Chapter 5

Remontez encore: c'est Masaniello empoisonné aux acclamations du rivage, criblé de balles au pied de l'autel.

Remontez toujours, et l'imagination reculera épouvantée devant les luttes des Anjou et des Duras, devant les meurtres et les crimes des deux Jeanne, sombres constellations qui ont laissé sur ce beau ciel de l'Italie un long sillon de sanglans souvenirs.

Arrêtons-nous là, et déchirons une ou deux pages de cette affreuse histoire: c'est un récit que personne encore n'a fait, que nous sachions; c'est un drame simple et terrible qui se déroule au milieu des incidens les plus rians et les plus pittoresques; c'est un lugubre tableau, aux personnages sombres et muets, au fond joyeux et splendide.

Nous sommes en 1414, le 25 juillet, par une des plus brillantes soirées de ce mois, dont la chaleur est d'habitude étouffante à Naples, et qui, dans cette néfaste année où se place notre histoire, dépassa tous les degrés de température que la nature humaine peut supporter.

Le soleil, entouré d'une auréole de vapeurs, rouge comme un fer sortant de la fournaise, s'était plongé avec impatience dans une mer de plomb fondu; on eût dit que l'astre du jour, dont l'apparition est ordinairement saluée par des chants d'allégresse et le départ est accompagné tristement par le son des cloches plaintives, ce jour-là s'était hâté de se dérober au spectacle des souffrances et aux malédictions des hommes.

Mais la nuit, si vivement désirée, n'avait apporté aucun soulagement à la population affaiblie; une brise, imperceptible et légère, qui avait erré çà et là pendant la fin du jour, pareille au souffle du mourant, venait de s'éteindre tout à fait, et la nature gisait haletante, immobile, épuisée, comme une vierge antique au pouvoir d'un dieu impitoyable et vainqueur.

Le golfe, si azuré, si bruyant, si animé dans des jours meilleurs, ressemblait à un de ces lacs plombés et maudits, tels que l'Averne, le Fucinus et l'Agnano, qui couvrent d'un immense linceul mortuaire les volcans éteints.

Pas une voile, pas un flambeau, pas une chanson de pêcheur attardé n'effleuraient l'impassible surface; le silence de la mort régnait sur la ville et sur la mer comme aux portes d'une autre Pompeïa. Le Vésuve grondait sourdement dans ses immenses profondeurs, prêt à vomir sa lave dévorante sur la campagne déjà à moitié embrasée. Dans les vastes plaines élyséennes les mânes des anciens semblaient se réjouir de cette atmosphère de fumée infernale, que bientôt nul mortel ne pourrait plus respirer. La Margelina se couvrait d'un voile, le Pausilippe n'osait plus se mirer dans les eaux qui l'entourent, et la belle et voluptueuse Sorrente, symbole de poésie et d'amour, la mère du Tasse, la nourrice de Virgile, paraissait rendre le dernier soupir, semblable à Proserpine se débattant en vain dans les bras de Pluton.

Au fur et à mesure que la nuit avançait, une torpeur irrésistible gagnait de plus en plus les habitans de Naples. Tout le monde avait cédé à une lassitude qui tenait encore moins du sommeil que de la léthargie; on eût dit que les étoiles craignaient de montrer leur face souriante et sereine, et perçaient faiblement l'épais rideau de vapeurs comme les rayons d'une lampe agonisante à travers un double rempart d'albâtre. Une lueur incertaine et blanchâtre éclairait confusément les objets, et le seul bruit vivant, au milieu de ce calme universel, était le son lent et monotone de la cloche qui marquait l'heure à l'horloge du château.

Cependant, malgré la prostration générale, un homme veillait. La haine et l'ambition avaient chassé à jamais la fatigue de ses membres, le sommeil de ses paupières, le repos de son cœur. Debout et immobile derrière la croisée d'une petite maison de Chiatamone, il fixait obstinément ses yeux sur un point de l'horizon du côté de Caprée.

Tout à coup son jeune front de vingt-cinq ans s'éclaircit, ses noirs sourcils froncés se détendirent, un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres contractées. C'est qu'il avait aperçu au loin, sur le golfe, une faible lumière qui avait un moment brillé à l'horizon, et s'était promptement évanouie comme ces feux follets qui ne laissent aucune trace de leur passage.

C'était apparemment un signal convenu, car au même instant le jeune homme tressaillit, se détacha promptement de la croisée près de laquelle il veillait, s'enveloppa d'un long manteau noir, passa à sa ceinture une corde, prit dans sa main une torche de résine et un stylet, et s'avança d'un pas lent et discret vers la jetée de Santa-Lucia.

L'horloge de Pizzo-Falcone sonnait lentement le douzième coup de minuit. Le phare nocturne que l'inconnu avait paru attendre avec tant d'impatience, brilla de nouveau à une distance plus rapprochée, et disparut la seconde fois comme la première.

Malheureusement, notre jeune homme eut beau jeter ses regards sur toute l'étendue du rivage, il ne vit pas une barque, pas un seul bateau amarré à la rive. Les pêcheurs et les mariniers, chassés par lesirocco, avaient été chercher sous des grottes ou derrière les écueils un abri et un peu de fraîcheur.

Au reste, en supposant qu'il eût rencontré quelqu'un dans cette nuit de malheur, ce n'eût pas été chose facile de déterminer, de gré ou de force, cette personne à se mettre à la mer. Le pêcheur napolitain craint le sirocco presqu'autant que le lazzarone les sbires; par un temps pareil, un descendant de Masaniello n'aurait pas touché à une rame pour tout l'or du monde. Bien plus, se fût-il agi de chasser le diable, personne n'aurait porté la main à son front pour faire le signe de croix.

Absorbé par sa préoccupation profonde, le jeune seigneur n'avait pas réfléchi à un obstacle bien facile à prévoir dans cette saison brûlante, et d'après la paresse naturelle des gens du pays. Que faire? se mettre à la recherche des absens? qui sait jusqu'où l'aurait mené une telle expédition? et il aurait risqué à la fin d'être reconnu. Attendre sur le port et rendre de là le signal au bateau mystérieux qui venait à sa rencontre; c'était un parti auquel il ne savait se résoudre, car l'entretien qu'il devait entamer ne pouvait avoir pour témoin que le ciel et la terre.

