XVI

Les trois jours suivants passèrent comme un mauvais rêve. Philippe était parti pour Amiens avec François ; il voulait m’éviter les formalités de ce voyage lugubre et je ne devais le rejoindre que le lendemain, en compagnie de papa. Mais une grippe violente, une sorte de bronchite, avait retenu papa au dernier moment — et moi, désolée de le quitter, incapable pourtant de résister au désir qui m’attirait comme un aimant vers la douleur de François, j’étais arrivée le matin, seule et inquiète, dans cette ville indifférente, pour trouver Philippe aux prises avec d’autres complications : une lettre de Mauroy, renvoyée de Paris à Amiens, des menaces de grève, deux dépêches échangées — le pauvre garçon en perdait la tête.

« Je voudrais bien pouvoir te reconduire à Paris avant de repartir pour Lille… Et ton père qui n’est pas là… Que de soucis, mon Dieu ! »

Au milieu de tout cela, la grande figure noire et triste de François, son regard qui fuyait le mien et dont je devinais l’angoisse muette sans pouvoir y répondre — puis le déjeuner hâtif à l’hôtel, la cérémonie, la cruauté de ce cimetière inconnu oùelleavait voulu venir retrouver le compagnon de sa jeunesse, mais où nous ne sentions nous, que l’horreur de l’abandonner… Oui, ce furent de ces moments dont le souvenir laisse une trace douloureuse.

Maintenant tout était fini, et nous attendions le départ du train qui devait nous remmener. Fuyant la promiscuité des salles communes, nous venions de nous réfugier dans un compartiment retenu la veille, sûrs d’être seuls au moins pendant les deux heures que durerait le voyage. Je regardais François assis en face de moi, la tête appuyée au drap gris des coussins, les yeux clos — dans un état d’accablement et d’énervement indicible. Philippe semblait agité ; il consultait sa montre, il regardait l’horloge de la gare.

« Encore dix minutes… me dit-il à demi-voix. Décidément, je crois que je ne recevrai rien de Mauroy aujourd’hui… J’aime beaucoup mieux revenir à Paris avec toi… Demain, à la première heure, je filerai sur Lille… mais vraiment, il faut… il faut d’abord que je me repose un peu… Et puis, je veux savoir comment va ton père… »

Il n’avouait pas sa pensée secrète, mais je l’avais devinée, et dans toute la sincérité de mon âme, je trouvais meilleur aussi qu’il fût là, près de moi — entre nous… Ses yeux ne quittaient pas le cadran pneumatique dont l’aiguille avançait par petites saccades… Moins neuf… moins huit — soudain un pas pressé résonna sur l’asphalte du quai ; une tête haletante, ébouriffée, surgit à la portière.

« Monsieur Noizelles ?… On m’envoie de l’hôtel, Monsieur… c’est une dépêche qui vient d’arriver pour vous… »

Philippe saisit le papier bleu, le déchira brusquement, et me le tendit après l’avoir parcouru.

« Présence indispensable ; ouvriers réclament entrevue avec vous ce soir-même : tâchez être à Lille avant sept heures, ou je ne réponds de rien. — Mauroy. »

Sept heures — il était quatre heures… Philippe hésita quelques secondes — pas plus — puis, en toute hâte, il descendit, avisa un employé qui passait, revint vers moi.

— J’ai un train pour Lille dans un quart d’heure… celui-ci va partir… Tu pourrais peut-être… »

Il hésita, comme honteux de ce qu’il allait dire.

« Tu pourrais… venir avec moi… »

Mon cœur se serra.

« Oh ! Philippe, c’est impossible ! Et papa ?… J’étais presque inquiète, tu sais, ce matin, quand je l’ai laissé… »

Instinctivement, nous parlions bas ; pourtant François nous entendit. Il sortit de sa torpeur.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il avec une sorte d’impatience. Tu restes ?… tu ne viens pas à Paris ?… »

Philippe, debout sur le marchepied, expliquait rapidement la situation. François se leva ; qu’il semblait las, et maigre, et grand, dans cet étroit wagon !

