Je vous remercie, Monsieur, mais je ne le prendrai pas…
Quoi! à pied?
Oui."
L'homme toisa la fillette; sous ses vêtements usés elle avait bon air, la pauvre mignonne, et son joli petit visage, son corps émacié, gardaient une distinction naturelle.
Elle rougit sous ce regard; il lui en coûtait d'avouer qu'elle n'avait pas même cinq sous dans sa poche pour payer l'omnibus.
"C'est bien loin pour vous, reprit le suisse.
Aussi vais-je repartir tout de suite, pour ne pas être prise en route par la nuit. Je vous remercie, Monsieur, et je vous recommande mon billet."
Elle reprit sa course hâtive; elle n'avait pu voir ses anciens amis; mais au moins elle avait découvert leur adresse et pu remettre sa lettre; c'était une consolation, un espoir pour son pauvre petit cur meurtri.
"Viendront-ils?" se demandait-elle douloureusement. "Et s'ils ne me répondaient pas? Oh! je crois que cette fois je mourrais de chagrin."
Elle trottait le plus vite possible, car la nuit tombait, et elle aurait peur sur la route d'Endoume, souvent déserte le soir ou fréquentée par les gens de l'endroit, pour la plupart mauvais ouvriers et méchants Italiens.
Quand elle fut à moitié chemin, la force lui manqua tout à fait; alors elle s'assit sur le bord d'un trottoir et pleura. Elle se sentait si lasse, si faible, et elle avait si grand'faim!
Mais, comme c'était une vaillante petite fille, elle reprit sa course, pensant qu'il faisait bien noir, que sa mère était seule au logis; puis la brise de mer, à cette heure, soufflait bien froide sur son pauvre petit corps mal garanti. Son front ruisselait de sueur, et cependant ses dents claquaient; son cerveau lui semblait vide; de temps en temps elle trébuchait ou tombait sur les genoux, en buttant contre les pierres; chaque pas lui causait une douleur dans la tête, mais elle n'y faisait point attention et murmurait en allant, allant toujours:
"Je marche, j'arriverai, j'arriverai."
Elle arriva, en effet, dans ce pauvre bourg d'Endoume mal éclairé, et regardant mélancoliquement la mer, sombre ce soir- là; Endoume, jeté comme un haillon bizarre sur cette adorable route de la Corniche, village habité par de pauvres hères ou des vagabonds mal famés, où le vice sordide s'étale sous un ciel d'azur et ce soleil étincelant.
Folla aimait Marseille, mais elle n'aimait pas Endoume; ces gens lui faisaient peur.
Elle arriva, le cur battant; avant d'atteindre la maisonnette où elle comptait trouver Gervaise, un bruit étrange la retint: c'était comme un sanglot sortant de l'ombre épaisse, et en même temps des rires confus et des voix moqueuses.
Folla regarda autour d'elle, et ce qu'elle vit lui fit pousser un cri d'indignation et relever la tête avec une subite colère: une troupe de méchants gamins s'amusaient à tourmenter la pauvre Gervaise; ils l'avaient surprise sur le seuil de sa porte, entraîné dehors, et se moquaient d'elle, déchirant sa robe, tirant ses cheveux gris et la faisant tomber pour la rouler à terre.
Gervaise ne paraissait point courroucée, seulement elle demandait grâce et gémissait douloureusement.
Folla bondit comme si elle eût retrouvé des forces soudaines:
"Méchants! cria-t-elle, sans cur! voulez-vous bien la laisser en paix! N'avez-vous pas honte de faire un jouet d'une pauvre femme sans défense?"
Ils répondirent par des huées brutales; mais, soit que l'intervention de l'enfant indignée leur imposât, soit qu'ils fussent las de leur jeu, ils lâchèrent Gervaise et s'éloignèrent en ricanant, non sans que l'un d'eux cependant, le plus robuste et le plus lâche de la troupe, n'eût allongé un grand coup à la fillette en lui criant: "Tiens, petite princesse, voilà pour t'apprendre à nous ennuyer. Il ne faut pas courir la pretantaine à ces heures-ci et garder la folle au logis, si tu ne veux pas qu'on rie d'elle."
Folla reçut le coup sans pousser un cri; déjà affaiblie par son long jeûne et par sa course affolée, elle ne put supporter cette dernière émotion et tomba, privée de sentiment. La folle demeura auprès d'elle, murmurant d'incohérentes paroles et tâtonnant dans l'ombre pour retrouver son châle.
