On avait atteint le milieu de novembre. Après les premiers froids, les journées plus molles se succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient pour prolonger leur séjour, non qu'ils fussent devenus sensibles aux beautés particulières de la campagne, mais les rhumatismes croissants de tante Zoé la clouaient à son fauteuil. Entre Mme Dugast et sa fille, subsistait encore le léger malentendu de l'autre jour. L'excellente vieille femme, voyant Hélène parfois préoccupée et devinant la cause, ne pouvait s'empêcher d'en souffrir ; une explication franche eût tout évité, tandis que la maladresse de ses allusions constantes allait à l'inverse de ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé aux rêveries de sa fille.
Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui tenait sa promesse de venir passer huit jours au Vert-Logis avant son grand départ, changeait la face des choses. Mme Dugast, devant la séparation prochaine, oubliait de voir en elle l'amie subversive, la complice des idées néfastes de tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison, elle s'efforçait de rendre le séjour agréable à cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable rachetait à ses yeux la trop grande originalité. De telles vies étaient pour elles un mystère. En femme qui avait été heureuse toute sa vie et dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit des siens, elle ne comprenait pas qu'on pût se dévouer de la sorte à des idées qu'elle jugeait sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment, et bien qu'elle ait eu aussi ses pauvres, mais des pauvres triés sur le volet, soigneusement choisis par monsieur le Curé, elle eût volontiers appliqué à la foule anonyme des crève-la-faim cet éternel mot des puissants et des riches : « Que ne mangent-ils de la brioche? »
Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant des feuilles sèches, Hélène et Minna, avant le déjeuner, se promenaient à petits pas sous la charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles, l'arriéré de cette quinzaine. André avait écrit la semaine dernière ; dans trois mois, la filature serait achevée ; il paraissait ravi. La conception hardie des plans, cette structure toute moderne de fer et de verre se réalisait à merveille.
— Nous ne lui manquons guère, dit Hélène en riant.
Et dans cette constatation tenait pourtant le regret d'une affection qui n'eût demandé qu'à prendre racine, et que la sécheresse de son frère, sa dure ligne de conduite à travers la vie, avaient coupée. Mme Dugast, au contraire, ne se consolait pas de son absence, créait des fantômes, une maladie, des dangers… Elle était toujours dans l'attente des lettres, supputait la date d'un voyage : André avait promis de revenir pour l'Exposition.
Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail touchant que lui avait raconté Louise Guilbert. Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle Duval avait passés à Sens, avant de mourir, elle disait toujours, avec ce besoin d'organiser l'avenir, ces illusions qu'ont les malades : « L'année de l'Exposition, je ferai telle chose, j'irai m'installer à Passy, je recevrai ma mère, je… »
Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert récemment. Ses affaires marchaient. Elle se faisait une clientèle sûre.
— J'ai aussi rencontré votre cousine Denise, rue de Penthièvre. Elle ne m'a pas vue ; elle marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste et fatigué.
— Ça ne m'étonne pas, dit Hélène.
Elle apprit à Minna que la courageuse petite femme était venue, sur ses instances, déjeuner l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants ; Simonin était en villégiature à Fontainebleau, chez un riche marchand d'antiquités ; il s'occupait à présent de placer des objets d'art.
— Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie de cet homme. Vous connaissez la patience et le dévouement de sa femme, se privant de tout, usant ses robes jusqu'à la corde? Sept heures par jour, elle vit pliée sur une besogne abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze francs!… Eh! bien, la première fois qu'elle est rentrée à la maison, toute fière avec l'argent de son mois en poche, Simonin, comme par hasard, a eu un besoin subit, absolu, de cette misérable somme. Oui, une dette d'honneur! Denise était sa providence, ces quelques louis tombaient du ciel… Elle s'est résignée, heureuse presque. Mais, le mois dernier, même comédie. Cette fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue… Et ces maigres gains — tant de labeur, de vaillance! s'en sont allés rejoindre les autres… Et cette exploitation-là va continuer! Car, n'est-ce pas, le mari est le maître. Sept heures par jour, elle achèvera de s'user pour lui gagner son argent de poche.
Minna haussait les épaules sans répondre, et dans son furieux hochement de tête tenait toute sa révolte jamais lasse devant l'inégalité tyrannique et l'incurie des lois.
