"La forêt ici manque et là s'est agrandie….De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant:Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie,L'amas des souvenirs se disperse à tout vent!
"N'existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure?Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus?L'air joue avec la branche au moment où je pleure;Ma maison me regarde et ne me connaît plus.
"D'autres vont maintenant passer où nous passâmes.Nous y sommes venus, d'autres vont y venir:Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes,Ils le continueront sans pouvoir le finir!
"Car personne ici-bas ne termine et n'achève;Les pires des humains sont comme les meilleurs!Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve.Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.
"Oui, d'autres à leur tour viendront, couples sans tache,Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté,Tout ce que la nature à l'amour qui se cacheMêle de rêverie et de solennité!
"D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites.Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus.D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes,Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus.
"Quoi donc! c'est vainement qu'ici nous nous aimâmes!Rien ne nous restera de ces coteaux fleurisOù nous fondions notre être en y mêlant nos flammes!L'impassible nature a déjà tout repris.
"Oh! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres,Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons,Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures?Est-ce que vous direz à d'autres vos chansons?
"Nous vous comprenions tant! doux, attentifs, austères,Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix!Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères,L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois!
"Répondez, vallon pur, répondez, solitude,O nature abritée en ce désert si beau,Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitudeQue donne aux morts pensifs la forme du tombeau;
"Est-ce que vous serez à ce point insensibleDe nous savoir couchés, morts avec nos amours,Et de continuer votre fête paisible,Et de toujours sourire et de chanter toujours?
"Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites,Fantômes reconnus par vos monts et vos bois,Vous ne nous direz pas de ces choses secrètesQu'on dit en revoyant des amis d'autrefois?
"Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte,Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas,Et la voir m'entraîner, dans une morne étreinte,Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas?
"Et s'il est quelque part, dans l'ombre où rien ne veille,Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports,Ne leur irez-vous pas murmurer à l'oreille :—Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts?
"Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines,Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds,Et les cieux azurés et les lacs et les plaines,Pour y mettre nos coeurs, nos rêves, nos amours;
"Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme.Il plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnons,Et dit à la vallée, où s'imprima notre âme,D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.
"Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages;Herbe, use notre seuil! ronce, cache nos pas!Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez, feuillages!Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.
"Car vous êtes pour nous l'ombre de l'amour même,Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin!Vous êtes, ô vallon, la retraite suprêmeOù nous avons pleuré nous tenant par la main!
"Toutes les passions s'éloignent avec l'âge,L'une emportant son masque et l'autre son couteau,Comme un essaim chantant d'histrions en voyageDont le groupe décroît derrière le coteau.
"Mais toi, rien ne t'efface, Amour! toi qui nous charmes!Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard!Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes;Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.
"Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline,Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions,Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruineOù gisent ses vertus et ses illusions;
"Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles,Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint,Comme on compte les morts sur un champ de batailles,Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,
"Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe,Loin des objets réels, loin du monde rieur,Elle arrive à pas lents par une obscure rampeJusqu'au fond désolé du gouffre intérieur;
"Et là, dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile,L'âme, en un repli sombre où tout semble finir,Sent quelque chose encor palpiter sous un voile …—C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir!"
A quoi bon entendreLes oiseaux des bois?L'oiseau le plus tendreChante dans ta voix.
Que Dieu montre ou voileLes astres des cieux!La plus pure étoileBrille dans tes yeux.
Qu'avril renouvelleLe jardin en fleur!La fleur la plus belleFleurit dans ton coeur.
Cet oiseau de flamme,Cet astre du jour,Cette fleur de l'âme,S'appelle l'amour.
Si vous n'avez rien à me dire,Pourquoi venir auprès de moi?Pourquoi me faire ce sourireQui tournerait la tête au roi?Si vous n'avez rien à me dire,Pourquoi venir auprès de moi?
Si vous n'avez rien à m'apprendre,Pourquoi me pressez-vous la main?Sur le rêve angélique et tendre,Auquel vous songez en chemin,Si vous n'avez rien à m'apprendre,Pourquoi me pressez-vous la main?
Si vous voulez que je m'en aille,Pourquoi passez-vous par ici?Lorsque je vous vois, je tressaille,C'est ma joie et c'est mon souci.Si vous voulez que je m'en aille,Pourquoi passez-vous par ici?
Quand nous habitions tous ensembleSur nos collines d'autrefois,Où l'eau court, où le buisson tremble,Dans la maison qui touche aux bois,
Elle avait dix ans, et moi trente;J'étais pour elle l'univers.Oh! comme l'herbe est odoranteSous les arbres profonds et verts!
Elle faisait mon sort prospère,Mon travail léger, mon ciel bleu.Lorsqu'elle me disait: Mon père,Tout mon coeur s'écriait: Mon Dieu!
A travers mes songes sans nombre,J'écoutais son parler joyeux,Et mon front s'éclairait dans l'ombreA la lumière de ses yeux.
Elle avait l'air d'une princesseQuand je la tenais par la main.Elle cherchait des fleurs sans cesseEt des pauvres dans le chemin.
Elle donnait comme on dérobe,En se cachant aux yeux de tous.Oh! la belle petite robeQu'elle avait, vous rappelez-vous?
Le soir, auprès de ma bougie,Elle jasait à petit bruit,Tandis qu'à la vitre rougieHeurtaient les papillons de nuit.
Les anges se miraient en elle.Que son bonjour était charmant!Le ciel mettait dans sa prunelleCe regard qui jamais ne ment.
Oh! je l'avais, si jeune encore,Vue apparaître en mon destin!C'était l'enfant de mon aurore,Et mon étoile du matin!
Quand la lune claire et sereineBrillait aux cieux, dans ces beaux mois,Comme nous allions dans la plaine!Comme nous courions dans les bois!
