—D'abord vous me flattez, j'en ai douze ou treize, si je ne me trompe; mais que fait l'âge en pareille circonstance? Je connais tel vieillard de soixante-dix ans qui est plus jeune que moi.
—Allons donc! vous, docteur, vous avez de pareilles idées?
—C'est justement parce que je suis docteur que je les ai. Tenez, voulez-vous voir la maladie que j'ai?... la voilà.
Il me conduisit devant un dessin parfaitement fait; il représentait l'anatomie du cœur.
«J'ai fait faire ce dessin sur mes renseignemens et pour mon usage particulier, continua-t-il, afin de juger matériellement, si je puis parler ainsi, ma situation. Vous le voyez, c'est un anévrisme. Un jour, ce tissu-là crèvera; quand? je n'en sais rien; peut-être aujourd'hui, peut-être dans vingt ans; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il crèvera; alors en trois secondes ce sera fini.
«Et un beau matin, en déjeunant, vous entendrez dire:
«—Tiens, ce pauvre Fabien, vous savez?
«—Oui. Eh bien?
«—Il est mort subitement.
«—Bah! Et comment cela?
«—Oh, mon Dieu! en tâtant le pouls à un malade. On l'a vu rougir, puis pâlir; il est tombé sans pousser un seul cri; on l'a relevé: il était mort.
«—Tiens! c'est étrange!»
«On en parlera deux jours dans le monde, huit jours à l'École de Médecine, quinze jours à l'Institut, et tout sera dit. Bonsoir, Fabien!
—Vous êtes fou, mon cher.
—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
«Mais, mille fois pardon; il faut que je vous quitte, mon hôpital m'attend; voilà votre cahier, prenez-en copie et faites-en ce que vous voudrez. Adieu.»
Je serrai une dernière fois la main de Fabien en signe de remercîment, et je pris congé de lui, tout joyeux et tout attristé à la fois: tout attristé de la prédiction qu'il venait de me faire, et tout joyeux des renseignemens que son cahier allait me donner.
Aussi je rentrai chez moi, je consignai ma porte, je mis ma robe de chambre, je m'étendis dans un grand fauteuil, j'allongeai mes pieds sur les chenets, et j'ouvris mon précieux mémoire.
Je copie littéralement, sans rien changer à la rédaction de Fabien.
Ce octobre, 18....
Cette nuit j'ai été prévenu, à une heure du matin, qu'un duel devait avoir lieu entre monsieur Henry de Faverne et monsieur Olivier d'Hornoy, et que ce dernier me faisait prier de les accompagner sur le terrain.
Je me rendis chez lui à cinq heures précises.
A six heures nous étions allée de la Muette, lieu du rendez-vous.
A six heures un quart, monsieur Henry de Faverne tombait blessé d'un coup d'épée.
Je m'élançai aussitôt vers lui, tandis qu'Olivier et ses témoins remontaient en voiture et reprenaient le chemin de Paris; le blessé était évanoui.
Il était évident, en effet, que la blessure était sinon mortelle du moins des plus graves: la pointe du fer triangulaire entrait, du côté droit et était sortie de plusieurs pouces du côté gauche.
Je pratiquai à l'instant même une saignée.
J'avais recommandé au cocher de prendre, en revenant, l'avenue de Neuilly et les Champs-Elysées, d'abord parce que cette route était la plus courte, mais surtout parce que la voiture, pouvant rouler continuellement sur la terre, devait moins fatiguer le blessé.
En arrivant à la hauteur de l'Arc-de-Triomphe, monsieur de Faverne donna quelques signes de vie; sa main s'agita et, paraissant chercher le siége d'une douleur profonde, s'arrêta sur sa poitrine.
Deux ou trois soupirs étouffés, qui firent jaillir le sang par sa double plaie, s'échappèrent péniblement de sa bouche. Enfin il entr'ouvrit les yeux, regarda ses deux témoins; puis, fixant son regard sur moi, me reconnut, et, faisant un effort, murmura:
—Ah! c'est vous, docteur? Je vous en supplie, ne m'abandonnez pas; je me sens bien mal.
Puis, épuisé par cet effort, il referma les yeux, et une légère écume rougeâtre vint humecter ses lèvres.
Il était évident que le poumon était offensé.
—Soyez tranquille, lui dis-je; vous êtes gravement blessé, il est vrai, mais la blessure n'est pas mortelle.
Il ne me répondit pas, n'ouvrit pas les yeux, mais je sentis qu'il me serrait faiblement la main avec laquelle je lui tâtais le pouls.
Tant que la voiture roula sur la terre, tout alla bien; mais en arrivant à la place de la Révolution, le cocher fut obligé de prendre le pavé, et alors les soubresauts de la voiture parurent faire tant souffrir le malade, que je demandai à ses témoins si l'un d'eux ne demeurait pas dans le voisinage, afin d'épargner au blessé le chemin qui lui restait à faire jusqu'à la rue Taitbout.
Mais à cette demande que, malgré son insensibilité apparente, monsieur de Faverne entendit, il s'écria:
—Non, non, chez moi!
Convaincu que l'impatience morale ne pouvait qu'ajouter au danger physique, j'abandonnai donc ma première idée, et laissai le cocher continuer sa route.
Après dix minutes d'angoisses, et pendant lesquelles je voyais à chaque cahot se contracter douloureusement la figure du blessé, nous arrivâmes rue Taitbout, n° 11.
Monsieur de Faverne demeurait au premier.
Un des témoins monta prévenir les domestiques, afin qu'ils vinssent nous aider à transporter leur maître: deux laquais en livrée éclatante et galonnée sur toutes les coutures descendirent.
J'ai l'habitude de juger les hommes noti seulement par eux-mêmes, mais encore par ceux qui les entourent; j'examinai donc ces deux valets: ni l'un ni l'autre ne montra le moindre intérêt au blessé.
Il était évident qu'ils étaient au service de monsieur de Faverne depuis peu de temps, et que ce service ne leur avait inspiré pour leur maître aucune sympathie.
Nous traversâmes une suite d'appartemens qui me parurent somptueusement meublés, mais que je ne pus examiner en détail; et nous arrivâmes à la chambre à coucher; le lit était encore défait, comme l'avait laissé son maître.
Le long de la tenture, du côté du chevet, à la portée de la main, étaient deux pistolets et un poignard turc.
Nous étendîmes le blessé sur son lit, les deux domestiques et moi, car les témoins, jugeant leur présence inutile, étaient déjà partis.
Voyant que la blessure ne voulait pas saigner davantage, j'opérai alors le pansement.
Le pansement fini, le blessé lit signe aux valets de se retirer, et nous restâmes seuls.
Malgré le peu d'intérêt que j'avais pris jusque-là à monsieur de Faverne, pour lequel j'éprouvai alors je ne sais quelle répulsion, l'isolement où j'allais le laisser m'attrista.
Je regardai autour de moi, fixant particulièrement mes yeux sur les portes, et m'attendant toujours à voir entrer quelqu'un, mais mon attente fut trompée.
Cependant je ne pouvais rester plus longtemps près de lui, mes occupations journalières m'appelaient: il était sept heures et demie, et à huit heures je devais être à la Charité.
—N'avez-vous donc personne pour vous soigner? lui demandai-je.
—Personne, répondit-il d'une voix sourde.
—Vous n'avez pas un père, une mère, un parent?
—Personne.
—Une maîtresse?
Il secoua la tête en soupirant, et il me sembla qu'il murmura le nom de Louise, mais ce nom resta si inarticulé que je demeurai dans le doute.
—Je ne puis pourtant pas vous abandonner ainsi, repris-je.
—Envoyez-moi une garde, balbutia le blessé, et dites-lui que je la paierai bien.
