— Tu viens aussi? fit André sans entrain.
Hélène descendait le perron, très en beauté dans sa robe simple de foulard à pois blancs ; son teint frais sous le chapeau bergère avait un rayonnement.
— Bien sûr, fit-elle, c'est très amusant!
André et Vernières devaient donner ce matin à Germaine sa première leçon de bicyclette. Et de concert ils prirent l'allée des fusains, pour gagner la grande terrasse du bord de l'eau, au bas des pelouses de la Chesnaye. Ils marchaient côte à côte, à cent lieues l'un de l'autre. André ne lui pardonnait pas son coup de tête ; deux jours avant, elle avait prévenu leur oncle. Ah! bien, à sa place, il l'aurait autrement reçue! Et leur père, on n'avait pas idée d'une faiblesse pareille! Il en ressentait une colère froide. Il ne pouvait comprendre les mobiles d'Hélène, jugeait absurde qu'on l'écoutât. Une enfant encore ; que savait-elle de la vie? Si on laissait faire les femmes, maintenant!…
Hélène, elle, savourait l'excitation de la lutte et le plaisir de sa victoire. Aussi fut-ce gentiment qu'elle demanda :
— Dis-moi. André, est-il vraiment impossible d'employer le pauvre Flénu à la filature? Il est bien à plaindre depuis quinze jours.
André saisit avec satisfaction l'occasion d'épancher sa bile. Comment, elle réclamait des faveurs, par-dessus le marché? elle allait voir.
— Tout à fait impossible! dit-il sèchement. Une usine n'est pas un hôpital. C'est un foyer de production ; nous sommes forcés d'exiger le maximum d'effort. Flénu est manchot. Nous ne pouvons nous payer le luxe d'être sensibles ; bon à toi!
Elle riposta, touchée au vif :
— Merci du conseil, je sais ce que j'ai à faire.
André reprit :
— A ce propos, je suis bien heureux de te dire ce que je pense… Et avec ironie : — Tu es majeure, tu es libre, c'est entendu. Cela n'empêche que ta conduite n'a pas le sens commun : c'est de la folie pure. Tu te permets de juger? Tu en sais plus que les tiens, que ta mère? Contente-toi donc de l'imiter. Imagines-tu que tu vas rénover la société? C'est à se tordre! En attendant, tu n'as fait que me nuire. Parfaitement. Mes intérêts sont dans la main de notre oncle. Tu n'aurais pas dû l'oublier ; la famille d'abord. Une jeune fille ne doit pas sortir de son rôle. Tu n'es ni sœur de charité, ni médecin. Et laisse-moi te le dire, tu t'occupes depuis quelque temps de choses qui ne conviennent pas à une personne de ton monde et de ton éducation. Tu as des amies qui te troublent la cervelle. Borne-toi à plaire, cherche un mari!
Le sang au visage, Hélène se contint :
— Tu as fini?
— J'ai fini, dit André, soulagé ; mais au détour d'un massif, il aperçut de loin Germaine et Vernières sur la terrasse, et affectant un visage souriant : — Parlons d'autre chose, fit-il.
Hélène le regarda :
— Mon pauvre André, nous ne nous entendrons jamais.
Germaine les reconnut, poussa unEho!joyeux. On vit alors Yvonne assise sous un grand tilleul, dans une pose savante, et près d'elle Dormoy courbé sur son chevalet. Ils se levaient, venaient tous quatre au-devant d'eux.
— Ça va? dit André, avec un regard de dédain aux fines bicyclettes. Il n'admettait que le motocycle. — Et Du Marty?
— A Paris, dépêche d'affaires. Rendez-vous au haras de Vaucresson : un nouveau cheval…
« Encore? pensa Hélène ; il s'absentait bien souvent. Très absorbant, ce métier-là. »
André prenait en main la bicyclette de Germaine, et sans façons :
— Tu dois être fatigué, Henri? Je te relaye.
Il n'attendait pas la réponse, aidait la jeune femme à se mettre en selle. Des petits cris, des rires, ils s'éloignaient.