Tandis qu'il arpentait le rivage, en proie à la plus grande agitation, en tournant par hasard un pilier auquel on attachait d'ordinaire quelque gros galion démâté, en état de réparation, il aperçut une barque à moitié engravée dans le sable, et au fond de cette barque un jeune batelier de dix-huit à vingt ans, profondément endormi.

Ce qu'on pouvait voir de ses traits et de sa figure, à travers la lueur phosphorescente de cet air embrasé, respirait l'intérêt et la sympathie. De son long bonnet rouge s'échappait une chevelure noire, épaisse et bouclée; une petite image de Sainte-Marie du Carmel, brodée sur un morceau d'étoffe noire, pendait à son cou robuste et bien modelé. Son costume se composait en tout d'une espèce de gilet de drap rouge et d'une large braie de toile rayée qui lui venait un peu au-dessous du genou; les bras, la poitrine et les jambes du pêcheur étaient entièrement nus.

À cette rencontre inattendue et miraculeuse, l'homme au manteau noir, quel que fût son désir de s'entourer de silence et de mystère, poussa une acclamation de joie. Il était temps, la barque étrangère qui menait vers lui le messager attendu, arrivée à la moitié du golfe, avait fait un troisième signal.

L'inconnu doubla le pas, se courba à la hâte vers le batelier endormi, et le secoua fortement par le bras.

—Excellence, murmura le pêcheur machinalement, me voici! je suis prêt, excellence!

Et, après deux ou trois essais également infructueux pour ouvrir les yeux et pour se tenir sur ses jambes, accablé de fatigue et de sommeil, il chancela et retomba au fond de sa barque.

—Debout, mon garçon, j'ai besoin de ton bateau, fit l'inconnu en le soulevant par la taille; je n'ai pas de temps à perdre, vite la rame à l'eau et partons.

—Vous parlez bien, monsieur, répondit le pêcheur qui commençait à s'éveiller et à arrêter les yeux sur son interlocuteur, lequel ne lui paraissait déjà plus mériter le titre d'excellence; vous parlez bien pour vos affaires; mais avant de m'éveiller si brusquement, il me semble que vous eussiez bien fait de vous informer si j'étais disposé à travailler par une nuit pareille, où même les âmes du Purgatoire, qui pourtant doivent être faites à la chaleur, n'oseraient quitter leur four, fût-ce pour s'en aller en paradis.

—Et comment, drôle, pouvais-je deviner tes intentions sans t'éveiller? dit le jeune seigneur se contenant avec peine?

—Alors, il valait mieux me laisser dormir.

—Par la mort-Dieu! s'écria l'inconnu en frappant du pied, n'est-tu pas là,brigante, pour servir le public?

—Le jour, c'est possible; mais la nuit je suis libre. Ainsi donc, situn'as plus rien à me dire, conclut le pêcheur tout à fait éveillé, et passant, sans trop de cérémonie, de l'excellence au tutoiement le plus simple, tu peux bien t'en aller à tous les diables!

—Allons, allons, reprit l'inconnu en voyant qu'il n'était pas prudent d'irriter un homme dont il avait si grand besoin, rends-moi ce petit service, et je te payerai ta course tout ce que tu voudras.

—Même une once d'or? demanda le pêcheur d'un ton goguenard.

—Même deux, pourvu que tu te dépêches.

—Alors c'est différent, répondit le batelier en attachant son regard fixe et pénétrant sur l'inconnu; nous pouvons nous entendre.

Et il ajouta tout bas:

—Ou cet homme est un prince déguisé, ou un galerien qui s'échappe.

—Voyons, dit l'inconnu en sautant dans le bateau, en finiras-tu, malheureux?

—Un moment,signor mio; irons-nous bien loin? car, en vérité, cette nuit, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis remuer les bras.

—Deux milles tout au plus.

—Deux milles à aller et deux milles à revenir ... ça fait quatre; laissez-moi chercher un compagnon.

—C'est inutile, je t'aiderai moi-même, dit le jeune seigneur saisissant une rame et faisant d'un seul coup voler le bateau comme une flèche.

—Et vous me donnerez, comme nous en sommes convenus, deux onces d'or?

—En voici quatre, répondit l'inconnu en lui jetant sa bourse avec mépris, et je t'en promets trois fois autant lorsque nous serons de retour; silence et courage.

—Pardonnez-moi, excellence, reprit le pêcheur en rougissant de honte, d'étonnement, et même d'un certain dépit. Vraiment, j'étais encore endormi ... je ne sais plus où j'avais la tête ... j'ai eu tort. Reprenez votre or, j'ai plaisanté. Mais je vais vous montrer que je sais bien servir mon monde et faire mon devoir. (Et en parlant ainsi, il ramait de toutes ses forces.) Que diable! je ne suis pas un juif, et je tiens beaucoup à sauver mon âme. Une piastre c'est assez ... c'est même trop. Il est vrai qu'à la nuit il n'y a point de tarif; mais je ne surfais personne. Et, si ce n'était que demain c'est jour de fête, qu'on annonçe de grandes réjouissances publiques, une procession, des courses, une belle pêche aux filets, je ne vous aurais demandé qu'un carlin par mille, le prix ordinaire.... Mais je suis à sec, j'ai tout donné à mon père et à mon jeune frère ... un gamin paresseux dont vous ne vous faites pas une idée ... tout ce que j'avais.

Mais l'inconnu n'écoutait plus son bavardage. Se voyant à deux ou trois portées d'arbalète du point qu'il voulait atteindre, il battit son briquet, alluma sa torche, et l'agita au-dessus de sa tête. Aussitôt on vit flamboyer, à deux ou trois cents pas, un secondfanal; et une barque, poussée par de vigoureux rameurs, franchit rapidement la distance qui séparait les deux personnages mystérieux de ce rendez-vous nocturne.