Je me levai pour le quitter.
—Vous vous en allez déjà?... me dit-il.
—Il le faut, j'ai mes malades; si c'étaient des riches, peut-être aurais-je le droit de les faire attendre; mais ce sont des pauvres, je dois être exact.
—Vous reviendrez dans la journée, n'est-ce pas.
—Oui, si vous le désirez.
—Certainement, docteur, et le plus tôt possible, n'est-ce pas?
—Le plus tôt possible.
—Vous me le promettez?
—Je vous le promets.
—Allez donc!
Je fis deux pas vers la porte, le blessé fit un mouvement comme pour me retenir et ouvrir la bouche:
—Que désirez-vous? lui demandai-je.
Il laissa retomber sa tête sur son oreiller sans me répondre.
Je me rapprochai de lui.
—Dites, continuai-je, et s'il est en mon pouvoir de vous rendre un service quelconque, je vous le rendrai.
Il parut prendre une résolution.
—Vous m'avez dit que la blessure n'était pas mortelle?
—Je vous l'ai dit.
—Pouvez-vous m'en répondre?
—Je le crois; mais cependant, si vous avez quelque arrangement à prendre....
—C'est-à-dire, n'est-ce pas, que d'un moment à l'autre je puis mourir?
Et il devint plus pâle qu'il n'était, et une sueur froide perla à la racine de ses cheveux.
—Je vous ai dit que la blessure n'était pas mortelle, mais en même temps je vous ai dit qu'elle était grave.
—Monsieur, je puis avoir confiance en votre parole, n'est-ce pas?
—Il ne faut rien demander à ceux dont on doute....
—Non, non, je ne doute pas de vous. Tenez, ajouta-t-il en me présentant une clef qu'il détacha d'une chaîne pendue à son col; ouvrez avec cette clef le tiroir de ce secrétaire.
Je fis ce qu'il demandait; il se souleva sur le coude; tout ce qui lui restait de vie semblait s'être concentré dans ses yeux.
—Vous voyez un portefeuille? dit-il.
—Le voici.
—Il est plein de papiers de famille qui n'intéressent que moi; docteur, faites-moi le serment que, si je mourais, vous jetteriez ce portefeuille au feu.
—Je vous le promets.
—Sans les lire?
—Il est fermé à clef.
—Oh! une serrure de portefeuille est si facile à ouvrir....
Je laissai retomber le portefeuille.
Quoique la phrase fût insultante, elle m'avait inspiré plus de dégoût que de colère.
Le malade vit qu'il m'avait blessé.
—Pardon, me dit-il, cent fois pardon; mais c'est le séjour des colonies qui m'a rendu défiant. Là-bas on ne sait jamais à qui l'on parle. Pardon, reprenez ce portefeuille, et promettez-moi de le brûler si je meurs.
—Pour la seconde lois, je vous le promets.
—Merci.
—Est-ce tout?
—N'y a-t-il pas dans le même tiroir plusieurs billets de banque?
—Oui, deux de mille, trois de cinq cents.
—Soyez assez bon pour me les donner, docteur.
Je pris les cinq billets et les lui remis, il les froissa dans sa main, et en fit une boule ronde qu'il poussa sous son oreiller.
—Merci, dit-il, épuisé par l'effort qu'il venait de faire....
Puis, se laissant aller sur son traversin:—Ah! docteur, murmura-t-il, je crois que je meurs! Docteur, sauvez-moi, et ces cinq billets de banque sont à vous, le double, le triple s'il le faut. Ah!...
J'allai à lui, il était évanoui de nouveau.
Je sonnai un laquais, tout en faisant respirer au blessé un flacon de sels anglais.
Au bout de quelques instans, je sentis au mouvement de son pouls qu'il revenait à lui.
—Allons, murmura-t-il, ce n'est pas encore pour cette fois; puis entr'ouvrant les yeux et me regardant: Merci, docteur, de ne pas m'avoir abandonné, dit-il.
—Cependant, repris-je, il faut enfin que je vous quitte.
—Oui, mais revenez au plus tôt.
—A midi je serai ici.
—Et d'ici là, croyez-vous qu'il y ait quelque danger?
—Je ne crois pas; si le fer avait touché quelque organe essentiel vous seriez mort à présent.
—Et vous m'envoyez une garde?
—A l'instant même; en l'attendant votre domestique peut ne pas vous quitter.
—Sans doute, dit le laquais, je puis rester près de mon sieur.
—Non, non! s'écria le blessé, allez près de votre camarade; je désire dormir, et en restant là vous m'en empêcheriez.
Le laquais sortit.
—Ce n'est pas prudent de rester seul, lui dis-je.
—N'est-il pas bien plus imprudent encore, me reprit-il, de rester avec un drôle qui peut m'assassiner pour me voler? Le trou est tout fait, ajouta-t-il à voix basse; et en introduisant une épée dans la blessure, on peut trouver le cœur que mon adversaire a manqué.
Je frémis à l'idée qui avait traversé l'esprit de cet homme; qu'était-il donc lui-même pour qu'il lui vint de pareilles idées?
—Non, ajouta-t-il, non, au contraire, enfermez-moi; prenez la clef, donnez-la à la garde, et recommandez-lui de ne me quitter ni jour ni nuit; c'est une honnête femme, n'est-ce pas?
—J'en réponds.
—Eh bien! allez; au revoir ... à midi.
—A midi.
Je sortis; et, suivant ses instructions, je l'enfermai.
—A double tour, cria-t-il, à double tour!
Je donnai un autre tour de clef.
—Merci, dit-il d'une voix affaiblie.
Je m'éloignai.
—Votre maître veut dormir, dis-je aux laquais qui riaient dans l'antichambre; et comme il craint que vous n'entriez chez lui sans être appelés, il m'a remis cette clef pour la garde qui va venir.
Les laquais échangèrent un regard singulier, mais ne répondirent rien.
Je sortis.
Cinq minutes après j'étais chez une excellente garde-malade, à qui je donnai des instructions, et qui s'achemina à l'instant même vers la demeure de monsieur Henry de Faverne.
Je revins à midi, comme je le lui avais promis.
Il dormait encore.
J'eus un instant l'idée de continuer mes courses et de revenir plus tard.
Mais il avait tant recommandé à la garde qu'on me priât, si je venais, d'attendre son réveil, que je m'assis dans le salon, au risque de perdre une demi-heure de ce temps toujours si précieux pour un médecin.
Je profitai de cette attente pour jeter un coup d'œil autour de moi, et pour achever, s'il m'était possible, par la vue des objets extérieurs, de me taire une opinion positive sur cet homme.
Au premier abord, tous les objets revêtaient l'aspect de l'élégance, et ce n'est qu'en examinant l'appartement en détail qu'on y reconnaissait le cachet d'une somptuosité sans goût: les tapis étaient d'une couleur éclatante, et des plus beaux que puissent fournir les magasins de Sallandrouze, mais ils ne s'harmoniaient ni avec la couleur des tentures ni avec celle des meubles.
Partout l'or dominait: les moulures des portes et du plafond étaient dorées, des franges d'or pendaient aux rideaux, et la tapisserie disparaissait sous la multitude de cadres dorés qui couvraient les murailles et qui contenaient des gravures à 20 francs, ou de mauvaises copies de tableaux de maîtres qu'on avait dû vendre à l'ignorant acquéreur pour des originaux.
Quatre étagères s'élevaient aux quatre coins du salon, mais au milieu de quelques chinoiseries assez précieuses se pavanaient des ivoires de Dieppe et des porcelaines modernes si grossièrement travaillées qu'elles ne laissaient pas même la chance de croire qu'elles s'étaient glissées là comme des figurines de Saxe.