Le galop d'un cheval se fit entendre à cet instant.
C'est là, ce doit être là," dit une voix.
La voiture s'arrêta devant la maison des Marlioux; trois personnages en descendirent.
"On n'y voit pas, murmura une autre voix. Arthur, entrez donc, je vous prie, vous nous direz s'il y a quelqu'un.
Personne, ma bonne amie, pas un chat. Ma foi! ce n'est pas de chance; à moins que cette pauvre petite Sophie ne soit pas encore de retour, ce qui serait bien possible, car nous sommes partis au reçu de son billet, et notre voiture a dû filer plus vite que le tramway. Au moins devrait-il y avoir Gervaise ou son mari."
Soudain une exclamation retentit: Mme Milane (car vous avez deviné quels sont les nouveaux venus) avait aperçu, à la lueur des lanternes, la silhouette maigre d'une femme qui surgissait de l'ombre, auprès d'un petit corps allongé à terre.
Tous trois se précipitèrent de ce côté:
"Folla!" s'écrièrent-ils.
La tête échevelée et pâle de l'enfant était renversée dans la boue, et elle ne donnait pas signe de vie. Juliette la considérait toute tremblante, et sentait un grand remords lui mordre le cur.
"Est-ce qu'elle est morte, bonne maman, dit-elle, la voix pleine de larmes, en tirant Mme Milane par sa robe.
Mon Dieu! murmurait celle-ci sans répondre à sa petite- fille, voilà donc comme nous la retrouvons! voilà donc ce qu'ils ont fait de notre pauvre oiseau rieur, si gai, si gentil! Pauvre ange! comme elle a dû souffrir!"
M. Milane souleva Folla dans ses bras et l'emporta dans la pauvre demeure, où, grâce aux allumettes qui se trouvaient dans sa poche, on put faire de la lumière.
Alors ils purent voir le dénuement de ce logis misérable: rien sur le poêle, rien dans le garde-manger, presque plus de meubles dans les chambres, car Marlioux avait dépouillé sa demeure au profit du mont-de-piété.
Dans l'étroit cabinet où couchait Folla se voyait son lit, qui n'avait pas été refait depuis plusieurs jours, et qui, creusé au milieu, gardait la trace du petit corps qui y cherchait vainement un peu de repos et de chaleur.
Sous les baisers de Mme Milane, Folla rouvrit enfin les yeux et se prit à sourire, tandis qu'une larme roulait sur sa joue.
Un bizarre incident vint interrompre les effusions de la petite fille avec les Milane.
A présent que la chambre n'était plus plongée dans les ténèbres, Gervaise pouvait voir quels étaient les envahisseurs de sa demeure; elle avait d'abord aperçu Juliette, debout près de sa sur de lait.
La figure de la folle rayonna d'une sorte de joie sauvage; ses yeux mornes devinrent ardents.
"Ma fille! c'est ma fille!" cria-t-elle en étendant les mains vers l'enfant des Kernor.
"Bonne maman, j'ai peur," fit celle-ci en se serrant contreMme Milane.
Et certes, avec son visage altéré par l'émotion et ses grands yeux dilatés par l'épouvante, elle ressemblait d'une manière frappante à la pauvre Gervaise.
Mme Milane ne disait rien, et les regardait toutes les deux.
Avidement, dans un geste fébrile, la folle alla à Juliette, qui se reculait de plus en plus pour l'éviter, l'assit de force sur une chaise, et la déchaussa sans qu'aucun des assistants, frappé de stupeur, pensât à l'en empêcher.
Quand elle eut mis à nu la jambe droite de la fillette et qu'elle tint dans sa main brune ce petit pied blanc et fin, elle poussa un nouveau cri, et cette fois dans ce cri il y avait une allégresse délirante.
Elle posa son doigt sur une petite cicatrice qui se montrait au-dessus du coup-de-pied, et y colla ses lèvres avec passion.
"Ma fille! j'ai retrouvé ma fille!" répétait-elle si ardemment, que tous se sentirent le frisson dans les veines, et que Folla se souleva sur son séant, malgré sa faiblesse, pour mieux voir.
"Juliette Kernor n'est pas votre fille, ma bonne Gervaise, dit Mme Milane d'un ton ferme. Vous voyez bien que vous effrayez cette enfant, relevez-vous et laissez-la; votre fille est là, sur ce lit; regardez-la, et ne lui faites pas le chagrin de la renier."
