté.

Sur la pointe se détache la silhouette de quelques veilleurs immobiles que l'on pourrait confondre avec les roches.

Le firmament est pur, et les constellations brillent de cet éclat intense que leur donnent les froides nuits de l'hiver.

À l'horizon, vers le nord-ouest, comme une ligne lumineuse, se montrent les feux de position des navires.

À diverses ébauches de blancheurs dans la direction du levant, j'estime qu'il doit être environ cinq heures du matin.

—18 novembre.— Déjà, la clarté est suffisante, et je vais pouvoir compléter mes notes en relatant les détails de ma visite au laboratoire de Thomas Roch — les dernières lignes que ma main va tracer, peut-être…

Je commence à écrire, et, à mesure que des incidents se produiront pendant l'attaque, ils trouveront place sur mon carnet.

La légère et humide vapeur, qui embrume la mer, ne tarde pas à se dissiper au souffle de la brise. Je distingue enfin les navires signalés…

Ces navires, au nombre de cinq, sont rangés en ligne, à une distance d'au moins six milles, — conséquemment hors de la portée des engins Roch.

Une des craintes que j'avais est donc dissipée, — la crainte que ces bâtiments, après avoir passé en vue des Bermudes, n'eussent continué leur route vers les parages des Antilles et du Mexique… Non! ils sont là, stationnaires… attendant le plein jour pour attaquer Back-Cup…

En cet instant, un certain mouvement se produit sur le littoral.Trois ou quatre pirates surgissent d'entre les dernières roches.Les veilleurs de la pointe reviennent en arrière. Toute la bandeest là, au complet.

Elle n'a point cherché un abri à l'intérieur de la caverne, sachant bien que les bâtiments ne peuvent s'approcher assez pour que les projectiles de leurs grosses pièces atteignent l'îlot.

Au fond de cette anfractuosité où je suis enfoncé jusqu'à la tête, je ne risque pas d'être découvert, et il n'est pas présumable que l'on vienne de ce côté. Une fâcheuse circonstance pourrait se produire, toutefois: ce serait que l'ingénieur Serkö ou tout autre voulût s'assurer que je suis dans ma cellule et au besoin m'y enfermer… Il est vrai, qu'a-t-on à redouter de moi?…

À sept heures vingt-cinq, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade se portent à l'extrémité de la pointe, d'où ils observent l'horizon du nord-ouest. Derrière eux sont installés les six chevalets, dont les augets soutiennent les engins autopropulsifs. Après avoir été enflammés par le déflagrateur, c'est de là qu'ils partiront en décrivant une longue trajectoire jusqu'à la zone où leur explosion bouleversera l'atmosphère ambiante.

Sept heures trente-cinq, — quelques fumées se déroulent au-dessus des navires, qui vont appareiller, et venir à portée des engins de Back-Cup.

D'horribles cris de joie, une salve de hourrahs, — je devrais dire de hurlements de bêtes fauves, — sont poussés par cette horde de bandits.

À ce moment, l'ingénieur Serkö quitte Ker Karraje, qu'il laisse avec le capitaine Spade; il se dirige vers l'ouverture du couloir et pénètre dans la caverne, où il va certainement chercher Thomas Roch.

À l'ordre que lui donnera Ker Karraje de lancer ses engins contre les navires, Thomas Roch se souviendra-t-il de ce que je viens de lui dire?… Son crime ne lui apparaîtra-t-il pas dans toute son horreur?… Refusera-t-il d'obéir?… Non… je n'en ai que trop la certitude!… Et pourquoi conserverais-je une illusion à ce sujet?… L'inventeur n'est-il pas ici chez lui?… Il l'a répété… il le croit… On vient l'attaquer… il se défend!

Cependant, les cinq bâtiments marchent à petite vitesse, le cap sur la pointe de l'îlot. Peut-être, à bord, a-t-on l'idée que Thomas Roch n'a pas encore livré son dernier secret aux pirates de Back-Cup, — et il ne l'était point, en effet, le jour où j'ai jeté le tonnelet dans les eaux du lagon. Or, si les commandants ont l'intention d'opérer un débarquement sur l'îlot, si leurs navires se risquent sur cette zone large d'un mille, il n'en restera bientôt plus que d'informes débris à la surface de la mer!…

Voici Thomas Roch, accompagné de l'ingénieur Serkö. Au sortir du couloir, tous deux se dirigent vers celui des chevalets qui est pointé dans la direction du navire de tête.

