Ma première visite fut pour tante Lydie : il me tardait de la revoir et de vérifier ses dires, car l’expérience m’avait appris à ne pas la croire sur parole quand elle prétendait aller mieux. Cependant, dès la porte d’entrée, Perrine m’accueillit par un large sourire de bon augure.
« Madame est sortie ! annonça-t-elle presque triomphalement. Monsieur François l’a emmenée en voiture, après le déjeuner… même qu’il était déjà parti ce matin, tout seul. Il paraît qu’il est en train de passer quelque chose comme un examen… »
Sa thèse ! François passait sa thèse sans nous avoir prévenus. Et moi qui m’étais promis d’y assister !… Ma première idée fut de redescendre bien vite, de retrouver mon coupé ou tout au moins un fiacre quelconque, et de courir à bride abattue vers la Sorbonne. Mais arriverais-je à temps ? Justement Perrine me montrait la grande horloge de l’antichambre.
« Ils doivent rentrer entre cinq et six heures, madame… Si vous voulez les attendre, je pense qu’ils ne tarderont pas. »
Elle m’introduisit dans le salon et disparut en m’adressant un petit sourire amical. Restée seule, je me sentis étrangement déçue, presque blessée. Pourquoi François ne m’avait-il pas conviée à cette soutenance ? Pourquoi me privait-il du plaisir de l’entendre disserter sur des matières connues, dans des termes devenus familiers à mon oreille ? Il ne pouvait pas ignorer mon retour, car ma dernière lettre à sa mère mentionnait exactement — cela, j’en étais sûre — la date de notre arrivée. Me sachant revenue depuis deux jours, il aurait eu largement le temps de m’avertir, s’il l’avait voulu…
Je regardai autour de moi. Un dernier rayon de soleil rouge glissait entre les rideaux de tulle, mettant une touche de fard à la joue du Watteau, avivant l’or éteint des cadres et les cuivres ciselés de la console. Sur le petit bureau en bois de rose, l’étui à lunettes de tante Lydie reposait à travers les pages d’une revue grande ouverte ; les coussins de la bergère gardaient l’empreinte de son corps menu… Un apaisement me vint à la vue de ces choses tranquilles, toujours les mêmes, qui semblaient me souhaiter la bienvenue de si bon cœur ; je commençai à excuser François, à comprendre qu’il eût préféré passer ce dernier examen sans auditoire et, pour ainsi dire, incognito. Non qu’il fût timide ; mais je le savais nerveux à l’excès, méfiant de lui, paralysé par la moindre critique. Me croyait-il donc bien sévère ?
Cette idée me fit sourire. Pelotonnée dans un petit fauteuil bas — la bergère m’inspirait une sorte de respect involontaire — je ne songeais plus qu’à jouir de l’harmonie ambiante, qu’à respirer l’atmosphère calmante et douce du cher vieux salon que j’aimais tant. Tous ces objets, auxquels depuis huit ans je m’étais habituée à mêler un peu de mon âme, ne m’avaient jamais paru plus vivants qu’aujourd’hui, tandis que sans ennui, presque sans pensée, je regardais vaguement l’aiguille dorée de la pendule cheminer sur le cadran d’émail enguirlandé de roses peintes.
Le cliquetis d’un trousseau de clefs m’arracha subitement à cette sorte de torpeur délicieuse. « Les voilà… », pensai-je. Et je souriais, toute ma mauvaise humeur décidément envolée, à l’idée que Perrine, un peu sourde, ne les avait pas entendus rentrer et ne viendrait pas les avertir de ma présence. J’attendis un moment, l’oreille aux aguets, étonnée de ne percevoir aucun bruit de voix, rien qu’un large pas que je connaissais bien. Une grande demi-minute s’écoula — le temps moral d’accrocher un chapeau, d’enlever un pardessus — puis la porte s’ouvrit et François entra, seul, en habit et cravate blanche. Cette tenue, officielle et obligatoire, qui remplace la robe et le bonnet carré du temps jadis, aurait suffi à m’apprendre d’où il venait. Malgré sa myopie, il m’aperçut tout de suite et me reconnut dans la pénombre envahissante.
« Comment, dit-il, c’est vous ?… »
Il semblait à peine surpris de me trouver là.
