CHAPITRE VIPEINES SENTIMENTALES

Un mot, un regard peuvent effacer des années d’affection.Balzac.

Un mot, un regard peuvent effacer des années d’affection.

Balzac.

Parmi les peines que les hommes se causent les uns aux autres, les chagrins intimes occupent une place importante, quoique la vie sentimentale ait diminué de vivacité sous toutes les latitudes et dans toutes les classes. Ce cuirassement contre la sensibilité s’appelle progrès. En effet, dans les pays les plus avancés comme civilisation, l’individualisme outré, les habitudes mouvementées, l’extériorisation générale des existences empêchent le cœur de vivre avec intensité et d’avoir conscience de ses battements. Chez les peuples qui ont couru avec moins de rapidité sur la voie de l’indifférentisme pratique et de la froideur élégante, les affections ont gardé plus de force, et les passions plus de violence : la tendresse familiale attendrit toujours les cœurs, et les désespoirs d’amour sont féconds en catastrophes.

Dans le midi de l’Europe, le dévouement aux parents, aux enfants, au mari produit des miracles d’abnégation, et les femmes sont capables de s’oublier elles-mêmes complètement pour l’homme qu’elles aiment. Un spirituel écrivain français me disait un jour : « Vos compatriotes sont les seules femmes qui savent encore aimer. Regardez une Française dans la rue : elle est toujours élégante, tirée à quatre épingles ; le mari, au contraire, est souvent négligé dans ses vêtements, tandis qu’en Italie l’homme est plus soigné que la femme ; celle-ci s’efface… On comprend que les ressources de la modeste famille sont employées à mettre en valeur le chef, le représentant de la communauté… »

L’observation a du vrai[7], l’Italie est le pays où l’amour sous toutes ses formes — qu’il soit maternel, filial, fraternel, conjugal et même extra-légal — est encore le plus sincèrement pratiqué. Évidemment la civilisation à outrance finira par y pénétrer et l’on y apprendra à raisonner avec plus de froideur. Cependant, quels que soient les effets desséchants de cette civilisation sur les âmes de toutes les races, il y a certains sentiments tellement instinctifs par nature et enracinés dans le cœur, que rien ne parviendra jamais à les détruire de façon complète, et que l’homme le plus raffiné continuera à en souffrir.

[7]Dans les grands centres, cependant, la préoccupation de la toilette chez les femmes augmente de façon inquiétante.

[7]Dans les grands centres, cependant, la préoccupation de la toilette chez les femmes augmente de façon inquiétante.

Dans de précédents chapitres, j’ai parlé des chagrins que s’infligent les uns aux autres les gens qui croient s’aimer. Parmi les membres d’une même famille, combien semblent nés pour se tourmenter réciproquement ! Les griefs[8]et les malentendus qui séparent les cœurs sont infinis. Pour les êtres aimants une parole dure, un mouvement hostile, une fausse interprétation de leurs actes ou de leurs intentions équivaut à un coup de couteau moral. C’est pourquoi la jeunesse traverse des moments d’indicible amertume et d’intense désespoir, car elle croit à la durée des impressions douloureuses ; ceux qui les provoquent ont si peu l’habitude de considérer l’effet de leurs paroles qu’ils n’ont pas le moindre soupçon des maux dont ils sont la cause.

[8]Voir le chapitre : «Les griefs».

[8]Voir le chapitre : «Les griefs».

Une des souffrances intimes les plus secrètes et les plus démoralisantes que les êtres jeunes subissent, est d’assister aux défaillances de caractère des personnes qu’ils ont aimées et respectées dans leur enfance, alors qu’ils ne savaient encore ni discerner ni raisonner. A mesure qu’ils acquièrent l’expérience de la vie et la faculté de juger, les anciennes idoles tombent de leur piédestal, et cette chute provoque une amère douleur.