Mais Gervaise demeurait agenouillée sur le sol, passant ses mains sur son front, non plus avec égarement, mais comme si elle ressaisissait dans sa pauvre tête, depuis si longtemps malade, la raison qui en avait fui.
"Ecoutez, dit-elle enfin, je ne suis plus folle; je l'ai été bien des années, je le sais; à présent j'ai l'esprit tout à fait sain, je le sens, je vous le jure; j'ai revu mon enfant, et cela m'a guérie. Madame, ajouta-t-elle en se traînant aux pieds de Mme Milane, atterrée, vous avez beaucoup à me pardonner, mais j'ai cruellement expié ma faute. Ecoutez: l'enfant que j'ai remise il y a huit ans et demie à votre fille, Mme Kernor, ce n'était pas la sienne, c'était la mienne, ma blonde Sophie; et j'ai fait ce coupable échange, affolée que j'étais, parce que mon mari était un voleur, qu'il allait être arrêté, envoyé au bagne, et j'ai eu peur que la honte paternelle ne rejaillît sur toute la vie de mon enfant. Je voulais qu'elle fût heureuse, qu'elle fût considérée plus tard, et non montrée au doigt comme la fille d'un forçat. Et voilà que depuis plusieurs mois un travail se faisait silencieusement dans ma pauvre tête: je voyais à mes côtés cette fillette brune qui me soignait, m'embrassait, m'appelait sa mère, et elle n'était pas à moi, et je savais bien que je n'étais pas sa mère, me demandant comment elle se trouvait là. A présent je comprends; quelque chose s'est brisé dans mon cerveau en voyant cette enfant-là que vous croyiez vôtre, blonde et blanche comme je l'étais jadis; j'ai compris qu'on a ramené à mes côtés celle que j'avais fait passer pour ma fille à moi, mais qui est en réalité une Kernor. Voyez, n'a-t-elle pas les yeux noirs de sa mère? Et si vous ne me croyez pas encore, regardez cette petite marque blanche sur la jambe de ma Sophie; c'est cela qui lève mes derniers doutes, si je pouvais en avoir après que mon cur de mère eût parlé.
"Un jour (elles étaient bien petites alors les deux mignonnes), dans un accès de colère, mon mari brisa un base de verre dont les éclats blessèrent ma fille au-dessus du pied. J'ai fermé la blessure, mais la marque est restée, et j'en bénis le Ciel, puisqu'elle me permet de reconnaître mon enfant."
Folla écoutait avidement, les lèvres entr'ouvertes, les yeux démesurément agrandis… Si c'était vrai, ce que cette femme disait!
"Voyons, dit M. Milane en intervenant, il ne faut pas prononcer de telles choses à la légère, madame Gervaise. Ce que vous avancez là est grave; savez-vous que, pour un rapt d'enfant, car enfin on ne peut guère qualifier autrement votre conduite passée, il y va de la prison?
Je le sais, Monsieur, répliqua Gervaise avec énergie en se relevant; qu'on m'envoie en prison si l'on veut, mais qu'on me laisse ma fille, ma Sophie, mon enfant! Mais regardez donc si elle n'est pas mienne: elle me ressemble; c'est moi à quinze ans; la vôtre n'a rien de moi.
Gervaise a raison, dit tout à coup une voix masculine; l'enfant avait au pied la cicatrice d'une blessure que je lui avais faite dans un accès de colère, je me le rappelle. Cré nom! ma femme me l'a-t-elle assez reproché! Elle ne se doutait pas que cela servirait si bien un jour. Seulement je ferai observer que la petite ne se montre pas très empressée à embrasser ses parents, perdus depuis si longtemps; l'autre était moins demoiselle, je crains que nous ne perdions à l'échange."
Félix Marlioux était entré pendant cette scène sans qu'on fît attention à lui; il avait tout entendu, et intervenait à son tour.
On se souvient d'ailleurs qu'il avait trouvé une ressemblance frappante entre Gervaise et Juliette, en la rencontrant à Pallavas.
"Allons, petite, poursuivit-il en s'adressant à cette dernière, viens tendre la joue à papa. Eh bien! nous sommes fière?… tant pis!"
Juliette, vers laquelle il s'avançait, poussa un cri de terreur et enfouit sa tête blonde désespérée dans la robe de Mme Milane.
"A moi! mais viens donc à moi! criait Gervaise en lui tendant les bras; tu ne peux me repousser, moi, tu ne peux avoir peur de ta mère.