Ker Karraje et le capitaine Spade les attendent l'un et l'autre en cet endroit.

Autant que j'en puis juger, Thomas Roch est calme. Il sait ce qu'il va faire. Aucune hésitation ne troublera l'âme de ce malheureux, égaré par ses haines!

Entre ses doigts brille un des étuis de verre dans lequel est enfermé le liquide du déflagrateur.

Ses regards se portent alors vers le navire le moins éloigné, qui se trouve à la distance de cinq milles environ.

C'est un croiseur de moyenne dimension, — deux mille cinq cents tonnes au plus.

Le pavillon n'est pas hissé; mais, par sa construction, il me semble bien que ce navire est d'une nationalité qui ne saurait être très sympathique à un Français.

Les quatre autres bâtiments restent en arrière.

C'est ce croiseur qui a mission de commencer l'attaque contre l'îlot.

Que son artillerie tire donc, puisque les pirates le laissent s'approcher, et, dès qu'il sera à portée, puisse le premier de ses projectiles frapper Thomas Roch!…

Tandis que l'ingénieur Serkö relève avec précision la marche du croiseur, Thomas Roch vient se placer devant le chevalet. Ce chevalet porte trois engins, chargés de l'explosif, auxquels la matière fusante doit assurer une longue trajectoire, sans qu'il ait été nécessaire de leur imprimer un mouvement de giration, — ce que l'inventeur Turpin avait imaginé pour ses projectiles gyroscopiques. Il suffit, d'ailleurs, qu'ils éclatent à quelques centaines de mètres du bâtiment pour que celui-ci soit anéanti du coup.

Le moment est venu.

«Thomas Roch!» s'écrie l'ingénieur Serkö.

Il lui montre du doigt le croiseur. Celui-ci gagne lentement vers la pointe nord-ouest et n'est plus qu'à une distance comprise entre quatre et cinq milles…

Thomas Roch fait un signe affirmatif, indiquant d'un geste qu'il veut être seul devant le chevalet.

Ker Karraje, le capitaine Spade et les autres reculent d'une cinquantaine de pas.

Alors, Thomas Roch débouche l'étui de verre qu'il tient de la main droite, verse successivement sur les trois engins, par une ouverture ménagée à leur tige, quelques gouttes du liquide, qui se mêle à la matière fusante…

Quarante-cinq secondes s'écoulent, — temps nécessaire pour que la combinaison se produise, — quarante-cinq secondes pendant lesquelles il semble que mon coeur ait cessé de battre…

Un effroyable sifflement déchire l'air, et les trois engins, décrivant une courbe très allongée à cent mètres dans l'air, dépassent le croiseur…

L'ont-ils donc manqué?… Le danger a-t-il disparu?…

Non! ces engins, à la façon du projectile discoïde du commandant d'artillerie Chapel, reviennent sur eux-mêmes comme un boomerang australien…

Presque aussitôt, l'espace est secoué avec une violence comparable à celle d'une poudrière de mélinite ou de dynamite qui ferait explosion. Les basses couches atmosphériques sont refoulées jusqu'à l'îlot de Back-Cup, lequel tremble sur sa base…

Je regarde…

Le croiseur a disparu, démembré, éventré, coulé par le fond. C'est l'effet du boulet Zalinski, mais centuplé par l'infinie puissance du Fulgurateur Roch.

Quelles vociférations poussent ces bandits, en se précipitant vers l'extrémité de la pointe. Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, immobiles, peuvent à peine croire ce qu'ont vu leurs propres yeux!

Quant à Thomas Roch, il est là, les bras croisés, l'oeil étincelant, la figure rayonnante.