La jeunesse est intolérante, elle n’admet pas les circonstances atténuantes, elle ne tient compte de rien, elle ne s’arrête pas à considérer, elle donne des interprétations positives à certaines apparences incertaines. Souvent elle est dans le vrai, souvent aussi elle se trompe, mais, que ses impressions soient réelles ou fausses, la peine ressentie est la même. Avoir été cause, même sans le vouloir, d’une pareille déception, remplit de remords les consciences habituées à sentir leurs responsabilités.

Les gens maussades, grognons, capricieux, de mauvaise foi, sont des faiseurs de peines, non seulement parce qu’ils empêchent les autres de danser en rond et attristent leurs vies, mais parce qu’ils ternissent l’image que ceux-ci avaient d’eux dans le cœur. C’est là une subtile souffrance d’ordre sentimental dont il est impossible de mesurer les effets sur l’avenir des âmes.

Une amie me disait un jour : « Tant que mes enfants étaient petits, j’ai vécu à l’aise avec mes défauts et mes mauvaises habitudes. Peut-être gênaient-elles les autres, moi, elles ne me gênaient nullement ! Mais depuis qu’ils sont grands, j’ai honte. Je rencontre leurs regards qui m’embarrassent, je comprends qu’ils me jugent, qu’ils observent mes attitudes, ma manière d’agir, qu’ils mesurent mes paroles. Rien ne leur échappe : ni le petit accroc à la vérité, ni le raisonnement illogique, ni l’irritation injuste, ni aucune des mille imperfections dans lesquelles je me complaisais autrefois. Je suis obligée aujourd’hui de me surveiller constamment, et il se trouvera, à la fin des fins, que mon éducation aura été faite par eux, beaucoup plus que la leur par moi ! »

André Towianski, le mystique polonais, qui voulait rétablir toutes choses en Christ, prétendait que le seul crime véritable était de repousser l’affection ; la pire des actions malfaisantes est d’offrir un caillou à qui nous offre du pain, et les peines que les hommes infligent sans nécessité aux êtres qui les aiment seront comptées, sans doute, comme autant de crimes par la justice suprême.

Beaucoup de gens prennent plaisir à ce jeu, même des gens qui se déclarent et se croient honnêtes et vertueux. Il y a, paraît-il, dans l’âme humaine, des recoins cruels, comme un besoin secret de faire souffrir ceux sur lesquels on a du pouvoir, peut-être parce que, se reconnaissant indigne de leur affection, on les méprise instinctivement de la ressentir.

Ce phénomène, qui a rendu amer le pain quotidien de tant de cœurs endoloris, se manifeste dans tous les genres d’attachement, mais c’est dans l’amour qu’il trouve son expression la plus complète et se produit avec le plus de fréquence.

La question de l’amour est trop complexe pour qu’il soit possible de la traiter dans ces pages ; l’expérience de la vie, la réflexion, l’étude objective des sentiments et des sensations qui exaltent et troublent l’être intime font comprendre à tout observateur sincère qu’aucune forme de déterminisme ne lui est applicable. Les plus savants docteurs en la matière, s’ils tiennent honnêtement compte de la nature complice, des conditions de l’existence sociale, des droits et des devoirs des individus, et, en même temps, des préceptes moraux indispensables aux sociétés bien organisées, doivent se déclarer incompétents à la résoudre.

En premier lieu, appliquer une loi générale à l’amour est impossible, il n’y a que des cas particuliers. Ceux qui méconnaissent ce principe risquent d’exagérer la rigueur ou d’en manquer trop. De toutes façons, même dans une société en progrès, l’amour restera éternellement un élément de trouble. Si on atteint l’idéal d’élever un temple à la vérité dans la cité de la justice ; si on parvient à supprimer la misère, à éteindre les ambitions et les cupidités vulgaires, à installer le règne de la probité morale et matérielle, on n’arrivera jamais à détruire l’attraction qui pousse irrésistiblement, les uns vers les autres, les hommes et les femmes. Par conséquent toujours, dans l’ordre le mieux établi, le désordre risquera de reparaître par l’amour, cause perpétuelle de félicités et de peines.