Puis, vers la lumière isoléeÊtoilant le logis obscur,Nous revenions par la valléeEn tournant le coin du vieux mur;
Nous revenions, coeurs pleins de flamme,En parlant des splendeurs du ciel.Je composais cette jeune âmeComme l'abeille fait son miel.
Doux ange aux candides pensées,Elle était gaie en arrivant …—Toutes ces choses sont passéesComme l'ombre et comme le vent!
O Souvenir! printemps! aurore!Doux rayon triste et réchauffant!—Lorsqu'elle était petite encore,Que sa soeur était tout enfant …—
Connaissez-vous sur la collineQui joint Montlignon à Saint-Leu,Une terrasse qui s'inclineEntre un bois sombre et le ciel bleu?
C'est là que nous vivions.—Pénétre,Mon coeur, dans ce passé charmant!—Je l'entendais sous ma fenêtreJouer le matin doucement.
Elle courait dans la rosée,Sans bruit, de peur de m'éveiller;Moi, je n'ouvrais pas ma croisée,De peur de la faire envoler.
Ses frères riaient …—Aube pure!Tout chantait sous ces frais berceaux,Ma famille avec la nature.Mes enfants avec les oiseaux?
Je toussais, on devenait brave.Elle montait à petits pas,Et me disait d'un air très grave:J'ai laissé les enfants en bas.
Qu'elle fût bien ou mal coiffée,Que mon coeur fût triste ou joyeuxJe l'admirais. C'était ma fée,Et le doux astre de mes yeux!
Nous jouions toute la journée.O jeux charmants! chers entretiens!Le soir, comme elle était l'aînée,Elle me disait:—Père, viens!
Nous allons t'apporter ta chaise,Conte-nous une histoire, dis!—Et je voyais rayonner d'aiseTous ces regards du paradis.
Alors, prodiguant les carnages,J'inventais un conte profondDont je trouvais les personnagesParmi les ombres du plafond.
Toujours, ces quatre douces têtesRiaient, comme à cet âge on rit,De voir d'affreux géants très bêtesVaincus par des nains pleins d'esprit.
J'étais l'Arioste et l'HomèreD'un poème éclos d'un seul jet:Pendant que je parlais, leur mèreLes regardait rire, et songeait.
Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre,Sur eux parfois levait les yeux,Et moi, par la fenêtre sombre,J'entrevoyais un coin des cieux!
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombeUn bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleursJe marche sans trouver de bras qui me secourent,Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent,Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs;
Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête,J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour;Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour,Hélas! et sent de tout la tristesse secrète;
Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu;Puisqu'en cette saison des parfums et des rosés,O ma fille! j'aspire à l'ombre où tu reposes,Puisque mon coeur est mort, j'ai bien assez vécu.
Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre.Mon sillon? Le voilà. Ma gerbe? La voici.J'ai vécu souriant, toujours plus adouci,Debout, mais incliné du côté du mystère.
J'ai fait ce que j'ai pu: j'ai servi, j'ai veillé,Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine.Je me suis étonné d'être un objet de haine,Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.
Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile,Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.
Maintenant mon regard ne s'ouvre qu'à demi:Je ne me tourne plus même quand on me nomme;Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un hommeQui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.
Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit.O Seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit,Afin que je m'en aille et que je disparaisse!
(Air breton.)
Adieu, patrie!L'onde est en furie.Adieu, patrie,Azur!
Adieu, maison, treille au fruit mûr,Adieu, les fleurs d'or du vieux mur!
Adieu, patrie!Ciel, forêt, prairie,Adieu, patrie,Azur!
Adieu, patrie!L'onde est en furie.Adieu, patrie,Azur!
Adieu, fiancée au front pur,Le ciel est noir, le vent est dur.
Adieu, patrie!Lise, Anna, Marie!Adieu, patrie,Azur!
Adieu, patrie.L'onde est en furie.Adieu, patrie,Azur!
Notre oeil que voile un deuil futurVa du flot sombre au sort obscur.
Adieu, patrie!Pour toi mon coeur prie.Adieu, patrie,Azur!
O France, quoique tu sommeilles,Nous t'appelons, nous, les proscrits!Les ténèbres ont des oreilles,Et les profondeurs ont des cris.
Le despotisme âpre et sans gloireSur les peuples découragésFerme la grille épaisse et noireDes erreurs et des préjugés;
Il tient sous clef l'essaim fidèleDes fermes penseurs, des héros,Mais l'Idée avec un coup d'aileÉcartera les durs barreaux,
Et, comme en l'an quatre-vingt-onze,Reprendra son vol souverain;Car briser la cage de bronze,C'est facile à l'oiseau d'airain.
L'obscurité couvre le monde,Mais l'Idée illumine et luit;De sa clarté blanche elle inondeLes sombres azurs de la nuit.
Elle est le fanal solitaire,Le rayon providentiel.Elle est la lampe de la terreQui ne peut s'allumer qu'au ciel.
Elle apaise l'âme qui souffre,Guide la vie, endort la mort;Elle montre aux méchants le gouffre,Elle montre aux justes le port.
En voyant dans la brume obscureL'Idée, amour des tristes yeux,Monter calme, sereine et pure,Sur l'horizon mystérieux,
Les fanatismes et les hainesRugissent devant chaque seuilComme hurlent les chiens obscènesQuand apparaît la lune en deuil.
Oh! contemplez l'Idée altiére,Nations! son front surhumainA, dés à présent, la lumièreQui vous éclairera demain!
Qu'es-tu, passant? Le bois est sombre,Les corbeaux volent en grand nombre,Il va pleuvoir.Je suis celui qui va dans l'ombre,Le chasseur noir!
Les feuilles des bois, du vent remuées,Sifflent … on diraitQu'un sabbat nocturne emplit de huéesToute la forêt;Dans une clairière, au sein des nuées,La lune apparaît.