Alors on put apercevoir, sur la poupe du bateau qui venait de Caprée, un vieillard d'une soixantaine d'années, à la barbe et aux cheveux blancs, au dos voûté, revêtu d'une espèce de froc et coiffé d'un long chaperon.

—Eteins ton flambeau, dit le vieillard à voix basse, on ne saurait avoir trop de prudence.

—Je ne serais pas fâché d'examiner tes traits, dit le jeune homme, et de voir d'abord à qui j'ai affaire.

—A quoi bon? puisque tu ne me connais pas; avant toute explication, je te dirai mon mot d'ordre, et si tu ne me réponds pas le tien, nous briserons là, et je m'en retournerai comme je suis venu.

—C'est juste, dit le jeune homme en jetant sa torche à la mer; voilà pourtant l'inconvénient de ne pas connaître les gens qu'on emploie, et de choisir des agents par procuration.

—Mon Dieu! répliqua le vieillard avec un sourire d'ironie, cela nous arrive assez souvent de ne connaître ni nos amis, ni les gens qui nous servent, ni ceux qui nous desservent. Malheureusement on n'a pas toujours un mot d'ordre pour se tirer d'embarras.

—Dis-moi donc le tien, astrologue.

—Le voici, échanson:Aut César, aut nihil;à ton tour....

---Trois fois maudit, une fois damné!

—C'est bien; et sautant d'un bond dans le bateau du jeune homme, avec une légèreté et une force qu'on n'aurait pas dû attendre d'un homme de cet âge, le vieillard fît signe à ses deux matelots de s'éloigner sur le champ et de revenir auprès de lui lorsqu'il les sifflerait.

Lorsque la barque qui avait amené l'étranger fut hors de la portée de la voix, le vieillard fit un geste significatif pour indiquer la présence du batelier qui était de trop dans l'entretien qui allait suivre.

—Parle avec assurance, dit à demi-voix le jeune seigneur, je réponds de la discrétion de cet homme.

Si le pauvre pêcheur avait pu entendre ces paroles ou voir le sourire fatal qui les accompagnait, il eût passé le peu de moments qui lui restaient à vivre à recommander son âme à Dieu; mais il avait vingt ans, se sentait fort de son innocence, et aimait la plus jolie lavandière de Nésida; si bien que dans cet instant terrible, au lieu de songer à son âme, il pensait tranquillement à sa belle fiancée.

—Parle, répéta le jeune homme d'un ton impérieux, quelles nouvelles m'apportes-tu de notre conquérant.

—Monseigneur, murmura le vieillard d'une voix lente et lugubre, depuis que l'envoyé de votre excellence est venu m'engager à votre service, je n'ai jamais cessé d'observer le cours des astres pour....

—Je t'ai pris pour observer les actions du roi et non pas le cours des étoiles.

—Mais, monseigneur, je m'appelle Galvano Pedicini, je suis médecin et astrologue.

—Et je te paye, moi, comme espion et empoisonneur.

—Pardonnez-moi, excellence, vous me faites honneur de la moitié; jusqu'à présent j'ai consenti à vous tenir au courant des progrès de Ladislas dans la guerre de Toscane; quant à l'autre point, il n'en a jamais été question dans vos lettres et dans vos messages.

—C'était sous-entendu.... Mais voilà pourquoi, avant de te donner mes dernières instructions, j'ai voulu te parler moi-même et ne plus me fier à des intermédiaires.

—Me voici prêt à recevoir les ordres de votre excellence, mais je dois dire à monseigneur que si les services qu'il attend de moi sont de nature à porter le trouble dans ma conscience, alors ma probité m'impose....

—De demander un double prix: c'est trop juste. Voyons d'abord comment tu t'es acquitté de ma première commission. Que vous ont appris les constellations jusqu'ici, messire astrologue?

—Hélas! monseigneur, continua le magicien d'une voix dolente, les astres m'ont trompé encore une fois, ou plutôt, puisque les constellations sont infaillibles, moi-même, dans mon empressement à scruter l'avenir, j'ai dû commettre une erreur dans mes calculs, et je vous avais prédit que l'orgueil et la puissance de Ladislas se briseraient contre les murs de Bologne. L'éclipse totale de Mars n'admettait pas de doutes à cet égard.... Eh bien! malgré l'éclipse, j'ai la douleur de vous annoncer que le roi....

—A pris non-seulement Bologne, mais Sienne également....

—Sienne aussi! s'écria l'astrologue avec étonnement et terreur, et qui a pu vous dire?...

—Qui m'a dit qu'il avait pris Bologne?...

—Vous saviez donc?...

—Que les vents te servent aussi mal que les astres.

—Pas possible.

—Si tu un doutes encore, entre demain dans la ville, et si un homme qui a vendu comme toi son âme à Satan, ne craint pas d'entrer dans une église, tu verras que moi et la princesse régente nous irons rendre grâce, avec toute la cour, à Santa-Maria-del-Carmine, pour la double victoire qu'elle a bien voulu octroyer à Sa Majesté hérétique, notre auguste maître, trois fois excommunié.

—Patience, murmura le sorcier pris en faute, si je suis en retard envers vous de deux victoires, vous aussi, monseigneur, vous êtes en retard envers moi de deux mois de paye.

—Oui, mais moi, dit le jeune homme en lui montrant une bourse d'or, je viens réparer ma négligence.

—Et moi aussi j'espère me faire pardonner la mienne

—Voyons.

—Monseigneur, qui est si bien informé des progrès du roi Ladislas, sait-il que le roi Ladislas, immédiatement après cette campagne, renonçant à ses vastes desseins de conquête, a le projet de retourner à Naples au moment où l'on s'y attendra le moins? N'est-ce pas que monseigneur ne savait pas cela?

—Non, mais je le suppose.

—Monseigneur ne suppose pas qu'aussitôt son retour, le roi confiera le gouvernement à un homme ferme et dévoué, et ordonnera à son auguste sœur, Jeanne de Duras, de ne plus se mêler de politique?

