CHAPITRE XILES CONSOLATRICES

Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à chaque minute, car elle reflète le divin.Ames dormantes.

Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à chaque minute, car elle reflète le divin.

Ames dormantes.

Ce chapitre, comme son titre l’indique, est spécialement destiné aux femmes. Je crois fermement que leur condition, dans la vie et vis-à-vis de l’homme, pourra s’améliorer de beaucoup et que, si elles le veulent, elles obtiendront de leurs compagnons de route la considération morale et intellectuelle qui leur a été, sauf exception, un peu injustement refusée jusqu’ici. Elles seront alors en mesure de mieux assurer leur bonheur, si elles le possèdent, ou d’apprendre à s’en passer, si le sort a été à leur égard avare de sourires.

En tous cas, ce qu’il y a souvent d’ambigu dans la position des femmes, disparaîtra en grande partie, et elles auront, tout comme l’homme, droit à une place au soleil.

Cependant, malgré les améliorations que l’avenir leur réserve, il existera toujours dans la destinée des femmes, des côtés difficiles et tristes, côtés irréductibles, car ils dépendent non seulement de la nature elle-même, mais des facultés et des lacunes de l’être féminin dans sa plus intime essence. Le défaut de force physique (bien que les jeunes filles d’aujourd’hui soient en train d’en acquérir par les exercices sportiques), les nerfs plus faibles, les crises de santé, les vêtements qui entravent les mouvements du corps, mettront toujours la femme, physiologiquement, dans une situation d’infériorité vis-à-vis de l’homme.

Légalement et économiquement, sa position, qui est mauvaise, le restera longtemps encore. Même dans la plus favorable des hypothèses, les réformes en sa faveur ne se feront que lentement ; l’homme restera le chef de la communauté, les débouchés ouverts à son activité seront toujours plus nombreux, et le travail féminin continuera à être moins rétribué que le travail masculin. Et cela, parce que les femmes pourront difficilement prétendre, comme l’homme, aux carrières honorifiques, ni se lancer dans les aventures qui rapportent aux audacieux intelligents ces fortunes fabuleuses, qui assurent la puissance et électrisent les faibles âmes humaines.

La loi du plus fort étant la meilleure (et je crains qu’aucun degré de civilisation ne parvienne jamais à changer cet inique point de vue), la femme, dans la majorité des cas, dépendra de l’homme. Or, toute situation de dépendance présuppose un certain degré d’humiliation qui se reflète dans tous les autres rapports. Non seulement l’homme est le plus fort, mais c’est lui qui choisit la femme. Les femmes, il est vrai, essayent aujourd’hui d’intervertir les rôles, mais elles n’ont rien gagné à cette transformation, sauf un peu de mépris. En s’offrant, elles perdent leur prestige et leur ancien pouvoir est renversé. Il suffit, pour s’en convaincre, d’entrer dans un salon et de pouvoir ensuite retourner de vingt ans en arrière dans son souvenir. Les hommes ne s’empressent plus, l’initiative a passé à l’autre sexe. Il y a bien quelques exceptions, mais elles appartiennent pour la plupart à certaines catégories de personnes et de sentiments dont il ne peut être question ici.

La majorité des jeunes gens ont, de nos jours, une idée extraordinairement avantageuse d’eux-mêmes, surtout vis-à-vis de la femme. Ils sont tous persuadés à peu près qu’ils n’ont qu’à le vouloir pour plaire, pour être agréés comme maris et remporter les plus difficiles victoires. Ils sont convaincus, en outre, que la femme vit dans l’attente unique du regard que l’un d’eux fera tomber sur elle. Et ils ont naturellement, pour tant de bonne volonté, le dédain des acheteurs pour les marchandises offertes en trop grande abondance.

L’attitude empressée de certaines femmes et leur insistance à solliciter des hommages qui ne sont pas spontanés, contribuent à donner une apparence de raison à cette conception de la vanité masculine. Quand les jeunes gens auront appris à mieux connaître les jeunes filles, ils sauront faire, entre elles, des différences, et se rendront compte que, s’il y en a d’effrontées, dépourvues de dignité, les meilleures ne sont pas de si facile défaite, et qu’il vaut la peine de les mériter.