Prenez patience, Gervaise, dit Mme Milane avec autorité, l'enfant a été trop brusquement surprise; laissez-la reprendre un peu ses esprits.
Ah! Madame, répliqua Gervaise en s'essuyant les yeux, je crains bien que ma Sophie à moi ne vaille pas votre petite- fille, celle que vous appelez Folla! Il n'y a pas au monde d'enfant meilleure, plus délicate, plus oublieuse d'elle-même. A présent que la raison m'est revenue, je me souviens; je puis dire avec quel dévouement elle a pris soin de moi, de moi qu'elle croyait sa mère et qui ne voulais pas l'appeler ma fille. Pauvre ange! a-t-elle souffert! Que voulez-vous, Madame! je pensais que ce n'était pas la mienne. Gardez-la bien, soignez-la bien, votre Folla; vous lui devez beaucoup d'amour, presque une réparation, car elle a bien pâti chez nous."
Et Gervaise se mit à raconter avec feu quelle était la vie de l'enfant pendant les mois passés, et comme elle supportait patiemment toutes sortes de douleurs.
Enfin on pensa à caresser Folla, à la couvrir de baisers, à lui demander pardon de l'avoir négligée involontairement.
Mais elle était si affaiblie, qu'elle ne pouvait répondre aux démonstrations affectueuses qui lui étaient prodiguées.
On s'aperçut alors de sa pâleur et de son silence.
"Qu'as-tu? lui demanda Mme Milane inquiète. N'es-tu point heureuse d'entendre ce que dit Gervaise?
J'ai faim, répondit l'enfant d'une voix faible, grand'faim!
Elle a faim, grand Dieu! qui sait depuis quand elle n'a pas mangé, pauvre ange! et nous qui… Vite, Gervaise, où pourrons-nous trouver quelque chose de réconfortant pour elle?
Je ne sais pas," répondit tristement l'ancienne nourrice. On oubliait qu'elle se laissait servir depuis longtemps, sans faire quoi que ce fût d'elle-même.
"Si vous voulez, j'irai, moi," dit Félix Marlioux en s'approchant humblement.
Il n'avait pas bu de toute la journée, par la raison qu'on ne lui faisait plus crédit nulle part, et que ses camarades ne lui payaient plus rien. Il avait réfléchi beaucoup, depuis un moment surtout.
Il prit la pièce qu'on lui tendait, et courut à la première boutique, d'où il put rapporter un peu de bouillon et du pain.
Folla se jeta dessus avidement. Mme Milane pleurait; M. Milane regardait d'un air sombre sa petite-fille, sa véritable petite-fille, manger ainsi en affamée. Lui aussi songeait.
Il songeait que Juliette, l'enfant gâtée et personnelle, avait eu jusqu'à ce jour à la place de l'autre toutes les tendresses, toutes les joies: elle en avait profité en égoïste, regrettant tout juste sa sur de lait pendant les premiers jours, parce qu'elle était seule pour jouer, et se consolant bien vite avec des jouets et des amies nouvelles. Elle n'avait plus parlé de Folla que rarement, ne demandant pas à la revoir, et tout à l'heure encore, sur la route d'Endoume, elle avait détourné la tête pour ne pas la reconnaître dans la fillette pauvre qui l'appelait.
"Madame Gervaise, dit-il enfin, vous avez raison, votre fille, la voilà; nous vous la rendons, et reprenons notre petite Folla; il est bien juste que la chère mignonne jouisse enfin de la famille et des avantages qui lui ont été enlevés injustement.
"Juliette, viens, ma chérie! non pas toi, fit-il en voyant la fausse Juliette se diriger vers lui; toi tu es maintenant et pour toujours Sophie Marlioux, et tu vas rester ici avec tes parents.
Ici? mon Dieu! mon Dieu! non, jamais, cria l'enfant en se tordant dans une crise de larmes. J'ai peur de cet homme qu'on veut me donner pour père, de cette femme qui veut m'embrasser. J'ai horreur de cette maison froide et noire. J'ai peur de la pauvreté, de la misère. Je ne veux pas être mal vêtue, mal nourrie, obligée de travailler et de salir mes mains à des ouvrages grossiers. Je ne veux pas, j'en mourrais."
M. Milane lui jeta un regard méprisant.
"Vous voyez, ma bonne amie, dit-il à sa femme, ce n'est pas nous qu'elle regrette, ce sont les beaux vêtements, la vie facile. Cette enfant est pétrie d'égoïsme, et elle n'aime que sa petite personne. Dieu la punit, tout est bien.