Chasse le daim, chasse la biche,Cours dans les bois, cours dans la friche,Voici le soir.Chasse le czar, chasse l'Autriche,O chasseur noir!
Les feuilles des bois, etc.
Souffle en ton cor, boucle ta guêtre,Chasse les cerfs qui viennent paîtrePrés du manoir.Chasse le roi, chasse le prêtre,O chasseur noir.
Les feuilles des bois, etc.
Il tonne, il pleut, c'est le déluge.Le renard fuit, pas de refugeEt pas d'espoir!Chasse l'espion, chasse le juge,O chasseur noir.
Les feuilles des bois, etc.
Tous les démons de saint AntoineBondissent dans la folle avoineSans t'émouvoir;Chasse l'abbé, chasse le moine,O chasseur noir!
Les feuilles des bois, etc.
Chasse les ours! Ta meute jappe.Que pas un sanglier n'échappe!Fais ton devoir!Chasse César, chasse le pape,O chasseur noir!
Les feuilles des bois, etc.
Le loup de ton sentier s'écarte.Que ta meute à sa suite parte!Cours! Fais-le choir!Chasse le brigand Bonaparte,O chasseur noir!
Les feuilles des bois, du vent remuées,Tombent … on diraitQue le sabbat sombre aux rauques huéesA fui la forêt;Le clair chant du coq perce les nuées;Ciel! L'aube apparaît!
Tout reprend sa force première.Tu redeviens la France altiéreSi belle à voir,L'ange blanc vêtu de lumière,O chasseur noir!
Les feuilles des bois, du vent remuées,Tombent … on diraitQue le sabbat sombre aux rauques huéesA fui la forêt!Le clair chant du coq perce les nuées;Ciel! L'aube apparaît!
Temps futurs! vision sublime!Les peuples sont hors de l'abîme.Le désert morne est traversé.Après les sables, la pelouse;Et la terre est comme une épouse,Et l'homme est comme un fiancé!
Oh! voyez! la nuit se dissipe.Sur le monde qui s'émancipe,Oubliant Césars et Capets,Et sur les nations nubiles,S'ouvrent dans l'azur, immobiles,Les vastes ailes de la paix!
O libre France enfin surgieO robe blanche après l'orgie!O triomphe après les douleurs!Le travail bruit dans les forges,Le ciel rit, et les rouges-gorgesChantent dans l'aubépine en fleurs!
Les rancunes sont effacées;Tous les coeurs, toutes les pensées,Qu'animé le même dessinNe font plus qu'un faisceau superbeDieu prend pour lier cette gerbeLa vieille corde du tocsin.
Au fond des cieux un point scintille.Regardez, il grandit, il brille,Il approche, énorme et vermeil.O République universelle,Tu n'es encor que l'étincelle,Demain tu seras le soleil.
Oh! tant qu'on le verra trôner, ce gueux, ce prince,Par le pape béni, monarque malandrin,Dans une main le sceptre et dans l'autre la pince,Charlemagne taillé par Satan dans Mandrin;
Tant qu'il se vautrera, broyant dans ses mâchoiresLe serment, la vertu, l'honneur religieux,Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires;Tant qu'on verra cela sous le soleil des cieux;
Quand même grandirait l'abjection publiqueA ce point d'adorer l'exécrable trompeur;Quand même l'Angleterre et même l'AmériqueDiraient à l'exilé:—Va-t'en! nous avons peur!
Quand même nous serions comme la feuille morte;Quand, pour plaire à César, on nous rentrait tous;Quand le proscrit devrait s'enfuir de porte en porte,Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous;
Quand le désert, où Dieu contre l'homme proteste,Bannirait les bannis, chasserait les chassés;Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste,Le tombeau jetterait dehors les trépassés;
Je ne fléchirai pas! Sans plainte dans la bouche,Calme, le deuil au coeur, dédaignant le troupeau,Je vous embrasserai dans mon exil farouche,Patrie, ô mon autel! liberté, mon drapeau!
Mes nobles compagnons, je garde votre culte;Bannis, la république est là qui nous unit.J'attacherai la gloire à tout ce qu'on insulte;Je jetterai l'opprobre à tout ce qu'on bénit!
Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,La voix qui dit: malheur! la bouche qui dit: non!Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.
Devant les trahisons et les têtes courbées,Je croiserai les bras, indigné, mais serein.Sombre fidélité pour les choses tombées,Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain!
Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste,O France! France aimée et qu'on pleure toujours,Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,Tombeau de mes aieux et nid de mes amours!
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,France! hors le devoir, hélas! j'oublîrai tout.Parmi les éprouvés je planterai ma tente.Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme,Sans chercher à savoir et sans considérerSi quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme,Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis! Si mêmeIls ne sont plus que cent, je brave encor Sylla;S'il en demeure dix, je serai le dixième;Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là!
Proscrit, regarde les roses;Mai joyeux, de l'aube en pleursLes reçoit toutes écloses;Proscrit, regarde les fleurs.
—Je penseAux roses que je semai.Le mois de mai sans la France,Ce n'est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les tombes;Mai, qui rit aux cieux si beaux,Sous les baisers des colombesFait palpiter les tombeaux.
—Je penseAux yeux chers que je fermai.Le mois de mai sans la FranceCe n'est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les branches,Les branches où sont les nids;Mai les remplit d'ailes blanchesEt de soupirs infinis.
—Je penseAux nids charmants où j'aimai.Le mois de mai sans la France,Ce n'est pas le mois de mai.
Si je pouvais voir, ô patrie,Tes amandiers et tes lilas,Et fouler ton herbe fleurie,Hélas!
Si je pouvais,—mais ô mon père,O ma mère, je ne peux pas,—Prendre pour chevet votre pierre,Hélas!