L'infortune de Denise lui fit songer à d'autres victimes et, par une association d'idées qui ne devait pas surprendre Hélène, elle lui jeta à brûle pourpoint :
— Simonin, Vernières!… Il y a des espèces d'assassinats qui ne relèvent pas des tribunaux.
Il y eut un court silence. Elle reprit :
— Je sais par madame Sassy que le petit Georges Leroy se conduit mal, à Rosay. Ses mauvais instincts dépaysés au début apparaissent. Il a volé diverses petites choses… Et voilà les fruits d'une enfance au ruisseau! Redressera-t-on jamais cette âme faussée?
Ni l'une ni l'autre n'avaient plus entendu parler de Vernières.
— Et Dormoy? demanda Minna. Que devient le galant chevalier? Andrée Vergnes m'a raconté à son sujet une bien bonne histoire. Les fameuses vingt mille livres de rente, ses allures de peintre riche, tout cela, c'est du vent. Il vivote de cinq cents francs par mois, son ménage tenu avec une féroce économie par cette horrible grosse femme, qui est à la fois son tourment et sa providence domestiques. L'argent des tableaux, d'ailleurs modique, file aux cravates flambantes et aux souliers vernis : tenue de rigueur pour opérer dans le monde.
— Vraiment? dit Hélène amusée.
— Oui, mais le torchon brûle. Il paraît que depuis le 14 juillet, Dormoy, cruellement déçu en voyant le ruban rouge lui échapper encore une fois, reproche à son crampon de lui avoir fait rater cette récompense « bien due!… Elle obstrue sa vie, elle tient trop de place!… » Et, tout sourire au dehors, le beau sire n'est chez lui que brutalité et furie.
— Je m'explique maintenant, dit Hélène, la cour avisée qu'il fait aux yeux bigles et au dos bossu de Rose Ythier. Elle est si riche! On parle d'un mariage prochain.
— Bien du bonheur! souhaita Minna… Et railleuse, elle s'enquit :
— A propos de mariages, comment vont vos cousines?
Hélène, avec une moue qui en disait long, répondit :
— Yvonne, excédée de l'Italie, rentre à la fin de la semaine, brûlant Naples et la Sicile. Vous la verrez. Quant à Germaine, par de brefs billets, elle tient la tante Portier au fait. Ils sont toujours à Spa, elle ne quitte pas le casino ; les petits chevaux sont sa grande passion, en attendant mieux. Du Marty est parfait, d'une discrétion qu'elle imite. Les voilà les gens les plus heureux de la terre, maintenant qu'ils ont leurs coudées franches. Il suffisait de s'entendre!
— Comment donc! jeta Minna, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Elles se turent de nouveau. Sous la charmille déserte, des feuilles sans bruit détachées, bien qu'il n'y eût pas un souffle, tournoyaient devant elles. Elles les écoutaient tomber à terre parmi les autres feuilles sèches, avec un froissement imperceptible. Hélène s'absorbait dans une méditation : l'oublieuse légèreté de Germaine lui fit songer à l'oublieux éloignement d'André ; l'enfance flétrie du petit Georges évoqua la figure distante de Vernières ; la mort de Gabrielle, le martyre obscur de Denise, le juste succès de Louise, tout cela, c'était sa propre jeunesse, entrée avec cette année dans une phase nouvelle. Et sur cette constatation mélancolique plana l'image disparue de son père. Oui, tout cela, c'était en quelques mots le bilan de l'année écoulée, ce que chaque heure avait emporté ou laissé, l'insensible transformation en elle comme autour d'elle… Depuis le premier jour de sa majorité, que de changements, que d'événements divers, et pourtant comme l'existence se ressemblait, creusant, comblant les trous, égalisant l'imprévu des jours sous son flot monotone et lent! Elle eut, plus fortement que jamais, conscience de son existence personnelle, soulevée par l'irrésistible instinct de l'énergie latente, un besoin d'agir, d'aimer, de vivre.