La pendule et les candélabres étaient dans le même goût, et une table chargée de livres magnifiquement reliés complétait l'ensemble, en offrant un prospectus assez médiocre du maître de la maison.
Le tout était neuf et paraissait acheté depuis trois ou quatre mois au plus.
J'achevais cet examen, qui ne m'avait rien appris de nouveau, mais qui m'avait confirmé dans l'opinion que j'étais chez quelque nouvel enrichi, au goût défectueux, qui était bien parvenu à réunir autour de lui les insignes mais non la réalité de la vie élégante, lorsque la garde entra, et me dit que le blessé venait de se réveiller.
Je passai aussitôt du salon dans la chambre à coucher.
Là, toute mon attention fut absorbée par le malade.
Cependant, au premier coup d'œil, je m'aperçus que son état n'avait point empiré; au contraire, les symptômes continuaient d'être favorables.
Je le rassurai donc, car ses craintes continuaient d'être les mêmes, et la fièvre qui l'agitait leur donnait un certain degré d'exagération pénible à voir dans un homme. Maintenant, comment cet homme si faible avait-il accompli cet acte de courage d'insulter un homme connu comme Olivier pour sa facilité à mettre l'épée à la main, et comment, l'ayant insulté, s'était-il conduit sur le terrain comme il avait fait.
C'était un mystère dont le secret devait être l'objet d'un calcul suprême, ou, au contraire, d'une colère incalculée. Je pensai, au reste, que quelque jour tout cela s'éclaircirait pour moi, peu de secrets demeurant cachés obstinément aux médecins.
Moins préoccupé de son état, je pus alors examiner sa personne; c'était, comme son appartement, un composé d'anomalies.
Tout ce que l'art avait pu aristocratiser en lui avait pris un certain caractère d'élégance; ses cheveux d'un blond fade étaient coupés à la mode, ses favoris rares étaient taillés avec régularité.
Mais la main qu'il me tendait pour que je lui tâtasse le pouls était commune, les soins qu'il en avait pris depuis quelque temps n'avaient pu en corriger la grossièreté native; ses ongles étaient mal faits, rongés, vulgaires; et, près de son lit, des bottes qu'il avait quittées le matin même indiquaient que son pied était, comme la main, d'origine toute plébéienne.
Comme je l'ai dit, le blessé avait la fièvre, et cependant cette fièvre, quoique assez forte, avait peine à donner de l'expression à ses yeux, qui, à ce que je remarquai, ne se fixaient presque jamais directement ni sur un homme ni sur une chose; en échange, sa parole était d'une agitation et d'une volubilité extrêmes.
—Ah! vous voilà donc, mon cher docteur, me dit-il; eh bien! vous le voyez, je ne suis pas encore mort, et vous êtes un grand prophète; mais suis-je hors de danger, docteur? Ce maudit coup d'épée! il était bien appliqué. Il passe donc sa vie à faire des armes, ce spadassin, ce calomniateur, ce misérable Olivier?
Je l'interrompis.
—Pardon, lui dis-je, je suis le médecin et l'ami de monsieur d'Hornoy; c'est lui que j'ai suivi sur le terrain, et non pas vous.
«Je vous connais de ce matin, monsieur; et lui, je le connais depuis dix ans.
«Vous comprenez donc que, si vous continuez à l'attaquer, je serai forcé de vous prier de vous adresser à quelqu'un de mes confrères.
—Comment, docteur, s'écria le blessé, vous m'abandonneriez dans l'état où je suis? ce serait affreux. Sans compter que vous trouverez peu de pratiques qui paieront comme moi.
—Monsieur!
—Oh! oui, je sais, vous faites tous semblant d'être désintéressés; puis quand vient, comme on dit, le quart d'heure de Rabelais, vous savez bien présenter votre mémoire.
—C'est possible, monsieur, qu'on ait ce reproche à faire à quelques-uns de mes confrères, mais je vous prouverai, quant à moi, en ne prolongeant pas mes visites au-delà du terme strictement nécessaire, que l'avidité que vous reprochez à mes collègues n'est pas mon défaut dominant.
—Allons, voilà que vous vous fâchez, docteur?
—Non, je réponds à ce que vous me dites.
—C'est qu'il ne faut pas trop faire attention à ce que je dis; vous savez, nous autres gentilshommes, nous avons quelquefois la parole un peu leste; pardonnez-moi donc.
Je m'inclinai, il me tendit la main.
—J'ai déjà tâté votre pouls, lui dis-je, il est aussi bon qu'il peut l'être.
—Allons, voilà que vous me gardez rancune parce que j'ai dit du mal de monsieur Olivier; il est votre ami, j'ai eu tort; mais il est tout simple que je lui en veuille, à part le coup d'épée qu'il m'a donné.
—Et que vous êtes venu chercher, répondis-je, d'une façon à ce qu'il ne vous la refusât point, vous en conviendrez.
—Oui, je l'ai insulté; mais je voulais me battre avec lui, et quand on veut se battre avec les gens il faut bien les insulter.
«Pardon, docteur, voulez-vous me rendre le service de sonner?
Je tirai le cordon de la sonnette, un des valets entra.
—Est-on venu s'informer de ma santé de la part de monsieur de Macartie?
—Non, monsieur le baron, répondit le laquais.
—C'est singulier, murmura le malade, visiblement fâché de ce manque d'intérêt.
Il y eut un instant de silence, pendant lequel je fis un mouvement pour prendre ma canne.
—Car vous savez ce qu'il m'a fait, votre ami Olivier?
—Non. J'ai entendu parler de quelques mots dits sur vous au club, n'est-ce point cela?
—Il m'a fait, ou plutôt il a voulu me faire manquer un mariage magnifique: une jeune personne de dix-huit ans, belle comme les amours, et cinquante mille livres de rente, rien que cela.
—Et comment a-t-il pu vous faire manquer ce mariage?
—Par ses calomnies, docteur: en disant qu'il ne connaissait personne de mon nom à la Guadeloupe; tandis que mon père, le comte de Faverne, possède là-bas deux lieues de terrain, une habitation magnifique avec trois cents noirs. Mais j'ai écrit à monsieur de Malpas, le gouverneur, et dans deux mois ces papiers seront ici; on verra lequel de nous deux a menti.
—Olivier pourra s'être trompé, monsieur, mais il n'aura pas menti.
—Et, en attendant, voyez-vous, il est cause que celui qui devait être mon beau-père n'envoie pas même demander de mes nouvelles.
—Il ignore peut-être que vous vous êtes battu?
—Il ne l'ignore pas, puisque je le lui avais dit hier.
—Vous le lui avez dit?
—Certainement. Lorsqu'il m'a rapporté les propos que monsieur Olivier tenait sur moi, je lui dis: «Ah! c'est comme cela! eh bien! pas plus tard que ce soir, j'irai lui chercher une querelle, à ce beau monsieur Olivier, et l'on verra si j'en ai peur.
Je commençai à comprendre le courage momentané de mon malade. C'était de l'argent placé à cent pour cent; un duel pouvait lui rapporter une jolie femme et cinquante mille livres de rente; il s'était battu.
Je me levai.
—Quand vous reverrai-je, docteur?
—Demain je viendrai lever l'appareil.
—J'espère que si l'on parle de ce duel devant vous, docteur, vous direz que je me suis bien conduit.
—Je dirai ce que j'ai vu, monsieur.
—Ce misérable Olivier, murmura le blessé, j'aurais donné cent mille francs pour le tuer sur le coup.
—Si vous êtes assez riche pour payer cent mille francs la mort d'un homme, répondis-je, vous devez moins regretter votre mariage, qui n'ajoutait que cinquante mille livres de rente à votre fortune.