Non, Arthur, il ne faut pas nous montrer trop durs, répondit Mme Milane; songez que le coup est rude pour cette petite, qui ne s'attendait nullement à ce qui arrive. Voilà ce qu'il faut faire: nous allons rentrer à Marseille, emmenant les deux enfants; vous entendez? les deux; pendant qu'elles se remettront de leurs émotions, nous nous concerterons sur la manière d'agir à l'égard de la petite Marlioux.
Hé quoi! s'écria Gervaise, qui écoutait, vous allez m'enlever ma Sophie?"
M. et Mme Milane se regardèrent.
"Emmenons-la aussi," dirent-ils ensemble.
Quelques instants après, ils remontaient en voiture avec les deux soeurs de lait et Gervaise.
On laissa un peu d'argent à Félix Marlioux, en lui promettant de le revoir le lendemain.
Et tandis que le cheval trottait sur la grande route, Folla (on continuait de l'appeler Folla), ses lèvres sur la joue de sa grand'mère, sa petite main dans celle de son grand-père, s'endormait d'un profond sommeil, brisée de fatigue et d'émotions.
Ce sommeil ne lui apporta que des rêves délicieux. On ne l'éveilla point pour la mettre au lit à l'hôtel de l'avenue Noailles, et le suisse qui en gardait l'entrée fut tout étonné de voir reparaître en tel équipage la petite pauvresse de l'après-midi. L'ex-Juliette Kernor, devenue pour toujours Sophie Marlioux ne dormit guère.
Tout le long du trajet elle avait sangloté, et elle continua toute la nuit, au grand désespoir de Gervaise et à la grande indignation de M. Milane. Mme Milane, plus indulgente, l'excusait. Tous les deux passèrent de longues heures à discuter la question concernant l'avenir de l'enfant des Marlioux.
Les Milane n'ont point quitté Marseille et continuent à habiter l'hôtel Noailles. On ne voit plus avec eux la jolie fillette blonde et rose avec laquelle ils s'y étaient installés; en revanche, une autre petite fille non moins jolie, mais brune et vive, les suit partout.
Folla est redevenue la Folla d'autrefois, pétulante, espiègle, rieuse, mais toujours gentille, avec un brin de gravité en plus; car la souffrance mûrit, et Folla a souffert.
Elle a repris ses costumes élégants, sa douce vie et sa chère musique. Elle avait supplié ses grands-parents de garder avec eux sa sur de lait, avec Gervaise.
M. et Mme Milane ont consenti à cet arrangement, mais en l'ajournant; ils trouvent juste que l'orgueil et l'égoïsme de Sophie Marlioux reçoivent une petite leçon. Ils ont laissé Gervaise emmener Sophie à Endoume; mais elles n'y pâtiront point, comme Folla y a pâti.
Gervaise est capable maintenant de soigner son petit ménage; elle peut faire face aux dépenses, grâce à la générosité de M. Milane, qui ne veut pas voir Sophie vivre dans le dénuement ni même dans la gêne.
Celle-ci néanmoins ne peut se consoler de son changement de position; elle est mal à l'aise dans ses vêtements très simples, mange du bout des lèvres les aliments apprêtés cependant avec tant de soin par sa mère; elle souffre et se trouve à l'étroit dans sa chambrette pauvre, comparée à celles qui l'ont abritée jusqu'alors: bref, elle ne peut prendre son parti de sa disgrâce, et espère toujours que les Milane la reprendront; elle sait qu'elle n'aura plus le premier rang dans la famille, dans leur maison, mais au moins elle reverra ce luxe qu'elle regrette.
Vous voyez quelle différence entre elle et la petite Folla, accourue de si bon cur près de ses parents indigents, et pourtant dédaignée par eux!
Cependant le rêve de Sophie Marlioux ne se réalisa point aussi promptement qu'elle l'espérait: les Milane quittèrent Marseille, avec leur petite-fille, bien entendu, pour la faire voyager pendant quelques semaines.
Au bout de ce temps, jugeant l'épreuve suffisante, ils comptaient reprendre Gervaise et sa fille pour les installer à la Seille, où la première remplirait les fonctions de femme de charge. On tâcherait de caser Félix quelque part, et de le convertir à de meilleurs sentiments.
Or il se trouva qu'à cette époque Sophie, la vraie Sophie, était fort malade; elle s'en allait de fièvre lente, couchée entre les quatre murs blancs de son petit réduit, qui lui faisait l'effet d'une tombe; elle était aussi pâle qu'un marbre, et ses grands yeux étaient pleins d'une mélancolie navrée.
