Mon enfance est très loin, très vague ; je me rappelle les gens et les choses, mais rien d’intime, de personnel — pas de ces terreurs nerveuses, de ces chagrins violents qui laissent des traces profondes. Une petite vie tout unie, calme comme la figure de Julie, que je retrouve mêlée à tous les menus événements de mon existence — une figure sans âge, avec un bon regard dans un masque couturé par la petite vérole. Telle elle m’apparaît aujourd’hui, à soixante-sept ans, telle — ou à peu près — elle devait être à vingt-sept ou vingt-huit lorsque, papa étant resté veuf — ma mère venait de mourir en me mettant au monde après dix années de mariage — personne ne s’étonna de voir Julie demeurer près d’un homme encore jeune et s’installer dans ses fonctions de bonne à tout faire, auxquelles elle adjoignit en mon honneur celles de nourrice sèche.
Je me souviens d’un lapin blanc en verre filé dont les yeux rouges me ravissaient d’admiration et qu’on me donnait pour jouer, le matin, dans mon lit, — d’une promenade au Luxembourg pendant laquelle une petite fille qui courait avec moi sur la terrasse s’arrêta tout à coup et me demanda : « Pourquoi tu n’as pas de maman ? » La question m’humilia, sans m’attrister, et je répondis fièrement : « J’en ai une, seulement elle est en portrait et papa met des fleurs devant. » Ce fut tout. Jamais je n’avais pensé qu’une maman en chair et en os pût être indispensable à l’existence.
Quoi encore ? Mon entrée à la pension de Mme Laurent, une veuve qui habitait notre maison. Je venais d’avoir six ans ; les boutons de mon tablier noir s’accrochaient dans mes boucles, par derrière, et me tiraient les cheveux toutes les fois que je baissais la tête — j’avais très peur et un peu envie de pleurer, Mme Laurent me prit la main et me conduisit à ma place en disant : « Asseyez-vous là, ma petite Geneviève. » Au son de sa voix, mon cœur se fondit d’admiration et de respect. J’ai su depuis qu’elle était vulgaire et boulotte, qu’elle louchait affreusement, qu’elle possédait tout juste son brevet simple et que son prétendu veuvage cachait une triste histoire de jeunesse. Mais pendant longtemps, elle incarna pour moi ce qu’il y a de plus beau, de plus savant et de meilleur.
Les années se passent ; je me vois, un soir d’hiver, assise dans notre salle à manger, apprenant l’Histoire ecclésiastiquede l’abbé Gautier — un vilain livre cartonné, veiné de rose et de jaunâtre. « Qui était Tertullien ? » La question est imprimée en italique. Et je répète tout haut avec ardeur : « Tertullien était un prêtre de Carthage qui passa à Rome durant les persécutions de l’empereur Sévère et y défendit les chrétiens avec une éloquence et une érudition rares… Tertullien était un prêtre… etc. » Près de moi, Julie tricote, silencieuse et placide, mais je devine qu’elle m’admire — sans comprendre évidemment « qui était Tertullien. » Devant le poêle allumé, des châtaignes bouillottent doucement dans un pot de terre brune ; par la porte entr’ouverte arrive une bonne odeur de bouillon, et Julie quitte de temps en temps son tricot pour aller surveiller les œufs au lait qui « prennent » sur le couvercle de la marmite — combinaison économique qui a l’avantage d’user le moins de charbon possible et l’inconvénient de communiquer à la crème une légère saveur de viande bouillie. Comme je ne connais pas d’autre mode de cuisson, je m’imagine que c’est là le goût particulier des œufs au lait, et je ne les aime pas beaucoup. En revanche, j’adore les châtaignes, et je les couve de l’œil tout en passant de Tertullien à Origène. Mais voilà le bruit de la clef dans la serrure : c’est papa qui rentre. Bien vite je saute à bas de ma chaise et je cours dans l’antichambre en criant : « Papa, je sais très bien monHistoire ecclésiastique, et il y a des marrons bouillis !… »
Maintenant j’ai douze ans, et papa commence à s’inquiéter de « mes études. » La méthode de la pauvre Mme Laurent lui semble incohérente et décousue : je suis très ferrée sur les Pères de l’Église, mais j’ignore les premiers éléments de la littérature française ; je connais par leurs noms — et quels noms ! — toutes les figures de rhétorique, mais je n’ai que de vagues notions d’histoire naturelle. Mon admiration pour le phénix des maîtresses faiblit un peu ; quelques coups de sonde, naïvement jetés, m’ont révélé dans ses connaissances des lacunes graves — notamment le jour où elle n’a pas pu m’expliquer le sens du mot « ubiquité ». « Il faut trouver autre chose… » dit Papa. Cette petite phrase a des résultats prodigieux. Adieu les bouquins surannés de l’abbé Gautier, adieu les tabliers noirs, les pupitres peints en acajou, les notes de conduite, d’« ordre et tenue ». Je ne suis plus une écolière ; je travaille seule à la maison, dans de jolis livres aux couleurs gaies, en mettant mes coudes sur la table tant que je veux, et, deux fois par semaine, Julie me conduit au cours de Mlle Verdy…