Je comprends, en l'abhorrant, ce triomphe de l'inventeur, dont la haine est doublée d'une vengeance satisfaite!…

Et si les autres navires s'approchent, il en sera d'eux comme du croiseur. Ils seront inévitablement détruits, dans les mêmes circonstances, sans qu'ils puissent échapper à leur sort! Eh bien! quoique mon dernier espoir doive disparaître avec eux, qu'ils prennent la fuite, qu'ils regagnent la haute mer, qu'ils abandonnent une attaque inutile!… Les nations s'entendront pour procéder autrement à l'anéantissement de l'îlot!… On entourera Back-Cup d'une ceinture de bâtiments que les pirates ne pourront franchir, et ils mourront de faim dans leur repaire comme des bêtes fauves dans leur antre!…

Mais, — je le sais, — ce n'est pas à des navires de guerre qu'il faut demander de reculer, même s'ils courent à une perte certaine. Ceux-ci n'hésiteront pas à s'engager l'un après l'autre, dussent- ils être engloutis dans les profondeurs de l'Océan!

Et, en effet, voici que des signaux multiples sont échangés de bord à bord. Presque aussitôt, l'horizon se noircit d'une fumée plus épaisse, rabattue par le vent du nord-ouest, et les quatre navires se sont mis en marche.

L'un d'eux les devance, au tirage forcé, ayant hâte d'être à portée pour faire feu de ses grosses pièces…

Moi, à tout risque, je sors de mon trou… Je regarde, les yeux enfiévrés… J'attends, sans pouvoir l'empêcher, une seconde catastrophe…

Ce navire, qui grandit à vue d'oeil, est un croiseur d'un tonnage à peu près égal à celui du bâtiment qui l'avait précédé. Aucun pavillon ne flotte à sa corne, et je ne puis reconnaître à quelle nation il appartient. Il est visible qu'il pousse ses feux, afin de franchir la zone dangereuse, avant que de nouveaux engins aient été lancés. Mais comment échappera-t-il à leur puissance destructive, puisqu'ils peuvent le prendre à revers?…

Thomas Roch s'est placé devant le deuxième chevalet, au moment où le navire passe à la surface de l'abîme dans lequel, après l'autre vaisseau, il va s'engloutir à son tour…

Rien ne trouble le silence de l'espace, bien qu'il vienne quelques souffles du large.

Soudain, le tambour bat à bord du croiseur… Des sonneries se font entendre. Leurs voix de cuivre arrivent jusqu'à moi…

Je les reconnais, ces sonneries… des sonneries françaises… Grand Dieu!… c'est un bâtiment de mon pays qui a devancé les autres et qu'un inventeur français va anéantir!…

Non!… Cela ne sera pas… Je vais m'élancer sur Thomas Roch… Je vais lui crier que ce bâtiment est français… Il ne l'a pas reconnu… il le reconnaîtra…

En cet instant, sur un signe de l'ingénieur Serkö, Thomas Roch lève sa main qui tient l'étui de verre…

Alors les sonneries jettent des éclats plus vibrants. C'est le salut au drapeau… Un pavillon se déploie à la brise… le pavillon tricolore, dont le bleu, le blanc, le rouge se détachent lumineusement sur le ciel.

Ah!… que se passe-t-il?… Je comprends!… À la vue de son pavillon national, Thomas Roch est comme fasciné!… Son bras s'abaisse peu à peu à mesure que ce pavillon monte lentement dans les airs!… Puis il recule… il couvre ses yeux de sa main, comme pour leur cacher les plis de l'étamine aux trois couleurs…

Ciel puissant!… tout sentiment de patriotisme n'est donc pas éteint dans ce coeur ulcéré, puisqu'il bat encore à la vue du drapeau de son pays!…

Mon émotion n'est pas moindre que la sienne!… Au risque d'être aperçu, — et que m'importe? — je rampe le long des roches… Je veux être là pour soutenir Thomas Roch et l'empêcher de faiblir!… Dussé-je le payer de ma vie, je l'adjurerai une dernière fois au nom de sa patrie!… Je lui crierai:

«Français, c'est le pavillon tricolore qui est arboré sur ce navire!… Français, c'est un morceau de la France qui s'approche!… Français, seras-tu assez criminel pour le frapper?…»

Mais mon intervention ne sera pas nécessaire… Thomas Roch n'est pas en proie à une de ces crises qui le terrassaient autrefois… Il est maître de lui même…

Et, lorsqu'il s'est vu face au drapeau, il a compris… il s'est rejeté en arrière…

Quelques pirates se rapprochent afin de le ramener devant le chevalet… Il les repousse… il se débat…

Ker Karraje et l'ingénieur Serkö accourent… Ils lui montrent le navire qui s'avance rapidement… Ils lui ordonnent de lancer ses engins…

Thomas Roch refuse.