Les hommes, assez intelligents et assez fins pour comprendre que les femmes peuvent parfois se passer d’eux, sont encore fort rares. La majorité nourrit à ce sujet les idées les plus arriérées et étroites. Ils sont persuadés que toutes les femmes, pour leur compte ou celui de leurs filles et de leurs sœurs, n’ont qu’une aspiration : le mariage coûte que coûte et plutôt avec n’importe qui qu’avec personne ! Lorsqu’ils sont obligés de constater le contraire, ils concluent à une pauvreté de nature, à l’égoïsme, à une ambition sans limites…

Une femme est-elle froide, ils le lui reprochent comme une tare. Est-elle passionnée et tendre, ils la croient toujours prête à faillir. Si elle est trompée, ils la ridiculisent. Si elle se venge par des représailles, ils lui appliquent des mots brutaux. Ces vulgaires appréciations sont, hélas, fort communes et forment autour de la femme une atmosphère humiliante.

Donc physiquement, économiquement, légalement, elle est inférieure ; moralement, elle est considérée comme un être nécessaire à la conservation de l’espèce et au bonheur de l’homme, mais toujours dépendant de son bon plaisir et gardant socialement, vis-à-vis de lui, une posture d’infériorité. L’audace chez la femme et la prétention à l’égalité ne changeront pas sa situation ; elle s’améliorera par d’autres moyens. Même lorsque les hommes auront appris le respect de la femme et le respect de l’amour, sa condition de fille d’Ève sera toujours pour elle une source de tristesse et de désillusion, si elle ne donne pas à sa vie une direction nouvelle.

La femme ne peut se relever efficacement que par l’élargissement du sentiment de maternité étendu à toutes les créatures qui l’entourent. Lorsqu’elle aura appris à considérer l’homme comme un être dont elle doit avoir soin, tout sentiment d’abaissement et d’amertume disparaîtra de son cœur. On ne peut être humilié par ceux que l’on protège et console. Elle gagnera ainsi une supériorité qu’elle pourra opposer à celles que l’homme aura toujours sur elle sur d’autres points.

Si, au contraire, la femme sort de son rôle maternel, proclame son droit à l’égoïsme et au plaisir, elle marchera, je le crains, de tristesse en tristesse, car sa dignité est dans l’exercice d’une sollicitude s’étendant, au-delà des enfants de sa chair, sur tout ce qui peut avoir besoin de son aide matérielle et morale.

Dieu a-t-il bien fait de créer l’homme et la femme et d’en continuer l’espèce ? C’est là une question qu’il sera toujours impossible aux plus savants de résoudre. Mais le fait est là, impérieux : rêver de disjoindre les deux parties de l’humanité, même au nom de l’idéal le plus élevé, serait aussi absurde qu’irréalisable. Ce n’est donc pas en se séparant de l’homme ou en réduisant ses rapports avec lui à des contacts passagers, que la femme doit chercher à améliorer sa situation. Elle devrait, au contraire, s’intéresser à lui objectivement beaucoup plus qu’elle ne le fait aujourd’hui, s’occuper de sa vie intellectuelle et sentimentale et désirer qu’il puisse donner toute sa mesure.

La femme aurait là un rôle admirable. Mais il demande évidemment un large développement d’esprit. J’en connais quelques-unes de ces femmes que j’appellerai les consolatrices et qui font penser au sonnet de Dante sur Béatrice. Revêtues de majesté et de douceur, le calme est sur leur front. Elles ne sont ni nerveuses, ni agitées ; elles ne cherchent pas l’admiration ; elles ne forcent pas leur voix pour attirer les regards, ni leur sourire pour les fixer. Elles peuvent aimer et souffrir, mais la pitié domine tout dans leur cœur. Le mal qu’on leur fait n’excite pas en elles de rancune, tellement la laideur morale que ce mal représente les attriste. Elles sont toujours prêtes à panser les blessures qui saignent et à essuyer les yeux qui pleurent.

La dignité de ces femmes ne peut jamais être sérieusement compromise, même si un amour extrême devait les conduire aux plus téméraires imprudences et à l’oubli des lois sociales. Leur patience, leur compassion pour les douleurs, les faiblesses et les erreurs de ceux qu’elles aiment donnent à leur attitude un cachet de maternité et d’abnégation qui empêche de les confondre avec les autres femmes se trouvant dans la même situation. Mais évidemment la mission consolatrice que le plan divin a dévolu à leur sexe, s’accomplit plus efficacement et plus sûrement quand les vies sont pures et les actes sages.