Chère Mlle Verdy ! Même encore aujourd’hui, après vingt-huit ans, je n’ai qu’à fermer les yeux pour évoquer sa haute silhouette, son port de tête un peu altier, sa figure aux traits trop grands, son sourire moqueur et bon — la bouche de Voltaire avec des yeux d’une douceur infinie, des yeux pétillants de malice et brillants de tendresse, des yeux myopes qui savaient voir tout au fond des âmes. Comme elle les connaissait, nos âmes d’enfants, comme elle s’entendait à les manier sans heurt et sans bruit ! Pas de grandes phrases, jamais un mot de morale : une petite tape sur l’épaule, un baiser bien chaud et bien maternel — parfois une façon gentille et drôle de « blaguer » les plus sottes — et voilà les vanités à bas, les paresses secouées, les cœurs, surtout, conquis, subjugués. Jusqu’alors, je n’avais été qu’une enfant douce, un peu sauvage, outrageusement gâtée par Julie, adorée par mon père qui gémissait de me voir trop peu — ses fonctions de sous-chef à l’administration des Finances le tenaient absent neuf heures par jour — sans grande direction morale, poussant droit malgré tout comme une petite plante saine. Avec Mlle Verdy je connus « l’idéal ». Oui, en vérité, de douze à dix-huit ans, j’ai remué plus de pensées généreuses, j’ai fait plus de pas sur le chemin de la perfection que dans tout le reste de mon existence. Et si, par la suite, ce beau feu s’est ralenti, s’il m’est arrivé de sourire en pensant à mes enthousiasmes d’alors, du moins j’ai gardé de ces années le « coup de pouce » indélébile, l’empreinte qui ne s’efface jamais.
Il me semble que c’était hier… Voici la salle de cours, claire et gaie, les deux fenêtres ouvrant sur un jardin où, l’été, on entendait glousser des poules ; voici la grande table verte et la place où s’asseyait Mlle Verdy, tandis que nous lisions tout haut nos devoirs — pauvres devoirs de petites filles, trop souvent semés de phrases emphatiques et creuses. Nous lisions d’une voix tremblante, en jetant des regards éperdus vers ce long visage austère, impassible en apparence ; nous lisions — soudain la bouche railleuse se plissait, l’œil brun s’allumait gaîment, et pan ! — d’un coup d’épingle nos belles périodes boursouflées crevaient, s’étalaient en loques piteuses… A ce régime, les pédantes guérissaient vite. Mais aussi, pour les timides, que d’encouragements, que de paroles bienveillantes ! Et parfois le mot ardemment attendu : « C’est bien, vous êtes une bonne fille… » Après cette louange suprême, rien ne pouvait plus nous émouvoir ; nous planions au-dessus des vanités de ce monde, et si l’Académie en corps était venue nous offrir ses félicitations, nous l’aurions reçue avec indifférence…
Six années pendant lesquelles j’ai connu le bonheur complet deux fois par semaine — c’est beaucoup, peut-être, pour une seule vie… L’autre jour, je passais devant la chère vieille maison d’où Mlle Verdy a disparu depuis longtemps, hélas ! En levant les yeux vers le second étage, j’ai vu des fenêtres dégarnies, un large écriteau : la tentation m’a prise de ressusciter le meilleur de ma jeunesse, et j’ai demandé à visiter l’appartement. Quand je me suis trouvée dans l’escalier large et nu, que j’ai senti sous mes pieds les marches de pierre inégales, sous ma main le froid grenu de la rampe en fer forgé, le passé m’a ressaisie brusquement — j’ai cru me revoir, fillette de quinze ans, escaladant ces mêmes étages quatre à quatre, mes cheveux dans le dos et ma serviette sous le bras… Mais, sitôt les portes ouvertes, dès le seuil de l’antichambre, mes illusions se sont envolées. D’autres gens avaient vécu là, semant des souvenirs étrangers aux miens, perçant des portes dansmesmurs, cachantmespapiers sous des tentures «modern-style» — jusqu’au pauvre jardin détruit, remplacé par des bâtiments vitrés d’où montait un brouhaha de voix et de rires, mêlé à une odeur de pipe. « Oh ! qu’est-ce qu’on a fait des arbres ?… et les poules ?… » A ces mots presque involontaires, la concierge qui suivait, bavarde et empressée, m’a lancé un regard soupçonneux : « Des poules, Madame ? Je n’en ai jamais connu ici ; nous n’avons que des apprentis graveurs, des jeunes gens bien convenables… Voilà déjà trois dames qui me parlent des poules, et aussi d’un cours de demoiselles où elles venaient dans le temps… Tout ça ne fait pas louer l’appartement… » Évidemment, des compagnes inconnues m’avaient précédée dans ce pèlerinage sentimental et la bonne femme se méfiait de ces chercheuses de souvenirs. J’ai calmé sa mauvaise humeur par le meilleur des arguments — en tirant ma bourse — et sans plus s’occuper de moi, elle m’a laissée errer de pièce en pièce, le cœur serré, essayant de redonner un peu de vie à toutes ces choses dont l’âme avait changé, quand la mienne voulait rester fidèle…