Cependant cette maladie lui devenait salutaire: elle changeait au moral comme au physique; dans ses longues nuits sans sommeil, elle faisait son examen de conscience, et, en se comparant à sa sur de lait, elle voyait enfin ses fautes, son égoïsme, sa vanité; elle en eut honte, et, quoique triste encore, elle se montrait tendre et douce envers sa mère et supportait vaillamment son mal.
Comme je voudrais vivre pour devenir bonne et pour aimer à mon tour, pour réparer mes fautes et me rendre utile!" soupirait-elle parfois.
Mais il était trop tard; elle était atteinte mortellement, et malgré les soins de sa mère éplorée et de Mme Milane, qui la fit transporter à la Seille, elle ne put guérir.
L'excellente dame fut vivement peinée en retrouvant en si triste état sa Juliette autrefois.
Cependant la campagne parut un peu ranimer la malade; elle respirait avec ivresse l'air pur et les brises tièdes de ce lieu aimé. Elle passa ainsi l'été.
Il y avait un an, à pareille époque, elle était bien fière d'être la petite Kernor, et maintenant elle n'était plus quela petite Marlioux.
Mais elle ne se sentait plus humiliée que par le souvenir de son orgueil passé.
La belle saison s'écoula donc dans une tranquillité relative que troubla un seul événement: Félix Marlioux, qu'on ne pouvait corriger de ses vices honteux, fut écrasé par une voiture au chemin des Catalans, un soir qu'il s'y était laissé tomber ivre-mort.
Sa fille le regretta, car elle se disait: "Je l'aurais pourtant aimé, et je l'aurais peut-être ramené à nous en devenant bonne comme Folla."
Et Gervaise pleura, car elle l'avait aimé.
Il fut décidé que l'ancienne nourrice ne quitterait plus la Seille; quant à Sophie, on ne pouvait former de projets à son égard, tant que sa santé ne serait pas rétablie.
Elle eut encore quelques jours de bonheur au milieu de ses amis; puis, au commencement de l'automne, elle s'éteignit doucement, sans souffrir beaucoup, dans les bras de sa mère.
Elle s'était fait chérir, et la bonne Mlle Cayer, de retour à la Seille après un long séjour dans sa famille, déclarait ne savoir laquelle elle préférait de ses deux élèves.
Folla pleura beaucoup sa sur de lait, et demeura longtemps triste de sa perte; puis elle se mit à l'étude avec ardeur pour réparer le temps perdu, ce qui put la consoler un peu.
Vous devinez si elle était gâtée par ses parents, qui voulaient la dédommager de tout ce dont elle avait été privée pendant quelques mois; mais cela n'altéra jamais son caractère généreux et aimant. Elle resta la charmante petite fille qui donnait tout son argent aux malheureux, et savait rendre service à tout le monde. Aussi était-elle chérie de tous, et particulièrement de la pauvre Gervaise, qui disait souvent en essuyant ses larmes:
"J'ai perdu deux fois ma fille, mais j'en ai trouvé une autre qui me fait supporter la vie."
En veine de paresse
L'enfant de la Gervaise
Poulets perdus
A la mer
L'homme qui revient
Ce qu'entendit Félix en dormant
Tes père et mère honoreras
La dernière nuit
La dernière journée
La femme folle
Endoume
Volée
Rencontre
En route
Une scène dramatique
Epilogue
22427. Tours, impr. Mame.
erreurs typographiques corrigées silencieusement :
chapitre 1 : =qui n'en fit pas son idole= remplacé par =qui n'en fît pas son idole=
chapitre 1 : =Sophie et Juliette tetèrent= remplacé par =Sophie et Juliette tétèrent=
chapitre 2 : =ell allait jouer de la guitare= remplacé par =elle allait jouer de la guitare=
chapitre 4 : =fait bien ce qui peut, le pauvre= remplacé par =fait bien ce qu'i peut, le pauvre=
chapitre 6 : =fixement son interlocuteur= remplacé par =fixement son interlocuteur.=
chapitre 11 : =privée de raison parce que nul= remplacé par =privée de raison; parce que nul=
chapitre 14 : =demandait-elle douloureusement. Et s'ils= Et s'ils remplacé par =demandait-elle douloureusement. "Et s'ils=
chapitre 15 : =Que voulez vous, Madame= remplacé par= Que voulez- vous, Madame=