—Oui; mais ce mariage me plaçait, ce mariage me permettait de cesser des spéculations hasardeuses; un jeune homme, d'ailleurs, né avec des goûts aristocratiques, n'est jamais assez riche. Aussi je joue à la Bourse; il est vrai que j'ai du bonheur: le mois passé j'ai gagné plus de trente mille francs.
—Je vous en fais mon compliment, monsieur. A demain.
—Attendez donc ... je crois qu'on a sonné!
—Oui.
—On vient?
—Oui.
Un domestique entra.
Pour la première fois, je vis les yeux du baron s'arrêter fixement sur un homme.
—Eh bien?... demanda-t-il, sans donner le temps au valet de parler.
—Monsieur le baron, dit le valet, c'est monsieur le comte de Macartie qui fait demander de vos nouvelles.
—En personne?
—Non, il envoie son valet de chambre.
—Ah! fit le malade, et vous avez répondu?...
—Que monsieur le baron était grièvement blessé, mais que le docteur avait répondu de lui.
—Est-ce vrai, docteur, que vous répondez de moi?
—Eh! oui, mille fois oui, repris-je; à moins cependant que vous ne fassiez quelque imprudence.
—Oh! quant à cela, soyez tranquille. Dites-moi, docteur, puisque monsieur le comte de Macartie envoie demander de mes nouvelles, cela prouve qu'il ne croit pas aux propos de monsieur Olivier.
—Sans doute.
—Eh bien! alors guérissez-moi vite, et vous serez de la noce.
—Je ferai de mon mieux pour arriver à ce but. Je saluai, et je sortis.
Une fois dehors, je respirai plus librement. Chose singulière, cet homme m'inspirait une répulsion que je ne pouvais comprendre, et qui ressemblait au dégoût qu'on éprouve à la vue d'une araignée ou d'un crapaud; j'avais hâte de le voir hors de danger pour cesser toute relation avec lui.
Le lendemain, je revins comme je le lui avais promis; la blessure allait à merveille.
Le propre des plaies faites par les coups d'épée est de tuer raide ou de guérir vite.
La blessure de monsieur de Faverne promettait une guérison radicale.
Huit jours après, il était hors de danger.
Selon la promesse que je m'étais faite, je lui annonçai alors que mes visites devenant parfaitement inutiles, j'allais les cesser à compter du lendemain.
Il insista pour que je revinsse, mais mon parti était pris, je tins bon.
—En tout cas, dit le convalescent, vous ne me refuserez pas de me rapporter vous-même le portefeuille que je vous ai remis: il est d'une trop grande valeur pour le confier à un domestique, et je compte sur ce dernier acte de votre complaisance.
Je m'y engageai.
Le lendemain, je rapportai effectivement le portefeuille; monsieur de Faverne me fit asseoir près de son lit, et, tout en jouant avec le portefeuille, l'ouvrit. Il pouvait contenir une soixantaine de billets de banque, la plupart de mille francs; le baron en tira deux ou trois, et s'amusa à les chiffonner.
Je me levai.
—Docteur, reprit-il, n'y a-t-il pas une chose qui vous étonne comme moi?
—Laquelle? demandai-je.
—C'est qu'on ait le courage de contrefaire un billet de banque.
—Cela m'étonne, parce que c'est une lâche et infâme action.
—Infâme, peut-être, mais pas si lâche. Savez-vous qu'il faut une main bien ferme pour écrire ces deux petites lignes:
LA LOI PUNIT DE MORTLE CONTREFACTEUR...
—Oui, sans doute, mais le crime a son courage à lui. Tel qui attend un homme au coin d'un bois pour l'assassiner a presque autant de courage qu'un soldat qui monte à l'assaut, ou qui enlève une batterie; cela n'empêche pas que l'on décore l'un et qu'on envoie l'autre à l'échafaud.
—A l'échafaud!... Je comprends qu'on envoie un assassin à l'échafaud, mais ne trouvez-vous pas, docteur, que guillotiner un homme pour avoir fait de faux billets, c'est bien cruel?
Le baron dit ces mots avec une altération de voix et de risage si visible, qu'elle me frappa.
—Vous avez raison, lui dis-je; aussi sais-je de bonne source que l'on doit incessamment adoucir cette peine, et la borner aux galères.
—Vous savez cela, docteur? s'écria vivement le malade; vous savez cela.... En êtes-vous sûr?
—Je l'ai entendu dire à celui-là même dont la proposition viendra.
—Au roi. Au fait, c'est vrai, vous êtes médecin par quartier du roi. Ah! le roi a dit cela! Et quand cette proposition doit-elle être faite?
—Je ne sais.
—Informez-vous, docteur, je vous en prie; cela m'intéresse.
—Cela vous intéresse, vous? demandai-je avec surprise.
—Sans doute. Cela n'intéresse-t-il pas tout ami de l'humanité d'apprendre qu'une loi trop sévère est abrogée?
—Elle n'est pas abrogée, monsieur; seulement les galères remplaceront la mort; cela vous paraît-il une bien grande amélioration au sort des coupables?
—Non, sans doute, non! reprit le baron embarrassé; on pourrait même dire que c'est pis; mais au moins la vie et l'espoir restent; le bagne n'est qu'une prison, et il n'y a pas de prison dont on ne parvienne à se sauver.
Cet homme me répugnait de plus en plus; je fis un mouvement pour m'en aller.
—Eh bien! docteur, vous me quittez déjà? dit le baron en roulant avec embarras deux ou trois billets de banque dans sa main, avec l'intention visible de les glisser dans la mienne.
—Sans doute, repris-je en faisant un nouveau pas en arrière; n'êtes-vous pas guéri, monsieur? A quoi donc pourais-je vous être bon maintenant?
—Comptez-vous pour rien le plaisir de votre société?
—Malheureusement, monsieur, nous autres médecins, nous avons peu de temps à donnera ce plaisir, si vif qu'il soit. Notre société, à nous, c'est la maladie, et dès que nous l'avons chassée d'une maison, il faut que nous sortions derrière elle pour la poursuivre dans une autre. Ainsi donc, monsieur le baron, permettez que je prenne congé de vous.
—Mais n'aurai-je donc pas le plaisir de vous revoir?
—J'en doute, monsieur; vous courez le monde, et moi j'y vais peu; mes heures sont comptées, et chacune d'elles a son emploi.
—Mais si cependant je retombais malade?
—Oh! ceci est autre chose, monsieur.
—Ainsi dans ce cas je pourrais compter sur vous?
—Parfaitement.
—Docteur, votre parole.
—Je n'ai pas besoin de vous la donner, puisque je ne ferais qu'accomplir un devoir.
—N'importe, donnez-la-moi toujours.
—Eh bien! monsieur, je vous la donne.
Le baron me tendit de nouveau la main; mais comme je me doutais que cette main renfermait toujours les billets de banque en question, je fis semblant de ne pas voir le geste amical par lequel il prenait congé de moi, et je sortis.
Le lendemain, je reçus sous pli, et avec la carte de monsieur le baron Henry de Faverne, un billet de banque de mille francs et un de cinq cents.
Je lui répondis aussitôt:
«Monsieur le baron,»Si vous aviez attendu que je vous présentasse mon mémoire, vous auriez vu que je n'estimais pas mon faible mérite si haut que vous voulez bien le faire.»J'ai l'habitude de fixer moi-même le prix de mes visites; et, pour mettre en repos votre générosité, je vous préviens que je les porte avec vous au plus haut, c'est-à-dire à vingt francs.»J'ai eu l'honneur de me rendre dix fois chez vous, c'est donc deux cents francs seulement que vous me devez: vous m'avez envoyé quinze cents francs, je vous en renvoie treize cents.»J'ai l'honneur d'être, etc., etc.«FABIEN.»