« Je suis bien fâché que vous ayez attendu… Ma mère sera de retour dans un moment… elle a voulu à toute force me déposer ici et se faire conduire par la voiture chez je ne sais quel fournisseur… probablement pour me prouver qu’elle peut revenir seule et monter l’escalier sans moi… Toujours terrible, vous savez… D’ailleurs Bagnoles paraît lui avoir fait du bien, momentanément… Et vous ?… Avez-vous passé de bonnes vacances ?… »
Tout en parlant par petites phrases brèves, il s’était rapproché de la cheminée, comme pour chercher des allumettes ; puis sans achever son mouvement, il revint vers moi et s’assit entre mon fauteuil et la fenêtre. J’avais de bons yeux : malgré la demi-obscurité, je fus frappée de sa pâleur. Pourtant il souriait.
« Vous regardez mon habit. N’est-ce pas que je suis ridicule ?
— Mais non, dis-je ; vous êtes superbe : vous avez l’air d’un marié… »
Il eut un petit rire sans gaîté.
« Ah ! oui, ce sont mes noces, à moi… mes noces avec cette vieille fiancée revêche qu’on appelle la Sorbonne… Car je suis docteur depuis une heure… Vous le soupçonniez bien un peu ? »
Une bouffée de rancune me remonta au cœur.
« Oui, je l’ai deviné tout à l’heure, à travers les explications confuses de Perrine… Et je vous en veux de ne pas m’avoir avertie plus tôt : j’aurais été si heureuse d’assister à votre thèse !…
— Vraiment ?… » murmura-t-il, comme étonné.
C’en était trop ; je protestai.
« Voyons, François, ne vous moquez pas de moi… Avouez plutôt que vous m’avez oubliée… »
Cette idée, soudain, me parut absurde ; à lui aussi, sans doute, car il secoua doucement la tête.
« Non je ne vous ai pas oubliée…
— Alors, vous ne saviez pas que nous étions revenus ? »
Lentement, par degrés, le crépuscule montait autour de nous.
« Mais si, je le savais… Et si je ne vous ai pas prévenue, c’est justement parce que j’étais sûr que vous voudriez venir… Ce n’est pas très aimable, ce que je vous dis là ; j’aurais dû inventer un prétexte quelconque… Mais je ne pourrais pas vous mentir… Vous ne m’en voulez pas, dites ?… Je suis stupide, quand je dois me « produire » en public ; la moindre émotion, le moindre… enfin, j’ai besoin de tout mon sang-froid… »
Je ne le voyais plus qu’en silhouette sur le gris pâle de la fenêtre ; ses propos étaient décousus, sa franchise presque blessante, et pourtant, à mesure qu’il parlait, je sentais mon ressentiment se fondre en une sorte de crainte vague, incompréhensible, mêlée d’un remords confus, plus inexplicable encore.
« Oh ! fis-je en essayant de rire, est-ce que, vraiment, vous avez eu peur de moi ?… »
Il ne répondit pas… Maintenant, la nuit était tout à fait venue. Je me tus aussi, ne sachant plus que dire. Il me semblait que notre silence était plein de choses inconnues, presque dangereuses.
A ce moment, la sonnette de la porte d’entrée tinta deux fois secouée par une main impatiente. Le feu brûlait dans l’âtre — soudain je me rappelai la première apparition de Philippe, puis, un autre soir, la lettre apportée par Perrine, l’enveloppe maculée de signes, venue de si loin, le mouvement brusque de tante Lydie, et les fragments de papier brûlé s’envolant parmi les cendres et les étincelles…
Toutes ces images, évoquées à la fois, s’évanouirent avec les dernières vibrations du bruit grêle qui traversait l’ombre environnante. François s’était levé brusquement, comme un coupable.
« Voilà maman… » dit-il à demi-voix. Avant que la vieille bonne eût achevépede lentole voyage de la cuisine à l’antichambre, il avait eu le temps d’allumer deux lampes, et quand sa mère entra, il se tenait debout devant la cheminée, à trois pas de moi, correct, presque cérémonieux dans ses vêtements de soirée.
