XIV

Oui, l’année commençait mal… Le 2 janvier, Philippe sortit très tôt, et, retenu par un rendez-vous réel ou supposé, ne rentra pas déjeuner. Je passai une journée vague et fiévreuse ; j’inventai des rangements, des courses, des visites, poursuivie, harcelée par deux pensées, toujours les mêmes : le remords de faire souffrir mon mari, et la terreur de m’avouer que ma souffrance, à moi, ne venait pas uniquement de ce remords… Nous dînions en ville, ce qui nous évita une soirée de tête-à-tête. En étions-nous donc déjà là ? La paix de mon ménage était-elle compromise ? Et pourquoi ? Pour qui ?…

Le mercredi, 3 janvier, c’était « mon jour ».

Philippe m’avait quittée à l’heure habituelle — soucieux et froid. Et, presque tout de suite, des flocons de neige commencèrent à tomber — rares, d’abord, et légers comme des brins de duvet, puis plus serrés et plus lourds, puis drus, pressés, formidables. La rue, le Luxembourg, les arbres, les toits, tout devint blanc, tout se confondit avec la terre, avec le ciel, avec l’air lui-même qui n’était plus qu’un rideau opaque d’atomes tournoyants. Mon salon, cependant, sentait bon le mimosa et les violettes ; un feu splendide brûlait dans la cheminée, et sur la petite table, autour du samovar, les tasses de porcelaine fine luisaient, rangées en bataille. Tous ces préparatifs me parurent vains : personne ne viendrait, ni à pied, ni en voiture.

Je regrettai les visiteurs — même les indifférents, dont le défilé m’aurait forcée pour un moment à sortir de mon idée fixe. Que faire de ce long après-midi ? Lire ? J’en étais écœurée. Jouer du piano ? Chaque note égrène un souvenir, et la pensée vagabonde comme une folle, entraînée par le rythme des doigts. Écrire ?… J’avais quelques parentes en Bretagne, quelques amies en province, épaves de ma vie de jeune fille. Résolument, je me mis à ma correspondance. De temps à autre, je relevais la tête, je regardais la neige s’amonceler sur le balcon, s’écraser contre les vitres avec un bruit mou.

« Philippe aura bien de la peine à revenir… » pensais-je.

A quatre heures, il faisait nuit. Je cessai d’écrire et je restai immobile, accoudée sur mon buvard, sans avoir le courage de me lever pour donner de la lumière. Une grande apathie m’engourdissait, m’endormait l’âme — mortelle comme le froid dans les steppes de Russie. Dehors, un silence, mortel aussi, s’étendait sur toutes choses… Théodore, solennel et digne, entra, portant la théière — une théière de dix-huit tasses au moins. Pour moi toute seule ! Puis il alluma l’électricité, ferma les rideaux. Je m’étais retournée.

« Madame désire ?… »

Il se tenait debout, à demi incliné — image même de la correction.

« Il neige toujours ? demandai-je.

— Abondamment, Madame, — Théodore s’exprimait avec élégance et facilité — et si je ne craignais de déplaire à Madame, je dirais que Madame ne doit pas s’attendre à recevoir beaucoup de… »

Le timbre de l’antichambre, strident et impérieux, vint lui couper la parole en lui donnant le plus complet démenti. Mais rien ne l’étonnait. Il disparut, du même pas discret et mesuré. Puis le battant de la porte se rouvrit avec lenteur, poussé par sa main respectueuse, et sa voix, devenue neutre et impersonnelle, annonça pompeusement :

« Monsieur Chardin !… »

Je crus avoir mal entendu. Mais non : c’était bien François qui entrait dans ce salon dont il n’avait pas franchi le seuil depuis plus de six mois — François mouillé jusqu’aux genoux, crotté jusqu’aux chevilles, et dont le chapeau, qu’il tenait à la main, se hérissait de poils incohérents. Je me sentis pâlir. Et tout de suite, je me rappelai qu’il s’était chargé lui-même, par sa conduite étrange, de calmer mes craintes et mes scrupules. Ne devais-je pas l’accueillir comme jadis, avant que ces folles idées m’eussent traversé l’esprit ? Il s’avançait vers moi.