«Monsieur le baron,
»Si vous aviez attendu que je vous présentasse mon mémoire, vous auriez vu que je n'estimais pas mon faible mérite si haut que vous voulez bien le faire.
»J'ai l'habitude de fixer moi-même le prix de mes visites; et, pour mettre en repos votre générosité, je vous préviens que je les porte avec vous au plus haut, c'est-à-dire à vingt francs.
»J'ai eu l'honneur de me rendre dix fois chez vous, c'est donc deux cents francs seulement que vous me devez: vous m'avez envoyé quinze cents francs, je vous en renvoie treize cents.
»J'ai l'honneur d'être, etc., etc.
«FABIEN.»
En effet, je gardai le billet de cinq cents francs, et renvoyai au baron de Faverne celui de mille francs avec trois cents francs d'argent; puis je mis ce billet dans un portefeuille où se trouvaient déjà une douzaine d'autres billets de la même somme.
Le lendemain, j'eus quelques emplettes à faire chez un bijoutier. Ces emplettes se montaient à 2,000 francs, je payai avec quatre billets de banque de cinq cents francs chacun.
Huit jours après, le bijoutier, accompagné de deux exempts de police, se présenta chez moi.
Un des quatre billets que je lui avais donnés avait été reconnu faux à la Banque, où il avait un paiement à faire.
On lui avait alors demandé de qui il tenait ces billets, il m'avait nommé, et l'on venait aux enquêtes auprès de moi.
Comme j'avais tiré ces quatre billets d'un portefeuille où, comme je l'ai dit, il y en avait une douzaine d'autres, et que ces billets me venaient de différentes sources, il me fut impossible de donner aucun renseignement à la justice.
Seulement, comme je connaissais mon bijoutier pour un parfait honnête homme, je déclarai que j'étais prêt à rembourser les cinq cents francs si l'on me représentait le billet; mais on me répondit que ce n'était point l'habitude, la banque payant tous les billets qu'on lui présentait, fussent-ils reconnus faux.
Le bijoutier, parfaitement lavé du soupçon d'avoir passé sciemment un faux billet, sortit de chez moi.
Après quelques nouvelles questions, les deux agens de police sortirent à leur tour, et je n'entendis plus parler de cette sale affaire.
Trois mois s'étaient écoulés lorsque, dans ma correspondance du matin, je trouvai le petit billet suivant:
«Mon cher docteur,»Je suis vraiment bien malade, et j'ai sérieusement besoin de toute votre science; passez donc aujourd'hui chez moi, si vous ne megardépasrancune.»Votre tout dévoué,»HENRY, BARON DE FAVERNE,»rue Taitbout, n° 11.»
«Mon cher docteur,
»Je suis vraiment bien malade, et j'ai sérieusement besoin de toute votre science; passez donc aujourd'hui chez moi, si vous ne megardépasrancune.
»Votre tout dévoué,
»HENRY, BARON DE FAVERNE,»rue Taitbout, n° 11.»
Cette lettre, que je rapporte textuellement avec les deux fautes d'orthographe dont elle était ornée, confirma l'opinion que je m'étais faite du manque d'éducation de mon client. Au reste, si, comme il le disait, il était né à la Guadeloupe, la chose était moins étonnante.
On sait en général combien l'éducation des colons est négligée.
Mais, d'un autre coté, le baron de Faverne n'avait ni les petites mains, ni les petits pieds, ni la taille svelte et gracieuse, ni le charmant parler des hommes des tropiques, et, pour moi, il était évident que j'avais affaire à quelque provincial dégrossi par le séjour de la capitale.
Au reste, comme il pouvait effectivement être malade, je me rendis chez lui.
J'entrai et le trouvai dans un petit boudoir tendu de damas violet et orange.
A mon grand étonnement, cette espèce de réduit était d'un goût supérieur au reste de l'appartement.
Il était à demi couché sur un sofa, dans une pose visiblement étudiée, et vêtu d'un pantalon de soie à pieds et d'une robe de chambre éclatante; il roulait entre ses gros doigts un charmant petit flacon de Klagman ou de Benvenuto Cellini.
—Ah! que c'est bon et gracieux à vous d'être venu me voir, docteur, dit-il en se soulevant à demi et me faisant signe de m'asseoir. Au reste, je ne vous ai pas menti; je suis horriblement souffrant.
—Qu'avez-vous! lui demandai-je; serait-ce votre blessure?
—Non; grâce à Dieu, il n'y paraît pas plus maintenant que si c'était une simple piqûre de sangsue. Non, je ne sais pas, docteur; si je ne craignais pas que vous vous moquiez de moi, je vous dirais que je crois que j'ai des vapeurs.
Je souris.
—Oui, n'est-ce pas, continua-t-il, c'est une maladie que vous réservez exclusivement pour vos belles malades. Mais le fait est qu'il n'en est pas moins vrai que je souffre beaucoup, et cela sans savoir dire ce dont je souffre, ni comment je souffre.
—Diable! ça devient dangereux. Serait-ce de l'hypocondrie?
—Comment dites-vous cela, docteur?
Je répétai le mot; mais je vis qu'il ne présentait aucun sens à l'esprit du baron de Faverne; en attendant je lui pris la main et posai les deux doigts sur l'artère.
Il avait, en effet, le pouls nerveux et agité.
Pendant que je calculais les battemens de l'artère, on sonna; le baron bondit, et les pulsations se hâtèrent.
—Qu'avez-vous? lui demandai-je.
—Rien, répondit-il, seulement c'est plus fort que moi, quand j'entends une sonnette je tressaille; et puis, tenez, je dois pâlir. Ah! docteur, je vous le dis, je suis bien malade.
En effet, le baron était devenu livide.
Je commençai à croire qu'il n'exagérait point, et qu'en réalité il souffrait beaucoup; seulement j'étais convaincu que cet ébranlement physique avait une cause morale.
Je le regardai fixement, il baissa les yeux, et à la pâleur qui lui avait couvert le visage succéda une vive rougeur.
—Oui, lui dis-je, c'est évident, vous souffrez.
—N'est-ce pas, docteur? s'écria-t-il. Eh bien! j'ai déjà vu deux de vos confrères; car vous avez été si singulier avec moi que je n'osais vous envoyer chercher. Les imbéciles se sont mis à rire quand je leur ai dit que j'avait mal aux nerfs.
—Vous souffrez, repris-je, mais ce n'est point une cause physique qui vous fait souffrir; vous avez quelque douleur morale, une inquiétude grave peut-être.
Il tressaillit.
—Et quelle inquiétude voulez-vous que j'aie? tout, au contraire, va pour le mieux.
«Mon mariage.... A propos, vous savez? mon mariage avec mademoiselle de Macartie, que votre monsieur Olivier avait failli faire rompre....
—Oui, eh bien?
—Eh bien, il aura lieu dans quinze jours; le premier ban est publié.... Au reste, il a été bien puni de ses propos, et il m'en a fait ses excuses.
—Comment cela?
—Germain, dit le baron, donnez-moi ce portefeuille qui est sur le coin de la cheminée.
Le domestique obéit, le baron prit le portefeuille et l'ouvrit.
—Tenez, dit-il avec un léger tremblement dans la voix, voici mon acte de naissance: né à la Pointe-à-Pitre, comme vous voyez; puis voici le certificat de monsieur de Malpas, constatant que mon père est un des premiers et des plus riches propriétaires de la Guadeloupe.
On a fait voir ces papiers à monsieur Olivier, et, comme il connaissait la signature du gouverneur, il a été obligé d'avouer que cette signature était bien la sienne.