La femme qui a pris cette attitude morale ne peut plus être humiliée par rien et par personne. Les points de vue injustes et brutaux des hommes la chagrinent sans l’atteindre. Quand elle les voit grossiers, sensuels, égoïstes, elle s’en écarte. Si ces tristes échantillons de l’espèce font partie de son entourage direct, c’est pour elle une douleur profonde, oui, certes, mais sa dignité de femme reste intacte. Elle les juge, essaye de les plaindre au lieu de les mépriser, et guette en silence le moment où Dieu abaissera le front des orgueilleux et des coupables. Alors seulement elle tendra vers eux ses mains bienfaisantes dans un élan de compassion maternelle.

Mais, dira-t-on, il faudrait être parfaite pour remplir un semblable rôle. Comme si tous les rôles, en ce monde, ne demandaient pas la perfection pour être joués comme ils le devraient ! Au théâtre, par exemple, n’est-on pas forcé souvent de se contenter de médiocres acteurs qu’on écoute cependant avec plaisir ? Le fait se renouvelle dans toutes les branches de l’art, et il en est de même dans les rapports sociaux. Certes, la douceur jointe à la force, la compassion à la perspicacité, la patience à la dignité, forment un ensemble rare et précieux, difficile à rencontrer. C’est comme la parfaite beauté, dont on ne voit guère que de lointaines imitations, et à laquelle pourtant toutes les femmes aspirent ; quelques-unes font même des efforts désespérés pour s’en approcher le plus possible. Pourquoi n’auraient-elles pas la même énergie pour se mettre hors d’atteinte, en acceptant l’attitude maternelle dont la nature leur a donné l’instinct ?

L’on dira encore : la femme est lasse de l’effacement et de l’abnégation. Mais qui lui demande de s’effacer ? Au contraire, elle doit travailler de toutes ses forces à son développement, pour donner tout ce qu’elle peut valoir et arriver aux cimes dans tous les ordres d’idées. Plus elle sera saine, forte, jolie ou agréable à voir, plus elle sera intelligente et enjouée, plus son esprit sera cultivé et largement ouvert, et plus son influence s’exercera, plus son prestige augmentera, plus elle pourra consoler efficacement.

Quant à l’abnégation, je regrette de le dire, car mes paroles déplairont à beaucoup de mes sœurs, la femme ne peut y échapper. C’est injuste, je veux bien ; mais le grand distributeur des joies et des peines ne doit de comptes à personne, et il a créé les cœurs féminins pour le dévouement. Il est certain qu’une femme ouvertement égoïste représente un être déplaisant, dont la place n’est marquée nulle part. C’est tellement vrai, que les plus féroces amantes de leur moi essayent de dissimuler cette sécheresse de cœur, surtout en ce qui concerne leurs enfants, sous des mots mensongers.

Les hommes, par contre, étalent leur égoïsme et même s’en vantent, inconscients de ce qu’a de vulgaire la préoccupation absorbante de son propre bien-être et de son propre avantage. Mais ces attitudes et ces propos d’un individualisme outré sont moins répugnantes chez eux que chez la femme.

La femme égoïste, comme je le disais, n’a pas de raison d’exister, sauf comme agent reproducteur de la race, car tout ce qu’elle produit de grand et de bon est inspiré par le sentiment. Dans l’art, la poésie, la littérature, elle ne vaut que par ce qui passe dans son cœur et son âme et qu’elle rend ensuite aux autres, suivant ses facultés, par de beaux tableaux, de beaux vers, de beaux livres. La femme est avant tout éducatrice ; on le voit dans les écoles. Pourquoi l’est-elle ? Justement parce que dans son enseignement elle se donne elle-même et influence ainsi davantage ses élèves. Enlevez-lui ce don par la culture de l’égoïsme, et elle tombera très au-dessous de l’homme, même dans l’enseignement primaire.