La douleur étant la réaction naturelle de la joie, ce genre de souffrance ne peut pas être supprimé. Il est toutefois certain qu’on y ajoute des amertumes inutiles par les faux points de vue auxquels on se place. Si l’on savait mieux s’aimer[9], l’intensité des affections ne diminuerait pas, mais les hommes et les femmes cesseraient d’être leurs propres bourreaux.

[9]Ames dormantes, chapitre « Le faux amour de soi ».

[9]Ames dormantes, chapitre « Le faux amour de soi ».

La catégorie des amours appelés malheureux est celle où un énergique effort de volonté, joint au raisonnement, pourrait guérir le malade. Ce genre de sentiment, où l’un des cœurs reste froid, tandis que l’autre se consume en vains regrets et en inutiles espérances, est un objet de moqueries, parfois injustes, car, si certains de ces attachements sans réciprocité sont ridicules, on en recentre aussi souvent de touchants. Ces accidents fâcheux sont inévitables, car tous plus ou moins, hommes ou femmes inspirent, dans leur vie, des inclinations auxquelles il leur est impossible de répondre. Parfois ces inclinations sont provoquées volontairement par les coquetteries des femmes ou les flatteries banales dont certains hommes sont coutumiers vis-à-vis des descendantes d’Ève, mais ce sont pour la plupart des phénomènes spontanés dont personne n’est responsable. Ils deviendront, probablement, moins fréquents auXXesiècle, la sentimentalité tendant à disparaître de nos mœurs.

Du reste, l’amour malheureux étant un peu déraisonnable en soi et ne présentant pas de perspective de longue durée, — sauf chez les êtres doués d’une excessive sensibilité, — on le met au second rang dans la nomenclature des douleurs de l’amour. Aux époques romanesques, quelques jeunes filles en mouraient ; aujourd’hui encore on voit des jeunes hommes se suicider parce que leur passion ne peut être satisfaite ; mais c’est plutôt chez eux révolte contre la souffrance, que preuve de sentiment.

Il est curieux d’observer, quand la fièvre bat son plein, combien la façon de procéder des deux sexes est différente. En général, les femmes se moquent des amoureux qu’elles n’aiment point ; aucune pitié n’amollit leur cœur, et parfois leur indifférence moqueuse va jusqu’à la cruauté. Quelques-unes, les conscientes, les bonnes, les douces, — qu’elles aient eu une part directe ou non dans la naissance du sentiment qu’elles inspirent, — essayent de consoler leurs adorateurs éconduits. Et certaines excellent si parfaitement en cet art de transformer l’amour en amitié, que les malheureux qui ont passé par leurs mains conservent de cette cure morale un souvenir attendri, préférable peut-être à celui d’une bonne fortune.

Les hommes sont moins habiles en ce genre de traitement, ils préfèrent une autre méthode : celle de s’émouvoir et de se laisser aimer. Il est certain qu’ils s’apitoient beaucoup plus facilement que les femmes. Est-ce vanité ? bonté ? Les deux choses peut-être à la fois. En tout cas, ils se refusent presque toujours à être des faiseurs de peines pour les cœurs qui se tendent vers eux, sans réfléchir que cette condescendance amoureuse a parfois des conséquences plus cruelles que l’indifférence nettement affirmée.

Mais ces amours unilatéraux ou ceux établis sur une émotion passagère ne marquent pas ordinairement l’âme de traces profondes et n’abrègent pas les existences. C’est lorsqu’il y a entre deux êtres échange complet de toutes les forces, que les douleurs succédant aux joies produisent ces déchirements qui altèrent les sources même de la vie. Les êtres doués d’une robuste santé physique n’en meurent pas, mais en eux quelque chose reste brisé. Ces déchirements naissent souvent de ce qu’il y a d’incompatible entre les aspirations et les capacités des hommes. De loin en loin, il est vrai, quelques cœurs se convient à des noces éternelles ; mais ils sont rares, ces fidélités prolongées étant, paraît-il, contraires aux lois de l’impérieuse nature, sur laquelle, jusqu’ici, nous avons un si faible empire.