Tout en poursuivant cet examen, le tremblement nerveux du baron augmentait.
—Vous souffrez davantage? lui dis-je.
—Comment voulez-vous que je ne souffre pas! on me poursuit, on me persécute, la calomnie s'attache à moi. Je ne sais pas si d'un jour à l'autre on ne m'accusera pas de quelque crime. Oh! oui, oui, docteur, vous avez raison, continua le baron en se raidissant, je souffre, je souffre beaucoup.
—Voyons, il faut vous calmer.
—Me calmer, c'est bien aisé à dire! Parbleu! si je pouvais me calmer je serais guéri.
«Tenez, il y a des momens où mes nerfs se raidissent comme s'ils voulaient se rompre, où mes dents se serrent comme si elles voulaient se briser, ou j'entends des bourdonnemens dans ma tête comme si toutes les cloches de Notre-Dame tintaient à mon oreille; alors, continua-t-il il me semble que je vais devenir fou.
«Docteur, quelle est la mort la plus douce?
—Pourquoi cela?
—C'est qu'il me prend parfois des envies de me tuer.
—Allons donc!
—Docteur, on dit qu'en s'empoisonnant avec de l'acide prussique, c'est fait en un instant.
—C'est effectivement la mort la plus rapide que l'on connaisse.
—Docteur, à tout hasard, vous devriez me préparer un flacon d'acide prussique.
—Vous êtes fou.
—Tenez, je vous le paierai ce que vous voudrez, mille écus, six mille francs, dix mille francs: si toutefois vous me répondez qu'on meurt sans souffrir.
Je me levai.
—Eh bien, quoi? me dit-il en me retenant.
—Je regrette, monsieur, que vous me disiez sans cesse de ces choses, qui non seulement abrègent mes visites, mais qui encore rendent de plus longues relations avec vous presque impossibles.
—Non, non, restez, je vous prie; ne voyez-vous pas que j'ai la fièvre, et que c'est cela qui me fait parler ainsi.
Il sonna, le même valet reparut de nouveau.
—Germain, j'ai bien soif, dit le baron; donnez-moi quelque chose à boire.
—Que désire monsieur le baron?
—Vous prendrez bien quelque chose avec moi, n'est-ce pas?
—Non, merci absolument, répondis-je.
—C'est égal, continua-t-il, apportez deux verres et une bouteille de rhum.
Germain sortit.
Germain rentra quelques instans après avec un plateau où étaient les objets demandés; seulement je remarquai que les récipiens, au lieu d'être des verres à liqueur, étaient des verres à vin de bordeaux.
Le baron les remplit tous les deux; seulement sa main tremblait si fort qu'une partie de la liqueur, au moins égale à celle que contenaient les verres, tomba sur le plateau.
—Goûtez cela, dit-il, c'est d'excellent rhum que j'ai rapporté moi-même de la Guadeloupe, où votre monsieur Olivier d'Hornoy prétend que je n'ai jamais été.
—Je vous rends grâce, je n'en bois jamais.
Il prit un de ces deux verres.
—Comment, lui dis-je, vous allez boire cela?
—Sans doute.
—Mais si vous continuez cette vie-là, vous brûlerez jusqu'au gilet de flanelle qui vous couvre la poitrine.
—Est-ce que vous croyez qu'on peut se tuer en buvant beaucoup de rhum?
—Non, mais on peut se donner une gastro-entérite, dont on meurt un beau jour après cinq ou six ans d'atroces douleurs.
Il reposa le verre sur le plateau; puis laissant retomber sa tête sur sa poitrine et ses mains sur ses genoux:
—Ainsi, docteur, murmura-t-il avec un soupir, vous reconnaissez donc que je suis bien malade?
—Je ne dis pas que vous soyez malade, je dis que vous souffrez.
—N'est-ce pas la même chose?
—Non.
—Et que me conseillez-vous, enfin? Pour toute souffrance la médecine doit avoir des ressources; ce ne serait pas la peine alors de payer si cher les médecins.
—Ce n'est pas pour moi que vous dites cela, je présume? répondis-je en riant.
—Oh non! vous êtes un modèle en toute chose.
Il prit le verre de rhum et le but sans songer à ce qu'il faisait. Je ne l'arrêtai point, car je voulais voir quelle sensation cette liqueur brûlante produirait sur lui.
La sensation parut être nulle; on eût dit qu'il venait d'avaler un verre d'eau.
Il était évident pour moi que cet homme avait souvent cherché à s'étourdir par l'usage des boissons alcooliques.
En effet, au bout d'un instant, il parut reprendre quelque énergie.
—Au fait, dit-il, interrompant le silence et répondant è ses propres pensées, au fait, je suis bien bon de me tourmenter ainsi! Bah! je suis jeune, je suis riche, je jouis de la vie, cela durera tant que cela pourra.
Il prit le second verre et l'avala comme le premier.
—Ainsi, docteur, dit-il, vous ne me conseillez rien?
—Si fait, je vous conseille d'avoir confiance en moi et de m'annoncer ce qui vous tourmente.
—Vous croyez donc toujours que j'ai quelque chose que je n'ose pas dire?
—Je dis que vous avez quelque secret que vous gardez pour vous.
—Important! dit-il, avec un sourire forcé.
—Terrible.
Il pâlit et prit machinalement le goulot de la bouteille pour se verser un troisième verre.
Je l'arrêtai,
—Je vous ai déjà dit que vous vous tueriez, repris-je.
Il se laissa aller en arrière en appuyant sa tête au lambris.
—Oui, docteur, oui, vous êtes un homme de génie; oui, vous avez deviné cela tout de suite, vous, tandis que les autres n'y ont vu que du feu; oui, j'ai un secret, et, comme vous le dites, un secret terrible, un secret qui me tuera plus sûrement que le rhum que vous m'empêchez de boire, un secret que j'ai toujours eu envie de confier à quelqu'un, et que je vous dirais, à vous, si, comme les confesseurs, vous aviez fait vœu de discrétion, mais jugez donc, si ce secret me tourmente si fort lorsque j'ai la conviction que moi seul le connais, ce que ce serait si j'avais l'éternel tourment de savoir qu'il est connu par quelque autre.
Je me levai.
—Monsieur, lui dis-je, je ne vous ai pas demandé d'aveu, je ne vous ai pas fait de confidence; vous m'avez fait venir comme médecin, et je vous ai dit que la médecine n'avait rien à faire à votre état.
«Maintenant, gardez votre secret, vous en êtes le maître, que ce secret pèse sur votre cœur ou sur votre conscience.
«Adieu, monsieur le baron.
Et le baron me laissa sortir sans me répondre, sans faire un mouvement pour me retenir, sans me rappeler; seulement, en me retournant pour fermer la porte, je pus voir qu'il étendait une troisième fois la main vers cette bouteille de rhum, sa fatale consolatrice.
Je continuai mes courses; mais malgré moi je ne pus chasser de ma pensée ce que j'avais vu et entendu, tout en conservant pour ce malheureux le dégoût moral et instinctif que j'ai avoué.
Je commençais à éprouver cette pitié physique, si l'on peut s'exprimer ainsi, que l'homme destiné à souffrir ressent pour tout être qui souffre.
Je dînais en ville, et comme une partie de ma soirée était consacrée à des visites, je ne rentrai chez moi que passé minuit.
On me dit qu'un jeune homme, qui était venu pour me consulter, m'attendait depuis une heure dans mon cabinet; je demandai son nom; il n'avait pas voulu le dire.
J'entrai, et je reconnus monsieur de Faverne.
Il était plus pâle et plus agité que le matin; un livre qu'il avait essayé de lire était ouvert sur le bureau. C'était le traité de toxicologie d'Orfila.