« Bonjour, François ; c’est vraiment bien aimable à vous, par ce temps… »

Non, ce n’était pas aimable, c’était absurde. Et l’expression tendue de son visage, sa poignée de main cérémonieuse, rendaient plus sensible encore l’extravagance de sa démarche. Nous nous tenions l’un devant l’autre comme deux étrangers. Une irritation sourde me saisit. Que venait-il faire, alors ? Pourquoi m’imposait-il sa présence, puisque notre intimité fraternelle était bien morte — puisque la vie l’entraînait chaque jour plus loin de moi ?… J’eus un geste poli :

« Approchez-vous donc du feu, pendant que je verse le thé… Vous devez avoir besoin de vous chauffer — et de vous sécher. »

Machinalement, il s’assit au coin de la cheminée ; il enleva ses gants humides pour prendre la tasse que je lui offrais. Ses doigts tremblaient un peu — de froid, sans doute ; tous ses traits semblaient figés dans une raideur voulue. Il regarda ses bottes boueuses, dont les traces maculaient mon tapis, ses vêtements trempés qui commençaient à fumer ; pour la première fois, il parut s’apercevoir que sa tenue laissait peut-être à désirer.

« Oh ! fit-il, pardon… je suis à peine présentable… Ma seule excuse, c’est que je pensais bien trouver votre salon vide… On me dit que Philippe est sorti, malgré la neige… J’espérais le voir aussi », ajouta-t-il après une pause.

Le nom de Philippe dans la bouche de François me fut insupportable. Je songeai : « S’il savait ce qui se passe entre nous… à cause de lui… » Un flot de honte, de pudeur empourpra mes joues. Mais François ne me voyait pas. Il avait posé près de lui sa tasse encore pleine, et il regardait le feu d’un air distrait.

« Comment va ma tante ? » demandai-je précipitamment.

Ses yeux s’assombrirent, tandis qu’il répondait :

« Pas bien ; la soirée de lundi l’a beaucoup fatiguée… Aujourd’hui, cependant, elle semblait un peu mieux… C’est dur, de vivre ainsi : j’en arrive à me reprocher tous les instants que je passe loin d’elle… »

Je savais qu’il aimait tendrement sa mère, et que sa tristesse n’était pas feinte. Seulement, je crus le revoir, l’avant-veille, s’évadant avec désinvolture de notre réunion familiale… Ce mauvais souvenir m’endurcit le cœur : un sourire sceptique effleura mes lèvres. Et juste à ce moment, comme pour répondre à ma pensée, François parla, d’une voix changée.

« Geneviève, on vous a dit du mal de moi… Mais vous n’auriez pas dû le croire… »

Ces mots qu’il prononçait, je n’avais pas voulu les lire, l’autre soir, dans le regard qu’il m’avait lancé en partant ; il les pensait depuis qu’il était entré — je devinai qu’il était venu pour me les dire… Toute mon assurance me quitta ; mes oreilles s’emplirent d’un bourdonnement confus.

« Je ne comprends pas… balbutiai-je.

— Si, vous comprenez… Vous avez vu cet homme, ce Mauroy… il vous a raconté… Et vous l’avez cru tout de suite ; je sais que vous l’avez cru… Maintenant il faut m’écouter… »

J’essayais de faire bonne contenance.

« François, vous ne devez pas… je ne veux pas que vous me parliez de ces choses…

— Mais moi, je le veux », dit-il lentement, les yeux toujours fixés sur la flamme dont le reflet dansant illuminait les verres de son lorgnon. Sa figure restait froide, presque rigide ; seule, sa parole brève trahissait un effort pour demeurer calme.

« J’ai connu Lartigues à Saïgon… A Paris, je l’ai retrouvé ; nous nous voyons — pas bien souvent ; c’est un garçon intelligent et cultivé, mais quelquefois mauvais plaisant… L’autre jour — j’étais à table, quand on m’a apporté ce billet de sa part. Je voulais refuser : c’est ma pauvre maman qui m’a supplié d’accepter… elle me sait fatigué, surmené… malheureux… Car je suis malheureux, Geneviève », murmura-t-il, comme malgré lui.

Je frissonnai. Qu’allait-il dire ? Ramassée dans mon fauteuil, les mains serrées l’une contre l’autre, je l’écoutais sans oser remuer.