Yvonne, impatiente, reprit la pose. Dormoy, perplexe entre deux galanteries, jetait sur Vernières un léger regard d'envie, et se remettait au travail avec un enchantement bien joué.
Hélène se dirigeait avec Vernières du côté de Germaine, pour suivre la leçon. Le mot blessant d'André : « Cherche un mari! » lui tintait encore à l'oreille. Énervée, presque colère, elle se tenait sur la défensive. Vernières le devina. Et charmant, spirituel, il sut la distraire, l'amuser. Puis la voyant moins préoccupée, il s'enquit avec une chaleur discrète : quelqu'un l'avait-il peinée, quelque chose lui avait-il déplu? Il s'en attristait, s'en indignait. Il fit habilement ressortir qu'avec lui jamais femme n'aurait sujet de plainte ; il n'avait pas de plus cher désir que de rendre à celle qui voudrait bien ne pas repousser son humble amour la vie libre, facile, heureuse. Tout cela dit sans y toucher, à petits mots simples, délicats, qui tombaient, amollissaient comme une pluie de douceur.
Hélène souriait, détendue, sinon conquise.
Mrs Edith Hopkins, White-House,Kirby, Devonshire.« Le Vert-Logis, 8 octobre.« Ma chère tante,« Votre Hélène est bien en retard avec vous. Quinze jours depuis ma dernière lettre, et tant de petits événements! Il faudrait s'écrire au jour le jour, sinon le fil casse. Adieu tout ce qui fait le charme de la communion amicale, nos bonnes causeries de Brighton, les yeux dans les yeux.« Vous savez avec quel accès de mauvaise humeur, quelle morgue bourrue, mon oncle avait accueilli ma détermination de déplacer cette fameuse somme qui constitue désormais ma dot. « Petite sotte, qui se permet de blâmer toute une vie de volonté et de labeur! Il était bien récompensé de sa philanthropie! » Enfin il s'est rendu compte que mon « coup de tête » passait au-dessus de lui, visait un « ordre de choses fermement établi, une loi fatale, » bref, qu'il aurait tort de paraître vexé plus longtemps. Je dis paraître, car au fond il l'est, terriblement. Il a beau affecter une courtoisie parfaite, l'ironie perce. Samedi dernier, il m'a jeté d'un air négligent : « Et ton argent, petite, veux-tu que je le passe à ton notaire, — car tu as aussi un notaire, maintenant? — ou préfères-tu que je te signe un chèque? » Sur mon geste évasif, il a pris son carnet, sa plume, et tout au long a libellé le Payez au porteur la somme dedeux cent quatre-vingt-sept mille centet quelques francs, sans oublier les centimes. Son dur paraphe… et avec un sourire, un salut narquois, il m'a tendu le chèque, en ajoutant : — « De deux à cinq, payable au Crédit Lyonnais. »« Comme le léger papier m'a paru lourd! La peur absurde de le perdre ; l'idée qu'il représentait tant de souffrances, de misères, tant de charités possibles ou de joies égoïstes ; l'idée aussi que c'était là ma dot, ma rançon de femme, leSésame, ouvre-toide ma vie nouvelle. Depuis en effet que, grâce aux boutades d'André, — il a pris la chose encore plus à cœur que mon oncle, — le bruit de mon « extravagance » s'est répandu, je ne vois plus que visages attentifs. Le beau Dormoy se montre sous ses plus belles couleurs. Schmet, distrait de son flirt avec Yvonne, a des empressements subits. Quant à M. de Vernières, l'histoire du chèque, tout en me rehaussant d'un certain lustre, a semblé ne l'enthousiasmer qu'à demi. Il s'est discrètement inquiété des tracas qu'allaient m'infliger le maniement de cette fortune, le choix des placements ; comme il a des amis à la Bourse, si un bon conseil… Singulier garçon, d'un tact si sûr, d'une souplesse d'esprit qui se modèle à tout, et séduisant, et distingué! Avec cela, quelque chose d'indéfinissable qui arrête, une impression de volonté secrète, de préoccupation qu'il dissimule.