Les yeux noirs de tante Lydie nous enveloppèrent d’un regard rapide. Mais ce ne fut qu’un éclair. Je m’étais levée à mon tour pour courir à sa rencontre : je m’extasiais sur sa bonne mine — moins bonne, à vrai dire, que je ne m’y attendais ; je la félicitais du succès de son fils — prise d’un besoin fiévreux de parler beaucoup et d’y voir très clair. Elle, cependant, sans enlever son chapeau, s’était assise dans la bergère, et, les mains tendues vers la flamme par un mouvement familier, elle m’écoutait, serrant un peu les lèvres, luttant visiblement contre le désir de faire chorus à mes congratulations. L’orgueil maternel finit par l’emporter.
« Oui, laissa-t-elle échapper, il paraît que son livre est remarquable… Ces messieurs le lui ont répété sur tous les tons. Je n’aurais jamais cru qu’on pût recevoir un candidat avec des paroles aussi flatteuses… »
François l’interrompit.
« Un candidat ?… Mais, ma pauvre maman, une thèse n’est pas un bachot… Et tout ce qui s’est passé aujourd’hui est une pure formalité… Songe donc que parmi « ces messieurs », comme tu dis, je comptais au moins deux anciens camarades… un peu plus âgés que moi, c’est vrai… Docteur à trente-sept ans : non, vraiment, il n’y a pas de quoi crier à l’enfant prodige… »
Il riait, du même rire désabusé que tout à l’heure. Sa mère hocha la tête et parla d’autre chose. Je lui donnai des nouvelles de Philippe, de sa santé, toujours excellente ; de ses affaires, sur lesquelles j’avais des notions plus vagues. Une ou deux fois, je fis allusion à la succession Mauroy, et je regardai François, craignant que ce nom n’éveillât en lui quelque souvenir : pour rien au monde, je n’aurais voulu être amenée à raconter l’histoire des Wavrin. Mais il ne semblait même pas nous entendre ; il restait silencieux, adossé à la cheminée, les yeux fixés sur les dessins du tapis ou rivés à son lorgnon qu’il avait enlevé et dont il essuyait les verres avec soin.
Six heures et demie sonnèrent. Je m’avisai tout à coup que tante Lydie était toujours en chapeau et François toujours en habit, ce qui donnait à notre réunion quelque chose de froid et de guindé. Et pour la première fois, parmi ces vieux meubles amis, autour de ce foyer où si souvent je les avais surpris tous deux dans l’intimité de la robe de chambre et du veston, j’eus l’impression très nette que je n’étais pas « chez moi ».
« Oh ! fis-je, il est tard ; il faut que je m’en aille… Philippe doit m’attendre… »
Philippe ne rentrait jamais avant sept heures. Mais dans ma détresse soudaine, j’avais besoin de m’affirmer que quelqu’un, là-bas, désirait mon retour…
« Et puis, j’ai peur de vous gêner. Vous devez être fatigués tous les deux… François doit avoir hâte de se mettre en pantoufles… »
J’attendais une dénégation polie qui ne vint pas. Tante Lydie protesta mollement. Peut-être, après tout, était-elle vraiment lasse. Pourtant elle prit la peine de me reconduire jusqu’à l’antichambre, et quand je me penchai pour l’embrasser, son baiser me parut très tendre. Mais François serra distraitement la main que je lui tendais. Son regard fuyait le mien avec obstination.
« Amitiés à Philippe… » me lança-t-il, juste au moment où la porte allait se refermer.
Il était temps : depuis le commencement de ma visite, il n’avait pas encore prononcé le nom de son cousin.
