ALPHONSE DAUDET

Ah! les fils de l'Hellade, avec des yeux nouveauxAdmirant cette gloire à l'Orient éclose,Criaient: Salut au dieu dont les quatre chevauxFrappent d'un pied d'argent le ciel solide et rose!

Nous autres nous crions: Salut à l'Infini!Au grand Tout, à la fois idole, temple et prêtre,Qui tient fatalement l'homme à la terre uni,Et la terre au soleil, et chaque être à chaque être;

Il est tombé pour nous le rideau merveilleuxOù du vrai monde erraient les fausses apparences,La science a vaincu l'imposture des yeux,L'homme a répudié les vaines espérances;

Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien,Et depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve,Il apparaît plus stable affranchi de soutien,Et l'univers entier vêt une beauté neuve.

Tu veux toi-même ouvrir ta tombe:Tu dis que sous ta lourde croixTon énergie enfin succombe;Tu souffres beaucoup, je te crois.

Le souci des choses divinesQue jamais tes yeux ne verront,Tresse d'invisibles épinesEt les enfonce dans ton front.

Tu répands ton enthousiasmeEt tu partages ton manteau,A ta vaillance le sarcasmeAttache un risible écriteau.

Tu demandes à l'âpre étudeLe secret du bonheur humain,Et les clous de l'ingratitudeTe sont plantés dans chaque main.

Tu veux voler où vont tes rêves,Et forcer l'infini jaloux,Et tu te sens, quand tu t'enlèves,Aux deux pieds d'invisibles clous.

Ta bouche abhorre le mensonge,La poésie y fait son miel,Tu sens d'une invisible épongeMonter le vinaigre et le fiel.

Ton coeur timide aime en silence,Il cherche un coeur sous la beauté,Tu sens d'une invisible lanceLe fer froid percer ton côté.

Tu souffres d'un mal qui t'honore,Mais vois tes mains, tes pieds, ton flanc:Tu n'es pas un vrai Christ encore,On n'a pas fait couler ton sang;

Tu n'as pas arrosé la terreDe la plus chaude des sueurs,Tu n'es pas martyr volontaire,Et c'est pour toi seul que tu meurs.

Toutes, portant l'amphore, une main sur la hanche,Théano, Callidie, Amymone, Agavé,Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé,Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche.

Hélas! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche,Et le bras faible est las du fardeau soulevé:"Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,O gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche?"

Elles tombent, le vide épouvante leurs coeurs;Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs,Chante, et leur rend la force et la persévérance.

Tels sont l'oeuvre et le sort de nos illusions:Elles tombent toujours, et la jeune EspéranceLeur dit toujours: "Mes soeurs, si nous recommencions!"

Le laboureur m'a dit en songe: "Fais ton pain,Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème."Le tisserand m'a dit: "Fais tes habits toi-même."Et le maçon m'a dit: "Prends ta truelle en main."

Et seul, abandonné de tout le genre humainDont je traînais partout l'implacable anathème,Quand j'implorais du ciel une pitié suprême,Je trouvais des lions debout dans mon chemin.

J'ouvris les yeux, doutant si l'aube était réelle:De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle,Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés.

Je connus mon bonheur et qu'au monde où nous sommesNul ne peut se vanter de se passer des hommes;Et depuis ce jour-là je les ai tous aimés.

Il est tard; l'astronome aux veilles obstinées,Sur sa tour, dans le ciel où meurt le dernier bruit,Cherche des îles d'or, et, le front dans la nuit,Regarde à l'infini blanchir des matinées;

Les mondes fuient pareils à des graines vannées;L'épais fourmillement des nébuleuses luit;Mais, attentif à l'astre échevelé qu'il suit,Il le somme, et lui dit: "Reviens dans mille années."

Et l'astre reviendra. D'un pas ni d'un instantIl ne saurait frauder la science éternelle;Des hommes passeront, l'humanité l'attend;

D'un oeil changeant, mais sûr, elle fait sentinelle;Et, fût-elle abolie au temps de son retour,Seule, la Vérité veillerait sur la tour.

Aux étoiles j'ai dit un soir:"Vous ne paraissez pas heureuses;Vos lueurs, dans l'infini noir,Ont des tendresses douloureuses;

"Et je crois voir au firmamentUn deuil blanc mené par des viergesQui portent d'innombrables ciergesEt se suivent languissamment.

"Êtes-vous toujours en prière?Êtes-vous des astres blessés?Car ce sont des pleurs de lumière,Non des rayons, que vous versez.

"Vous, les étoiles, les aïeulesDes créatures et des dieux,Vous avez des pleurs dans les yeux…."Elles m'ont dit: "Nous sommes seules….

"Chacune de nous est très loinDes soeurs dont tu la crois voisine;Sa clarté caressante et fineDans sa patrie est sans témoin;

"Et l'intime ardeur de ses flammesExpire aux cieux indifférents."Je leur ai dit: "Je vous comprends!Car vous ressemblez à des âmes:

"Ainsi que vous, chacune luitLoin des soeurs qui semblent près d'elle,Et la solitaire immortelleBrûle en silence dans la nuit."

J'aimais froidement ma patrie,Au temps de la sécurité;De son grand renom méritéJ'étais fier sans idolâtrie.