Le capitaine Spade, les autres, au comble de la fureur, le menacent… l'invectivent… le frappent… ils veulent lui arracher l'étui de la main…

Thomas Roch jette l'étui à terre et l'écrase sous son talon…

Quelle épouvante s'empare alors de tous ces misérables!… Ce croiseur a franchi la zone, et ils ne peuvent répondre aux projectiles, qui commencent à tomber sur l'îlot, dont les roches volent en éclats…

Mais où est donc Thomas Roch?… A-t-il été atteint par un de ces projectiles?… Non… je l'aperçois une dernière fois, au moment où il s'élance à travers le couloir…

Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, les autres vont, à sa suite, chercher un abri à l'intérieur de Back-Cup…

Moi… à aucun prix je ne veux rentrer dans la caverne, — dussé- je être tué à cette place! Je vais prendre mes dernières notes et, lorsque les marins français débarqueront sur la pointe, j'irai…

XVIIIÀ bord duTonnant

Après la tentative faite par le lieutenant Davon, auquel mission avait été donnée de pénétrer à l'intérieur de Back-Cup avec leSword, les autorités anglaises ne purent mettre en doute que ces hardis marins n'eussent succombé. En effet, leSwordn'avait pas reparu aux Bermudes. S'était-il brisé contre les récifs sous- marins en cherchant l'entrée du tunnel? Avait-il été détruit par les pirates de Ker Karraje? On ne savait.

Le but de cette expédition, en se conformant aux indications du document recueilli dans le tonnelet sur la grève de Saint-Georges, était d'enlever Thomas Roch avant que la fabrication de ses engins fût achevée. L'inventeur français repris, — sans oublier l'ingénieur Simon Hart, — il serait remis entre les mains des autorités bermudiennes. Cela fait, on n'aurait plus rien à redouter du Fulgurateur Roch en accostant l'îlot de Back-Cup.

Mais, quelques jours s'étant écoulés sans que leSwordfût de retour, on dut le considérer comme perdu. Les autorités décidèrent alors qu'une seconde expédition serait tentée dans d'autres conditions d'offensive.

En effet, il fallait tenir compte du temps qui s'était écoulé — près de huit semaines — depuis le jour où la notice de Simon Hart avait été confiée au tonnelet. Peut-être Ker Karraje possédait-il actuellement tous les secrets de Thomas Roch?

Une entente, conclue entre les puissances maritimes, décida l'envoi de cinq navires de guerre sur les parages des Bermudes. Puisqu'il existait une vaste caverne à l'intérieur du massif de Back-Cup, on tenterait d'abattre ses parois comme les murs d'un bastion sous les coups de la puissante artillerie moderne.

L'escadre se réunit à l'entrée de la Chesapeake, en Virginie, et se dirigea vers l'archipel, en vue duquel elle arriva dans la soirée du 17 novembre.

Le lendemain matin, le navire désigné pour la première attaque se mit en marche. Il était encore à quatre milles et demi de l'îlot lorsque trois engins, après l'avoir dépassé, revinrent sur eux- mêmes, le prirent à revers, éclatèrent à cinquante mètres de son bord, et il coula en quelques secondes.

L'effet de cette explosion, due à un formidable bouleversement des couches atmosphériques, à un ébranlement de l'espace, supérieur à tout ce que l'on avait obtenu jusqu'alors des nouveaux explosifs, avait été instantané. Les quatre navires restés en arrière en éprouvèrent un effroyable contrecoup à la distance où ils se trouvaient.