Je marchais à travers les rues paisibles ; par-dessus la nuit bleuâtre, le ciel restait clair, avec de grands reflets roses où se noyait la lumière pâle des réverbères, indécis et clignotants comme d’humbles chandelles. Jeune fille, j’avais adoré cette heure fugitive du crépuscule parisien, quand j’y sentais flotter toutes les joies du jour écoulé, mêlées d’obscures promesses pour le lendemain. Mais aujourd’hui mon cœur était plein de pensées troubles. Après ces mois d’été sans fin, tissés d’ennui et de mélancolie, j’avais couru d’instinct, naïvement, à l’endroit où j’espérais trouver le plus de réconfort. Et voilà que je me heurtais à l’inconnu. Ce n’était plus seulement la nervosité de tante Lydie, cette humeur capricieuse de malade à laquelle j’avais fini par m’habituer : François aussi semblait vouloir se dérober, devenir lointain et inaccessible. « Comme il a changé, depuis que je le connais !… » Je me rappelais ses façons amicales, ses taquineries fraternelles, son entrain, surtout, et cette gaîté naturelle qui contrastait si drôlement avec son air tranquille. « Tout cela s’est éteint… Sans doute il est moins jeune et la santé de sa mère le préoccupe beaucoup… Mais l’hiver dernier, nous passions encore de bien bons moments, tous ensemble… C’était si gentil, ce travail en commun ! Il restait si affectueux, si complaisant… Tandis que ce soir… » Ce soir — je cherchais en vain à me le dissimuler — François s’était montré très désagréable. Quelle réception bizarre, après trois mois ! Ce sourire contraint, ces mouvements indécis et nerveux — et cette voix qui parlait dans l’ombre… « Je ne pourrais pas vous mentir… j’ai besoin de tout mon sang-froid… » Moi, j’avais eu peur, un moment, peur de quoi ?
Soudain un soupçon me traversa l’esprit — un soupçon terrifiant que je repoussai de toutes mes forces. Le cœur battant, les joues en feu, je me mis à marcher très vite, comme pour piétiner cette chose mauvaise et coupable. « C’est fou, c’est indigne… pour lui, pour moi, pour Philippe… Tous ces romans que j’ai lus pendant l’été m’ont détraqué la cervelle… François était éreinté, surmené ; je le gênais, peut-être… et il me l’a un peu trop laissé voir… Voilà bien de quoi me monter l’imagination !… » J’allais droit devant moi ; je scandais mes pensées d’un pas bref, avec la sensation d’écraser des nichées de petits serpents… Entre la place Saint-Sulpice et la rue de Tournon, j’avais achevé l’hécatombe, et quand j’arrivai devant ma porte, je me sentais la conscience plus tranquille.
Philippe venait de rentrer ; il me suivit dans ma chambre et resta derrière moi pendant que j’enlevais mon chapeau.
« Eh bien, tu as vu ma tante ? Comment va-t-elle ?
— Mais pas mal du tout, il me semble… Et tu sais : François a passé sa thèse aujourd’hui…
— Ah ! bah !… quel cachottier !… Enfin, les voilà tranquilles, maintenant. Cette fameuse suppléance au Collège de France, est-ce qu’il va s’en occuper ?
— Je ne sais pas », dis-je, les bras levés, luttant contre une épingle récalcitrante qui s’entortillait dans ma voilette. Philippe vint à mon aide et profita de l’occasion pour m’embrasser, comme d’habitude. Cette fois je rougis. S’il avait pu deviner ce que je pensais tout à l’heure !
« Nous les féliciterons mercredi, fit-il. Car je suppose que tu leur as demandé de venir dîner mercredi avec ton père ? »
Je dus avouer que j’avais complètement oublié de les inviter.
« Ah çà ! de quoi donc avez-vous parlé alors ?… »
J’ouvrais un tiroir pour y ranger mes gants.
« Oh ! nous n’avons pas dit grand’chose, en effet… Ils sont rentrés tard et je ne suis pas restée bien longtemps… Mais tu as raison, et je vais écrire tout de suite à tante Lydie. J’enverrai aussi un mot aux Debray, quoique ce soit un peu court… »
Le lendemain soir, à la même heure, comme j’achevais de lire une réponse affirmative de Thérèse, Philippe me rapporta la nouvelle que sa tante viendrait, mais seule.
« François est entré dans mon bureau cet après-midi, pour me voir un moment et pour me prier de l’excuser près de toi. Il a je ne sais quel repas de corps mercredi… »
L’excuse était valable. Mais j’avais compté sur cette soirée d’intimité pour retrouver notre François de jadis — de toujours — et dissiper définitivement les fantômes de mon imagination. Lui absent, je restais dans le doute — un doute énervant et malsain.