L’amour, qui naît de rien, meurt de tout. On voit parfois les êtres qui se sont le plus tendrement aimés et qui semblaient avoir confondu leurs existences morales, se séparer tout à coup sans une raison valable, sans une querelle, sans une infidélité, comme si la substance dont étaient formés leurs cœurs, leurs esprits et leurs sens s’était soudain transformée et ne s’amalgamait plus.

Quand le triste phénomène se manifeste dans les unions sanctionnées, il n’y a pas de brisure apparente, mais la joie disparaît des vies. Entre ces deux êtres qui avaient jusqu’ici vécu cœur à cœur, il ne reste plus qu’un seul et froid trait d’union : l’habitude et les intérêts communs ! Lorsqu’au contraire, le lien n’a pas aliéné l’indépendance, la rupture est rapide ; les amis de la veille, fiancés ou amants, semblent ne pouvoir jamais mettre entre eux assez de distance, pressés qu’ils sont d’oublier leur passé d’amour, par honte peut-être de ce reniement de leurs âmes.

Lorsque le détachement se manifeste en même temps dans les cœurs, il n’y a pas de souffrance, rien que la tristesse d’une lumière qui s’éteint. Mais en général, l’amour déjà mort chez l’un, vit encore chez l’autre et s’exaspère par l’abandon. On accuse les hommes de sonner les premiers le glas. C’est vrai et faux en même temps. Vrai, dans le sens qu’ils sont plus facilement infidèles. Faux, en ce qu’ils savent parfois rester constants en devenant infidèles, tandis que la femme, à la première tentation qui l’assaille d’un autre amour, n’a plus qu’un désir : liquider l’ancien ! Est-ce sincérité plus grande de sa part ? Ou moindre richesse de nature ? Ou parce que son âme plus légère n’a pas reçu d’empreinte assez forte ? Ou que chez elle tout nouvel amour entre d’emblée dans le cœur en maître absolu ?

En tout cas, il est certain que les femmes possèdent, en général, beaucoup plus que les hommes la faculté d’oublierce qui a été, et de passer l’éponge sur leurs souvenirs. Elles revoient parfois avec une parfaite désinvolture ceux qu’elles ont aimés, sans qu’une vibration fasse tressaillir leur cœur et leur être ! La vue de celui pour lequel, souvent, elles ont tout risqué, ne les émeut pas ; il est redevenu à leurs yeux une quantité négligeable quelconque. Les hommes, eux, se vantent de ne jamais oublier, même après avoir remplacé un nombre respectable de fois la femme jadis aimée.

Dans cet ordre de sentiments et de sensations, les nuances sont infinies, et il est impossible d’établir des points de repaire, même relatifs. Une seule chose est sûre et indéniable : les hommes et les femmes sont des faiseurs de peines à l’égard les uns des autres, après avoir été des faiseurs de joies. Ce résultat est-il absolument nécessaire ? Cette réaction est-elle fatale ? Ne dépend-il de nous d’aucune façon d’en empêcher les effets, d’en diminuer la violence, d’en atténuer la tristesse ? Un plus large développement de conscience, une vue plus nette des responsabilités réciproques, la compassion s’étendant aux peines de l’âme et un grand respect de l’amour pourraient peut-être empêcher quelques-unes des catastrophes morales qui dévoient et détruisent tant d’existences.

Il n’est pas question ici, bien entendu, des tragédies violentes dont les passions de l’amour sont causes : meurtres, suicides, innocents sacrifiés, vies jetées au vice, familles déshonorées… Tout cela rentre dans letu ne tueras pas. Ceux qui sont responsables de tels malheurs, même si leur conscience est en léthargie, savent intellectuellement qu’ils ont commis des crimes, manqué aux lois sociales, été des perturbateurs de l’ordre et détruit quelque chose dans l’harmonie de l’univers[10]. La loi, en certains cas, intervient pour les châtier, et, si ces délits échappent au code pénal, la société les punit d’une autre façon. Dites plutôt qu’elle les récompense, s’écrieront les esprits pessimistes. C’est vrai aussi, mais d’une vérité apparente qui rentre dans les monstruosités que la nature produit parfois, pour montrer qu’elle est supérieure à ses propres lois.