« Je le vois presque chaque jour ; il se déclare. Si je ne faisais la sourde oreille, il ne tiendrait qu'à moi de m'appeler bientôt Mme de Vernières. Mais, à dire vrai, il me plaît et il me déplaît. Auprès de lui, je me sens troublée ; est-il absent, je me ressaisis. Il est charmant, pourtant. Qu'il y a loin d'un homme comme lui, comme Dormoy même, à cet étrange Pierre Arden, si sauvage, dont les convictions tranchantes, la brusquerie m'ont tant choquée chez vous, ce soir de juin, oùmasterWilly avait, — fi! le gourmand! — soustrait d'avance tous les raisins ducake! Cet Arden montrait d'ailleurs une belle flamme d'énergie en parlant de ses travaux, du chemin de fer construit par lui au Caucase. Ce qui me déconcerte en Vernières, c'est sa vie inactive, toute de façade, les heures qu'il passe à la Bourse. Il est remisier, m'a-t-il dit ; ce n'est pas une carrière! Je préférerais un moyen plus fier, plus net, de gagner sa vie. Il gagne de l'argent, voilà ce que je sais ; il a besoin d'augmenter ses revenus, des terres dans la Dordogne où sa mère habite. C'est toujours un étonnement pour moi, cette habitude de borner l'existence aux soins futiles, aux conventions du monde, ce dédain de l'action où l'on s'enlize en France, dès qu'un titre de rente, des appointements fixes garantissent la sécurité matérielle. Nous ne sommes curieux de rien, ni de voyages, ni de progrès ; nous manquons d'expansion créatrice… Mais, pour Vernières, ne craignez rien, je suivrai votre conseil : je l'étudierai longuement.« Papa commence à se faire à cette idée : qu'une jeune fille qui se respecte ne se discrédite pas forcément pour tenter de connaître ceux qui prétendent à elle. Maman reste intraitable ; chaque fois que je cause avec Vernières, son regard nous surveille. Comme si les flirts d'Yvonne n'étaient pas autrement compromettants! Et quand je pense au mariage de Germaine, bâclé en trois semaines! Quelle confiance avoir? Elle frivole, lui nul. S'aiment-ils seulement? Il y a des jours où je ne suis pas tranquille.« Ah! chère tante, moi qui m'imaginais voir tout changer en moi, autour de moi, du fait seul que, devenue majeure, j'allais accomplir un acte décisif, médité depuis longtemps! Quel monstre je me faisais de cette résolution! Hélas, rien n'a bougé, la terre continue de tourner. Grand-père, après avoir prononcé un jugement sévère, — où allait-on?Finis Familiæ!Ah! si une de ses filles s'était jadis conduite de la sorte!… — s'est remis à édicter comme auparavant ses immuables opinions. Grand'mère, elle, n'a rien compris ; elle ne sort pas de ses patiences ; sa surdité croît chaque jour. Et mes parents! Je m'attendais à une si belle résistance! Ils ont été assez vite résignés, maman reprise à sa chère surveillance du ménage, père tout entier à ses livres et à ses fleurs, tous deux bien calmes. Pauvre père, après ces quatre mois de séparation, il m'a semblé pacifique, vieilli. Si vous saviez comme il a été bon! Il est un peu souffrant en ce moment, il se plaint d'étouffements. De retour à Paris, il faudra que je le décide à consulter.« Pour en revenir au précieux chèque, qu'est-ce que je vais en faire, vous demandez-vous? chut! Là-dessus j'ai encore des projets, de grands projets. En attendant, père a fait pour moi le nécessaire, André ne voulant entendre parler de rien ; vous voyez d'ici son geste?… Et j'ai reçu à mon tour, du Crédit Lyonnais où l'argent est à mon nom, tout un carnet de petits chèques. Moi aussi je vais pouvoir en signer! Mon premier soin a été de verser, à la caisse des ouvriers de la filature, quinze mille francs destinés à servir de secours aux femmes qui deviennent mères, et de prendre vingt livrets de caisse d'épargne de 250 francs chacun, pour les employées les plus malheureuses. Ainsi, je restitue aux pauvres gens le surplus de ces odieux intérêts, accumulés par leur labeur.