Quand une femme est décidée à jouir de la vie, à en savourer toutes les satisfactions, à avoir sa part de tous les festins, son infériorité s’accentue immédiatement et douloureusement. Elle ne peut lutter avec l’homme sur ce terrain. Pour que l’équilibre s’établisse entre eux, il faut qu’elle ait plus de vices que lui, et alors elle se dégrade. Dès que sa jeunesse passe (bien qu’aujourd’hui la femme se défende mieux), elle perd sa valeur, tandis que celle de l’homme augmente en importance par l’autorité qu’il acquiert et les charges qu’il assume. Une femme dans la maturité de l’âge ne vaut que par ses qualités de bonté, d’indulgence, de sagesse, de modération, par l’affection qu’elle a répandue et répand autour d’elle. Or ce ne sont point des qualités que l’on peut prendre tout à coup en vieillissant ; il faut les avoir eues dès sa jeunesse. Les faiseuses de joies, celles qui ont eu toujours pour but de créer autour d’elles des bonheurs ou des plaisirs, ne vieillissent jamais, ou du moins, si leurs visages se rident, on sent qu’une source inépuisable alimente leur cœur. Il y a en elles un incessant renouvellement, comme si la jeunesse et même l’enfance des existences futures auxquelles elles sont destinées jetait déjà son rayonnement sur leurs vies finissantes.

Dansle Phédonde Platon, Cèbes, le Thébain, suppose que nous portons en nous un enfant, et qu’à cet enfant nous devons apprendre à ne pas avoir peur de la mort ; Giovanni Pascoli, le poète italien, reprenant cette pensée du philosophe grec, voit dans cet enfant l’inspirateur de tout ce qui se fait en ce monde de bon, de pathétique et de beau. C’est lui qui riait et pleurait dans Homère, et il est le dernier vestige de notre origine supérieure. Ne serait-il pas plutôt l’aurore des existences purifiées qui nous restent encore à parcourir ? Il n’existe pas en tous, et sa présence ne se révèle jamais dans les cœurs stériles, mais il est toujours présent chez les faiseurs de joies.

Je connais une femme dont la première pensée au réveil est de se demander ce qu’elle pourrait faire pour être agréable aux autres, et lorsqu’elle y a réussi, ses yeux bleus brûlent d’une flamme merveilleuse. Très différente de la contemplative dont j’ai parlé dansFaiseurs de joies, celle-ci est jeune encore, active, remuante, et aucune fatigue ne la rebute pour atteindre son but. Elle se multiplie et éprouve presque du plaisir à ce genre de lassitude. Inutile ! disent les gens moroses. Elle se sacrifie et ne fait que des ingrats ! Encore si elle accomplissait quelque chose de réellement utile, mais donner un moment de plaisir, cela ne compte pas ! » Comment, cela ne compte pas ? Au contraire, cela compte infiniment. Mettre un sourire dans la vie équivaut au morceau de pain donné à l’affamé, au vêtement dont on couvre les membres grelottants du pauvre et, dans la balance divine, savons-nous ce qui pèsera davantage ?

Cette amie, faiseuse de joies, à laquelle je reprochais de faire trop de cas de gens qui ne le méritaient pas et de leur dire trop de choses agréables, me répondit ces mots si tendrement humains : « Il faut bien s’encourager un peu les uns les autres, la vie est si triste ! »

Oui, tous nous avons besoin d’encouragement, même les privilégiés de ce monde. Le secret est de savoir formuler la parole qui relève et qui touche. Les intuitifs et ceux qui sont en relations constantes avec le divin la trouvent spontanément. D’ordinaire, nous ne réfléchissons pas assez à l’importance que peut avoir telle ou telle phrase, nous parlons la plupart du temps automatiquement, comme nous agissons, et quand, des années plus tard, nous entendons dire : « Tel jour, vous m’avez dit telle ou telle chose, et ces mots ont eu une influence décisive sur ma vie », nous restons stupéfaits.

Tous les êtres ne possèdent pas à un degré égal le redoutable pouvoir d’influencer leur semblable, mais presque tous peuvent quelque chose pour son bonheur. Les natures extra-sensibles et timides ont, par exemple, un intime besoin de mots tendres et élogieux. Ces paroles sont pour elles un aliment indispensable, non parce qu’elles sont vaniteuses, mais parce que, doutant sans cesse d’elles-mêmes, elles doivent être constamment relevées à leurs propres yeux.