—Eh bien! lui demandai-je, vous sentez-vous donc plus mal?
—Oui, me répondit-il, très mal; il m'est arrivé un événement affreux, une aventure terrible, et je suis accouru pour vous raconter cela. Tenez, docteur, depuis que je suis à Paris, depuis que je mène la vie que vous connaissez, vous êtes le seul homme qui m'ayez inspiré une confiance entière; aussi, vous le voyez, j'accours vous demander, non pas un remède à ce que je souffre; vous me l'avez dit, il n'y en a pas, et tout en vous envoyant chercher, je le savais bien, moi, qu'il n'y en a pas; mais un conseil.
—Un conseil est bien autrement difficile à donner qu'une ordonnance, monsieur, et je vous avoue que j'en donne rarement. On ne demande en général de conseil que pour se corroborer soi-même dans la résolution qu'on a déjà prise; ou si, indécis encore de ce que l'on fera, on suit le conseil donné, c'est pour avoir le droit de dire un jour au conseilleur: C'est votre faute!
—Il y a du vrai dans ce que vous dites là, docteur; mais, de même que je crois qu'un médecin n'a pas le droit de refuser une ordonnance, je ne crois pas qu'un homme ait le droit de refuser un conseil.
—Vous avez raison, aussi je ne refuse pas de vous le donner; seulement vous me ferez plaisir de ne pas le suivre.
Je m'assis alors près de lui; mais au lieu de me répondre il laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura comme anéanti dans ses propres pensées.
—Eh bien? lui dis-je au bout d'un instant de silence.
—Eh bien! répondit-il, ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que je suis perdu.
Il y avait un tel accent de conviction dans ces paroles, que je tressaillis.
—Perdu, vous? et comment? demandai-je.
—Sans doute, elle va me poursuivre, elle va dire à tout le monde qui je suis, elle va crier sur les toits mon véritable nom.
—Qui cela?
—Elle, parbleu!
—Elle? qui, elle?
—Marie.
—Qu'est-ce que Marie?
—Ah! c'est vrai, vous ne savez pas, vous; une petite sotte, une petite drôlesse dont j'ai eu la bonté de m'occuper, et à qui j'ai eu la sottise de faire un enfant.
—Eh bien! mais si c'est une de ces femmes qu'on désintéresse avec de l'argent, vous êtes assez riche.
—Oui, reprit-il en m'interrompant; mais ce n'est malheureusement point une de ces femmes-là: c'est une fille de village, une pauvre fille, une sainte fille.
—Tout à l'heure vous l'appeliez drôlesse.
—J'avais tort, mon cher docteur, j'avais tort, c'était la colère qui me faisait parler ainsi; ou plutôt, tenez, tenez, c'était la peur.
—Cette femme peut donc influer d'une manière fatale sur votre destinée?
—Elle peut empêcher mon mariage avec mademoiselle de Macartie.
—Comment?
—En disant mon nom, en révélant qui je suis.
—Vous ne vous nommez donc pas de Faverne?
—Non.
—Vous n'êtes donc pas baron?
—Non.
—Vous n'êtes donc pas né à la Guadeloupe.
—Non. Tout cela, voyez-vous, était une fable.
—Alors Olivier avait raison?
—Oui.
—Mais alors comment monsieur de Malpas, le gouverneur de la Guadeloupe, a-t-il pu certifier?...
—Silence, dit le baron en me serrant violemment la main, cela c'est mon secret, le secret qui me tue, vous savez.
Nous restâmes un instant muets l'un et l'autre.
—Eh bien! mais cette femme, cette Marie, vous l'avez donc revue?
—Aujourd'hui, docteur, aujourd'hui, ce soir.
«Elle a quitté son village, elle est venue à Paris, et elle a tant fait qu'elle m'a découvert, et que ce soir, sans me dire qui elle était, elle s'est présentée chez moi avec son enfant.
—Et vous, qu'avez-vous fait?
—J'ai dit, reprit monsieur de Faverne d'une voix sombre, j'ai dit que je ne la connaissais pas, et je l'ai fait jeter à la porte par mes gens.
Je me reculai involontairement.
—Vous avez fait cela, vous avez renié votre enfant, vous avez fait chasser sa mère par vos laquais!...
—Que vouliez-vous que je fisse?
—Ah! c'est affreux.
—Je le sais bien.
Et nous retombâmes tous les deux dans le silence. Au bout d'un instant, je me levai.
—Et qu'ai-je à faire dans tout cela? demandai-je.
—Ne voyez-vous pas que j'ai des remords?
—Je vois que vous avez peur.
—Eh bien, docteur ... j'aurais voulu que vous la vissiez, cette femme.
—Moi!
—Oui, vous; rendez-moi le service de la voir.
—Et où la trouverai-je?
—Un instant après l'avoir chassée, j'ai écarté le rideau de ma fenêtre, et je l'ai vue assise sur une borne avec son enfant.
—Et vous croyez qu'elle y est encore?
—Oui.
—Vous l'avez donc revue?
—Non, je suis sorti par une porte de derrière, et je suis accouru chez vous.
—Et pourquoi n'êtes-vous pas sorti tout bonnement par la grande porte, et dans votre voiture?
—J'ai eu peur qu'elle ne se jetât sous les pieds des chevaux.
Je frissonnai.
—Que voulez-vous que je fasse dans tout cela? à quoi puis-je vous être bon?
—Docteur, rendez-moi un service; voyez-la, arrangez la chose avec elle; qu'elle retourne à Trouville avec son enfant; je lui donnerai ce qu'elle voudra, dix mille francs, vingt mille francs, cinquante mille francs.
—Mais si elle refuse tout cela?
—Si elle refuse, si elle refuse; eh bien! alors ... nous verrons.
Le baron prononça ces dernières paroles d'un ton tellement sinistre, que je tremblai pour la pauvre femme.
—C'est bien, monsieur, répondis-je, je la verrai.
—Et vous obtiendrez ... qu'elle parte?
—Je ne puis répondre de cela; tout ce que je puis vous promettre, c'est de lui parler le langage de la raison, c'est de lui faire envisager la distance qu'il y a de vous à elle.
—La distance?
—Oui.
—Vous oubliez que je vous ai avoué que je n'étais pas baron; je suis un paysan, monsieur, un simple paysan, qui, par mon ... intelligence, me suis élevé au-dessus de mon état; seulement, silence, je vous en supplie. Vous comprenez que si monsieur de Macartie savait que je suis un paysan, il ne me donnerait pas sa fille.
—Vous tenez donc énormément à ce mariage?
—Je vous l'ai dit, c'est le seul moyen de me faire cesser les spéculations hasardeuses auxquelles je suis forcé de me livrer.
—Je verrai cette jeune fille.
—Ce soir?
—Ce soir. Où la retrouverai-je?
—Là où je l'ai vue.
—Sur cette borne?
—Oui.
—Elle y est encore, vous croyez?
—J'en suis sûr.
—Allons.
Il se leva vivement, s'élança vers la porte, je le suivis.
Nous sortîmes.
Je demeurais à cinq cents pas à peine de chez lui; en arrivant au coin de la rue Taitbout et de celle du Helder, il s'arrêta, et me montrant du doigt quelque chose d'informe que l'on distinguait à peine dans l'ombre.
—Là, là, dit-il.
—Quoi, là?
—Elle.
—Cette jeune fille?
—Oui. Moi je rentre par la rue du Helder. La maison, comme vous le savez, à une double entrée.... Allez à elle.
—J'y vais.
—Attendez. Un dernier service, je vous prie.
«Il me semble que je deviens fou; j'ai le vertige; tout tourne autour de moi.... Votre bras, docteur; conduisez-moi jusqu'à la petite porte.