Mon dîner eut lieu. Tante Lydie, choyée, dorlotée, parut ravie de connaître les Debray, qu’elle n’avait pas encore rencontrés. Je la regardais sourire, ses beaux yeux fatigués toujours pleins d’une flamme intérieure, tandis que le savant lui parlait de son fils.
« Sa thèse a fait sensation à la Sorbonne, Madame, et les échos en sont parvenus jusqu’à nos repaires de scientifiques. Est-ce que nous n’aurons pas le plaisir de le voir ce soir ? »
Déjà Thérèse, d’un coup d’œil, avait parcouru le salon. Je devinai qu’elle s’étonnait de ne pas voir François et, malgré moi, un peu de chaleur me monta au visage. Oh ! cette maudite pensée !
On expliqua l’absence du nouveau docteur, et le temps se passa le mieux du monde. Papa, suivant une coutume déjà ancienne, courtisa sa vieille amie — honni soit qui mal y pense ! — M. Debray avoua qu’il avait apporté son violon — et même deux sonates de Bach. Ce fut une débauche de musique sévère que Philippe supporta, non sans stoïcisme. Un peu avant dix heures, tante Lydie m’appela d’un signe.
« Je vais m’en aller : il faut être raisonnable… Mais avant que je parte, vous seriez gentille de me chanter quelque chose… »
Chanter ? Depuis bien des mois — oui, de tout l’hiver précédent — elle ne m’avait adressé pareille requête. J’ouvris un cahier de Schumann et, au hasard, en jouant moi-même la partie de piano, je dis deux ou trois lieds. Au moment où j’achevais la petite mélodie si courte et si poignante : « O chanson douce et tendre… » l’idée me vint tout à coup que, si François eût été là, sa mère ne m’aurait pas demandé de chanter… Mes doigts tremblèrent ; j’agrémentai de quelques fausses notes la phrase délicate qui, longtemps après que la voix s’est tue, prolonge la mélancolie des paroles. Quand je me retournai, tante Lydie était debout, prête au départ. Elle semblait émue.
« Cela m’a fait plaisir de vous entendre, ma chérie… Merci de cette bonne soirée… »
Puis elle prit congé, avec sa grâce habituelle. Comme papa lui offrait de la reconduire :
« Non, chuchota-t-elle, Perrine est là : mais ne le dites pas !… Je ne veux pas avoir trop l’air de la vieille dame qui ne peut plus sortir sans sa bonne… »
Les jours qui suivirent, je fus saisie d’une activité dévorante. Je réorganisais mon appartement, je furetais chez les marchands de meubles anciens, à la recherche de quelque occasion merveilleuse ; j’avais entrepris — chose plus merveilleuse encore ! — de forcer Thérèse à devenir coquette. A nous deux, et sans dépasser son budget assez restreint, nous avions réussi à combiner la plus jolie toilette qu’elle eût jamais portée, y compris le chapeau, sorti tout entier de mes mains et dont je n’étais pas peu fière. Elle se laissait guider, mais sans enthousiasme.
« Voyez-vous, ma pauvre Geneviève, je serais bien étonnée si vous réussissiez à faire de moi une femme élégante… Il y a dans ma personne un je ne sais quoi qui répugne à l’esthétique féminine… D’ailleurs, Eugène s’occupe si peu de ces choses-là !… »
Je riais, je l’embrassais — et je repartais, avide de futilités dont j’avais honte au fond de moi-même. Et tandis que je m’agitais ainsi dans le vide, l’idée que j’espérais vaincre continuait à me hanter, malgré mes efforts pour la chasser. Dès que je montais en voiture, ou que je m’installais au piano, — le soir, aussi, quand je lisais, assise près du bureau de mon mari, l’« idée » se glissait en moi, tantôt insinuante et perfide, tantôt aiguë et lancinante. Des mots, des regards, des intonations de la mère ou du fils me revenaient en mémoire : « Tel jour, dans telle circonstance, il a dit… »
« As-tu des nouvelles de ma tante ? demandait Philippe. Il faudra passer chez elle, un de ces jours… »
J’y allais, le cœur plein d’arrière-pensées, l’esprit aux aguets, cherchant des sous-entendus dans les moindres phrases et jusque dans les silences de tante Lydie. C’est à peine si j’osais m’informer de François. J’appris pourtant qu’il était définitivement en possession de la suppléance rêvée, et qu’il professait au Collège de France un cours d’Histoire de l’Art bouddhique.