Dans le froid cercueil qui vous gène,Si je pouvais vous parler bas,Mon frère Abel, mon frère Eugène,Hélas!
Si je pouvais, ô ma colombe,Et toi, mère, qui t'envolas,M'agenouiller sur votre tombe,Hélas!
Oh! vers l'étoile solitaire,Comme je lèverais les bras!Comme je baiserais la terre,Hélas!
Loin de vous, ô morts que je pleure,Des flots noirs j'écoute le glas;Je voudrais fuir, mais je demeure,Hélas!
Pourtant le sort, caché dans l'ombre,Se trompe si, comptant mes pas,Il croit que le vieux marcheur sombreEst las.
C'est le moment crépusculaire.J'admire, assis sous un portail,Ce reste de jour dont s'éclaireLa dernière heure du travail.
Dans les terres, de nuit baignées,Je contemple, ému, les haillonsD'un vieillard qui jette à poignéesLa moisson future aux sillons.
Sa haute silhouette noireDomine les profonds labours.On sent à quel point il doit croireA la fuite utile des jours.
Il marche dans la plaine immense,Va, vient, lance la graine au loin,Rouvre sa main et recommence,Et je médite, obscur témoin,
Pendant que, déployant ses voiles,L'ombre, où se mêle une rumeur,Semble élargir jusqu'aux étoilesLe geste auguste du semeur.
Un hymne harmonieux sort des feuilles du tremble;Les voyageurs craintifs, qui vont la nuit ensemble,Haussent la voix dans l'ombre où l'on doit se hâter.Laissez tout ce qui trembleChanter!
Les marins fatigués sommeillent sur le gouffre.La mer bleue où Vésuve épand ses flots de soufreSe tait dès qu'il s'éteint, et cesse de gémir.Laissez tout ce qui souffreDormir!
Quand la vie est mauvaise on la rêve meilleure.Les yeux en pleurs au ciel se lèvent à toute heure;L'espoir vers Dieu se tourne et Dieu l'entend crier.Laissez tout ce qui pleurePrier!
C'est pour renaître ailleurs qu'ici-bas on succombe.Tout ce qui tourbillonne appartient à la tombe.Il faut dans le grand tout tôt ou tard s'absorber.Laissez tout ce qui tombeTomber!
i.
Un tourbillon d'écume, au centre de la baieFormé par de secrets et profonds entonnoirs,Se berce mollement sur l'onde qu'il égaie,Vasque immense d'albâtre au milieu des flots noirs.
Seigneur, que faites-vous de cette urne de neige?Qu'y versez-vous dès l'aube et qu'en sort-il la nuit?La mer lui jette en vain sa vague qui l'assiège,Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit.
L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange,Passent; le tourbillon, vénéré du pêcheur,Reparaît, conservant, dans l'abîme où tout change,Toujours la même place et la même blancheur.
Le pêcheur dit: "C'est là qu'en une onde bénie,Les petits enfants morts, chaque nuit de Noël,Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie.Avant de s'envoler pour être anges au ciel."
Moi, je dis: "Dieu mit là cette coupe si pure,Blanche en dépit des flots et des rochers penchants,Pour être dans le sein de la grande nature,La figure du juste au milieu des méchants."
ii.
La mer donne l'écume et la terre le sable.L'or se mêle à l'argent dans les plis du flot vert.J'entends le bruit que fait l'éther infranchissable,Bruit immense et lointain, de silence couvert.
Un enfant chante auprès de la mer qui murmure.Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu,Sur la création et sur la créatureLes mêmes astres d'or et le même ciel bleu.
Notre sort est chétif; nos visions sont belles.L'esprit saisit le corps et l'enlève au grand jour.L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes,Dont l'une est la pensée et dont l'autre est l'amour.
Sérénité de tout! majesté! force et grâce!La voile rentre au port et les oiseaux aux nids.Tout va se reposer, et j'entends dans l'espacePalpiter vaguement des baisers infinis.
Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe,Et de l'enfant qui chante il emporte la voix.O vent! que vous courbez à la fois de brins d'herbeEt que vous emportez de chansons à la fois!
Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse.Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers!Une ineffable paix monte et descend sans cesseDu bleu profond de l'âme au bleu profond des mers.
iii.
Le soleil déclinait; le soir prompt à le suivreBrunissait l'horizon; sur la pierre d'un champ,Un vieillard, qui n'a plus que peu de temps à vivre,S'était assis pensif, tourné vers le couchant.
C'était un vieux pasteur, berger dans la montagne,Qui jadis, jeune et pauvre, heureux, libre et sans lois,A l'heure où le mont fuit sous l'ombre qui le gagne,Faisait gaîment chanter sa flûte dans les bois.
Maintenant riche et vieux, l'âme du passé pleine,D'une grande famille aïeul laborieux,Tandis que ses troupeaux revenaient dans la plaine,Détaché de la terre, il contemplait les cieux.
Le jour qui va finir vaut le jour qui commence.Le vieux penseur rêvait sous cet azur si beau.L'Océan devant lui se prolongeait, immense,Comme l'espoir du juste aux portes du tombeau.
O moment solennel! les monts, la mer farouche,Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur.Le vieillard regardait le soleil qui se couche;Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.
iv.
Dieu! que les monts sont beaux avec ces taches d'ombre!Que la mer a de grâce et le ciel de clarté!De mes jours passagers que m'importe le nombre!Je touche l'infini, je vois l'éternité.
Orages! passions! taisez-vous dans mon âme!Jamais si prés de Dieu mon coeur n'a pénétré.Le couchant me regarde avec ses yeux de flamme,La vaste mer me parle, et je me sens sacré.
Béni soit qui me hait et béni soit qui m'aime!A l'amour, à l'esprit donnons tous nos instants.Fou qui poursuit la gloire ou qui creuse un problème!Moi, je ne veux qu'aimer, car j'ai si peu de temps!