« L'oncle a froncé les sourcils, rentré sa colère et remercié, avec son meilleur sourire. Je vous passe les vrais remerciements : délégation du personnel, discours et bouquet. Mais quel faible soulagement pour tant de misères effroyables! Ces femmes dont je vous ai parlé, la Lefèvre, la Lepillier, je ne puis même pas les mettre entièrement à l'abri. Et pour d'autres, je n'ai rien pu, rien! Je reverrai toujours la pâleur effrayante et le délire de Marthe Flénu…« Du moins, j'ai eu la triste consolation de trouver un emploi pour son mari, l'infirme. Minna l'a pris à son journal, comme garçon de bureau. La grand'mère va pouvoir élever le petit, mon filleul, s'il vous plaît. D'où voyages à Paris, visites à Minna, achats de layettes… Vous n'imaginez pas comme je suis aguerrie, maintenant. Me voilà loin de ma première sortie seule, des terreurs de maman, des recommandations de tante Portier. Je brave tous les dangers, j'affronte avec un mépris serein les œillades des imbéciles et les chuchotements des goujats. J'irais au bout du monde comme cela!« Mais que je vous dise vite les amitiés de notre chère Minna. Vous suivez, n'est-ce pas, sa campagne dans l'Avenir! Avez-vous lu son article : « Protection des gains de la femme mariée? » — Elle y répond vertement à diverses chroniques hostiles. A quoi bon une loi? raillaient les bons journalistes. La femme, jouissant librement de son salaire, ira bien vite le dépenser aux étalages. Y a-t-il d'ailleurs tant de mauvais maris, ivrognes, cupides?… etc. — Et moi qui ai sous les yeux l'exemple de cette brute de Lepillier, le martyre de la petite paralytique et de sa mère, je songe combien de victimes pareilles la loi attendue sauverait! Et puis, pourquoi y aurait-il plus de mauvaises femmes que de mauvais maris? Les bons ménages resteront toujours de bons ménages… Ah! comme Minna sait dire tout cela en paroles vibrantes, pleines de bons sens et de pitié!« L'amusant est qu'au moment où nous en causions ensemble, dans le petit bureau de l'Avenir, Mme Morchesne, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes, est entrée. Vous ne connaissez pas Mme Morchesne? C'est un type! Courte sur jambes, rouge, trapue, une figure hommasse, une ombre de moustache, elle est le porte-étendard du féminisme intolérant. Vous haïssez comme moi ces zèles maladroits qui ont beau, selon ces dames, cacher une tactique profonde : crier fort pour qu'on écoute! Elles font plus de mal que de bien, épouvantent l'opinion qui est lente à s'émouvoir, prompte à se gendarmer. D'une voix caverneuse, elle a reproché à Minna sa modération. « Sus à l'ennemi! au tyran! » Or elle a le mari le plus doux, un esclave, d'un dévouement, d'une patience angéliques. Il accourt au premier mot, tremble au moindre geste.« J'ai vu encore au journal pas mal d'autres silhouettes singulières de bas-bleus. Sophie Grœtz, Viennoise prétentieuse et sensible ; une Américaine, Miss Pelboom, jeune, sèche et plate personne, sans poitrine ni hanches, col droit et feutre d'homme : le troisième sexe dans toute son horreur. Spécialité : la chronique des sports dans l'Athlétismeet leCycle Journal. Mais je bavarde!… Et Louise Guilbert que j'allais oublier! Nous avons eu une vraie joie à nous retrouver. Le brave, le savant, le gentil médecin! Comment ne pas avoir confiance en cette main si sûre, ce regard si droit? Elle commence à se faire une clientèle, au prix de quels efforts, de quelles difficultés par exemple! Tout ce qu'il a fallu d'énergie pour conquérir cette place modeste, mais sûre, de médecin aux Enfants-Indigents! Je l'aime et l'admire pour toute sa petite personne frêle et vaillante, pour le courage obscur de ses débuts. Elle m'a parlé de vous avec bien de la sympathie. Elle m'a promis de venir dimanche prochain.« Quel journal! Vous voyez que je rattrape le temps perdu! Et je ne vous ai parlé que de moi!… Faites-en autant de vous, chère tante, quand vous m'écrirez. Que je sache si la croissance fatigue encore ma petite Bertha, si Fred, de ses menottes, déchiffre avec maëstria les sonates de Mozart, et siMasterWilly chevauche toujours aussi brillamment bicyclette et poney.« J'espère que Georges se porte bien, et je vous envoie comme à lui, chère tante, puisque vous ne faites qu'un, le même tendre et fervent souvenir.Affectionate love to both of you.«Hélène.»