—Non, mais je le crains.

—Et monseigneur ne craint pas que le roi ne commence par le faire pendre?

—Non, mais en tous cas je le préviendrai.

—Et comment, excellence

—Écoute: tes remèdes sont infaillibles?

—Bien plus que les étoiles.

—Ton métier d'astrologue te donne un libre accès auprès du roi?

—Le jour comme la nuit.

—Quel prix demandes-tu pour te charger du roi Ladislas? Tu m'entends?

—Je ne demande que de remplir auprès de Votre Majesté, lorsqu'elle aura pu s'asseoir à côté de Jeanne sur le trône de Naples, le même emploi d'astrologue que je remplis maintenant auprès de Ladislas.

—Oui, mais non pas celui de médecin, ajouta le jeune homme en souriant.

Le vieillard tendit sa main décharnée, prit la bourse qu'on s'empressait de lui remettre, et après avoir sifflé ses deux matelots, prit congé de son interlocuteur.

—Adieu, Galvano, dit celui-ci en le voyant s'éloigner.

—Au revoir, Pandolfello, murmura le sorcier avec un accent étranger et un sourire diabolique.

Le jeune seigneur se tourna tout à coup vers ce magnifique amphithéâtre de maisons, de jardins, de villes et d'églises qui s'étend de Portici au Pausilippe, et l'embrassant tout entier d'un regard ambitieux et cupide:

—A moi Naples! dit-il,hmoi la reine! à moi le royaume!

Puis, se souvenant que tout n'était pas fini et qu'il y a un homme de trop parmi les vivans, il frappa doucement sur l'épaule du batelier, qu'il avait presque oublié au fond de sa barque et qui paraissait plongé dans un profond sommeil:

—Assez dormi, mon garçon! s'écria le jeune favori d'une voix sinistre. Prends la rame et retournons au rivage.

Le pêcheur n'avait pas fermé l'œil un seul instant. Au ton dont ces paroles furent prononcées par son étrange passager, il comprit qu'il n'avait plus aucun espoir de salut. Quoiqu'il eût fait tout son possible pour qu'aucun mot de ce terrible entretien ne parvînt jusqu'à lui, il sentit que, dès le moment que la fatalité l'avait choisi pour être témoin d'un secret de mort, il était perdu. Aussi ne se laissa-t-il pas tromper un seul instant à la douceur hypocrite de son compagnon.

Il reprit donc tristement ses rames, jetant çà et là un regard à la dérobée pour voir s'il n'apercevait pas une barque, une lumière, un écho lointain. Rien! tout était silence et solitude. Il épia un moment favorable pour se jeter tout à coup sur son homme et essayer une résistance désespérée, ou bien pour s'élancer à la mer et se sauver à la nage; mais le favori le serrait de près, et il voyait briller dans sa main un long stylet qu'il lui eût enfoncé dans la gorge au moindre mouvement. Tout ce qu'il aurait tenté pour se défendre n'aurait donc pu que hâter le moment fatal.

Le pêcheur adressa à Dieu une prière muette et suprême, continua à ramer, et quand il s'aperçut que la terre approchait sans qu'aucun signe d'âme vivante parût sur la jetée, il tendit sa poitrine à son compagnon de voyage, et lui dit d'une voix émue:

—Je sais, monseigneur, quelle récompense m'attend pour vous avoir conduit à votre rendez-vous; seul et sans armes, je ne puis résister ni me défendre. J'ai fait tout mon possible pour ne rien entendre, pour ne rien savoir; mais je n'ai dû que trop comprendre qu'il s'agit d'un secret terrible. Je vous jure, sur la mémoire sacrée de ma pauvre mère, sur Dieu et sur tous les saints du paradis, je vous jure, seigneur, que je ne chercherai jamais à pénétrer les mystères de cette nuit, et que pas un mot ne sortira de mes lèvres qui puisse vous compromettre, dût on me briser les os sous la roue! Je ne crains pas la mort, mais je vous prie de me faire grâce, non point à cause de moi, mais de mon père, dont je suis le seul soutien; c'est un vieux soldat mutilé, qui a déjà perdu deux enfans au service de sa patrie et qui n'a plus de bras pour gagner son pain. Grâce pour lui et pour mon jeune frère, monseigneur! et Dieu, à son tour, vous fera miséricorde dans ce monde et dans l'autre, et il y aura trois cœurs qui prieront pour vous nuit et jour, car vous les aurez sauvés, vous aurez écouté la voix de l'innocent, vous vous serez fié à la parole du pauvre batelier.

—Qui est donc ton père? demanda le favori s'approchant de plus en plus du pêcheur.

—Giordano Lancia.... Vous avez peut-être entendu prononcer son nom?

—Lancia! s'écria le jeune homme avec un accent de haine et de colère. Si je le connais! je le crois bien! il m'a sauvé la vie....

—En ce cas je suis mort! s'écria le pêcheur avec un soupir.

Et, en effet, avant qu'il eût eu le temps de pousser un cri, l'inconnu lui avait plongé son poignard dans le cœur.

Puis, le faisant glisser dans la mer, il ramena promptement son bateau dans un endroit solitaire et gagna sa maison pour se présenter le lendemain de bonne heure, comme il en avait l'habitude, au lever de la régente.

Seize heures et demie venaient à peine de sonner à l'église de l'Inconorata, ce qui, suivant le calcul italien, correspond, vers la fin de juillet, à l'heure de midi. A l'instant même et comme pour attester l'exactitude de la vieille horloge gothique, on entendit éclater tout à coup le carillon immense, universel, épouvantable, des cloches sans nombre qui ont de tout temps assourdi les oreilles napolitaines, et surtout à l'époque assez reculée où se passe cette histoire.