L'étoile sort des flots où le soleil se noie;Le nid chante; la vague à mes pieds retentit;Dans toute sa splendeur le soleil se déploie.Mon Dieu, que l'âme est grande et que l'homme est petit!
Tous les objets créés, feu qui luit, mer qui tremble,Ne savent qu'à demi le grand nom du Très-Haut.Ils jettent vaguement des sons que seul j'assemble;Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.
Ma voix s'élève aux cieux, comme la tienne, abîme!Mer, je rêve avec toi! Monts, je prie avec vous!La nature est l'encens, pur, éternel, sublime;Moi je suis l'encensoir intelligent et doux.
J'entrais dans mes seize ans, léger de corps et d'âme,Mes cheveux entouraient mon front d'un filet d'or,Tout mon être était vierge et pourtant plein de flamme,Et vers mille bonheurs je tentais mon essor.
Lors m'apparut mon ange, aimante créature;Un beau livre brillait sur sa robe de lin,Livre blanc; chaque feuille était unie et pure:"C'est à toi, me dit-il, d'en remplir le vélin.
"Tâche de n'y laisser aucune page vide,Que l'an, le mois, le jour, attestent ton labeur.Point de ligne surtout et tremblante et livideQue l'oeil fuit, que la main ne tourne qu'avec peur.
"Fais une histoire calme et doucement suivie;Pense, chaque matin, à la page du soir:Vieillard, tu souriras au livre de ta vie,Et Dieu te sourira lui-même en ton miroir."
O Corse à cheveux plats! que ta France était belleAu grand soleil de messidor!C'était une cavale indomptable et rebelle,Sans freins d'acier ni rênes d'or;Une jument sauvage à la croupe rustique,Fumante encor du sang des rois,Mais fiére, et d'un pied fort heurtant le sol antique,Libre pour la première fois.Jamais aucune main n'avait passé sur ellePour la flétrir et l'outrager;Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selleEt le harnais de l'étranger;Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde,L'oeil haut, la croupe en mouvement,Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le mondeDu bruit de son hennissement.Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,Ses reins si souples et dispos,Centaure impétueux, tu pris sa chevelure,Tu montas botté sur son dos.Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,La poudre, les tambours battants,Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terreEt des combats pour passe-temps:Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes;Toujours l'air, toujours le travail,Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes,Toujours du sang jusqu'au poitrail;Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,Broya les générations;Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,Sur le ventre des nations;Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière,D'aller sans user son chemin,De pétrir l'univers, et comme une poussièreDe soulever le genre humain;Les jarrets épuisés, haletante et sans force,Près de fléchir à chaque pas,Elle demanda grâce à son cavalier corse;Mais, bourreau, tu n'écoutas pas!Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse;Pour étouffer ses cris ardents,Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,De fureur tu brisas ses dents;Elle se releva: mais un jour de bataille,Ne pouvant plus mordre ses freins,Mourante, elle tomba sur un lit de mitrailleEt du coup te cassa les reins.
Non, tu n'entendras pas, de ta lèvre trop fière,Dans l'adieu déchirant un reproche, un regret,Nul trouble, nul remords pour ton âme légèreEn cet adieu muet.
Tu croiras qu'elle aussi, d'un vain bruit enivrée,Et des larmes d'hier oublieuse demain,Elle a d'un ris moqueur rompu la foi juréeEt passé son chemin;
Et tu ne sauras pas qu'implacable et fidèle,Pour un sombre voyage elle part sans retour,Et qu'en fuyant l'amant, dans la nuit éternelleElle emporte l'amour.
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère:Un amour éternel en un moment conçu.Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Hélas! j'aurai passé près d'elle inaperçu,Toujours à ses côtés et toujours solitaire;Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,Elle suit son chemin, distraite et sans entendreCe murmure d'amour élevé sur ses pas.
A l'austère devoir pieusement fidèle,Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle:"Quelle est donc cette femme?" et ne comprendra pas.
Il est un air pour qui je donneraisTout Rossini, tout Mozart, tout Weber,Un air très vieux, languissant et funèbre,Qui pour moi seul a des charmes secrets.Or, chaque fois que je viens à l'entendre,De deux cents ans mon âme rajeunit;C'est sous Louis treize … et je crois voir s'étendreUn coteau vert que le couchant jaunit.
Puis un château de brique à coins de pierres,Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,Ceint de grands parcs, avec une rivièreBaignant ses pieds, qui coule entre les fleurs.Puis une dame à sa haute fenêtre,Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens….Que dans une autre existence, peut-être,J'ai déjà vue!… et dont je me souviens.
Homme, libre penseur! te crois-tu seul pensantDans ce monde où la vie éclate en toute chose?Des forces que tu tiens ta liberté dispose,Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant.Chaque fleur est une âme à la nature éclose;Un mystère d'amour dans le métal repose."Tout est sensible!" et tout sur ton être est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie;A la matière même un verbe est attaché….Ne le fais pas servir à quelque usage impie!
Souvent, dans l'être obscur habite un Dieu caché;Et comme un oeil naissant couvert par ses paupières,Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres.
Amour à la fermière! elle estSi gentille et si douce!C'est l'oiseau des bois qui se plaîtLoin du bruit dans la mousse.Vieux vagabond qui tends la main,Enfant pauvre et sans mère,Puissiez-vous trouver en cheminLa ferme et la fermière!
De l'escabeau vide au foyer,Là, le pauvre s'empare,Et le grand bahut de noyerPour lui n'est point avare;C'est là qu'un jour je vins m'asseoir,Les pieds blancs de poussière;Un jour … puis en marche! et bonsoir,La ferme et la fermière!
Mon seul beau jour a dû finir,Finir dès son aurore;Mais pour moi ce doux souvenirEst du bonheur encore:En fermant les yeux, je revoisL'enclos plein de lumière,La haie en fleur, le petit bois,La ferme et la fermière!