Une jeune femme maladive et sans enfants, mariée à un homme supérieur, mais occupé et distrait, souffrait infiniment lorsqu’elle mettait une robe nouvelle ou ajoutait quelque ornement à son salon, de constater que son mari ne s’en apercevait même pas. Jamais un éloge ne sortait de ses lèvres ! Un jour, elle lui avoua son chagrin. « Mais, que veux-tu, s’écria-t-il, désolé, je ne sais pas voir ! Comment faire ? » La femme réfléchit un moment, puis un accord intervint entre eux ; il fut entendu que, quand il y aurait quelque chose à remarquer, elle lui ferait un petit signe conventionnel. Averti, il comprendrait, regarderait, admirerait. « Et je me contente ! disait-elle, un peu honteuse de sa puérilité. Les mots qu’il prononce ne sont pas spontanés, je le sais, et pourtant j’ai du plaisir à les entendre. Ils éclairent ma vie. »

Ce petit fait absurde et touchant révèle un état d’esprit que certaines natures ne peuvent comprendre, mais qui est plus général qu’on ne le croit. Des gens, même fort énergiques, portent en eux des sensibilités cachées qu’ils n’avouent pas, et qu’une parole tendre ou compréhensive caresse doucement.

L’important est surtout de relever les courages. Tant que le courage dure, la vie est supportable ; elle peut même être belle dans les pires circonstances, car le courage est toujours uni à l’espérance, et l’espérance compte plus que le bonheur dans l’existence humaine. Il y a des êtres dont la mission semble être de les abattre ; ils accentuent désagréablement chaque chose pénible et coupent avec volupté toutes les ailes qui passent à leur portée. Il en est d’autres, au contraire, dont la présence est remontante, ils éveillent les énergies et savent découvrir le point bleu, même dans un ciel couvert. L’atmosphère qu’ils créent est chaude ou doucement tiède, et après les avoir quittés on sent moins les brouillards humides du dehors.

On rencontre des hommes, sonneurs de cloches, dont l’action s’étend sur toutes les consciences, mais il est rare qu’ils sachent être des consolateurs ; ce rôle est réservé par la nature aux mains plus souples des femmes. Certaines mains féminines possèdent un merveilleux pouvoir réparateur ; on le sent à leur toucher, elles communiquent la paix, donnent la force et se posent si douces sur les blessures que celles-ci se cicatrisent miraculeusement. Ces femmes-là redonnent le goût de la vie à ceux qui l’avaient perdu, et le terribleWeltschmerzest quelquefois guéri par elles !

Pour remplir ce rôle de consolatrice, qui seul met la dignité féminine complètement hors d’atteinte, certaines qualités sont indispensables, et en premier lieu la douceur, car c’est en elle que réside pour les femmes la plénitude de la force. Quand elle n’est pas un don naturel, celles qui en ignorent le pouvoir ou négligent de l’acquérir, commettent une erreur considérable. Car c’est, leur arme la plus redoutable. Je ne parle pas, bien entendu, de cette douceur bête, fille de la faiblesse, de la peur ou de la sottise, dépourvue de perspicacité et de force de résistance, mais de la douceur intelligente et qu’accompagnent la fermeté de l’âme et une certaine finesse de perception. Rien ne peut lui résister longtemps ; pour le bien comme pour le mal, son pouvoir s’exerce, irrésistible. La femme douce et persévérante dans ce qu’elle veut est certaine d’obtenir sur son entourage une influence prépondérante.

On répliquera que, dans les ménages, les femmes douces sont des victimes. Elles le sont, non à cause de leur douceur, mais à cause de leur manque d’intelligence, de raison, de force ou de charme. Si elles avaient possédé ces dons, la douceur en aurait quintuplé la puissance, car elle est indispensable au prestige des femmes. Sans douceur, elles deviennent facilement impatientantes, irritantes et ridicules. Une femme qui crie fort, gesticule violemment, ne peut jamais être attrayante et perd toute dignité. La plus jolie est gâtée par la colère, dès que celle-ci s’extériorise. Certes, il y a des moments dans la vie où il faut savoir s’indigner et même manifester une indignation, dont les accès, toutefois, pour être efficaces, doivent être rares !