Après une nuit telle que nous venons de la décrire, on peut imaginer quel jour intolérable et brûlant lui avait succédé. Cependant, dans les quartiers situés sur les bords de la mer, la chaleur était moins suffoquante. Une brise presque insensible et n'ayant pas assez de force pour rider la surface du golfe, paraissait suffire aux poumons de ces hommes habitués à une température littéralement infernale. Le plus mince filet d'ombre projeté par le fût d'une colonne ou par le rebord d'une fenêtre, un éventail improvisé avec quelques branches de laurier rose, la vue de ces eaux calmes et limpides, qui invitaient le plongeur avec tout l'attrait d'une jeune fille souriante et coquette, c'était plus qu'il n'en fallait aux Napolitains pour défier la canicule et prendre la vie en patience.

Au reste, on avait pris toutes les précautions d'usage dans nos grandes solennités pour garantir une partie de la ville contre cette pluie de feu que le lion céleste laisse tomber sur les peuples abattus, en secouant sa crinière. Toutes les rues qui s'étendaient de la royale demeure de Castel-Nuovo jusqu'à l'église du Carmine, étaient abritées par d'énormes tentes carrelées de mille couleurs; des fleurs et des arbustes jonchaient le pavé sur lequel, par une recherche tout à fait sybaritique, on avait étendu une double couche de sable fin et humide; des fontaines bâclées à la hâte, à l'aide de trois ou quatre tonneaux superposés soufflaient, par la bouche de leurs tritons de plâtre, une cascade argentée, et remplissaient le double office de rafraîchir l'atmosphère et d'arroser les passans.

Tous ces apprêts annonçaient évidemment quelque fête extraordinaire, quelque réjouissance publique, l'accomplissement d'un devoir impérieux et solennel qu'on n'avait pas jugé à propos de différer à un moment plus propice. En effet, la régente Jeanne de Duras, nièce de la terrible Jeanne Ire, d'homicide et adultère mémoire après avoir reçu à son lever les grands-officiers de la couronne et les principaux barons du royaume, s'était rendue, en grande pompe et suivie de toute sa cour, à l'église de Sainte-Marie-du-Mont-Carmel, pour remercier l'effigie miraculeuse qu'on y vénère de la double victoire remportée par son frère et seigneur, Ladislas Ier, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile.

La nouvelle n'était arrivée que la veille, et aussitôt l'ordre avait été donné d'en instruire le peuple par une fête improvisée, et d'en rendre grâce à Dieu par une cérémonie pieuse et solennelle, ce qui prouvait à la fois la dévotion de Jeanne et son immense amour fraternel.

Le cortège avait déjà, une première fois, traversé les quais pour se rendre à la place du marché; et la foule, dont la curiosité était loin d'avoir été satisfaite par ce premier spectacle, attendait impatiemment le retour de la brillante cavalcade.

Cependant quelques groupes, plus insoucians ou dédaigneux, se détachaient de la masse des spectateurs et vaquaient à leur besogne, complètement étrangers à tout le bruit qui se faisait autour d'eux, exception d'autant plus frappante qu'elle faisait contraste avec la curiosité générale. C'était unà partedans ce chœur de cris de toute espèce, un horizon de tableau en désaccord avec les premiers plans, contre toutes les règles de l'art, et, disons mieux, de la nature.

Un de ces groupes était formé par une douzaine de pêcheurs qu'on reconnaissait aisément à leur teint bruni par le hâle, à leurs longs bonnets rouges, et à la mélodie douce et monotone dont ils se berçaient lentement en tirant leurs filets de la mer.

Ils se tenaient à l'écart sur un petit coin du rivage, et, pour diminuer la fatigue que la chaleur rendait accablante, ils s'étaient partagés en deux troupes et se relayaient ponctuellement de quart d'heure en quart d'heure. Ceux des pêcheurs qui avaient droit au repos venaient s'asseoir à l'ombre, sous l'arche d'un pont à moitié écroulé, et formaient cercle autour d'un personnage qui semblait égayer singulièrement leur récréation.

C'était un vieux soldat d'Avellino, aux traits durs et bronzés, aux cheveux blancs et crépus, à la poitrine vaste et musculeuse. Il suffisait d'un seul regard jeté à la hâte sur cet homme pour se convaincre qu'il avait dû prendre une part active et glorieuse à toutes les guerres qui agitaient depuis plus d'un demi-siècle son malheureux pays, convoité comme une proie par tant de princes et de peuples divers. Le nombre de cicatrices qui se croisaient en tous sens sur le corps du vieillard était vraiment prodigieux. Il y en avait de si profondes, qu'elles montraient s'être ouvertes plusieurs fois, comme si le fer de l'ennemi, ne trouvant plus d'autre place, eût été obligé de se plonger dans la même blessure. Ses bras, ses jambes, dont les os fracturés avaient été remis ensemble tant bien que mal, ressemblaient aux rameaux noueux et brisés d'un vieux tronc ravagé par la foudre.

Par quels liens mystérieux et inconnus l'âme d'un chrétien pouvait-elle tenir è cet amas de membres mutilés, à ce débris de charpente humaine, à cette ruine vivante?

C'était le secret de la Providence.

Ce qui est incontestable, c'est qu'il marchait, parlait, grondait, accusait tout le monde avec une colère impuissante et risible. Depuis quelques jours la haine et l'emportement du vieillard étaient arrivés à un tel degré d'exaspération, que le plus âgé des enfans qui lui restaient, le batelier, hélas! avait de la peine à le calmer.

Était-ce un nouveau chagrin dont le pauvre jeune homme ignorait la cause?

Était-ce une nouvelle escapade du petit Peppino, enfant paresseux et incorrigible, vrai lazzarone dans la force du mot?

Personne n'en savait rien.

La dernière de ces deux conjectures était néanmoins la plus probable, car toutes les fois que le batelier s'éloignait pour aller à sa pêche ou pour conduire ses passagers, le père, irrité, laissait tomber un regard de courroux ou de mépris sur le dernier et le plus indigne de ses fils.