Si Dieu, comme notre curéAu prône le répète,Paie un bienfait (même égaré),Ah! qu'il songe à ma dette!Qu'il prodigue au vallon les fleurs,La joie à la chaumière,Et garde des vents et des pleursLa ferme et la fermière!
Chaque hiver, qu'un groupe d'enfantsA son fuseau sourie,Comme les anges aux fils blancsDe la Vierge Marie;Que tous, par la main, pas à pas,Guidant un petit frère,Réjouissent de leurs êbatsLa ferme et la fermière!
Ma chansonnette, prends ton vol!Tu n'es qu'un faible hommage;Mais qu'en avril le rossignolChante, et la dédommage;Qu'effrayé par ses chants d'amour,L'oiseau du cimetièreLongtemps, longtemps, se taise pourLa ferme et la fermière!
Ce livre est toute ma jeunesse;Je l'ai fait sans presque y songer.Il y paraît, je le confesse,Et j'aurais pu le corriger.
Mais quand l'homme change sans cesse,Au passé pourquoi rien changer?Va-t'en, pauvre oiseau passager;Que Dieu te mène à ton adresse!
Qui que tu sois, qui me liras,Lis-en le plus que tu pourras,Et ne me condamne qu'en somme.
Mes premiers vers sont d'un enfant,Les seconds d'un adolescent,Les derniers à peine d'un homme.
Que j'aime à voir, dans la valléeDésolée,Se lever comme un mausoléeLes quatre ailes d'un noir moutier!Que j'aime à voir, prés de l'austèreMonastère,Au seuil du baron feudataire,La croix blanche et le bénitier!
Vous, des antiques PyrénéesLes aînées,Vieilles églises décharnées,Maigres et tristes monuments,Vous que le temps n'a pu dissoudre,Ni la foudre,De quelques grands monts mis en poudreN'êtes-vous pas les ossements?
J'aime vos tours à tête grise,Où se briseL'éclair qui passe avec la brise.J'aime vos profonds escaliersQui, tournoyant dans les entraillesDes murailles,A l'hymne éclatant des ouaillesFont répondre tous les piliers!
Oh! lorsque l'ouragan qui gagneLa campagne,Prend par les cheveux la montagne,Que le temps d'automne jaunit,Que j'aime, dans le bois qui crieEt se plie,Les vieux clochers de l'abbaye,Comme deux arbres de granit!
Que j'aime à voir dans les vespréesEmpourprées,Jaillir en veines diapréesLes rosaces d'or des couvents!Oh! que j'aime, aux voûtes gothiquesDes portiques,Les vieux saints de pierre athlétiquesPriant tout bas pour les vivants!
Poète, prends ton luth et me donne un baiser;La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore.Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser;Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,Aux premiers buissons verts commence à se poser.Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.
Comme il fait noir dans la vallée!J'ai cru qu'une forme voiléeFlottait là-bas sur la forêt.Elle sortait de la prairie;Son pied rasait l'herbe fleurie;C'est une étrange rêverie;Elle s'efface et disparaît.
Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,Balance le zéphyr dans son voile odorant.La rose, vierge encor, se referme jalouseSur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant.Écoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée.Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre raméeLe rayon du couchant laisse un adieu plus doux.Ce soir, tout va fleurir: l'immortelle natureSe remplit de parfums, d'amour et de murmureComme le lit joyeux de deux jeunes époux.
Pourquoi mon coeur bat-il si vite?Qu'ai-je donc en moi qui s'agiteDont je me sens épouvanté?Ne frappe-t-on pas à ma porte?Pourquoi ma lampe à demi morteM'éblouit-elle de clarté?Dieu puissant! tout mon corps frissonne.Qui vient? qui m'appelle?—Personne.Je suis seul; c'est l'heure qui sonne;O solitude! ô pauvreté!
Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesseFermente cette nuit dans les veines de Dieu.Mon sein est inquiet; la volupté l'oppresse,Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu.O paresseux enfant! regarde, je suis belle.Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?Ah! je t'ai consolé d'une amére souffrance!Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance;J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
Est-ce toi dont la voix m'appelle,O ma pauvre Muse! est-ce toi?O ma fleur! ô mon immortelle!Seul être pudique et fidèleOù vive encor l'amour de moi!Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde,C'est toi, ma maîtresse et ma soeur!Et je sens, dans la nuit profonde,De ta robe d'or qui m'inondeLes rayons glisser dans mon coeur.
Poète, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle,Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaireTe ronge, quelque chose a gémi dans ton coeur;Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées;Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées;Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.Éveillons au hasard les échos de ta vie,Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.Inventons quelque part des lieux où l'on oublie;Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous.Voici la verte Ecosse et la brune Italie,Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes,Et Messa, la divine, agréable aux colombes;Et le front chevelu du Pélion changeant;Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argentQui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,La blanche Oloossone à la blanche Camyre.Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?D'où vont venir les pleurs que nous allons verser?Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,Secouait des lilas dans sa robe légère,Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait?Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?Tremperons nous de sang les bataillons d'acier?Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie?Jetterons-nous au vent l'écume du coursier?Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombreDe la maison céleste, allume nuit et jourL'huile sainte de vie et d'éternel amourCrierons-nous à Tarquin: "Il est temps, voici l'ombre!"Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers?Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers?Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie?Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés?La biche le regarde; elle pleure et supplie;Sa bruyère l'attend; ses faons sont nouveau-nés;Il se baisse, il l'égorgé, il jette à la curéeSur les chiens en sueur son coeur encor vivant.Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,S'en allant à la messe, un page la suivant,Et d'un regard distrait, à côté de sa mère,Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière?Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier,Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.Dirons-nous aux héros des vieux temps de la FranceDe monter tout armés aux créneaux de leurs tours,Et de ressusciter la naïve romanceQue leur gloire oubliée apprit aux troubadours?Vêtirons-nous de blanc une molle élégie?L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,Et ce qu'il a fauché du troupeau des humainsAvant que l'envoyé de la nuit éternelleVînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains?Clouerons-nous au poteau d'une satire altièreLe nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire,Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,Sur le front du génie insulter l'espérance,Et mordre le laurier que son souffle a sali?Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire;Mon aile me soulève au souffle du printemps.Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre.Une larme de toi! Dieu m'écoute; il est temps.