Je m'écriais avec Schiller:"Je suis un citoyen du monde;En tous lieux où la vie abonde,Le sol m'est doux et l'homme cher!

"Des plages où le jour se lèveAux pays du soleil couchant,Mon ennemi, c'est le méchant,Mon drapeau, l'azur de mon rêve!

"Où régne en paix le droit vainqueur,Où l'art me sourit et m'appelle,Où la race est polie et belle,Je naturalise mon coeur;

"Mon compatriote, c'est l'homme!"Naguère ainsi je dispersaisSur l'univers ce coeur français:J'en suis maintenant économe.

J'oubliais que j'ai tout reçu,Mon foyer et tout ce qui m'aime,Mon pain, et mon idéal même,Du peuple dont je suis issu,

Et que j'ai goûté dès l'enfance,Dans les yeux qui m'ont caressé,Dans ceux mêmes qui m'ont blessé,L'enchantement du ciel de France!

Je ne l'avais pas bien senti;Mais depuis nos sombres journées,De mes tendresses détournéesJe me suis enfin repenti;

Ces tendresses, je les ramèneEtroitement sur mon pays,Sur les hommes que j'ai trahisPar amour de l'espèce humaine,

Sur tous ceux dont le sang coulaPour mes droits et pour mes chimères:Si tous les hommes sont mes frères,Que me sont désormais ceux-là?

Sur le pavé des grandes routes,Dans les ravins, sur les talus,De ce sang, qu'on ne lavait plus,Je baiserai les moindres gouttes;

Je ramasserai dans les toursEt les fossés des citadellesLes miettes noires, mais fidèles,Du pain sans blé des derniers jours;

Dans nos champs défoncés encore,Pèlerin, je recueillerai,Ainsi qu'un monument sacré,Le moindre lambeau tricolore;

Car je t'aime dans tes malheurs,O France, depuis cette guerre,En enfant, comme le vulgaireQui sait mourir pour tes couleurs!

J'aime avec lui tes vieilles vignes,Ton soleil, ton sol admiréD'où nos ancêtres ont tiréLeur force et leur génie insignes.

Quand j'ai de tes clochers tremblantsVu les aigles noires voisines,J'ai senti frémir les racinesDe ma vie entière en tes flancs,

Pris d'une pitié jalouseEt navré d'un tardif remords,J'assume ma part de tes torts;Et ta misère, je l'épouse.

Le présent se fait vide et triste,O mon amie, autour de nous;Combien peu du passé subsiste!Et ceux qui restent changent tous.

Nous ne voyons plus sans envieLes yeux de vingt ans resplendir,Et combien sont déjà sans vieDes yeux qui nous ont vu grandir!

Que de jeunesse emporte l'heure,Qui n'en rapporte jamais rien!Pourtant quelque chose demeure:Je t'aime avec mon coeur ancien,

Mon vrai coeur, celui qui s'attacheEt souffre depuis qu'il est né,Mon coeur d'enfant, le coeur sans tacheQue ma mère m'avait donné;

Ce coeur où plus rien ne pénètre,D'où plus rien désormais ne sort;Je t'aime avec ce que mon êtreA de plus fort contre la mort;

Et, s'il peut braver la mort même,Si le meilleur de l'homme est telQue rien n'en périsse, je t'aimeAvec ce que j'ai d'immortel.

Je t'aime, en attendant mon éternelle épouse,Celle qui doit venir à ma rencontre un jour,Dans l'immuable Éden, loin de l'ingrat séjourOù les prés n'ont de fleurs qu'à peine un mois sur douze.

Je verrai devant moi, sur l'immense pelouseOù se cherchent les morts pour l'hymen sans retour,Tes soeurs de tous les temps défiler tour à tour,Et je te trahirai sans te rendre jalouse;

Car toi-même, élisant ton époux éternel,Tu m'abandonneras dès son premier appel,Quand passera son ombre avec la foule humaine;

Et nous nous oublîrons, comme les passagersQue le même navire à leurs foyers ramène,Ne s'y souviennent plus de leurs liens légers.

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.Née au siècle où je vis et passant où je passe,Dans le double infini du temps et de l'espaceTu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:Ton époux à venir et ma femme futureSoupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deuxNous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

Il gît au fond de quelque armoireCe vieil alphabet tout jauni,Ma première leçon d'histoire,Mon premier pas vers l'infini.

Toute la Genèse y figure;Le lion, l'ours et l'éléphant;Du monde la grandeur obscureY troublait mon âme d'enfant.

Sur chaque bête un mot énormeEt d'un sens toujours inconnu,Posait l'énigme de sa formeA mon désespoir ingénu.

Ah! dans ce lent apprentissageLa cause de mes pleurs, c'étaitLa lettre noire, et non l'imageOù la Nature me tentait.

Maintenant j'ai vu la NatureEt ses splendeurs, j'en ai regret:Je ressens toujours la tortureDe la merveille et du secret,

Car il est un mot que j'ignoreAu beau front de ce sphinx écrit,J'en épelle la lettre encoreEt n'en saurai jamais l'esprit.

Nous prospérons! Qu'importé aux anciens malheureux,Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître,Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaître,Dont même les tombeaux aujourd'hui sonnent creux!

