Ce jour-là, j’avais reçu des nouvelles d’un de mes amis, officier supérieur à l’armée d’occupation. Il me racontait sa vie aux provinces du Rhin. Sa lettre était arrivée dans l’après-midi, et, après l’avoir lue au coin du feu, quand les flammes dessinaient déjà sur le mur des ombres fantastiques, je me laissais aller à une rêverie où j’évoquais à mon tour, avec des vers de Henri Heine et des pages de Gœthe, mes promenades récentes et anciennes au pays rhénan.
Je ne sais depuis combien de temps j’étais perdu dans mes souvenirs, lorsque, sans que j’eusse entendu ouvrir la porte, je vis un homme de haute taille et qui me sembla bizarrement vêtu. La nuit tombait. Ma chambre n’était plus éclairée que par la lueur des bûches. L’homme, qui me parut long et maigre, se tenait silencieux devant moi. Bientôt, mes yeux s’habituant à la pénombre, je distinguai que le mystérieux visiteur portait une épée au côté, sur la tête une perruque courte, et qu’il était vêtu, autant que je pouvais en juger, d’un habit bleu de roi, dont les basques étaient retroussées et attachées par des boutons d’argent. Son aspect était à la fois mondain et militaire et il tenait sous son bras avec une fière élégance une sorte de tricorne galonné.
C’est à peu près ainsi qu’on voit le maréchal de Saxe dans une pièce fameuse qui est au répertoire de la Comédie-Française. Sans doute, j’avais chez moi un gentilhomme soldat duXVIIIesiècle. Je cherchais de quelle façon j’allais accueillir cette figure de théâtre lorsque, le premier, d’une voix grave, l’inconnu m’adressa la parole.
— Vous étiez en train de rêver d’Allemagne, me dit-il. Moi aussi, quand je repasse les souvenirs de mon existence, il m’arrive de penser au temps où j’ai vécu dans ce pays-là. J’ai tenu garnison, jadis, à Francfort. Et je ne sais quelle force mystérieuse me pousse encore parfois du côté de cette vieille ville et de ceux qui s’y intéressent. Il m’a semblé que vos idées rencontraient les miennes et que, tout à l’heure, vous aviez songé à moi. Pardonnez-moi donc d’être entré chez vous sans façon.
Pendant ce singulier discours, les flammes du foyer s’étaient réveillées. Elles éclairaient le visiteur. J’observais son attitude à la fois aisée et digne, son visage marqué de petite vérole, ses yeux noirs et ardents, et une réminiscence montait à mon esprit. Lui-même, d’ailleurs, se chargea de me tirer d’embarras.
— Le comte de Thorane, dit-il en se présentant avec politesse.
A ces mots, je tressaillis et, ne sachant plus si j’étais dans la réalité ou dans le rêve :
— Le comte de Thorane ? m’écriai-je. Thorane de Grasse en Provence ? Le Thorane de Gœthe, alors ? Car je n’en connais aucun autre.
— Je suis de Grasse, en effet, me répondit-il. Et ce nom de Gœthe me dit quelque chose. C’est un nom d’Allemagne qui se rattache évidemment aux souvenirs de ma vie. Puisque vous l’avez prononcé tout de suite, vous voyez bien que j’ai eu raison de vous dire que nos pensées s’étaient rencontrées.
Si troublé que je fusse, je ne pus m’empêcher d’être frappé par l’expression étrange dont mon visiteur s’était servi. Que le nom de Gœthe « lui dît quelque chose », cette façon de parler aurait été risible si je n’avais eu le sentiment d’être entré dans le fantastique. Mais les manières de l’apparition (car c’était une apparition, je commençais à n’en plus douter) étaient si nobles qu’elles ne permettaient pas la raillerie.
— Du moment que vous êtes le comte de Thorane, repris-je, il est vrai qu’avec d’autres figures célèbres de la littérature et de l’histoire je vous évoquais tout à l’heure, un moment avant que vous fussiez ici…
J’allais ajouter : « En chair et en os », mais je poursuivis :
— Entre mon ami qui est en ce moment à l’armée du Rhin, et vous, il s’était établi un rapprochement dans mon esprit. Mon ami me disait comment il se comportait chez ses hôtes rhénans, et je vous revoyais dans l’illustre maison du Hirschgraben, à Francfort, en l’an de grâce 1759.