« Le jeudi matin, expliqua sa mère. Toutes ses soirées du mercredi vont être prises, maintenant… »
Quelques jours après, Philippe me raconta qu’il avait reçu encore une visite de son cousin.
« J’ai peur que nous ne puissions pas les voir beaucoup cet hiver… François a l’air tout désorienté ; ce nouvel enseignement l’effraie un peu… Et puis, c’est désolant : ma tante recommence à l’inquiéter… Les médecins qu’il a vus à Bagnoles ne lui ont pas caché que, malgré le bon effet des eaux, elle restait dans un état précaire. Elle a eu, ces jours-ci, quelques accidents au cœur qui l’ont beaucoup frappée… On lui défend de sortir le soir, et même de recevoir chez elle… »
J’écoutais, plus attristée que surprise : tout s’organisait comme je l’avais prévu.
« Moi, vois-tu, continuait Philippe, je crois qu’il s’assomme, à Paris, ce pauvre François… Il m’a dit qu’après sa thèse, on lui avait offert la direction d’une nouvelle École qu’on va fonder à Saïgon… Sa mère n’en a rien su. Il me l’a répété deux ou trois fois : « C’est à cause d’elle que j’ai refusé… sans elle, je serais parti tout de suite… » Ah ! comme ça vous empoigne un homme, cette vie de voyages et d’aventures !… »
Il en paraissait pourtant bien las, de cette vie nomade, quand je l’avais vu à Marlotte, au retour de sa dernière mission. Pourquoi la regrettait-il, à l’heure présente ? Pourquoi choisissait-il Philippe pour confident — Philippe dont il connaissait la nature expansive et bavarde ?… De nouveau, je rougis : toujours, encore l’« idée ». Comment échapper à cette obsession maladive ?
Déjà je me fatiguais de la chasse aux antiquailles, et mon rôle de modiste en chambre me semblait fastidieux. J’essayai de me remettre à lire, à travailler l’anglais. Mais je trouvais dans mon buvard les pages raturées de ma traduction, faite pour François. Quand je levais la tête, la petite idole, donnée par François, me souriait béatement. Mes livres ne parlaient que d’art hindou et de poèmes védiques… « Ce n’est pas possible, pensais-je en bouleversant d’une main impatiente les rayons de ma bibliothèque ; j’ai dû penser à autre chose, m’occuper d’autre chose, l’hiver dernier. » D’instinct, j’écartais les romans. Enfin je ramenai un volume d’aspect rassurant : un de ces braves bouquins, modestement vêtus de carton mastic, que je me rappelais avoir compulsés quand je préparais mon examen supérieur. «La Littérature française auXVIIesiècle. Morceaux choisis…Quel bon souvenir ! Il y avait des tas de choses amusantes, là dedans… » Je m’étais rapprochée de la fenêtre, et je feuilletais rapidement : les poètes, Malherbe, Corneille, Racine, — les prosateurs, Pascal, la Bruyère, Mlle de Scudéry. « Oh ! ces pages si drôles duGrand Cyrus!… Et Mme de Lafayette… » Mes yeux s’arrêtèrent sur un passage souligné au crayon : sans doute la subtilité, jadis, m’en avait plu :
« Les femmes jugent d’ordinaire de la passion qu’on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu’on prend de leur plaire et de les chercher ; mais ce n’est pas une chose difficile, pour peu qu’elles soient aimables : ce qui est difficile, c’est de ne pas s’abandonner au plaisir de les suivre, c’est de les éviter, par la peur de laisser paraître au public, et même à elles-mêmes, les sentiments que l’on a pour elles. »
Et plus bas, marquée d’une croix, cette phrase bien faite pour séduire une enfant romanesque :
« Les paroles les plus obscures d’un homme qui plaît donnent plus d’agitation que des déclarations ouvertes d’un homme qui ne plaît pas. »
D’un geste brusque, je refermai le livre. Décidément, leXVIIesiècle lui-même était plein d’embûches, et ce n’était pas dans laPrincesse de Clèvesqu’il fallait chercher un refuge contre l’« idée »…