Hélas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux,Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître.Quand je songe à ces morts, le moderne bien-êtrePar leur injuste exil m'est rendu douloureux.

La tâche humaine est longue et sa fin décevante:Des générations la dernière vivanteSeule aura sans tourment tous ses greniers comblés,

Et les premiers auteurs de la glèbe fécondeN'auront pas vu courir sur la face du mondeLe sourire paisible et rassurant des blés.

J'ai bon coeur, je ne veux à nul être aucun mal,Mais je retiens ma part des boeufs qu'un autre assommeEt, malgré ma douceur, je suis bien aise en sommeQue le fouet d'un cocher hâte un peu mon cheval.

Je suis juste, et je sens qu'un pauvre est mon égal,Mais, pendant que je jette une obole à cet homme,Je m'installe au banquet dont un père économeS'est donné les longs soins pour mon futur régal.

Je suis probe, mon bien ne doit rien à personne,Mais j'usurpe le pain qui dans mes blés frissonne,Héritier, sans labour, des champs fumés de morts.

Ainsi dans le massacre incessant qui m'engraisse,Par la Nature élu, je fleuris et m'endors,Comme l'enfant candide et sanglant d'une ogresse.

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés,Petites bouches, petits nez,Petites lèvres demi-closes,Membres tremblants,Si frais, si blancs,Si roses;

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés,Pour le bonheur que vous donnezA vous voir dormir dans vos langes,Espoir des nids,Soyez bénis,Chers anges!

Pour vos grands yeux effarouchésQue sous vos draps blancs vous cachez,Pour vos sourires, vos pleurs même,Tout ce qu'en vous,Etres si doux,On aime;

Pour tout ce que vous gazouillez,Soyez bénis, baisés, choyés,Gais rossignols, blanches fauvettes!Que d'amoureuxEt que d'heureuxVous faites!

Lorsque sur vos chauds oreillers,En souriant vous sommeillez,Près de vous, tout bas, ô merveille!Une voix dit:"Dors, beau petit;Je veille."

C'est la voix de l'ange gardien;Dormez, dormez, ne craignez rien;Rêvez, sous ses ailes de neige:Le beau jalouxVous berce et vousProtège.

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés,Au paradis, d'où vous venez,Un léger fil d'or vous rattache.A ce fil d'orTient l'âme encorSans tache.

Vous êtes à toute maisonCe que la fleur est au gazon,Ce qu'au ciel est l'étoile blanche,Ce qu'un peu d'eau

Est au roseauQui penche.

Mais vous avez de plus encorCe que n'a pas l'étoile d'orCe qui manque aux fleurs les plus belles.Malheur à nous!Vous avez tousDes ailes.

J'ai dans mon coeur un oiseau bleu,Une charmante créature,Si mignonne que sa ceintureN'a pas l'épaisseur d'un cheveu.

Il lui faut du sang pour pâture.Bien longtemps, je me fis un jeuDe lui donner sa nourriture:Les petits oiseaux mangent peu.

Mais, sans en rien laisser paraître,Dans mon coeur il a fait, le traître,Un trou large comme la main.

Et son bec fin comme une lame,En continuant son chemin,M'est entré jusqu'au fond de l'âme!….

Qui donc t'a pu créer, Sphinx étrange, ô Nature!Et d'où t'ont pu venir tes sanglants appétits?C'est pour les dévorer que tu fais tes petits,Et c'est nous, tes enfants, qui sommes ta pâture:Que t'importent nos cris, nos larmes et nos fièvres?Impassible, tranquille, et ton beau front bruniPar l'âge, tu t'étends à travers l'infini,Toujours du sang aux pieds et le sourire aux lèvres!

Je sens un monde en moi de confuses pensées,Je sens obscurément que j'ai vécu toujours,Que j'ai longtemps erré dans les forêts passées,Et que la bête encor garde en moi ses amours.

Je sens confusément, l'hiver, quand le soir tombe,Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert,Lorsque Adonis saignant dormait pâle en sa tombe;Et mon coeur reverdit, quand tout redevient vert.

Certains jours, en errant dans les forêts natales,Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois,Quand, la nuit grandissant les formes végétales,Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.

Dans le sol primitif nos racines sont prises;Notre âme, comme un arbre, a grandi lentement;Ma pensée est un temple aux antiques assises,Où l'ombre des Dieux morts vient errer par moment.

Quand mon esprit aspire à la pleine lumière,Je sens tout un passé qui me tient enchaîné;Je sens rouler en moi l'obscurité première:La terre était si sombre aux temps où je suis né!

Mon âme a trop dormi dans la nuit maternelle:Pour monter vers le jour, qu'il m'a fallu d'efforts!Je voudrais être pur; la honte originelle,Le vieux sang de la bête est resté dans mon corps.

Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme,Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir;Je voudrais oublier mon origine infâme,Et les siècles sans fin que j'ai mis à grandir.

Mais c'est en vain: toujours en moi vivra ce mondeDe rêves, de pensers, de souvenirs confus,Me rappelant ainsi ma naissance profonde,Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus;

Et que j'ai transmigré dans des formes sans nombre,Et que mon âme était, sous tous ces corps divers,La conscience, et l'âme aussi, splendide ou sombre,Qui rêve et se tourmente au fond de l'univers!