Quoi qu'il en fût, les propos du soldat devenaient tellement violens, que tout autre que lui eût payé bien cher ses paroles. Mais la seule vengeance qu'on daignât tirer de ses plaintes stériles, c'était de le livrer comme un jouet à la populace ameutée, qui profitait souvent de l'absence du batelier ou de la faiblesse du lazzarone pour exciter les grognemens du bonhomme et écouter en riant ses bravades.

En ce moment, le vieux Giordano Lancia (car c'était lui) était donc sans défense. Son fils Lorenzo, tel était le nom du batelier, absent depuis la veille, n'avait pas encore reparu: ce qui du reste lui arrivait souvent, attendu qu'il était obligé de travailler pour trois, pouvant ainsi suffire à peine à l'entretien de son jeune frère et de son père infirme.

Inquiet, maussade et soucieux plus qu'à l'ordinaire, le vieux Lancia reportait de la mer au rivage, et du rivage à la mer, le seul œil qui lui restait, depuis qu'un grand coup de pertuisane l'avait réduit à l'état de cyclope.

Assis sur un banc de chêne vermoulu et boiteux, digne piédestal d'un tel débris, le soldat ne prêtait aucune attention aux railleries et aux provocations des gens qui l'entouraient. Absorbé tout entier par son idée, il semblait oublier le lieu où il était, la cause qui l'y avait amené, et les paroles qu'il venait d'échanger avec quelques-uns des pêcheurs qui tiraient les filets.

Enfin, après plusieurs questions demeurées sans réponse, après plusieurs minutes de cette inspection continuelle et muette, Lancia laissa échapper un cri de satisfaction, et presque au même instant un petit lazzarone de douze à treize ans, dont les traits délicats, le sourire épanoui et la tournure presque féminine contrastaient complètement avec la physionomie dure et courroucée du soldat, arriva près de lui en quatre bonds, et se coucha à ses pieds comme un levrier essoufflé de sa course.

—Eh bien? fit le vieillard d'un ton sévère.

—Je ne l'ai pas trouvé; mais j'ai rencontré sa fiancée, la belle lavandière, qui l'a vu hier au soir. Lorenzo était gai et bien portant, comme à l'ordinaire, et il comptait travailler beaucoup dans la matinée, parce que....

Ici l'enfant s'arrêta timide et interdit.

—Parceque?... interrompit le père d'une voix farouche.

—Parce qu'il m'a promis un bonnet neuf pour aujourd'hui que tout le monde se fait beau pour la fête.

—Malheureux vaurien, c'est toujours à cause de toi que ce pauvre garçon se tue de fatigue. Tu le feras mourir à la peine.

—Mon père....

—Tais-toi, lâche, paresseux, incapable.

—Mais, mon père, est-ce ma faute à moi si je ne puis gagner ma vie. Personne ne veut de moi ni pour ramer ni pour tirer le filet. Les plus vigoureux n'ont pas d'emploi ni de travail, et pourrissent sur le pavé ou se font tuer à la guerre. Et puis, si je m'éloignais de vous, qui soutiendrait vos pas, qui vous défendrait contre les insolens qui vous manquent de respect?

Un rire bruyant et universel accueillit la dernière excuse de l'enfant. Ses joues se couvrirent de pourpre; il se leva chancelant de honte et de colère, et montra les poings aux railleurs, qui ne daignèrent pas faire un seul geste pour repousser sa vaine démonstration de fureur.

—Couche-toi, misérable! s'écria le père d'une voix de tonnerre, couche-toi, mauvais chien, où tu rampais tout à l'heure. Voilà l'appui que tu me donnes: jolie défense!

—Mais, mon père ... balbutia l'enfant, se laissant couler à terre par un mouvement convulsif.

—Silence!... Veux-tu que je leur raconte ton dernier trait de bravoure?

—Grâce! mon père, murmura le lazzarone d'une voix suppliante, et il se mit à lui baiser les genoux pour l'attendrir.

—Voyons, voyons, père Lancia, s'écrièrent les pêcheurs en s'approchant du vieillard; laissez donc tranquille ce pauvre Peppino, et parlons de notre affaire; ce qui est convenu est convenu.

—Vous avez ma parole, reprit le soldat gravement et s'apaisant par degrés, quoique à vrai dire, ajouta-t-il en tournant son regard dans la direction de l'église où la cour venait de se rendre, il vaudrait mieux remettre le marché à un autre moment. Aujourd'hui le diable prie.

Les pêcheurs se regardèrent en souriant.

—Ah! ah! mon maître, voici que ça vous reprend: faites votre signe de croix, et le diable n'aura rien à démêler dans vos affaires.

—Pour faire mon signe de croix, il faudrait avoir des bras, mes amis, et je n'ai que des moignons. Aussi me contenterai-je de prier mentalement le Seigneur d'envoyer,—pas plus que trois minutes,—un bon tremblement de terre lorsque le cortége viendra à passer sous la campanille du Carmine.

—Ceci n'est pas d'un bon chrétien, et encore moins d'un bon soldat: revenons, s'il vous plaît, à notre marché; voulez-vous en courir la chance?...

—Je vous ai dit que vous aviez ma parole.

—Tout ce que nous prendrons de poisson dans le filet que nous venons de jeter, soit vingtrotoli, soit deux livres, est à vous, vous avez le droit de l'emporter ou de le revendre, et cela moyennant six carlins de votre monnaie. Si nous ne prenons que des cailloux, le prix sera le même. Ça va-t-il?

—Touchez-là, s'écria vivement le vieillard, en tendant son bras mutilé.

—Vous oubliez, mon brave, que vous n'avez plus de mains. Cela ne fait rien, votre parole est bonne, et puis c'est aujourd'hui jour de paie pour les vétérans, vous devez vous trouver en fonds. Aussi, continua le pêcheur en jetant un petit coup d'œil à ses camarades, toute la pêche contre six beaux carlins à l'effigie de ce bon Charles d'Anjou, que Dieu ait son âme dans son repos éternel.

Et il appuya malicieusement sur ces dernières paroles.

—L'âme de Charles est en lieu sûr, reprit le vieillard avec un rire ironique, et j'espère que toute sa race ira bientôt le rejoindre.