« Alors, tu es obligé… Geneviève préfère peut-être voyager seule… Je vais chercher un autre compartiment… »

D’une main fébrile il avait pris son chapeau, il se préparait à descendre. Philippe devint très rouge.

« Mais, fit-il, c’est aujourd’hui samedi… tout est bondé… ce serait bien pénible pour toi… et puis… »

Un cri bref lui coupa la parole.

« En voiture, messieurs, en voiture… »

On fermait les portières. Philippe eut juste le temps de sauter en arrière sur le quai ; dans ses yeux honnêtes, je lisais l’inquiétude, la tristesse, la gêne, et aussi une confiance invincible… Le train s’ébranla.

« Je t’écrirai, dit-il ; je compte rester au moins deux jours… Et toi… »

Mais déjà nous filions à toute vapeur. Je me penchai pour voir encore cette silhouette immobile qui s’éloignait, rapetissait, disparaissait au détour de la voie, puis je me rassis, blottie dans mon coin, contemplant obstinément la fuite des arbres, la ronde des champs et des prés — et les nuages blancs qui couraient à travers le ciel bleu, très vite, très vite…

Un long moment s’écoula. François semblait retombé dans son immobilité, là-bas, sur la banquette qui me faisait face. Le soleil baissait, frappant les vitres de rayons presque aveuglants. J’avais chaud — j’écartai un peu le voile de crêpe, épais et rude, dont les plis me frôlaient la joue. C’est à peine si j’osais remuer la tête ; ce silence prolongé m’oppressait. Il me semblait que j’aurais dû parler, mais j’avais peur de mon émotion : mon cœur battait trop fort… Et toujours des arbres, des prés, des champs passaient, jusqu’à m’éblouir, jusqu’à m’écœurer…

« Comme vos cheveux sont blonds, dans tout ce noir… »

Cette voix blanche, sans timbre, cette voix lointaine, était-ce bien celle de François ? Je tressaillis, tournée vers lui, cette fois. Il s’était redressé, l’air un peu halluciné.

« Qu’est-ce que j’ai dit ?… Je rêvais, je crois… Pourtant, non, je ne dormais pas… Voilà trois nuits que je n’ai dormi… »

Il pressait de ses doigts ses paupières meurtries.

« Vous devez être bien fatigué… » dis-je, timidement, gauchement — sans pouvoir traduire l’immense compassion qui m’étreignait.

« Fatigué… je ne sais pas… mon cerveau bat la campagne… Tout à l’heure, je pensais… c’est si étrange de vous voir ainsi, seule avec moi… en deuil comme moi… »

Son regard se posa longuement sur mes vêtements noirs, sur ce voile que j’avais mis pour lui — et qui semblait d’une fille bien plus que d’une nièce.

« Je suis content… oui, je suis content que vous portiezsondeuil… Vous n’avez jamais su combien elle vous aimait… moi, je le savais, quoiqu’elle ne me l’ait pas dit… Et le soir de sa mort… c’était mercredi… il me semble qu’il y a si longtemps !… »

Les paroles lui venaient, rapides, involontaires — sans suite apparente.

« Mercredi… quand elle a commencé à divaguer… si vous saviez !… C’est pour cela que je n’ai pas envoyé chercher Philippe… Tout à coup, elle me dit : « La lettre… où est la lettre ?… Tu ne l’as pas lue ?… Elle est brûlée ?… » J’ai deviné tout de suite qu’elle parlait de cette lettre revenue d’Angkor… qu’elle a jetée au feu devant vous… J’y avais pensé si souvent depuis — depuis que j’avais compris bien des choses !… En la voyant si anxieuse, si égarée, j’ai dit : « Oui, elle est brûlée, je ne l’ai pas lue… » Alors… oh ! qu’elle me faisait mal !… alors elle a répété deux fois : « Tu ne dois pas… tu ne dois pas l’aimer… il est trop tard… elle est la femme de Philippe… dis-moi que tu ne l’aimes pas… » Et je l’ai dit, Geneviève… Je savais qu’elle allait mourir… Je la tenais tout contre moi… j’ai dit tout bas : « Non, je ne l’aime pas… » Même dans un pareil moment, il m’a semblé que je m’arrachais le cœur… Elle ne m’a pas cru : un peu de raison lui revenait… tout en haletant, en étouffant, elle a murmuré : « Pardonne-moi… pardonne-moi de n’avoir pas su te la garder… » C’était toute notre vie… tout ce que nous avions souffert, ces dernières années, elle et moi, l’un près de l’autre… sans nous le dire… »

Il eut encore ce geste nerveux de la main sur le front.