Je viens de faire un grand voyageQui sur l'atlas n'est point tracé:Pays perdu! dont le mirageDerrière moi s'est effacé.

Le cap noir de la quarantaineMet son ombre sur mon bateauCouvert d'écume et qui fait eau,Mais dont je suis le capitaine.

Ai-je bien ou mal gouverné?Encor n'ai-je point fait naufrage:Sur maint bas-fond si j'ai donné,J'ai vu de haut gronder l'orage.

Enfin, me voilà de retourDu beau pays de l'Espérance,Si vaste, au moins en apparence,Et dont si vite on fait le tour.

C'est fini ! Ma riche bannièreEt ma voilure sont à bas!Plus de fleurs à ma boutonnière,Et plus de femmes à mon bras;

Vieillir! C'est la grande défaite,C'est la laideur et c'est l'affront,C'est plus de rides à mon frontEt moins de cheveux à ma tête.

Oui, c'est la chose, et c'est mon tour.O temps où bouillonnaient les sèves,Où mes seuls dieux, l'Art et l'Amour,Traversaient l'orgueil de mes rêves!

D'avoir suivi leur vol vainqueur,Je n'ai rapporté, pour ma peine,Qu'un tout petit brin de verveineAvec un grand trou noir au coeur;

Et seul, au coin de la fenêtreOù j'accoude mes longs ennuis,Sachant ce que je pourrais être,Je pleure sur ce que je suis.

Dans cette vie où nous ne sommesQue pour un temps sitôt fini,L'instinct des oiseaux et des hommesSera toujours de faire un nid;

Et d'un peu de paille et d'argileTous veulent se construire, un jour,Un humble toit, chaud et fragile,Pour la famille et pour l'amour.

Par les yeux d'une fille d'EveMon coeur profondément touchéAvait fait aussi ce doux rêveD'un bonheur étroit et caché.

Rempli de joie et de courage,A fonder mon nid je songeais;Mais un furieux vent d'orageVient d'emporter tous mes projets;

Et sur mon chemin solitaireJe vois, triste et le front courbé,Tous mes espoirs brisés à terreComme les oeufs d'un nid tombé.

Les deux soeurs étaient là, les bras entrelacés,Debout devant la vieille aux regards fatidiques,Qui tournait lentement de ses vieux doigts lassésSur un coin de haillon les cartes prophétiques.

Brune et blonde, et de plus fraîches comme un matin,L'une sombre pavot, l'autre blanche anémone,Celle-ci fleur de mai, celle-là fleur d'automne,Ensemble elles voulaient connaître le destin.

"La vie, hélas! sera pour toi bien douloureuse,"Dit la vieille à la brune au sombre et fier profil.Celle-ci demanda: "Du moins m'aimera-t-il?—Oui.—Vous me trompiez donc. Je serai trop heureuse."

"Tu n'auras même pas l'amour d'un autre coeur,"Dit la vieille à l'enfant blanche comme la neige.Celle-ci demanda: "Moi, du moins, l'aimerai-je?—Oui.—Que me disiez-vous? J'aurai trop de bonheur."

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en faceDe l'Océan et dans la dernière maison,Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse,Elle se tient, les yeux fixés sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la pâleur des éternels veuvages,Sa robe est claire; et, bien que les soucis pesantsAient sur ses traits flétris exercé leurs ravages,Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie,Dés l'instant où la mer bleuit dans le matinJusqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie,Elle est assise là, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoileS'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncerA cette place où doit reparaître la voileQu'elle vit là, jadis, pâlir et s'effacer.

Son coeur de fiancée, immuable et fidèle,Attend toujours, certain de l'espoir partagé,Loyal; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle,Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite,En la voyant avec ses bandeaux réguliers,Son ruban mince où pend sa médaille bénite,Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingénue et qui boude,Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblante,Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoudeNe livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontreEn mille objets fanés et déjà presque anciens:Cette lunette en cuivre est à lui, cette montreEst la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laissé, de peur d'encombrer sa cabine,Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond,Et c'est lui qui tua d'un coup de carabineLe monstrueux lézard qui s'étale au plafond.

Ces mille riens, décor naïf de la muraille,Naguère il les a tous apportés de très loin.Seule, comme un témoin inclément et qui raille,Une carte navale est pendue en un coin;

Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles,Les vents et les courants se croisent à l'envi;Et la succession des petites épinglesN'a pas marqué longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'à la ligne tropicaleLe navire vainqueur du flux et du reflux,Puis cesse brusquement à la dernière escale,Celle d'où le marin, hélas! n'écrivit plus.

Et ce point justement ou sa trace s'arrêteEst celui qu'un burin savant fit le plus noir:C'est l'obscur rendez-vous des flots, où la tempêteCreuse un inexorable et profond entonnoir.

Mais elle ne voit pas le tableau redoutableEt feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts,Les planches d'un herbier éparses sur la table,Fleurs pâles qu'il cueillit aux Indes autrefois.