—Oh! oh! répétèrent plusieurs voix, ceci nous paraît louche.

—Voilà bien les soldats! fit le pêcheur qui avait pris le premier la parole: vous n'allez jamais au sermon, père Lancia, et vous ne vous êtes jamais trouvé al Molo un dimanche après vêpres, lorsque le père Girolamo, pour une demi-livre de poisson par tête, vient nous raconter tant de belles choses sur ces bons maîtres que Dieu nous a envoyés du fond de la Provence, de vrais saints de père en fils, quoi!

—Oui, oui, c'est vrai, murmura le soldat d'une voix sourde, le roi Charles était un grand roi! Un roi de la branche cadette, comme ils disent. Il protégeait les pauvres, mais il maltraitait leurs filles en secret; il créait des nobles, mais il les dépouillait de leurs priviléges; il fondait des couvens, mais il emprisonnait saint Thomas d'Aquin; oui, il a élevé deux églises magnifiques: celle du Carmine, à la même place où il avait fait décapiter Conradin, le roi légitime, et celle de San-Lorenzo, où se rassemblaient autrefois les nobles et le peuple dans le vieux palais communal; oui, le père Girolamo a raison, voilà deux hôtels qui font bénir la mémoire de leur saint fondateur; voilà deux chapelles préparées d'avance avec un soin tout paternel pour les deux derniers descendans de ce bon roi, Jeanne et Lasdislas; aujourd'hui la sœur est allée prier al Carmine: la fille de l'assassin sur le tombeau de la victime; demain peut-être le frère ira prier à San-Lorenzo: le fils de l'usurpateur sur le tombeau de la liberté!

Les rires et les chuchottemens s'arrêtèrent et le cercle se resserra autour du vieillard.

—Oui, continua-t-il, ce sont de nobles rois, de père en fils.... En effet, Charles II, ce maudit boiteux....

—Oh! quant à ça, vous boitez aussi, père Lancia.

—Moi, j'ai boité pour la première fois en me relevant du champ de bataille sur lequel j'étais couché tout sanglant. Mais lui, c'est Dieu qui l'a marqué de naissance. Ce maudit boiteux à tellement opprimé le peuple, que le peuple, poussé à bout, s'est levé comme un seul homme et a exterminé jusqu'au dernier de ses oppresseurs.

—Le peuple a eu raison! s'écria l'auditoire.

—Et Robert, à son tour, n'a-t-il pas usurpé le royaume qui appartenait à son frère aîné l n'a-t-il pas attiré la guerre, la désolation, la misère sur notre pauvre pays? Et Jeanne, sa digne fille, la digne tante de cette autre qui porta son nom et qui l'a déjà surpassée en vertus, n'a-t-elle pas étranglé son mari? Et lorsque le pauvre André, la voyant tout occupée à tisser un cordon de soie et d'or, lui demanda à quoi pouvait servir ce cordon, ne répondit-elle pas avec une infernale impudence: C'est pour vous pendre, monseigneur!

—Horreur! fit le cercle atterré.

—Il est vrai, reprit le vieillard, que Charles III, son cher fils adoptif, le père des princes qui nous gouvernent étouffa Jeanne à son tour, qui cependant n'avait d'autre tort envers lui que de lui avoir sauvé la vie tout enfant et de lui avoir donné un royaume. Mais, que voulez-vous, la reconnaissance est héréditaire dans cette famille. Aussi Charles III n'a-t-il pas tardé non plus à recevoir la récompense de sa belle action. La veuve d'André lui avait fait présent de la couronne de Naples, la veuve du frère d'André lui fit présent de la couronne de Hongrie. Mais il n'eut pas le temps de payer ce second bienfait comme il avait payé le premier, car un moment après qu'il eut porté sa santé à la reine Elisabeth et à sa fille Marie, les deux femmes soulevèrent à la fois leur verre, et à ce signal, un soldat qui s'était tenu caché derrière lui, leva la hache et lui fendit le crâne. Puis, comme il ne mourait pas assez vite au gré de ses parens, on le traîna dans un cachot et on empoisonna sa blessure. N'est-ce pas, mes enfans, que la généalogie de nos bons princes ne saurait être plus édifiante, et que je connais notre histoire un peu mieux que le père Girolamo? J'en ai été, voyez-vous; et tout ce que je vous dis là vaut bien au moins deux livres de poisson par tête, mais je suis un pauvre soldat et je me contente d'acheter le poisson que je mange.

Les pêcheurs qui avaient trouvé plaisant d'exciter le vieillard pour s'amuser de ses folles menaces, demeuraient immobiles et cloués par l'étonnement et par la terreur. Mais le quart d'heure du repos était passé, il fallait relever la première troupe et retourner aux filets. Ils se levèrent donc préoccupés des graves paroles qu'ils venaient d'entendre, et reprirent lentement leur travail et leur chanson monotone.

Les nouveaux venus s'installèrent sur le sable, et la conversation, un moment interrompue, continua sur un autre ton:

—Eh bien! mon illustre Lancia, quel chien vous a mordu? Je vous entends gronder sourdement comme le Vésuve au moment d'une éruption. Y a-t-il quelques dangers pour ceux qui vous entourent?

—Je sais d'où lui vient ce nouveau surcroît d'aménité, dit un pêcheur qui n'avait pas encore parlé, en essuyant du revers de sa main la sueur qui ruisselait à larges gouttes de son front.

—Vraiment! fit le soldat d'un ton goguenard.

—Depuis cinq ou six jours, il n'est plus reconnaissable. D'abord il ressemblait à un dogue qui n'aurait pas d'os à ronger, et maintenant on dirait un ours qu'on aurait fait jeûner une semaine.

—Et après? continua le vieillard en regardant fixement son interlocuteur.

—Après,—si tu ne finis pas de grogner,—je vais conter une histoire que nul ne sait ici,—vieux conteur,—et dont j'ai été témoin lundi passé ... à la nuit tombante.

—Parle, que l'enfer t'écrase! dit le vieillard tremblant de colère et de crainte.