Mrs Edith Hopkins, White-House,Kirby, Devonshire.
« Le Vert-Logis, 8 octobre.
« Ma chère tante,
« Votre Hélène est bien en retard avec vous. Quinze jours depuis ma dernière lettre, et tant de petits événements! Il faudrait s'écrire au jour le jour, sinon le fil casse. Adieu tout ce qui fait le charme de la communion amicale, nos bonnes causeries de Brighton, les yeux dans les yeux.
« Vous savez avec quel accès de mauvaise humeur, quelle morgue bourrue, mon oncle avait accueilli ma détermination de déplacer cette fameuse somme qui constitue désormais ma dot. « Petite sotte, qui se permet de blâmer toute une vie de volonté et de labeur! Il était bien récompensé de sa philanthropie! » Enfin il s'est rendu compte que mon « coup de tête » passait au-dessus de lui, visait un « ordre de choses fermement établi, une loi fatale, » bref, qu'il aurait tort de paraître vexé plus longtemps. Je dis paraître, car au fond il l'est, terriblement. Il a beau affecter une courtoisie parfaite, l'ironie perce. Samedi dernier, il m'a jeté d'un air négligent : « Et ton argent, petite, veux-tu que je le passe à ton notaire, — car tu as aussi un notaire, maintenant? — ou préfères-tu que je te signe un chèque? » Sur mon geste évasif, il a pris son carnet, sa plume, et tout au long a libellé le Payez au porteur la somme dedeux cent quatre-vingt-sept mille centet quelques francs, sans oublier les centimes. Son dur paraphe… et avec un sourire, un salut narquois, il m'a tendu le chèque, en ajoutant : — « De deux à cinq, payable au Crédit Lyonnais. »
« Comme le léger papier m'a paru lourd! La peur absurde de le perdre ; l'idée qu'il représentait tant de souffrances, de misères, tant de charités possibles ou de joies égoïstes ; l'idée aussi que c'était là ma dot, ma rançon de femme, leSésame, ouvre-toide ma vie nouvelle. Depuis en effet que, grâce aux boutades d'André, — il a pris la chose encore plus à cœur que mon oncle, — le bruit de mon « extravagance » s'est répandu, je ne vois plus que visages attentifs. Le beau Dormoy se montre sous ses plus belles couleurs. Schmet, distrait de son flirt avec Yvonne, a des empressements subits. Quant à M. de Vernières, l'histoire du chèque, tout en me rehaussant d'un certain lustre, a semblé ne l'enthousiasmer qu'à demi. Il s'est discrètement inquiété des tracas qu'allaient m'infliger le maniement de cette fortune, le choix des placements ; comme il a des amis à la Bourse, si un bon conseil… Singulier garçon, d'un tact si sûr, d'une souplesse d'esprit qui se modèle à tout, et séduisant, et distingué! Avec cela, quelque chose d'indéfinissable qui arrête, une impression de volonté secrète, de préoccupation qu'il dissimule.