Alors elle s'avoua qu'elle n'avait, dans cette conversation, envisagé que ce qui était autour d'elle, et non réellement en elle… De la chose qui lui tenait le plus à cœur, elle n'avait rien dit. Pourtant elle ne voulut pas mêler à cet entretien épars un sentiment où le meilleur de son âme, rêveries, espoirs, noble conception de l'avenir se concentrait. Elle se promit de s'en ouvrir le soir même à sa vieille, à sa sûre amie, comme elle eût fait pour tante Édith, si elle avait été là. Elle lui raconterait, avec cette douce confiance de l'affection partagée, comment Arden dont la brusquerie d'abord lui avait déplu, — qui lui aurait prophétisé qu'un jour elle aimerait avec cette brusquerie même? — peu à peu, sans galanterie d'une part ni coquetterie de l'autre, rien que par la force de la simplicité, de la franchise, l'avait intéressée, émue, conquise. Elle éprouvait une sympathie, une attraction inéprouvées encore. Aucun doute, aucune de ces méfiances qui l'avaient trouvée naguère, mais un calme de certitude qui naissait du mystère même de sa puissance.
La cloche du déjeuner tinta joyeuse. Elles levèrent la tête, se regardèrent tendrement.
— Avez-vous faim? dit Hélène.
— Toujours, déclara Minna avec la décision tranquille de sa nature bien équilibrée.
Trois jours après, vers une heure, — Yvonne et son mari de retour dans la matinée, — Minna, Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre à la Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère Zoé, roulée avec son fauteuil au coin de la cheminée du salon, devant une flambée, força sa fille à rester auprès d'elle. M. Pierron s'était comme d'habitude retiré dans le cabinet de travail. Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène d'embrasser Yvonne et, docilement, ouvrait la petite table aux patiences, étalait un jeu. Elle s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le visage bouffi exprima une satisfaction sans mélange au toucher des cartes. Hélène, malgré les cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission d'enfant, comme une apparence de petite fille revenue à des amusements puérils, au respect timoré de ses parents. A la pensée qu'elle était unie par les mêmes liens à celle-ci que Mme Dugast à grand'mère Zoé, une sensation étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux femmes qui étaient de sa race, le même sang et la même chair ; mais elle était séparée d'elles par une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon de sentir leur étaient communes ; à peine en partageait-elle encore quelques-unes avec Mme Dugast, grand'mère Zoé lui était presque étrangère. L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle eut, en leur disant au revoir, cette intuition nette : le passé… le passé.
A la Chesnaye, on achevait de prendre le café, Yvonne et tante Portier sur un canapé, les trois hommes — l'oncle, Arden et le comte Soulier — causant et fumant dans une embrasure. Yvonne embrassait Hélène, reprenait le récit de son voyage. Elle avait un air d'assurance et de belle santé, élégamment prise dans une jolie robe, la main lourde de bagues. Elle les faisait admirer : celle-ci, la turquoise, venait de Florence, et cette autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite. Des maisons froides, des rues sales. Quant aux tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau, mais c'était bien ennuyeux!… Elle jeta, d'un ton despotique :
— N'est-ce pas, Henri?
Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à contre-jour, lorsqu'il l'avait saluée, s'approcha vivement. Était-ce le même homme? Il était parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son âge. Seuls les favoris noirs essayaient de faire illusion. Ses paupières rougies, son teint flasque, son regard atone disaient irrémédiablement le vieillard. La flamme était éteinte, le pantin cassé.
Yvonne n'attendait même pas son acquiescement, le renvoyait d'un petit geste. Et devant tante Portier béate et charmée, elle continuait son bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire la connaissance de Minna dont les journaux venaient d'annoncer le prochain départ pour l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait, avec une modestie qui lui gonflait les joues, le fonctionnement philanthropique de l'usine : soins et secours aux accouchées, aux malades, caisses de prévoyance et de retraite, etc., etc…
Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait debout, prétexta le légitime besoin de prendre quelques instants de repos, après ces quarante-huit heures de chemin de fer.
— Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une pitié affable.
Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont les travaux tiraient à leur fin.
— Vous m'excuserez, mon cher ami? fit M. Dugast. J'ai plus de vingt lettres en retard.
Et laissant l'oncle à ses affaires, la tante Portier aux confidences d'Yvonne, Minna, Hélène et Arden sortaient ensemble.
— Vous prenez le bac? demanda Hélène.