« Ah ! j’ai parlé, n’est-ce pas ?… oui, j’ai parlé… Ce n’est pas ma faute… je voulais m’en aller, vous laisser seule, quand le train est parti… Rester deux heures ainsi, avec vous… c’était impossible… On ne peut pas se taire toujours, Geneviève… Et puis, vous le savez bien… puisque je vous ai vue pleurer… pleurer sur moi — il y avait de quoi me rendre fou… »

J’étais comme folle moi-même — je ne songeais plus à me détourner, à me cacher — j’écoutais, j’écoutais… Et il continuait, de cette voix de rêve, avec ces yeux vagues qui semblaient ne pas me voir…

« Vous le savez bien, que je ne pense qu’à vous, que je ne vis qu’en vous… depuis si longtemps… J’ai cherché quelquefois à me rappeler… Ce n’est pas tout de suite — non… La première fois, je me souviens que j’ai dit à ma mère : « Quelle femme délicieuse il a trouvée, ce gosse de Philippe !… » J’avais vu seulement que vous étiez jolie… et jeune, jeune !… je ne pensais pas à vous aimer autrement qu’une gentille petite sœur… Pourtant, cette année-là, déjà… quand je suis parti, j’ai eu de la peine à vous quitter… et quand je suis revenu… j’ai pensé que je ferais mieux de repartir encore… J’aurais pu rester, vous savez, à ce moment-là — ma thèse était plus avancée que je ne l’avouais. Mais je croyais qu’il suffirait de mettre la mer entre vous et moi… je me disais : « Cela passera… » Et je m’en allais toujours… Seulement, à mon dernier voyage, quand vous avez été malade… Oui, je me rappelle : la lettre de Philippe m’est arrivée à Tokio, chez le consul… J’étais avec lui : j’ai ouvert l’enveloppe tout en causant… je vois encore les premiers mots : « Geneviève a failli mourir ces jours-ci ; elle n’est pas encore hors de danger : nous sommes bien inquiets… » Tout a tourné autour de moi… j’ai entendu une voix effarée qui disait : « Qu’est-ce que vous avez ?… Mais qu’est-ce que vous avez ?… » J’avais — que je me trouvais mal, tout simplement… sans songer seulement que la lettre datait déjà d’un mois… »

Il s’arrêta… Entendre ces choses, dites par lui, c’était plus que je ne pouvais supporter. Un soupir entr’ouvrit mes lèvres.

« François… oh ! François… je vous en prie… »

Mais lui, presque violemment :

« Non, laissez-moi dire… songez que j’étouffe depuis des années… je ne peux plus… il faut que vous sachiez tout — tout ce que j’ai pensé quand j’ai compris comme cela, d’un seul coup, ce que vous étiez devenue pour moi… Ma première sensation a été une sorte de bonheur, figurez-vous… de bonheur douloureux… Je vous croyais très heureuse, et je me résignais à souffrir pour vous… par vous, sans que vous le sachiez… C’était très doux, presque héroïque… Mais à peine vous avais-je revue — j’ai été un bien pauvre héros, ce jour-là, à Marlotte — j’ai cru deviner que la vie vous avait déçue… Alors, voyez-vous, j’ai été perdu… Je ne pouvais plus partir à cause de ma mère. J’ai encore lutté tout un hiver : je m’imaginais que je pourrais vous faire un peu de bien… et puis j’ai eu peur de vous en faire trop… je ne savais plus… Quand nous avons eu fini ce petit livre, j’étais à bout de forces… Ces trois lignes de dédicace que vous avez écrites… les seules de votre main, peut-être, que j’aurai jamais… savez-vous que je les porte toujours sur moi ?… C’est fou, dites ?… mais ce n’est pas compromettant — un monsieur qui se promène partout avec le premier feuillet de l’Art Bouddhiquesur son cœur… »