« En arrivant au théâtre, j’ai trouvé Lartigues avec ces femmes… il m’a accueilli par de grands éclats de rire en s’écriant : « Partie carrée, mon cher, partie carrée… Vous voilà déshonoré ! Qu’est-ce que va penser le Collège de France ?… » Je ne pouvais pas me donner le ridicule de m’enfuir : je suis resté… Quand j’ai rencontré Mauroy, j’ai compris bien vite, à son air gouailleur, qu’il s’empresserait de tout conter chez vous… Et je suis resté, encore, parce que j’ai pensé que, peut-être, ce serait mieux ainsi… qu’il valait mieux qu’on crût… »

Brusquement il s’interrompit, puis reprit, avec une agitation croissante :

« Seulement, lundi, quand je suis parti, quand vous m’avez dit au revoir… quand j’ai deviné que vous me croyiez capable de vous quitter, ma mère, vous… vous tous… pour courir à quelque basse aventure… en vous disant un mensonge grossier… j’ai senti que le courage me manquait… Écoutez, Geneviève : j’ai trente-sept ans, je ne suis pas un saint… j’ai pu quelquefois, dans ma vie… chercher… me tromper… Mais j’ai toujours eu le dégoût de ce qui est vil… Et maintenant… oh ! maintenant… »

Comme sa voix tremblait !

« Je vous jure — vous entendez : je vous jure que j’ai un ami malade, mourant… qu’il s’appelle Vernon… et que j’allais chez lui le soir du 1erjanvier. J’ai menti, pourtant, quand j’ai dit qu’il m’attendait, car ce n’est pas lui qui m’avait demandé de revenir… mais je suis sorti… je ne pouvais plus… Et puis, peu importe. Vous me croyez, n’est-ce pas ? Dites-moi que vous me croyez », implora-t-il avec angoisse.

Il fallait répondre, je relevai la tête : François était méconnaissable, blanc jusqu’aux lèvres — et encore ce regard… Une sorte de lumière m’envahit, m’inonda : « Ce n’était pas vrai ; on m’avait trompée… » Terrifiée de ce que j’éprouvais, je tentai misérablement de ruser avec moi-même.

« Mais je vous crois, François, m’écriai-je ; je vous crois… Mon Dieu ! ne prenez donc pas les choses au tragique… »

Je riais, d’un petit rire forcé, nerveux… Et tout à coup, ma vue se brouilla ; je sentis des larmes que je ne pouvais pas retenir déborder, rouler sur mes joues, emportant avec elles la contrainte horrible où je vivais depuis trois jours… D’un geste rapide, je me détournai. Mais il était trop tard : François venait de se lever, les yeux presque égarés.

« Oh ! fit-il d’une voix étouffée, qu’est-ce que… qu’est-ce que vous… pourquoi pleurez-vous ?… »

Pouvais-je le lui dire ?… A travers le nuage qui m’aveuglait, je le vis faire un mouvement vers moi — puis s’éloigner, brusquement, comme s’il fuyait — puis je ne le vis plus. Il était parti. Je savais qu’il ne reviendrait pas — et lui… que savait-il ?… Alors seulement je pensai à Philippe, et le remords, de nouveau, s’abattit sur moi.

Il rentra, Philippe, — un peu moins sombre qu’en partant. Sans doute, le pauvre garçon, pendant les heures qu’il passait seul, s’efforçait de lutter contre cet état de malaise vague qui répugnait à sa nature confiante et joyeuse. Il s’approcha du feu, comme François tout à l’heure, et s’adossa à la cheminée, en présentant alternativement chacun de ses pieds à la flamme.

« Quel temps ! Il ne neige plus, mais les rues sont dans un état !… Je suppose que tu n’as eu personne ?… »

Je ne mentais jamais.

« Si, François est venu… »

Le pied gauche de Philippe se rabaissa vivement et frappa la dalle de marbre.

« François ?… Il choisit un drôle de jour pour faire ses visites… Et… qu’est-ce qu’il t’a dit ? »

Quel supplice de ne pouvoir se taire, de sentir la vérité s’échapper de soi comme une source amère qui brûle et qui fait mal !

« Mais… d’abord, sa mère ne va pas très bien… Et puis… il m’a parlé de cette histoire, tu sais, au théâtre… Mauroy n’avait pas compris, et tout cela n’est qu’un malentendu absurde… »

J’avais déchargé mon cœur, en partie, du poids qui l’étouffait. Mais Philippe n’en avait pas l’air plus heureux, au contraire. Il se passa les doigts dans la barbe, mordit furieusement sa moustache ; puis, d’un ton sec :

« Je croyais que François ne devait de comptes à personne… Il paraît qu’il a éprouvé le besoin de t’en rendre, à toi… J’avoue que je ne trouve pas très convenable de choisir une jeune femme pour ce genre de confidences… D’ailleurs, rien ne prouve qu’il ait dit la vérité… Et puis enfin, ses petites affaires ne nous regardent pas… »

Sa voix sonnait avec des intonations méprisantes. Je me rappelai la bonne et tendre amitié de jadis, l’admiration naïve que Philippe professait pour son cousin… Avais-je donc brisé cela, aussi, sans le vouloir ?


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