S'il ne te faut, ma soeur chérie,Qu'un baiser d'une lèvre amieEt qu'une larme de mes yeux,Je te les donnerai sans peine;De nos amours qu'il te souvienne,Si tu remontes dans les cieux.Je ne chante ni l'espérance,Ni la gloire, ni le bonheur,Hélas! pas même la souffrance.La bouche garde le silencePour écouter parler le coeur.
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau?O poète! un baiser, c'est moi qui te le donne.L'herbe que je voulais arracher de ce lieu.C'est ton oisiveté; ta douleur est à Dieu.Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,Laisse-la s'élargir, cette sainte blessureQue les noirs séraphins t'ont faite au fond du coeur;Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,Que ta voix ici-bas doive rester muette.Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,Ses petits affamés courent sur le rivageEn le voyant au loin s'abattre sur les eaux.Déjà, croyant saisir et partager leur proie,Ils courent à leur père avec des cris de joieEn secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux.Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,De son aile pendante abritant sa couvée,Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;En vain il a des mers fouillé la profondeur:L'Océan était vide et la plage déserte;Pour toute nourriture il apporte son coeur.Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,Partageant à ses fils ses entrailles de père,Dans son amour sublime il berce sa douleur,Et, regardant couler sa sanglante mamelle,Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,Fatigué de mourir dans un trop long supplice,Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,Et se frappant le coeur avec un cri sauvage,Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,Que les oiseaux de mer désertent le rivage,Et que le voyageur attardé sur la plage,Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtesRessemblent la plupart à ceux des pélicans.Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,Ce n'est pas un concert à dilater le coeur.Leurs déclamations sont comme des épées:Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
O Muse! spectre insatiable,Ne m'en demande pas si long.L'homme n'écrit rien sur le sableA l'heure où passe l'aquilon.J'ai vu le temps où ma jeunesseSur mes lèvres était sans cessePrête à chanter comme un oiseau;Mais j'ai souffert un dur martyre,Et le moins que j'en pourrais dire,Si je l'essayais sur ma lyre,La briserait comme un roseau.
Du temps que j'étais écolier,Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.Devant ma table vint s'asseoirUn pauvre enfant vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.
Son visage était triste et beau:À la lueur de mon flambeau,Dans mon livre ouvert il vint lire.Il pencha son front sur ma main,Et resta jusqu'au lendemain,Pensif, avec un doux sourire.
Comme j'allais avoir quinze ans,Je marchais un jour, à pas lents,Dans un bois, sur une bruyère.Au pied d'un arbre vint s'asseoirUn jeune homme vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.
Je lui demandai mon chemin;Il tenait un luth d'une main,De l'autre un bouquet d'églantine.Il me fit un salut d'ami,Et, se détournant à demi,Me montra du doigt la colline.
A l'âge où l'on croit à l'amour,J'étais seul dans ma chambre un jour,Pleurant ma première misère.Au coin de mon feu vint s'asseoirUn étranger vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.
Il était morne et soucieux;D'une main il montrait les cieux,Et de l'autre il tenait un glaive.De ma peine il semblait souffrir,Mais il ne poussa qu'un soupir,Et s'évanouit comme un rêve.
A l'âge où l'on est libertin,Pour boire un toast en un festin,Un jour je soulevai mon verre.En face de moi vint s'asseoirUn convive vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.
Il secouait sous son manteauUn haillon de pourpre en lambeau,Sur sa tête un myrte stérile.Son bras maigre cherchait le mien,Et mon verre, en touchant le sien,Se brisa dans ma main débile.
Un an après, il était nuit,J'étais à genoux prés du litOù venait de mourir mon père.Au chevet du lit vint s'asseoirUn orphelin vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.
Ses yeux étaient noyés de pleurs;Comme les anges de douleurs,Il était couronné d'épine;Son luth à terre était gisant,Sa pourpre de couleur de sang,Et son glaive dans sa poitrine.
Je m'en suis si bien souvenu,Que je l'ai toujours reconnuA tous les instants de ma vie.C'est une étrange vision,Et cependant, ange ou démon,J'ai vu partout cette ombre amie.
Lorsque plus tard, las de souffrir,Pour renaître ou pour en finir,J'ai voulu m'exiler de France;Lorsqu' impatient de marcher,J'ai voulu partir, et chercherLes vestiges d'une espérance;
A Pisé, au pied de l'Apennin;A Cologne, en face du Rhin ;A Nice, au penchant des vallées;A Florence, au fond des palais;A Brigues, dans les vieux chalets;Au sein des Alpes désolées;
A Gênes sous les citronniers;A Vevay, sous les verts pommiers;Au Havre, devant l'Atlantique;A Venise, à l'affreux Lido,Où vient sur l'herbe d'un tombeauMourir la pâle Adriatique;
Partout où, sous ces vastes cieux,J'ai lassé mon coeur et mes yeux,Saignant d'une éternelle plaie;Partout où le boiteux Ennui,Traînant ma fatigue après lui,M'a promené sur une claie;
Partout où, sans cesse altéréDe la soif d'un monde ignoré,J'ai suivi l'ombre de mes songes;Partout où, sans avoir vécu,J'ai revu ce que j'avais vu,La face humaine et ses mensonges;
Partout où, le long des chemins,J'ai posé mon front dans mes mains.Et sangloté comme une femme;Partout où j'ai, comme un mouton.Qui laisse sa laine au buisson,Senti se dénuer mon âme;
Partout où j'ai voulu dormir,Partout où j'ai voulu mourir,Partout où j'ai touché la terre,Sur ma route est venu s'asseoirUn malheureux vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.