Il souriait — d’un sourire qui me déchira. De nouveau, je me rejetai contre les coussins poussiéreux, je ramenai mon voile entre lui et moi — écrasée, anéantie par une angoisse impossible à définir. Le train ne s’arrêtait pas — ne devait pas s’arrêter. Dans une gare que nous traversions en coup de tonnerre, je vis l’heure — cinq heures seulement : la moitié du trajet…

François s’était tu un moment, calmé, semblait-il, par tous ces souvenirs qu’il venait d’évoquer. Mais bientôt je l’entendis qui reprenait, d’un ton plus bas, plus frémissant :

« Cette année… oh ! cette dernière année, j’ai souffert… Je voyais ma pauvre maman dépérir et se ronger de chagrin — de mon chagrin que je ne pouvais plus lui cacher… J’étais bien décidé à ne plus vous voir… et je comprenais avec désespoir que la vie sans vous me devenait odieuse… Et puis, il y a eu ce 1erjanvier… Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que cette soirée a été pour moi… pendant ce dîner où j’ai tant ri… et après, vos soupçons… et ce baiser… que vous… que j’avais vu… Ah ! il était loin, mon héroïsme, quand je me suis sauvé chez mon ami Vernon… Et cette visite que je vous ai faite… Et ce que j’ai cru comprendre… J’étais fou, n’est-ce pas ?… Geneviève, dites-moi que j’étais fou… ou bien alors… écoutez-moi… Si vous vouliez, nous pourrions peut-être encore être heureux… C’est une pensée qui ne me quitte plus… une pensée qui tue le sommeil, qui tue les larmes… Si vous vouliez… si vous vouliez… »

Une terreur folle me vint — de sa voix devenue rauque et saccadée, de ce qu’il disait, de ce que j’allais entendre…

« François… oh ! François… » murmurai-je encore, avec un tel regard d’agonie, une telle ardeur de supplication qu’il s’interrompit soudain : un moment, je vis ses yeux d’autrefois — ses yeux amis — rayonner à travers ce masque d’homme, tragique et tourmenté, que je ne reconnaissais plus.

« Comme vous tremblez ! dit-il doucement. Vous avez peur ?… peur de moi !… Vous croyez que je veux vous proposer de mentir… de tromper ?… Mais vous ne comprenez donc pas ?… Vous ne sentez donc pas toute la tendresse… toute l’adoration qu’il y a en moi… pour vous… vous qui me semblez à peine une femme… une enfant… mon enfant à moi… très pure et très chère… »

C’était lui qui tremblait, maintenant. Et moi, misérable créature, je luttais contre la joie divine que me causaient ses paroles — cette joie qu’on n’éprouve qu’une fois et que je n’avais jamais, jamais connue près d’un autre…

« Non, reprit-il passionnément ; plutôt que de vous demander rien de bas… de honteux… j’aimerais mieux ne plus vous revoir… Mais vous pourriez… j’ose à peine penser à cela… vous pourriez aller trouver Philippe, loyalement… et lui dire que… la vie avec lui… que vous voulez le quitter… que le divorce… »

Il s’arrêta, incapable de continuer.

« Oh ! m’écriai-je avec effroi, taisez-vous… je ne pourrais pas… laissez-moi… »

Je me cachai le visage pour échapper à ce regard, à cette voix… Mais il parlait toujours, fiévreux, affolé.