Un autre élément qui, joint à la douceur, centuple le pouvoir des femmes, est l’enjouement. On le néglige trop ; être gaie, savoir plaisanter, trouver le côté plaisant des choses, rend la vie facile à chacun. Tous les hommes, même les personnalités supérieures, éprouvent un immense besoin d’être distraits et amusés. Une mère de famille qui possède ou a acquis ces dons est une consolatrice, et, à moins d’avoir, comme entourage, des monstres ou des misanthropes invétérés, elle sera aimée et obéie.

Les silencieuses peuvent être aussi, dans un autre genre, des consolatrices efficaces, car elles pensent davantage, et les pensées ont plus de vertu que les paroles. Les femmes qui parlent beaucoup, formulent parfois des choses irritantes, s’arrêtent sur des arguments inutiles ou médiocres, et leur autorité en est diminuée.

Les consolatrices ne sauraient être des vaniteuses, la vanité empêchant le développement des qualités altruistes. Elles doivent faire effort, cependant, pour se rendre le plus agréables possible, car certaines qualités extérieures exercent un immense ascendant. Quelques femmes remplies de vertus l’oublient trop et perdent ainsi le pouvoir de consoler.

Les natures soucieuses, si excellentes soient-elles, ne pourront jamais appartenir à la catégorie des consolatrices, car les nuages noirs dont elles s’enveloppent repoussent, au lieu d’attirer, et on les fuit plus qu’on ne les recherche. Demandant sans cesse à être soutenues et consolées, elles ne peuvent consoler elles-mêmes. Les êtres, comme les plantes, cherchent d’instinct la lumière, la chaleur, la force, et se tournent irrésistiblement vers les êtres qui les possèdent ou les ont acquis.

J’insiste sur ce dernier mot, car je suis persuadée qu’avec de la bonne volonté on peut se modifier et acquérir ce qui manque. Dans la jeunesse surtout c’est possible, car il y a dans l’être jeune une élasticité et une malléabilité qui lui permettent de se transformer.

Mais il faut le vouloir. Plus tard, quand les habitudes mentales sont prises, le travail subjectif devient difficile et demande plus d’efforts.

On rencontre, dans le monde, des jeunes filles maussades, prétentieuses et égoïstes, mais il en est de délicieuses qui semblent posséder tous les dons. Quelles consolatrices elles pourraient faire dans l’avenir, si le contact du monde ne les gâtait pas ! La mère elle-même est souvent la première à les dévoyer par son exemple ou ses leçons. On les jette dans des recherches de vanité, puis on les confie à un égoïste qui les convertit à ses principes, et elles vont augmenter la nombreuse cohorte des femmes médiocres et nuisibles.

Pour devenir une consolatrice, une autre qualité est essentielle : le calme ! Sans lui, comme l’a dit si justement Ernest Legouvé, rien ne se fait de grand, et aucune action efficace ne peut s’exercer. Cet écrivain ne parle pas ici du calme qui indique une somnolence de nature, mais du calme, effet de la sagesse, de l’expérience et d’un parfait contrôle sur soi-même. La femme qui l’a reçu en don ou qui l’a acquis par un patient travail sur son âme obtiendra toujours des résultats supérieurs à ceux des créatures impulsives et agitées.

La douceur, l’enjouement, le calme forment donc le triangle sur lequel doit se baser l’influence féminine dans le monde. Sans ces trois coefficients, la femme pourra peu de chose pour elle-même et moins encore pour les autres.

Les femmes suivent la mode avec une docilité extrême ; elles se prêtent à toutes ses excentricités et acceptent les vêtements incommodes avec une obéissance servile (en cela, les hommes se montrent plus intelligents, car les tailleurs ne leur feraient jamais adopter des vêtements sans poches ou qui entraveraient la liberté des mouvements du corps). Cette soumission à des ordres reconnus supérieurs pourrait être exploitée pour le bien. Si certaines délicatesses de l’âme devenaient à la mode, si un groupe de femmes en vue arborait ce drapeau, les autres suivraient. A la parole de Rousseau, toutes ses contemporaines se sont bien mises à aimer la nature, qu’elles n’avaient jamais regardée auparavant. La voix éloquente de Jean-Jacques pourrait être remplacée par celle d’une collectivité de femmes d’élite qui déclareraient la guerre à toutes les vulgarités ; c’est donc l’élite qu’il faut découvrir et caractériser.