[10]Cet état de demi-conscience tend à disparaître. On en arrive, de nos jours, à admirer les beaux crimes pervers et à traiter d’inintelligents et d’inhumains les esprits droits qui croient encore à la nécessité d’un châtiment pour les homicides.

[10]Cet état de demi-conscience tend à disparaître. On en arrive, de nos jours, à admirer les beaux crimes pervers et à traiter d’inintelligents et d’inhumains les esprits droits qui croient encore à la nécessité d’un châtiment pour les homicides.

Évidemment, si une transformation morale s’accomplissait chez les êtres capables de délits aussi graves, si l’idée d’une sanction divine pénétrait leur cerveau, ils se puniraient eux-mêmes par leurs remords et leurs regrets du mal dont ils sont responsables ; mais la grâce seule, cette opération mystérieuse — qui restera l’éternel secret des dieux — peut produire dans les âmes une révolution semblable.

Aucune influence humaine, pour intense et énergique qu’elle soit, ne saurait y parvenir. Il faut qu’une conscience soit déjà à peu près éveillée, pour qu’on puisse l’interroger, la toucher, la faire tressaillir. Tout tressaillement moral présuppose une certaine honnêteté de pensée, un certain désir du bien, une certaine honte du mal…

Ce degré d’évolution ne nous empêche pas, du reste, de causer à autrui d’indicibles et inutiles souffrances. Inutiles, car ce qu’il y a d’inévitablement douloureux dans le flux et reflux des passions, n’est pas toujours le côté le plus amer des chagrins de l’amour. Ce qui torture l’âme plus que la brièveté des heures heureuses, c’est la trahison, le mensonge, la lâcheté. Il y a pis encore : s’apercevoir tout à coup qu’on a aimé un fantôme, que l’être auquel on a donné sa vie pendant des années était un inconnu dont on n’avait jamais aperçu le vrai visage, voilà la douleur insupportable ! Si les êtres qui s’aiment avaient quelque respect l’un pour l’autre, ils se montreraient sincères avant, pendant, après.Avant, cette sincérité empêcherait bien des liens de se nouer et des mariages de se faire ;pendant, elle donnerait un sentiment de sécurité qui ferait mieux goûter le bonheur ;après, c’est-à-dire à l’heure de la séparation ou de la désunion, elle permettrait la douceur du souvenir ; le passé ne serait pas empoisonné, et, dans le cœur resté fidèle, l’image encore aimée ne serait pas ternie.

Mais le préjugé contre la sincérité, en amour surtout, est l’un des plus généralement répandus. Le prétexte des égards que l’on se doit les uns aux autres le fortifie, comme si la plus haute forme du respect n’était pas, toujours et partout, la franchise. On a le tort de la déclarer impossible en amour. Et pourquoi ? Les tours bâties sur l’argile s’effondreront, mais sera-ce dommage ? L’amour vrai résistera comme les forteresses bâties en pierre de taille. Le reste s’appellera de son nom réel : génie de l’espèce, vanité ou vice, besoins, ceux-là, que l’on trouvera toujours moyen de satisfaire, sans les assaisonner des fourberies qui les rendent criminels et en font des causes de souffrances et de déceptions[11].

[11]Voir dansAmes dormantes, le chapitre : « Le culte de la vérité ».

[11]Voir dansAmes dormantes, le chapitre : « Le culte de la vérité ».

Remettre toutes choses à leur vraie place, donner à toutes choses leur vraie valeur, c’est la seule véritable science de la vie, et elle peut être appliquée à l’amour comme au reste. Mais, dira-t-on, enlever à celui-ci ses guirlandes, ne sera-ce pas diminuer son attrait ? Les fleurs en sont l’essence et l’accompagnement indispensable :

Qual fior cadea sul lembo,Qual sulle trecce bionde,Qual si posava in terra e qual su l’onde ;Qual con un vago errorGirando, parea dir : Qui regna amor[12]!