« Je sais que c’est mal… que c’est indigne… Philippe m’a aimé comme un frère… Mais il ne m’aime plus, je l’ai bien senti, allez, tous ces jours-ci… j’ai bien compris qu’il avait deviné… qu’il n’était pas heureux, lui non plus… Est-il heureux, dites ?… Et vous, êtes-vous heureuse ?… Vous ne répondez pas… vous ne savez pas mentir… Alors, à quoi bon perdre trois vies ? Pourquoi ne voulez-vous pas qu’il comprenne… qu’il consente ?… Écoutez : vous iriez chez votre père… moi, je partirais, pour un an… et puis je reviendrais… pour vous emmener… On m’offre toujours cette école de Saïgon ; mais pour vous, je ne voudrais pas… c’est trop loin, trop malsain… J’aimerais mieux l’Italie… je parle couramment l’italien… j’ai un ami, professeur à Rome, qui désire revenir en France — il me céderait sa chaire… C’est un peu dur de s’expatrier… mais avec vous… avec vous… »

Son exaltation m’épouvantait… Et cette vie qu’il m’offrait — à laquelle il semblait croire… Un gémissement m’échappa.

« Vous me torturez, François… vous me torturez… »

Il s’était rapproché de moi — j’entendais craquer ses mains serrées l’une contre l’autre.

« Songez donc que c’est lui… lui, Philippe, qui vous a prise à moi… Songez que ma mère vous avait choisie, elle qui savait que jedevaisvous aimer… Songez que s’il n’était pas venu, comme un enfant, se jeter à la traverse… ou que si j’étais revenu, moi, quatre mois plus tôt… sans ce malheureux voyage à Java… depuis six ou sept ans vous seriez ma femme… j’aurais toujours près de moi vos chers yeux, votre chère petite figure… votre petite âme que je connais si bien… et qui me connaît aussi… Et vous voulez que je vive avec cette idée-là, qui me poursuit jour et nuit ?… Vous voulez que je renonce à essayer de vous reprendre… maintenant que je suis seul au monde… maintenant que ma pauvre maman… »

La voix lui manqua — ces larmes qu’il n’avait pas pu verser depuis trois jours l’étouffaient, lui montaient à la gorge en sanglots désespérés. Il se leva brusquement ; il alla se réfugier à l’autre bout du wagon, le front appuyé contre la vitre — je voyais ses épaules remuer convulsivement, je devinais qu’il se mordait les doigts pour s’empêcher de crier… La tête perdue, je le suivis, je vins m’asseoir en face de lui.

« Oh ! je vous en supplie… écoutez-moi… ne pleurez pas… vous me faites mourir de chagrin… J’essayerai… je vous promets d’essayer de parler à… de faire ce que vous me demandez… »

Le nom de mon mari n’avait pas voulu sortir de mes lèvres. François se retourna, une lueur d’espoir sur son visage ravagé.

« Vous voulez… oh ! que vous êtes bonne… merci… »

Il pouvait à peine articuler quelques mots : je le sentis plus près de mon cœur, avec ses pauvres yeux gonflés derrière son lorgnon humide, qu’il ne l’avait jamais été au temps où nous riions ensemble — que ce temps était loin !… Ses mains qui frémissaient s’approchèrent des miennes — puis se reculèrent, comme s’il n’osait pas me toucher. J’étais glacée, frissonnante.

« Merci… murmura-t-il encore. Mais je suis brisé… vous aussi… C’est trop… pardon, ma pauvre petite… »

Le jour baissait — le train pressait son allure en approchant de Paris. Vers le couchant, un gros nuage noir barrait l’horizon jaune. Nous aurions dû être moins malheureux, et pourtant une tristesse affreuse nous enveloppait. François ne disait plus rien ; mais je sentais son regard sur moi — un regard où il y avait encore presque autant de douleur que d’amour… Pourrions-nous jamais sortir de cet abîme d’amertume et de regrets ?

Nous arrivions. Il se pencha vers moi.

« Vous… vous m’avertirez… vous me ferez savoir… »

Il chuchotait, avec un air de honte que je ne lui connaissais pas et qui me fit mal. Je dis « oui » de la tête. Et ce fut tout. Le train s’arrêtait. Avant que François tentât de me retenir, j’ouvris la portière, je sautai, je me perdis dans la foule — comme une coupable qui s’enfuit.


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