Il y a, dans un roman contemporain publié par un écrivain d’infiniment de talent, une fort jolie phrase, bien qu’elle se rapporte à une femme que je ne citerais pas en exemple à mes lectrices : « Quand elle se sentait bonne, elle s’aimait elle-même, elle aurait voulu s’embrasser. Lorsqu’elle lisait un livre éloquent sur une femme pudique, elle sentait une pudeur extrême avec des délicatesses et des raffinements infinis. » Le malheur est que les livres éloquents sur les femmes pudiques ne s’écrivent plus aujourd’hui. D’après une statistique récente, la chaste Angleterre elle-même s’est adonnée à une littérature où tout ce que la loi condamne est présenté comme un devoir social et décrit dans des termes fort libres. Les romancières tiennent, en ce genre, le record de la hardiesse[24]; c’est à qui s’aventurera le plus loin sur ce terrain glissant, tout comme, sous le Directoire, il y avait lutte entre MmeTallien et MmeHamelin sur la façon de se présenter en public, le moins vêtue possible.

[24]Monthly Review, du 15 septembre 1905.

[24]Monthly Review, du 15 septembre 1905.

Le besoin de remettre en honneur les raffinements et les délicatesses de l’esprit et du cœur est donc urgent ; le goût des choses propres et pures devrait redevenir de mode. Ils font partie du beau. Évidemment il y aurait, en ce genre, des vocations factices qui ne tiendraient pas. Peu importe, elles sont inévitables en toutes choses. Pourvu qu’on permette aux véritables de se développer, le but est atteint. Combien de natures, faites pour les hauteurs, et qui se traînent misérablement sur les terres basses ! Elles ont négligé leur volonté, n’ont pas appris qu’on pouvait « s’enivrer de son âme[25]» et, ayant besoin d’ivresses, les ont cherchées ailleurs.

[25]Victor Hugo.

[25]Victor Hugo.

Il existe, dans la vie, de subtiles et secrètes influences[26], qui ne répondent à aucune des catégories auxquelles on peut mettre une étiquette. Est-ce magnétisme ? Est-ce l’action du subconscient ? Est-ce l’hôte mystérieux plus grand que nous, qui habite en nous, parle à certaines heures et détermine nos actions et nos paroles ? Le mystère qui enveloppe ces subtilités ne sera jamais percé, peut-être, mais un fait est certain : ceux qui exercent ce pouvoir sont toujours des êtres à l’âme vibrante et qui se contrôlent eux-mêmes parfaitement. « La vraie liberté, a dit Montaigne, est de pouvoir toutes choses sur soi. » Pouvoir toutes choses sur soi, c’est pouvoir infiniment sur les autres. Aimer le beau, le poursuivre avec sa volonté, l’atteindre en soi-même, c’est en communiquer le goût à ses semblables, de la façon la plus certaine.

[26]Voir le chapitre : «Égalité».

[26]Voir le chapitre : «Égalité».

Toutes les femmes qui s’appliqueront à combattre avec de pareilles armes seront sûres de vaincre en persévérant. Elles feront d’admirables consolatrices, non seulement pour l’homme, père, fils, mari, frère, ami, mais pour les autres femmes, dans la famille et hors de la famille. Nous pourrions tant, les unes pour les autres, si nous le voulions bien ! Je ne parle pas des dons matériels, — pour être efficaces, ils doivent se faire largement, et c’est le rare privilège de quelques-unes, — mais il y a le don moral et intellectuel.

Lorsque le besoin de s’aider, de se soutenir et de se consoler entre elles aura pénétré leurs cœurs, les femmes ne sentiront plus au même degré l’envie, la jalousie, la rancune. Les sympathies, dont elles sentent l’impulsion, cesseront d’être entravées par les barrières redoutables de la rivalité. Elles verront, les unes dans les autres, des sœurs soumises aux mêmes épreuves, supportant les mêmes tyrannies, exposées aux mêmes douleurs ; les mains qui, si souvent, s’avançaient pour blesser, se tendront pour étreindre.

Pourquoi se combattre, se haïr, se faire des torts réciproques ? La vie est si courte. Pour ceux qui espèrent, c’est un moment entre deux éternités. Pour ceux qui nient, c’est une mauvaise comédie où tous les acteurs, tôt ou tard, sont des victimes.


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