Jusqu'au soir sa pensée extatique et sereineSonge au chemin qu'il fait en mer pour revenir,Ou parfois, évoquant des jours meilleurs, égrèneLe chapelet mystique et doux du souvenir;

Et, quand sur l'Océan la nuit met son mystère,Calme et fermant les yeux, elle rêve du chantDes matelots joyeux d'apercevoir la terre,Et d'un navire d'or dans le soleil couchant.

Triste exilé, qu'il te souvienneCombien l'avenir était beau,Quand sa main tremblait dans la tienneComme un oiseau,

Et combien ton âme était pleineD'une bonne et douce chaleur,Quand tu respirais son haleineComme une fleur!

Mais elle est loin, la chère idole,Et tout s'assombrit de nouveau;Tu sais qu'un souvenir s'envoleComme un oiseau;

Déjà l'aile du doute planeSur ton âme où naît la douleur;Et tu sais qu'un amour se faneComme une fleur.

Quand vous me montrez une roseQui s'épanouit sous l'azur,Pourquoi suis-je alors plus morose?Quand vous me montrez une rose,C'est que je pense à son front pur.

Quand vous me montrez une étoile,Pourquoi les pleurs, comme un brouillard,Sur mes yeux jettent-ils leur voile?Quand vous me montrez une étoile,C'est que je pense à son regard.

Quand vous me montrez l'hirondelleQui part jusqu'au prochain avril,Pourquoi mon âme se meurt-elle?Quand vous me montrez l'hirondelle,C'est que je pense à mon exil.

Rougissante et tête baissée,Je la vois me sourire encor.—Pour le doigt de ma fiancéeQu'on me fasse un bel anneau d'or!

Elle part, mais bonne et fidèle;Je vais l'attendre en m'affligeant.—Pour garder ce qui me vient d'elle,Qu'on me fasse un coffret d'argent!

J'ai sur le coeur un poids énorme;L'exil est trop dur et trop long.—Pour que je me repose et dorme,Qu'on me fasse un cercueil de plomb!

Dans les nuits d'automne, errant par la ville,Je regarde au ciel avec mon désir,Car si, dans le temps qu'une étoile file,On forme un souhait, il doit s'accomplir.

Enfant, mes souhaits sont toujours les mêmes:Quand un astre tombe, alors, plein d'émoi,Je fais de grands voeux afin que tu m'aimesEt qu'en ton exil tu penses à moi.

A cette chimère, hélas! je veux croire,N'ayant que cela pour me consoler.Mais voici l'hiver, la nuit devient noire,Et je ne vois plus d'étoiles filer.

Jeune homme, qui me viens lire tes plaintes vaines,Garde-toi bien d'un mal dont je me suis guéri.Jadis j'ai, comme toi, du plus pur de mes veinesTiré des pleurs de sang, et le monde en a ri.

Du courage! La plainte est ridicule et lâche.Comme l'enfant de Sparte ayant sous ses habitsUn renard furieux qui le mord sans relâche,Ne laisse plus rien voir de tes tourments subis.

On fut cruel pour toi. Sois indulgent et juste.Rends le bien pour le mal, c'est le vrai talion,Mais, t'étant bien bardé le coeur d'orgueil robuste,Va! calme comme un sage et seul comme un lion.

Quand même, dans ton sein, les chagrins, noirs reptiles,Se tordraient, cache bien au public désoeuvréQue tu gardes en toi des trésors inutilesComme des lingots d'or sur un vaisseau sombré.

Sois impassible ainsi qu'un soldat sous les armes;Et lorsque la douleur dressera tes cheveuxEt qu'aux yeux, malgré toi, te monteront des larmes,N'en conviens pas, enfant, et dis que c'est nerveux!

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,La trirème d'argent blanchit le fleuve noir,Et son sillage y laisse un parfum d'encensoirAvec des chants de flûte et des frissons de soie.

A la proue éclatante où l'épervier s'éploie,Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,Cléopâtre, debout dans la splendeur du soir,Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé;Et la brune Lagide ouvre dans l'air charméSes bras d'ambre où la pourpre a mis des reflets rosés;

Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort,Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,Les deux Enfants divins, le Désir et la Mort.

Le choc avait été très rude. Les tribunsEt les centurions, ralliant les cohortes,Humaient encor, dans l'air où vibraient leurs voix fortes,La chaleur du carnage et ses âcres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts,Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,Tourbillonner au loin les archers de Phraortes;Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches,Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare,Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant!

Tous deux, ils regardaient, de la haute terrasse,L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffantEt le Fleuve, à travers le Delta noir qu'il fend,Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,Soldat captif berçant le sommeil d'un enfant,Ployer et défaillir sur son coeur triomphantLe corps voluptueux que son étreinte embrasse.

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns,Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums,Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires.

Et, sur elle courbé, l'ardent ImperatorVit dans ses larges yeux étoiles de points d'orToute une mer immense où fuyaient des galères.

LES CONQUÉRANTSComme un vol de gerfauts hors du charnier natal,Fatigués de porter leurs misères hautaines,De Palos de Moguer, routiers et capitainesPartaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métalQue Cipango mûrit dans ses mines lointaines,Et les vents alizés inclinaient leurs antennesAux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,L'azur phosphorescent de la mer des TropiquesEnchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,Ils regardaient monter en un ciel ignoréDu fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé,Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé,Deux spectres ont évoqué le passé.