— Oui, dit Arden, j'ai ma bicyclette à Moranges.
— Nous vous accompagnons jusqu'à la berge, décida Minna.
Ils descendaient silencieusement le long des pelouses, atteignaient la terrasse. Hélène, dont le visage, tout à l'heure indifférent, s'était éclairé d'une secrète joie, marchait à côté d'Arden. Ils allaient du même pas, dans une communauté d'entente, un rythme aisé. Minna, que les aveux d'Hélène avaient réjouie, car elle appréciait les hautes qualités d'Arden, les regardait de ses beaux yeux gris, d'un éclat perspicace. Elle-même était gagnée à leur émotion sourde.
Trouble sans nom de l'amour qui se devine et s'ignore, appel indicible des cœurs, minute divine où la flamme va jaillir!
Hélène la première, rompit le charme :
— Dans quinze jours, n'est-ce pas, le puits sera terminé?
Il fit signe que oui, sans plaisir. Les voyages lointains, son rêve nostalgique en ce moment le fascinaient moins. Ce petit coin de la Neuville lui était devenu cher, il ne pensait pas sans regrets à le quitter déjà. Pourtant il avait accompli des travaux auprès desquels celui-ci n'était qu'un jeu d'enfant. Mais aucun ne lui avait encore procuré semblable satisfaction. Et tourné vers Minna, il dit avec mélancolie :
— C'est vrai, tout le monde s'en va! Vous pour l'Australie, moi pour mon coin perdu des Cévennes.
— C'est moins loin, fit Minna avec une bonhomie malicieuse.
— Bah! reprit Arden soudain presque triste, croyez-vous? Là, je serai aussi solitaire, aussi oublié, que si je n'existais plus. La ville la plus proche est à six lieues. Point de hameaux dans la montagne. Je vivrai en ours, au fond d'une gorge, comme à Darial.
Il sentait sur lui le regard lumineux d'Hélène. Il n'osait lever les yeux, en proie à un singulier combat. Mélange de timidité farouche, d'orgueil souffrant, — la crainte douloureuse qu'elle ne l'aimât pas… S'il s'était mépris? Si elle n'avait pour lui qu'une camaraderie d'estime? Il n'était pas beau, il le savait ; ses manières souvent devaient lui nuire… Et pourtant le même sentiment, qui peu à peu s'était emparé d'Hélène, avait à son insu modifié profondément son âme. Depuis leur rencontre dans la salle d'attente, devant la porte des bagages, puis dans le salon du boulevard Haussmann, il avait subi chaque jour davantage, en s'en défendant d'abord par respect pour le cher souvenir, la grâce altière, le pur prestige de la jeune fille. Sa droiture, sa bonté, son intelligence lui faisaient voir en elle l'amie possible, la compagne d'énergie et de bonne volonté. Avec elle il concevait la réalisation de son idéal, le mariage dans ce qu'il a de simple et de grand… Hélène le regardait toujours. Il leva les yeux.
Leurs pensées se pénétrèrent. Comme en de clairs miroirs ils s'aperçurent jusqu'au fond d'eux-mêmes. La certitude les éblouit.
Minna vit pâlir Arden.
— Eh! mon bon ami, dit-elle, vous ne partirez seul que si vous le voulez bien!
Hélène souriait, avec une acceptation grave. Une voix chère résonnait à son souvenir : elle avait trouvé le sûr compagnon de route que souhaitait son père. Tous trois, appuyés à la balustrade au-dessus de la berge, ils contemplaient la courbe du fleuve, roulant son flot monotone et lent, Moranges dont les hautes cheminées fumaient sous l'azur, et là-bas, au pied de la falaise, la mauvaise oasis, Hautneuil. La vie qui continuait, travail, souffrance et vices, la vie qui commençait, joyeux et patient effort vers le but lointain, le progrès toujours fuyant. Toute une marche à deux sur une route de joies et de chagrins, une longue étape où il faudrait s'épauler souvent, se fortifier l'un l'autre…
Alors, comme pour sceller leurs fiançailles, Arden à son tour la regarda longuement, bien en face, pour la première fois. « Vous consentez? » implorait son interrogation muette. Et, abaissant ses paupières, Hélène rougit, délicieusement.
FIN
PARISTYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET CieRue Garancière, 8