« Je le vois presque chaque jour ; il se déclare. Si je ne faisais la sourde oreille, il ne tiendrait qu'à moi de m'appeler bientôt Mme de Vernières. Mais, à dire vrai, il me plaît et il me déplaît. Auprès de lui, je me sens troublée ; est-il absent, je me ressaisis. Il est charmant, pourtant. Qu'il y a loin d'un homme comme lui, comme Dormoy même, à cet étrange Pierre Arden, si sauvage, dont les convictions tranchantes, la brusquerie m'ont tant choquée chez vous, ce soir de juin, oùmasterWilly avait, — fi! le gourmand! — soustrait d'avance tous les raisins ducake! Cet Arden montrait d'ailleurs une belle flamme d'énergie en parlant de ses travaux, du chemin de fer construit par lui au Caucase. Ce qui me déconcerte en Vernières, c'est sa vie inactive, toute de façade, les heures qu'il passe à la Bourse. Il est remisier, m'a-t-il dit ; ce n'est pas une carrière! Je préférerais un moyen plus fier, plus net, de gagner sa vie. Il gagne de l'argent, voilà ce que je sais ; il a besoin d'augmenter ses revenus, des terres dans la Dordogne où sa mère habite. C'est toujours un étonnement pour moi, cette habitude de borner l'existence aux soins futiles, aux conventions du monde, ce dédain de l'action où l'on s'enlize en France, dès qu'un titre de rente, des appointements fixes garantissent la sécurité matérielle. Nous ne sommes curieux de rien, ni de voyages, ni de progrès ; nous manquons d'expansion créatrice… Mais, pour Vernières, ne craignez rien, je suivrai votre conseil : je l'étudierai longuement.
« Papa commence à se faire à cette idée : qu'une jeune fille qui se respecte ne se discrédite pas forcément pour tenter de connaître ceux qui prétendent à elle. Maman reste intraitable ; chaque fois que je cause avec Vernières, son regard nous surveille. Comme si les flirts d'Yvonne n'étaient pas autrement compromettants! Et quand je pense au mariage de Germaine, bâclé en trois semaines! Quelle confiance avoir? Elle frivole, lui nul. S'aiment-ils seulement? Il y a des jours où je ne suis pas tranquille.
« Ah! chère tante, moi qui m'imaginais voir tout changer en moi, autour de moi, du fait seul que, devenue majeure, j'allais accomplir un acte décisif, médité depuis longtemps! Quel monstre je me faisais de cette résolution! Hélas, rien n'a bougé, la terre continue de tourner. Grand-père, après avoir prononcé un jugement sévère, — où allait-on?Finis Familiæ!Ah! si une de ses filles s'était jadis conduite de la sorte!… — s'est remis à édicter comme auparavant ses immuables opinions. Grand'mère, elle, n'a rien compris ; elle ne sort pas de ses patiences ; sa surdité croît chaque jour. Et mes parents! Je m'attendais à une si belle résistance! Ils ont été assez vite résignés, maman reprise à sa chère surveillance du ménage, père tout entier à ses livres et à ses fleurs, tous deux bien calmes. Pauvre père, après ces quatre mois de séparation, il m'a semblé pacifique, vieilli. Si vous saviez comme il a été bon! Il est un peu souffrant en ce moment, il se plaint d'étouffements. De retour à Paris, il faudra que je le décide à consulter.
« Pour en revenir au précieux chèque, qu'est-ce que je vais en faire, vous demandez-vous? chut! Là-dessus j'ai encore des projets, de grands projets. En attendant, père a fait pour moi le nécessaire, André ne voulant entendre parler de rien ; vous voyez d'ici son geste?… Et j'ai reçu à mon tour, du Crédit Lyonnais où l'argent est à mon nom, tout un carnet de petits chèques. Moi aussi je vais pouvoir en signer! Mon premier soin a été de verser, à la caisse des ouvriers de la filature, quinze mille francs destinés à servir de secours aux femmes qui deviennent mères, et de prendre vingt livrets de caisse d'épargne de 250 francs chacun, pour les employées les plus malheureuses. Ainsi, je restitue aux pauvres gens le surplus de ces odieux intérêts, accumulés par leur labeur.