—Te souvient-il de notre extase ancienne?—Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

—Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?Toujours vois-tu mon âme en rêve?—Non.

—Ah! les beaux jours de bonheur indicibleOù nous joignions nos bouches!—C'est possible.

—Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir!—L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore,Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bienRevoler devers moi qui l'appelle et l'implore,Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,

C'en est fait à présent des funestes pensées,C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est faitSurtout de l'ironie et des lèvres pincéesEt des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.

Arrière aussi les poings crispés et la colèreA propos des méchants et des sots rencontrés;Arrière la rancune abominable! arrièreL'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés!

Car je veux, maintenant qu'un Être de lumièreA dans ma nuit profonde émis cette clartéD'une amour à la fois immortelle et première,De par la grâce, le sourire et la bonté,

Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,Marcher droit, que ce soit par des sentiers de moussesOu que rocs et cailloux encombrent le chemin;

Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,Vers le but où le sort dirigera mes pas,Sans violence, sans remords et sans envie:Ce sera le devoir heureux aux gais combats.

Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,Je chanterai des airs ingénus, je me disQu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute;Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.

La lune blancheLuit dans les bois;De chaque branchePart une voixSous la ramée….O bien-aimée.

L'étang reflète,Profond miroir,La silhouetteDu saule noirOù le vent pleure….Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendreApaisementSemble descendreDu firmamentQue l'astre irise….C'est l'heure exquise.

Il pleure dans mon coeurComme il pleut sur la ville,Quelle est cette langueurQui pénètre mon coeur?

O bruit doux de la pluiePar terre et sur les toits!Pour un coeur qui s'ennuieO le chant de la pluie!

Il pleure sans raisonDans ce coeur qui s'écoeure.Quoi! nulle trahison?Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peineDe ne savoir pourquoi,Sans amour et sans haine,Mon coeur a tant de peine.

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.De cette façon nous serons bien heureuses,Et si notre vie a des instants moroses,Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.

O que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes,A nos voeux confus la douceur puérileDe cheminer loin des femmes et des hommes,Dans le frais oubli de ce qui nous exile.

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes fillesÉprises de rien et de tout étonnées,Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmillesSans même savoir qu'elles sont pardonnées.

Dans l'interminableEnnui de la plaine,La neige incertaineLuit comme du sable.

Le ciel est de cuivre,Sans lueur aucune.On croirait voir vivreEt mourir la lune.

Comme des nuéesFlottent gris les chênesDes forêts prochainesParmi les buées.

Le ciel est de cuivre,Sans lueur aucune.On croirait voir vivreEt mourir la lune.

Corneille poussiveEt vous, les loups maigres,Par ces bises aigresQuoi donc vous arrive?

Dans l'interminableEnnui de la plaine,

La neige incertaineLuit comme du sable.

Écoutez la chanson bien douceQui ne pleure que pour vous plaire.Elle est discrète, elle est légère:Un frisson d'eau sur de la mousse!

La voix vous fut connue (et chère?)Mais à présent elle est voiléeComme une veuve désolée,Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voileQui palpite aux brises d'automneCache et montre au coeur qui s'étonneLa vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,Que la bonté c'est notre vie,Que de la haine et de l'envieRien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloireD'être simple sans plus attendre,Et de noces d'or et du tendreBonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persisteDans son naïf épithalame.Allez, rien n'est meilleur à l'âmeQue de faire une âme moins triste!

Elle est "en peine" et "de passage,"L'âme qui souffre sans colère,Et comme sa morale est claire!Ecoutez la chanson bien sage.

Un grand sommeil noirTombe sur ma vie:Dormez, tout espoir,Dormez, toute envie!

Je ne vois plus rien,Je perds la mémoireDu mal et du bien….O la triste histoire!

Je suis un berceauQu'une main balanceAu creux d'un caveau:Silence, silence!

Le ciel est, par-dessus le toit,Si bleu, si calme!Un arbre, par-dessus le toit,Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,Doucement tinte.Un oiseau sur l'arbre qu'on voitChante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,Simple et tranquille.Cette paisible rumeur-làVient de la ville.

—Qu'as-tu fait, ô toi que voilàPleurant sans cesse,Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,De ta jeunesse?

Je ne sais pourquoiMon esprit amerD'une aile inquiète et folle vole sur la mer.Tout ce qui m'est cher,D'une aile d'effroiMon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

Mouette à l'essor mélancolique,Elle suit la vague, ma pensée,A tous les vents du ciel balancéeEt biaisant quand la marée oblique,Mouette à l'essor mélancolique,

Ivre de soleilEt de liberté,Un instinct la guide à travers cette immensité.La brise d'étéSur le flot vermeilDoucement la porte en un tiède demi-sommeil.

Parfois si tristement elle crieQu'elle alarme au lointain le pilote,Puis au gré du vent se livre et flotteEt plonge, et l'aile toute meurtrieRevole, et puis si tristement crie!

Je ne sais pourquoiMon esprit amerD'une aile inquiète et folle vole sur la mer.Tout ce qui m'est cher,D'une aile d'effroi,Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées!L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées,Douceur de coeur avec sévérité d'esprit,Et cette vigilance, et le calme prescrit,Et toutes!—Mais encor lentes, bien éveillées,Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouilléesA peine du lourd rêve et de la tiède nuit.C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suitL'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.

"Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une,Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés,La tête à terre, et l'air des plus embarrassés,Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrête,Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur têteSur son dos simplement et sans savoir pourquoi."Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi,C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closesMais qui vous délivra de sa main au temps vrai.Suivez-le. Sa houlette est bonne.Et je serai,Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle,Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.

De la musique avant toute chose,Et pour cela préfère l'ImpairPlus vague et plus soluble dans l'air,Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles pointChoisir tes mots sans quelque méprise:Rien de plus cher que la chanson griseOù l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles,C'est le grand jour tremblant de midi,C'est par un ciel d'automne attiédi,Le bleu fouillis des claires étoiles!

Car nous voulons la Nuance encor,Pas la Couleur, rien que la nuance!Oh! la nuance seule fianceLe rêve au rêve et la flûte au cor!

Fuis du plus loin la Pointe assassine,L'Esprit cruel et le Rire impur,Qui font pleurer les yeux de l'Azur,Et tout cet ail de basse cuisine!

Prends l'éloquence et tords-lui son cou!Tu feras bien, en train d'énergie,De rendre un peu la Rime assagie,Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?

Oh! qui dira les torts de la Rime?Quel enfant sourd ou quel nègre fouNous a forgé ce bijou d'un souQui sonne creux et faux sous la lime?

De la musique encore et toujours!Que ton vers soit la chose envoléeQu'on sent qui fuit d'une âme en alléeVers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventureÉparse au vent crispé du matinQui va fleurant la menthe et le thym….Et tout le reste est littérature.

Je vois un groupe sur la mer.Quelle mer? Celle de mes larmes.Mes yeux mouillés du vent amerDans cette nuit d'ombre et d'alarmesSont deux étoiles sur la mer.

C'est une toute jeune femmeEt son enfant déjà tout grandDans une barque où nul ne rame,Sans mât ni voile, en plein courant,Un jeune garçon, une femme!

En plein courant dans l'ouragan!L'enfant se cramponne à sa mèreQui ne sait plus où, non plus qu'en….Ni plus rien, et qui, folle, espèreEn le courant, en l'ouragan.

Espérez en Dieu, pauvre folle,Crois en notre Père, petit.La tempête qui vous désole,Mon coeur de là-haut vous préditQu'elle va cesser, petit, folle!

Et paix au groupe sur la mer,Sur cette mer de bonnes larmes!Mes yeux joyeux dans le ciel clair,Par cette nuit sans plus d'alarmes,Sont deux bons anges sur la mer.

Soyez béni, Seigneur, qui m'avez fait chrétienDans ces temps de féroce ignorance et de haine;Mais donnez-moi la force et l'audace sereineDe vous être à toujours fidèle comme un chien.

De vous être l'agneau destiné qui suit bienSa mère et ne sait faire au pâtre aucune peine,Sentant qu'il doit sa vie encore, après sa laine,Au maître, quand il veut utiliser ce bien,

Le poisson, pour servir au Fils de monogramme,L'ânon obscur qu'un jour en triomphe il monta,Et, dans ma chair, les porcs qu'à l'abîme il jeta.

Car l'animal, meilleur que l'homme et que la femme,En ces temps de révolte et de duplicité,Fait son humble devoir avec simplicité.

J'ai reposé mon coeur avec tranquillitéDans l'asile très sûr d'un amour très honnête.La lutte que je livre au sort est simple et nette,Et tout peut m'y trahir, non la virilité.

Je ne crois pas à ceux qui pleurent, l'âme épriseDe la sonorité de leurs propres sanglots;Leur idéal est né de l'écume des mots,Et comme je les tiens pour nuls, je les méprise.

Cerveaux que la fumée enivre et qu'elle enduit,Ils auraient inventé la douleur pour se plaindre;Leur stérile génie est pareil au cylindreQui tourne à vide, grince et s'use dans la nuit.

Ils souffrent? Croient-ils donc porter dans leur besaceLe déluge final de tous les maux prédits?Sous notre ciel chargé d'orages, je le dis,Il n'est plus de douleur que la douleur d'Alsace.

J'aime les forts, les sains et les gais. Je prétendsQue la vie est docile et souffre qu'on la mène:J'observe dans la mort un calme phénomèneAccessible à mes sens libres et consentants,

Et qui ne trouble pas ma paix intérieure.Car la forme renaît plus jeune du tombeau,Et l'ombre passagère où s'engloutit le BeauCouve une éternité dans l'éclipse d'une heure.

Car la couleur charmante et mère des parfumsRayonne inextinguible au fond des nuits funèbres,Et sa splendeur de feu qu'exaltent les ténèbresEmparadise encor les univers défunts.

Femme, recorde-moi ceci. Ma force viergeEst éclose aux ardeurs brunes de tes beaux yeux:Quand mon coeur sera mûr pour le sol des aïeux,Notre amour sera clos. N'allume pas de cierge.

Le ciel restera sourd comme il reste béant.O femme, écoute-moi, pas de terreur vulgaire!Si l'âme est immortelle, il ne m'importe guère,Et je ne me vends pas aux chances du néant.