Deux conséquences étaient à déduire de cette soudaine catastrophe:

1° Le pirate Ker Karraje disposait du Fulgurateur Roch.

2° Le nouvel engin possédait la puissance destructive que lui attribuait son inventeur.

Après cette disparition du croiseur d'avant-garde, les autres bâtiments envoyèrent leurs canots afin de recueillir les survivants de ce désastre, accrochés à quelques épaves.

C'est alors que les navires échangèrent des signaux et se lancèrent vers l'îlot de Back-Cup.

Le plus rapide, leTonnant, — un navire de guerre français, — prit l'avance à toute vapeur, tandis que les autres bâtiments forçaient leurs feux pour le rejoindre.

Le _Tonnant _pénétra d'un demi-mille sur la zone qui venait d'être bouleversée par l'explosion, au risque d'être anéanti par d'autres engins. Au moment où il évoluait afin de mettre ses grosses pièces en direction, il arbora le pavillon tricolore.

Du haut des passerelles, les officiers pouvaient apercevoir la bande de Ker Karraje éparpillée sur les roches de l'îlot.

L'occasion était favorable pour écraser ces malfaiteurs, en attendant qu'on pût éventrer leur retraite à coups de canon. Aussi leTonnantenvoya-t-il ses premières décharges, auxquelles répondit une fuite précipitée des pirates à l'intérieur de Back- Cup…

Quelques minutes après, l'espace fut secoué par une commotion telle que la voûte du ciel sembla s'écrouler dans les abîmes de l'Atlantique.

À la place de l'îlot, il n'y avait plus qu'un amas de roches fumantes, roulant les unes sur les autres comme les pierres d'une avalanche. Au lieu de la coupe renversée, la coupe brisée!… Au lieu de Back-Cup, un entassement de récifs, sur lesquels écumait la mer que l'explosion avait soulevée en un énorme mascaret!…

Quelle avait été la cause de cette explosion?… Était-ce volontairement qu'elle avait été provoquée par les pirates, qui voyaient toute défense impossible?…

LeTonnantn'avait été que légèrement atteint par les débris de l'îlot. Son commandant fit mettre les embarcations à la mer, et elles se dirigèrent vers ce qui émergeait de Back-Cup.

Après avoir débarqué sous les ordres de leurs officiers, les équipages explorèrent ces débris, qui se confondaient avec le banc rocheux dans la direction des Bermudes.

Çà et là furent recueillis quelques cadavres affreusement mutilés, des membres épars, une boue ensanglantée de chair humaine… De la caverne, on ne voyait plus rien. Tout était enseveli sous ses ruines.

Un seul corps se retrouva intact sur la partie nord-est du récif. Bien que ce corps n'eût plus que le souffle, on garda l'espoir de le ramener à la vie. Étendu sur le côté, sa main crispée tenait un carnet de notes, où se lisait une dernière ligne inachevée…

C'était l'ingénieur français Simon Hart, qui fut transporté à bord duTonnant. Malgré les soins qui lui furent donnés, on ne parvint pas à lui faire reprendre connaissance.

Toutefois, par la lecture des notes, rédigées jusqu'au moment où s'était produite l'explosion de la caverne, il fut possible de reconstituer une partie de ce qui s'était passé pendant les dernières heures de Back-Cup.

D'ailleurs, Simon Hart devait survivre à cette catastrophe, — seul de tous ceux qui en avaient été les trop justes victimes. Dès qu'il se trouva en état de répondre aux questions, voici ce qu'il y eut lieu d'admettre d'après son récit, — ce qui, en somme, était la vérité.

Remué dans toute son âme à la vue du pavillon tricolore, ayant enfin conscience du crime de lèse-patrie qu'il allait commettre, Thomas Roch, s'élançant à travers le couloir, avait gagné le magasin dans lequel étaient entassées des quantités considérables de son explosif. Puis, avant qu'on eût pu l'en empêcher, il avait provoqué la terrible explosion et détruit l'îlot de Back-Cup.

Et, maintenant, ont disparu Ker Karraje et ses pirates, — et avec eux, Thomas Roch et le secret de son invention!


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