Qual fior cadea sul lembo,

Qual sulle trecce bionde,

Qual si posava in terra e qual su l’onde ;

Qual con un vago error

Girando, parea dir : Qui regna amor[12]!

[12]Une fleur tombait sur ses genoux, — Une autre sur ses tresses blondes, — Une autre se posait sur la terre, — Une autre sur l’onde, — Une autre, par une erreur gracieuse, — Tournoyant, semblait dire : Ici règne l’amour.

[12]Une fleur tombait sur ses genoux, — Une autre sur ses tresses blondes, — Une autre se posait sur la terre, — Une autre sur l’onde, — Une autre, par une erreur gracieuse, — Tournoyant, semblait dire : Ici règne l’amour.

Pétrarque a raison de faire pleuvoir des fleurs autour de Laure, car il ne faut pas en priver l’amour, mais seulement substituer les fleurs fraîches aux fleurs artificielles et ne couronner avec elles que le front du dieu, en laissant ses contrefaçons sans parure.

Les empiriques des foires, qui préconisent leur drogue comme étant apte à guérir tous les maux, sont un objet de risée, et pourtant la drogue merveilleuse existe au point de vue moral : c’est cette sincérité dont on ne veut point ! Où qu’on l’applique, elle est salutaire : sincérité vis-à-vis des autres, et sincérité vis-à-vis de soi-même. Si l’être humain apprenait à discerner la nature des émotions qui l’étreignent, les tragédies seraient moins fréquentes dans la vie sentimentale, et les liens d’amour, lorsque l’heure de la séparation aurait sonné, se dénoueraient plus dignement. Souffrir n’est rien, mais que d’âmes sont perdues parce qu’elles ont été mal aimées. Dans les existences jetées au vice, on trouve presque toujours, comme fait initial, un désespoir d’amour ou une complication sentimentale.

En général, on ne s’occupe que des conséquences directes et immédiates de l’amour, et les consciences scrupuleuses elles-mêmes ne voient pas au delà. Personne presque ne réfléchit aux effets ultérieurs qu’il peut avoir sur le caractère et la future existence morale des deux êtres qui s’unissent. Les intéressés n’y pensent pas plus que les autres, non seulement dans la jeunesse, ce qui est excusable, mais dans la maturité, ce qui l’est moins !

L’adoption d’habitudes sincères aurait pour résultat d’éveiller dans les consciences un sentiment de responsabilité. Se faire aimer, accepter un grand amour, le rendre et en jouir, c’est assumer réciproquement charge d’âme. Les hommes et les femmes auxquels on aurait enseigné, dès l’enfance, que lesfaiseurs de peinespar légèreté, égoïsme, lâcheté ou tout autre sentiment mauvais ou médiocre peuvent être assimilés à des criminels véritables, acquerraient forcément, en amour aussi, un sens plus profond et plus délicat de leurs obligations.

Il est difficile d’établir quelles sont, en réalité, les plus fréquentes victimes de l’amour. Au point de vue social, ce sont les femmes, l’opinion publique se montrant plus sévère à leur égard. Plusieurs se sauvent par l’habileté et la ruse, beaucoup succombent, et, n’ayant plus la possibilité de guider leur destinée, elles deviennent la proie du hasard.

Au point de vue moral également, la femme est la grande vaincue ; elle ne sait pas garder son équilibre comme l’homme, elle s’abandonne tête baissée à ses impulsions passionnelles, et le désordre la marque bien plus rapidement de ses stigmates extérieurs. Dès que ses mœurs deviennent trop faciles, elle prend un aspect dégradé, tandis que son compagnon de l’autre sexe, dans les mêmes conditions de vie, garde souvent un air plus noble. C’est que d’autres passions le dominent, tiennent ses facultés en éveil et servent de correctif aux effets du vice.