Aucun joug n'a ployé ma nuque inasservie,Et dans la liberté que lui fait sa vertu,Voici l'homme qui s'est lui-même revêtuDu pouvoir de juger et d'attester sa vie.

Hors de moi, je ne prends ni rêve ni conseil;N'arrachant du labeur que l'oeuvre et non la tâche,Je ne me promets point de récompense lâchePour le plaisir que j'ai de combattre au soleil.

Le limon, que son oeuvre auguste divinisePar son épouvantable enfantement, répondAux désirs surhumains de mon être fécond,Et ma chair douloureuse avec lui fraternise.

Telle est ma loi. Sans peur et sans espoir, je vais,Après m'être creusé ma route comme Alcide.Que la combinaison de mon astre décideSi je suis l'homme bon ou bien l'homme mauvais.

Mais, quel que soit le mot qu'ajoute ma planèteAux constellations de la fatalité,J'ai reposé mon coeur avec tranquillitéDans l'asile très sûr d'un amour très honnête.

Les genêts, doucement balancés par la brise,Sur les vastes plateaux font une houle d'or;Et, tandis que le pâtre à leur ombre s'endort,Son troupeau va broutant cette fleur qui le grise;

Cette fleur qui le fait bêler d'amour, le soir,Quand il roule des hauts des monts vers les étables,Et qu'il croise en chemin les grands boeufs vénérablesDont les doux beuglements appellent l'abreuvoir;

Cette fleur toute d'or, de lumière et de soie,En papillons posée au bout des brins menus,Et dont les lourds parfums semblent être venusDe la plage lointaine où le soleil se noie….

Certes, j'aime les prés où chantent les grillons,Et la vigne pendue aux flancs de la colline,Et les champs de bleuets sur qui le blé s'incline,Comme sur des yeux bleus tombent des cheveux blonds.

Mais je préfère aux prés fleuris, aux grasses plaines,Aux coteaux où la vigne étend ses pampres verts,Les sauvages sommets, de genêts recouverts,Qui font au vent d'été de si fauves haleines.

Vous en souvenez-vous, genêts de mon pays,Des petits écoliers aux cheveux en broussaillesQui s'enfonçaient sous vos rameaux comme des cailles,Troublant dans leur sommeil les lapins ébahis?

Comme l'herbe était fraîche à l'abri de vos tiges!Comme on s'y trouvait bien, sur le dos allongé,Dans le thym qui faisait, aux sauges mélangé,Un parfum enivrant à donner des vertiges!

Et quelle émotion lorsqu'un léger frou-frouAnnonçait la fauvette apportant la pâture,Et qu'en bien l'épiant on trouvait d'aventureSon nid plein d'oiseaux nus et qui tendaient le cou!

Quel bonheur, quand le givre avait garni de perlesVos fins rameaux émus qui sifflaient dans le vent,—Précoces braconniers,—de revenir souvent,Tendre en vos corridors des lacets pour les merles!

Mais il fallait quitter les genêts et les monts,S'en aller au collège étudier des livres,Et sentir, loin de l'air natal qui vous rend ivres,S'engourdir ses jarrets et siffler ses poumons;

Passer de longs hivers, dans des salles bien closes,A regarder la neige à travers les carreaux,Éternuant dans des auteurs petits et gros,Et soupirant après les oiseaux et les roses;

Et, l'été, se haussant sur son banc d'écolier,Comme un forçat qui, tout en ramant, tend sa chaîne,Pour sentir si le vent de la lande prochaineNe vous apporte pas le parfum familier….

Enfin, la grille s'ouvre! On retourne au village;Ainsi que les genêts, notre âme est tout en fleurs,Et dans les houx remplis de vieux merles siffleursOn sent un air plus pur qui vous souffle au visage.

On retrouve l'enfant blonde avec qui cent foisOn a jadis couru la forêt et la lande;Elle n'a point changé,—sinon, qu'elle est plus grande,Que ses yeux sont plus doux et plus douce sa voix.

—"Revenons aux genêts!—Je le veux bien!" dit-elle.Et l'on va, côte à côte, en causant, tout troublésPar le souffle inconnu qui passe sur les blés,Par le chant d'une source, ou par le bruit d'une aile.

Les genêts ont grandi, mais pourtant moins que nous:Il faut nous bien baisser pour passer sous leurs branches,Encore accroche-t-elle un peu ses coiffes blanches;Quant à moi, je me mets simplement à genoux.

Et nous parlons des temps lointains, des courses folles,Des nids ravis ensemble, et de ces riens charmantsQui paraissent toujours sublimes aux amants,Parce que leurs regards soulignent leurs paroles.

Puis, le silence; puis, la rougeur des aveux,Et le sein qui palpite, et la main qui tressaille,Et le bras amoureux qui fait ployer la taille…Comme le serpolet sent bon dans les cheveux!

Et les fleurs des genêts nous font un diadème;Et, par l'écartement des branches,—haut dans l'air,—Paraît comme un point noir l'alouette au chant clairQui, de l'azur, bénit le coin d'ombre où l'on aime!

Ah! de ces jours lointains,—si lointains et si doux!—De ces jours dont un seul vaut une vie entière,—Et de la blonde enfant qui dort au cimetière,Genêts de mon pays, vous en souvenez-vous?


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