Qui donc es-tu, toi que dans cette vieJe vois toujours sur mon chemin?Je ne puis croire, à ta mélancolie,Que tu sois mon mauvais Destin.Ton doux sourire a trop de patience,Tes larmes ont trop de pitié.En te voyant, j'aime la Providence.Ta douleur même est soeur de ma souffrance;Elle ressemble à l'Amitié.
Qui donc es-tu?—Tu n'es pas mon bon ange;Jamais tu ne viens m'avertir.Tu vois mes maux (c'est une chose étrange!),Et tu me regardes souffrir.Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,Et je ne saurais t'appeler.Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie?Tu me souris sans partager ma joie,Tu me plains sans me consoler!
Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.C'était par une triste nuit.L'aile des vents battait à ma fenêtre;J'étais seul, courbé sur mon lit.J'y regardais une place chérie,Tiède encor d'un baiser brûlant;Et je songeais comme la femme oublie,Et je sentais un lambeau de ma vie,Qui se déchirait lentement.
Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des débris d'amour.Tout ce passé me criait à l'oreilleSes éternels serments d'un jour.Je contemplais ces reliques sacrées,Qui me faisaient trembler la main ;Larmes du coeur par le coeur dévorées,Et que les yeux qui les avaient pleuréesNe reconnaîtront plus demain!
J'enveloppais dans un morceau de bureCes ruines des jours heureux.Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,C'est une mèche de cheveux.Comme un plongeur dans une mer profonde,Je me perdais dans tant d'oubli.De tous côtés j'y retournais la sonde,Et je pleurais seul, loin des yeux du monde,Mon pauvre amour enseveli.
J'allais poser le sceau de cire noireSur ce fragile et cher trésor.J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,En pleurant j'en doutais encor.Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,Malgré toi, tu t'en souviendras!Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,Ces sanglots, si tu n'aimais pas?
Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures;Mais ta chimère est entre nous.Eh bien, adieu! Vous compterez les heuresQui me sépareront de vous.Partez, partez, et dans ce coeur de glaceEmportez l'orgueil satisfait.Je sens encor le mien jeune et vivace,Et bien des maux pourront y trouver placeSur le mal que vous m'avez fait.
Partez, partez! la Nature immortelleN'a pas tout voulu nous donner.Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,Et ne savez pas pardonner!Allez, allez, suivez la destinée;Qui vous perd n'a pas tout perdu.Jetez au vent notre amour consumée;—Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?
Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombreUne forme glisser sans bruit.Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre;Elle vient s'asseoir sur mon lit.Qui donc es-tu, morne et pâle visage,Sombre portrait vêtu de noir?Que me veux-tu, triste oiseau de passage?Est-ce un vain rêve? est-ce ma propre imageQue j'aperçois dans ce miroir?
Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,Pèlerin que rien n'a lassé?Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesseAssis dans l'ombre où j'ai passé.Qui donc es-tu, visiteur solitaire,Hôte assidu de mes douleurs?Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre?Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,Qui n'apparais qu'au jour des pleurs?
Ami, notre père est le tien.Je ne suis ni l'ange gardien,Ni le mauvais destin des hommes.Ceux que j'aime, je ne sais pasDe quel côté s'en vont leurs pasSur ce peu de fange où nous sommes.
Je ne suis ni dieu ni démon,Et tu m'as nommé par mon nomQuand tu m'as appelé ton frère;Où tu vas, j'y serai toujours,Jusques au dernier de tes jours,Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.Le ciel m'a confié ton coeur.Quand tu seras dans la douleur,
Viens à moi sans inquiétude,Je te suivrai sur le chemin;Mais je ne puis toucher ta main;Ami, je suis la Solitude.
Sans doute il est trop tard pour parier encor d'elle;Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés,Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,Font d'une mort récente une vieille nouvelle.De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle,L'homme, par tout pays, en a bien vite assez.
O Maria-Félicia! le peintre et le poèteLaissent, en expirant, d'immortels héritiers;Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers.A défaut d'action, leur grande âme inquièteDe la mort et du temps entreprend la conquête,Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.
Celui-là sur l'airain a gravé sa pensée;Dans un rhythme doré l'autre l'a cadencée;Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami.Sur sa toile, en mourant, Raphaël l'a laissée;Et, pour que le néant ne touche point à lui,C'est assez d'un enfant sur sa mère endormi.
Comme dans une lampe une flamme fidèle,Au fond du Parthenon le marbre inhabitéGarde de Phidias la mémoire éternelle,Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle,Sourit encor, debout dans sa divinité,Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté.
Recevant d'âge en âge une nouvelle vie,Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois;Ainsi le vaste écho de la voix du génieDevient du genre humain l'universelle voix….Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie,Au fond d'une chapelle il nous reste une croix!
Une croix! et l'oubli, la nuit et le silence!Écoutez! c'est le vent, c'est l'Océan immense;C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin.Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance,De tant d'accords si doux d'un instrument divin,Pas un faible soupir, pas un écho lointain!
Une croix, et ton nom écrit sur une pierre,
Non pas même le tien, mais celui d'un époux,Voilà ce qu'après toi tu laisses sur la terre;Et ceux qui t'iront voir à ta maison dernière,N'y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous,Ne sauront pour prier où poser les genoux.
O Ninette! où sont-ils, belle muse adorée,Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée,Comme un parfum léger sur l'aubépine en fleur?Où vibre maintenant cette voix éplorée,Cette harpe vivante attachée à ton coeur?