Enfin, au point de vue du sentiment, on a l’habitude de penser que la femme souffre plus que l’homme. C’était absolument vrai autrefois ; l’est-ce aujourd’hui au même degré ? Le sera-ce encore demain ?

La fin duXIXeet le commencement duXXesiècle ont facilité l’éclosion d’une catégorie de jeunes filles, dont la façon de considérer l’existence déconcerte ceux qui ont vécu avant elles. Le flirt lui-même, si son but reste identique, a changé d’intonation, il n’est plus sentimental. Quelques-uns visent au mariage ou au mauvais motif. D’autres sont de simples jeux, résultats du calcul féminin qu’il faut avoir de nombreux flirts bien placés dans le monde, car ils sont utiles, posent une femme, et renforcent sa situation. L’amour, comme on le voit, n’a pas grand’chose à faire dans ces manœuvres, et la plupart des mondaines échappent aux douleurs qu’il apporte. Si elles sont sujettes à des faiblesses, il serait naïf d’en chercher la cause dans la sensibilité de leur cœur ou l’ardeur de leur imagination : elles succombent pour des raisons qu’il est inutile d’énumérer ici.

Mais ces flirteuses mondaines ne se recrutent que dans certaines classes et ne représentent qu’une petite partie de l’humanité féminine. D’autres femmes sentent encore à peu près comme sentaient leurs mères et, faisant dépendre le bonheur de l’amour, se désespèrent quand on cesse de les aimer. J’incline donc à croire qu’aujourd’hui encore les femmes souffrent sentimentalement davantage que les hommes. « Quelle erreur ! me disait dernièrement un vieillard de haute intelligence, très versé en ces controverses, quand un homme aime réellement : il aime bien plus qu’une femme, il en meurt même parfois. Dans ma longue vie, j’ai connu plusieurs hommes qui n’ont pu survivre à la mort ou à la trahison d’une femme aimée, tandis que la femme survit toujours. Quand elle meurt ou se tue, c’est que le chagrin d’amour se complique d’autres raisons. »

Les opinions étant diverses sur l’entité et l’intensité de la souffrance sentimentale chez les deux sexes, on ne peut établir de théorie à ce sujet. Du reste, en amour, il n’y a que des cas particuliers, comme je le disais en commençant ; chacun souffre, non pas suivant son sexe, mais selon sa capacité de souffrance ; il y a des êtres organisés merveilleusement pour la douleur ; d’autres sont tournés vers la joie, comme certaines plantes vers le soleil. Une seule chose est certaine : la peine, et c’est cette peine qu’on voudrait empêcher, alléger, consoler, transformer.

Au mal, trois remèdes s’appliquent : la sincérité en amour, le respect de l’amour, l’altruisme en amour.

J’ai déjà parlé de la sincérité qui, en empêchant de prostituer le nom, facilitera le respect pour la chose. L’homme est étrangement inconséquent à ce propos. Il subira pour l’amour les pires dangers et les plus grandes catastrophes, il risquera sa fortune, sa santé, sa vie, et en souffrira dans ses fibres morales les plus intimes, et il en parle avec dédain, comme d’une chose basse ; plus on descend dans l’échelle sociale, plus le phénomène s’accentue. Or, il est tout naturel qu’on n’ait aucun scrupule de traiter légèrement ce qu’on méprise dans le fond. En effet, les souffrances que les êtres humains s’infligent les uns aux autres, dans cet ordre d’idées, ont presque toujours pour base l’absence de respect pour le sentiment qu’il s’agit de blesser. Si on en mesurait mieux le caractère, l’intensité et la profondeur, certains égards s’imposeraient et, avant tout, la franchise dans les relations et les procédés.

Il est donc possible d’affirmer que la sincérité et le respect en amour dépendent réciproquement l’un de l’autre.