— Je ne sais pas ce que cette maison peut avoir d’illustre, répondit Thorane. Mais je me la rappelle à présent fort bien. C’était une habitation assez confortable, décorée avec un certain goût. Je revois encore les gravures italiennes qui ornaient une des salles. Le propriétaire était un bourgeois estimable, mais un peu bourru, et qui n’aimait guère les Français. J’ai lieu de penser, pourtant, qu’il n’a pas conservé de mauvais sentiments pour moi. Il m’avait même remercié, un jour, parce que j’évitais d’épingler mes cartes sur les murs où une tapisserie neuve venait d’être posée. Il se serait appelé Gœthe, ou un nom approchant de celui que vous avez prononcé tout à l’heure, que je n’en serais pas surpris.
— Il s’appelait Gœthe, fis-je avec vivacité. Et, depuis, ce nom a passé à la postérité et le vôtre avec lui.
— Ce mystère m’échappe, répondit Thorane. Il n’était rien arrivé de mémorable ni même d’important pendant mon séjour à Francfort… Au reste, je n’ai plus entendu parler de cette ville ni de la famille chez laquelle j’étais logé, le service du roi m’ayant appelé aux Indes où je suis mort.
Il m’était devenu naturel de causer avec un spectre de si bonne compagnie, en sorte que ces paroles ne m’étonnèrent pas. J’entrepris de continuer la conversation avec Thorane et je lui demandai s’il n’avait pas souvenir d’un jeune garçon qui animait la maison du Hirschgraben.
— En vérité, oui, je me le rappelle, s’écria Thorane. C’était un enfant aimable et qui regardait droit dans les yeux. Une fois, à la suite de je ne sais quelle espièglerie, je le chassai de ma chambre. Mais nous faisions très bon ménage. J’observais même que, pour un âge si tendre, il disait des choses fines et sensées lorsqu’il se mêlait à la conversation avec les peintres de la ville à qui je commandais des sujets de décoration pour mon château de Grasse.
— Ce jeune garçon, dis-je à mon tour, est devenu plus tard un des plus grands écrivains des temps modernes. Sans que vous l’ayez su, votre passage à Francfort a eu une influence profonde sur la formation de son génie. Par vous, et sans que vous vous en fussiez douté, il a été initié à la politesse française, à la littérature et aux arts de la France. Devenu vieux, il a écrit ses mémoires. Vous y êtes, et votre figure s’y détache avec un tel relief que, dès que vous êtes entré ici, j’ai cru que je vous connaissais déjà. Jean Wolfgang a vu et représenté en vous l’incarnation du soldat français, qui impose le respect, sans morgue ni brutalité, et qui, rien que par sa manière d’être, attire la sympathie. Votre séjour à Francfort a certainement contribué à donner à l’intelligence de Gœthe ce tour universel, et à son œuvre ce caractère si humain qu’un autre militaire français, un très grand capitaine, a pu lui dire un jour : « Vous êtes un homme, monsieur Gœthe », ce qui est, en effet, un compliment extraordinaire.
Thorane m’avait écouté avec attention. Et il me répondit avec sa gravité courtoise :
— Je suis heureux que ce jeune Gœthe ait gardé de moi un souvenir favorable et qu’il en reste une trace dans ses écrits. D’ailleurs, j’avais remarqué à Francfort qu’il suivait avec passion les comédies et les tragédies parisiennes que jouait notre théâtre. Il s’était même pris d’amitié pour un petit Français du nom de Derosnes. En général, Français et Allemands s’entendaient fort bien. Quoique nous fussions là par suite d’événements de guerre, nous n’étions nullement en guerre avec les habitants. Je ne suis pas étonné d’apprendre que notre séjour a eu de bons effets sur les esprits et sur les arts. Et je suis sûr que, dans l’avenir, d’autres Thorane formeront d’autres Gœthe…
Comme il disait ces mots, la sonnerie du téléphone retentit. Et ainsi qu’elle était venue, l’ombre duXVIIIesiècle s’évanouit par enchantement.