—Volontiers.
Je lui pris le bras; il chancelait véritablement comme un homme ivre. Je le conduisis jusqu'à la porte.
—Merci, docteur, merci; je vous suis bien reconnaissant, je vous jure; et si vous étiez un de ces hommes qui font payer les services qu'ils rendent, je vous paierais celui-ci ce que vous voudriez.
«Bien! nous voilà; vous viendrez demain, n'est-ce pas, me rendre réponse?
«J'irais bien chez vous; mais dans la journée je n'oserais sortir, j'aurai peur de la rencontrer.
—Je viendrai.
—Adieu, docteur.
Il sonna, on ouvrit.
—Un instant, dis-je en le retenant, le nom de cette femme?
—Marie Granger.
—Bien.... Au revoir.
Il rentra, et je remontai la rue du Helder pour rentrer dans la rue Taitbout.
En arrivant à l'angle des deux rues, là où j'avais entrevu cette femme, j'entendis une rumeur, et je vis un groupe assez considérable qui s'agitait dans l'ombre.
Je courus.
Une patrouille qui passait avait aperçu cette malheureuse, et comme, interrogée sur ce qu'elle faisait là à deux heures du matin, elle n'avait pas voulu répondre, cette patrouille la conduisait au corps de garde.
La pauvre femme marchait au milieu des gardes nationaux, portant entre ses bras son enfant qui pleurait; mais elle ne versait pas une larme, elle ne poussait pas une plainte.
Je m'approchai aussitôt du chef de la patrouille.
—Pardon, monsieur, lui dis-je, mais je connais cette femme.
Elle leva la tête vivement et me regarda.
—Ce n'est pas lui, dit-elle; et elle laissa retomber sa tête.
—Vous connaissez cette femme, monsieur? me répondit le caporal.
—Oui ... elle se nomme Marie Granger, et elle est du village de Trouville.
—C'est mon nom, c'est celui de mon village. Qui êtes-vous, monsieur? au nom du ciel, qui êtes-vous?
—Je suis le docteur Fabien, et je viens de sa part.
—De la part de Gabriel?
—Oui.
—Alors, messieurs, laissez-moi aller, je vous en supplie laissez-moi aller avec lui!
—Vous êtes bien le docteur Fabien? me demanda alors le chef de la patrouille.
—Voici ma carte, monsieur.
—Et vous répondez de cette femme?
—J'en réponds.
—Alors, monsieur, vous pouvez l'emmener.
—Merci.
Je présentai le bras à la pauvre fille; mais, me montrant d'un geste son enfant qu'elle était obligée de porter.
—Je vous suivrai, monsieur, dit-elle. Où allons-nous?
—Chez moi.
Dix minutes après elle était dans mon cabinet, assise à la place même où une demi-heure auparavant était assis le prétendu baron de Faverne. L'enfant, couché sur une bergère, dormait dans la chambre à côté.
Il se fit entre nous un long silence, qu'elle interrompit la première.
—Eh bien! monsieur, dit-elle, que voulez-vous que je vous raconte?
—Ce que vous croirez nécessaire que je sache, madame. Remarquez que je ne vous interroge pas, j'attends que vous parliez, voilà tout.
—Hélas! ce que j'ai à vous dire est bien triste, monsieur, et cependant cela n'a aucun intérêt pour vous.
—Toute douleur physique ou morale est de mon ressort, ainsi ne craignez donc pas de me confier la vôtre, si vous croyez que je puisse la soulager.
—Ah! pour la soulager il n'y a que lui, dit la pauvre femme.
—Eh bien! puisque c'est lui qui m'a chargé de vous voir, tout espoir n'est pas perdu.
—Alors, écoutez-moi; mais songez, en m'écoutant, que je ne suis qu'une pauvre paysanne.
—Vous me le dites et je vous crois, cependant à vos paroles on pourrait vous croire d'une condition plus élevée.
—Je suis fille du maître d'école du village où je suis née, cela vous expliquera tout.
«J'ai donc reçu un semblant d'éducation, je sais lire et écrire un peu mieux que ne le font les autres paysannes, voilà tout.
—Alors vous êtes du même pays que Gabriel?
—Oui, seulement j'ai quatre ans ou cinq ans de moins que lui. Aussi loin que je puis me le rappeler, je le vois assis, avec une vingtaine d'autres garçons du village que réunissait mon père, au bout d'une longue table toute déchiquetée par les noms et les dessins qu'y traçaient avec leurs canifs les écoliers auxquels mon père apprenait à lire, à écrire et à compter. C'était le fils d'un brave métayer dont la réputation d'honnêteté était proverbiale.
—Son père vit-il encore?
—Oui, monsieur.
—Mais il a cessé de voir son fils, alors?
—Il ignore où il est, et le croit parti pour la Guadeloupe. Mais attendez, chaque chose viendra à son tour. Excusez mes longueurs, mais j'ai besoin de vous raconter les choses en détail pour que vous nous jugiez tous deux.
Gabriel, quoique grand pour son âge, était faible et maladif, aussi était-il presque toujours menacé, même par des enfans plus jeunes que lui. Je me rappelle alors qu'il n'osait plus sortir avec les autres à l'heure où les écoliers retournent chez leurs parens, et que presque toujours mon père le trouvait sur l'escalier, où il s'était réfugié de peur d'être battu, et où l'on n'osait le venir chercher.
Alors mon père lui demandait ce qu'il faisait là, et le pauvre Gabriel lui répondait en pleurant qu'il avait peur d'être battu.
Aussitôt mon père m'appelait et me donnait pour escorte au pauvre fugitif, qui, sous ma protection, revenait chez lui sain et sauf, car devant moi, la fille du maître d'école, nul n'osait le toucher.
Il en résulta que Gabriel parut me prendre dans une grande affection, et que nous contractâmes l'habitude d'être ensemble: seulement, de sa part, cette affection était de l'égoïsme, et de la mienne de la pitié.
Gabriel apprenait difficilement à lire et à calculer, mais pour l'écriture il avait une très grande facilité; non seulement il possédait en propre une écriture magnifique, mais encore il avait la singulière aptitude d'imiter les écritures de tous ses camarades, et cela à tel point que l'imitation rapprochée de l'original rendait l'auteur même indécis.
Les enfans riaient et s'amusaient de ce singulier talent; mais mon père secouait tristement la tête et disait souvent:
—Crois-moi, Gabriel, ne fais pas de ces choses-là ... cela tournera mal.
—Bah! comment voulez-vous que ça tourne, monsieur Granger? disait Gabriel. Je serai maître d'écriture, quoi! voilà tout, au lieu d'être garçon de charrue.
—Ce n'est pas un état que d'être maître d'écriture dans un village, disait mon père.
—Eh bien! j'irai exercer à Paris, répondait Gabriel.
Quant à moi, qui ne voyais pas le mal qu'il pouvait y avoir à imiter l'écriture des autres, ce talent, qui chaque jour faisait chez Gabriel de nouveaux progrès, m'amusait beaucoup.
Car Gabriel ne se bornait plus à imiter les écritures seules, Gabriel imitait tout.
Une gravure lui était tombée entre les mains, et, avec une patience miraculeuse, il l'avait copiée ligne pour ligne, avec une telle exactitude, que n'eût été la grandeur du papier et la couleur de l'encre, il eût été difficile de dire, à l'inspection de l'original et de la copie, quelle était l'œuvre de la plume et quelle était l'œuvre du burin. Le pauvre père, qui voyait dans cette gravure ce qu'elle était réellement, c'est-à-dire un chef-d'œuvre, la fit encadrer par le vitrier du village, et la montra à tout le monde.