Quand on ne se trompera pas mutuellement sur la nature de l’attrait qu’on ressent, le faux amour cessera d’être confondu avec le vrai. Et quand ce sera l’amour véritable, il aura chance de durer plus longtemps, chacun le respectant dans l’autre. Et s’il doit se transformer ou mourir, le souvenir des jours heureux ne sera pas terni dans les cœurs ; l’intolérable et humiliante souffrance d’avoir aimé un inconnu dont on n’avait jamais rencontré le vrai regard, sera épargnée à l’âme.

L’altruisme en amour ! Je me sers de ce mot, faute d’un autre capable d’exprimer mieux ma pensée. Il est certain que l’égoïsme, le désir d’obtenir autant ou plus qu’on ne donne, la préoccupation de ne pas être dupe, la jalousie contre tout ce qui peut solliciter l’attention ou l’intérêt de celui ou de celle qu’on voudrait entièrement absorber en soi, sont autant de causes de souffrance. Au point de vue religieux, d’acerbes et justes critiques sont adressées aux dévots qui prient Dieu pour la récompense qu’ils en attendent et l’aiment pour les joies qu’il peut distribuer. Les incrédules se servent comme d’une arme de cette mesquine façon d’envisager les rapports de la créature avec son créateur, et ils ont raison. Mais eux-mêmes, comme la plupart des gens, appliquent ce procédé à l’amour.

Si l’on aimait parce qu’on aime, tout simplement, si l’on aimait la personne pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle peut donner, si l’on pensait à elle plus souvent et moins à soi, si l’on était généreux dans la liberté qu’on lui accorde, que d’amertumes épargnées ! Mais alors, dira-t-on, ce ne serait plus l’amour ! Et pourquoi ? Pour aimer, est-il donc nécessaire d’être égoïste et exclusif ? Je ne puis qu’effleurer le sujet, mais j’ai connu des personnes, rares il est vrai, qui aimaient de cette façon généreuse, et ce sont elles qui ont été aimées le plus longtemps. Elles le seront peut-être toujours.

N’y a-t-il pas quelque chose de bassement mercantile, dans notre volonté d’exiger l’équivalent de ce que nous donnons ? Cela n’enlève-t-il pas aux affections toute générosité et toute grandeur ? Si l’on apprenait, même en amour, à aimer les autres pour eux et non pour soi, tout s’élargirait et s’ennoblirait dans le cœur et dans la pensée. Quand cela arrive, quand l’affection est désintéressée entre parents ou amis, comme l’on se sent à l’abri d’un certain genre de douleur ! Toute une catégorie de souffrances sentimentales disparaît, et c’est la plus âcre.

Pourquoi ne pas essayer d’appliquer cette même méthode à l’amour ? L’on demandait un jour au Romain Atticus, comment il avait fait pour conserver ses amis jusqu’à la fin de sa vie ; il répondit simplement : « Je n’en ai jamais rien attendu. » Il est difficile peut-être de conserver, dans l’emportement de la passion, cette sérénité indulgente que l’amitié permet. Mais, sans arriver au « rien attendre » d’Atticus, si la préoccupation de beaucoup donner dominait les âmes, l’aiguillon de l’amour-propre blessé cesserait de s’enfoncer dans la chair, parce que l’amour-propre changerait d’objet : il mettrait son orgueil à donner et non à recevoir[13].

[13]Voir dansAmes dormantes, le chapitre : « L’avarice morale ».

[13]Voir dansAmes dormantes, le chapitre : « L’avarice morale ».

Je n’ai pas voulu, comme je l’ai dit en commençant, écrire un chapitre sur l’amour ; je n’ai fait qu’effleurer le sujet, étudiant uniquement cette passion au point de vue des chagrins dont elle est cause et que la sincérité, le respect, l’altruisme pourraient éliminer en partie, si l’on voulait cesser une fois de croire que le mensonge est sa base essentielle, le mépris mutuel sa fin certaine et l’égoïsme son inévitable compagnon.

Mais, pour atteindre ce but, il faudrait que les hommes et les femmes apprissent à se mieux connaître.


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