« L'oncle a froncé les sourcils, rentré sa colère et remercié, avec son meilleur sourire. Je vous passe les vrais remerciements : délégation du personnel, discours et bouquet. Mais quel faible soulagement pour tant de misères effroyables! Ces femmes dont je vous ai parlé, la Lefèvre, la Lepillier, je ne puis même pas les mettre entièrement à l'abri. Et pour d'autres, je n'ai rien pu, rien! Je reverrai toujours la pâleur effrayante et le délire de Marthe Flénu…
« Du moins, j'ai eu la triste consolation de trouver un emploi pour son mari, l'infirme. Minna l'a pris à son journal, comme garçon de bureau. La grand'mère va pouvoir élever le petit, mon filleul, s'il vous plaît. D'où voyages à Paris, visites à Minna, achats de layettes… Vous n'imaginez pas comme je suis aguerrie, maintenant. Me voilà loin de ma première sortie seule, des terreurs de maman, des recommandations de tante Portier. Je brave tous les dangers, j'affronte avec un mépris serein les œillades des imbéciles et les chuchotements des goujats. J'irais au bout du monde comme cela!
« Mais que je vous dise vite les amitiés de notre chère Minna. Vous suivez, n'est-ce pas, sa campagne dans l'Avenir! Avez-vous lu son article : « Protection des gains de la femme mariée? » — Elle y répond vertement à diverses chroniques hostiles. A quoi bon une loi? raillaient les bons journalistes. La femme, jouissant librement de son salaire, ira bien vite le dépenser aux étalages. Y a-t-il d'ailleurs tant de mauvais maris, ivrognes, cupides?… etc. — Et moi qui ai sous les yeux l'exemple de cette brute de Lepillier, le martyre de la petite paralytique et de sa mère, je songe combien de victimes pareilles la loi attendue sauverait! Et puis, pourquoi y aurait-il plus de mauvaises femmes que de mauvais maris? Les bons ménages resteront toujours de bons ménages… Ah! comme Minna sait dire tout cela en paroles vibrantes, pleines de bons sens et de pitié!
« L'amusant est qu'au moment où nous en causions ensemble, dans le petit bureau de l'Avenir, Mme Morchesne, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes, est entrée. Vous ne connaissez pas Mme Morchesne? C'est un type! Courte sur jambes, rouge, trapue, une figure hommasse, une ombre de moustache, elle est le porte-étendard du féminisme intolérant. Vous haïssez comme moi ces zèles maladroits qui ont beau, selon ces dames, cacher une tactique profonde : crier fort pour qu'on écoute! Elles font plus de mal que de bien, épouvantent l'opinion qui est lente à s'émouvoir, prompte à se gendarmer. D'une voix caverneuse, elle a reproché à Minna sa modération. « Sus à l'ennemi! au tyran! » Or elle a le mari le plus doux, un esclave, d'un dévouement, d'une patience angéliques. Il accourt au premier mot, tremble au moindre geste.
« J'ai vu encore au journal pas mal d'autres silhouettes singulières de bas-bleus. Sophie Grœtz, Viennoise prétentieuse et sensible ; une Américaine, Miss Pelboom, jeune, sèche et plate personne, sans poitrine ni hanches, col droit et feutre d'homme : le troisième sexe dans toute son horreur. Spécialité : la chronique des sports dans l'Athlétismeet leCycle Journal. Mais je bavarde!… Et Louise Guilbert que j'allais oublier! Nous avons eu une vraie joie à nous retrouver. Le brave, le savant, le gentil médecin! Comment ne pas avoir confiance en cette main si sûre, ce regard si droit? Elle commence à se faire une clientèle, au prix de quels efforts, de quelles difficultés par exemple! Tout ce qu'il a fallu d'énergie pour conquérir cette place modeste, mais sûre, de médecin aux Enfants-Indigents! Je l'aime et l'admire pour toute sa petite personne frêle et vaillante, pour le courage obscur de ses débuts. Elle m'a parlé de vous avec bien de la sympathie. Elle m'a promis de venir dimanche prochain.
« Quel journal! Vous voyez que je rattrape le temps perdu! Et je ne vous ai parlé que de moi!… Faites-en autant de vous, chère tante, quand vous m'écrirez. Que je sache si la croissance fatigue encore ma petite Bertha, si Fred, de ses menottes, déchiffre avec maëstria les sonates de Mozart, et siMasterWilly chevauche toujours aussi brillamment bicyclette et poney.
« J'espère que Georges se porte bien, et je vous envoie comme à lui, chère tante, puisque vous ne faites qu'un, le même tendre et fervent souvenir.Affectionate love to both of you.
«Hélène.»