L'enfant tressaillit et tourna un regard épouvanté vers le pêcheur.

—Eh bien! messieurs, j'étais lundi, vers le soir, tapi dans un coin de la petite rue de Santa-Maria-Nera, où je m'abritais de la pluie qui tombait à verse. Personne ne marchait par ce beau temps, excepté le brave Lancia, qui, en sa qualité de héros, ne craint ni l'eau ni le feu, et le garçon que voilà, qui est à son père ce que la béquille est au perclus, ce que le chien est à l'aveugle. Le vieux Lancia tenait le milieu du pavé, comme un marguillier allant en procession, ou un capitaine commandant la parade, lorsque tout à coup le grand chambellan, débouchant de la rue, le heurta de son cheval et le renversa sur le pavé, sans le moindre respect pour ses glorieux services.

—Malédiction! s'écria le vieillard. Tout est dit; je perdrai mon troisième fils, mon pauvre Lorenzo!

—Il devient fou! firent les pêcheurs en haussant les épaules, tandis que Lancia, accablé de désespoir et de honte, répétait des mots sans suite et de terribles menaces.

—Je n'étais pas seul.... Malheur! Un autre a été témoin de l'insulte.—Oh! cette fois-ci, je ne puis plus le cacher à Lorenzo, mon dernier, mon seul fils! Il me vengera! et puis la mort! C'est clair. On le tuera, lui aussi.... Mes cheveux blancs! mes blessures! ma gloire! infâme!...

Puis, reprenant tout à coup son énergie et sa lucidité de raison ordinaires, et s'adressant aux pêcheurs étonnés de sa brusque sortie:

—Oui, messieurs, s'écria-t-il, ce que cet homme vient de vous dire est vrai. Le grand-camerlingue m'a jeté dans la boue, et je n'en ai rien voulu dire à Lorenzo, car je le connais, celui-là, il est mon digne fils, il est le digne frère de mes deux enfans tombés à mes côtés sur le champ de bataille; il aurait vengé mon honneur au prix de la vie, tandis que ce malheureux poltron que vous voyez à mes pieds....

—Tiens! dit le plus jeune pêcheur, ce n'est pas sa faute, à lui, si ce pauvre Peppino a eu peur....

Peur! peur! répéta le vieillard avec une terrible explosion de colère, l'entends-tu, misérable? l'entends-tu? on a insulté ton père devant toi, on t'appelle lâche devant ton père, et tu ne bouges pas de ta place! Mais tu n'es donc pas mon fils, malheureux?

Le regard de l'enfant étincela comme un éclair, mais il ne fit pas un mouvement.

—Calmez-vous, calmez-vous, père Lancia, reprirent les pêcheurs d'un ton sérieux et attendri. Voyons, nous avons eu tort de plaisanter, et vous avez eu plus tort que nous de vous faire de la peine pour des enfantillages. C'est fort heureux que Lorenzo ne soit pas là; c'est un digne garçon et qu'il ne faut pas exposer sans motif. Songeons à notre pêche, voilà notre tour de tirer les filets ... nous n'en avons plus que pour un quart d'heure. Bonne prise, père Lancia, et laissons là le grand camerlingue et le diable qui le protège. D'ailleurs, on le sait, les nobles sont toujours les nobles.

Et les pêcheurs s'éloignèrent sur ce consolant axiome.

—Lui, noble! répondit le vieux soldat sans s'apercevoir que le cercle venait de changer encore une fois et que ses auditeurs n'étaient plus les mêmes. Lui, noble! Mais savez-vous quel est ce Pandolfo Alopo, ce puissant feudataire qui marche fièrement à la tête de l'aristocratie napolitaine, ce brillant cavalier qui foule aux pieds les passants?

—Ah çà! qu'est-ce qu'il nous veut, à présent, avec son Pandolfo? Ohé! Lancia! Giordano! Messire! Maître! vous nous prenez pour d'autres.

—Savez-vous quel est ce Pandolfello, le premier chambellan du roi, le plus puissant baron du royaume? Je vais vous l'apprendre, moi l C'est un bâtard qui n'a jamais connu ni son père ni sa mère, un mendiant rongé de vermine, un vagabond expulsé de son village comme une bête immonde. Et savez-vous qui a recueilli ce bâtard, qui a fait la première aumône à ce mendiant, qui a placé ce vagabond dans les écuries du roi? C'est moi! moi qu'il a lâchement outragé. C'était un enfant frêle, étiolé, maladif. Grâce à moi, il reprit peu à peu à la vie et à l'espérance; grâce à moi, l'adolescent pâle et chétif devint un jeune homme robuste et bien tourné. Ce fut alors que la princesse le découvrit dans son humble costume et en fit d'abord son échanson, ensuite son favori, comme elle en fera bientôt votre roi. Oui, messieurs, un garçon d'écurie!

—C'est impossible! s'écrièrent les pêcheurs.

—Oh! ce que je vous dis là est bien la vérité, et je n'eusse pas craint de la lui jeter à la face; mais je n'ai pas de bras, mais je n'ai plus de jambes, je ne pouvais courir après lui, je ne pouvais l'arracher de sa selle, je ne pouvais graver sur son front le talon de mon soulier, comme il avait flétri ma poitrine du sabot de son cheval. Honte et misère!

—Lancia, dirent les pêcheurs à voix basse, il ne fait pas bon de parler ainsi du grand chambellan. Parlez des morts tant que vous voudrez, personne ne se lèvera pour les défendre; parlez de la régente, parlez du roi, ils vous le pardonneront peut-être. Mais pas un mot sur Pandolfello, ou prenez garde à vous, prenez garde à vos enfans, prenez garde à Lorenzo!

Cependant la pêche touchait à son terme, et les filets devenaient si lourds que ceux qui tiraient la corde se virent obligés de demander un renfort de bras. Tous les pêcheurs se mirent à la chaîne, et on oublia bientôt le vieillard et ses plaintes pour commencer un autre dialogue d'une toute autre nature.

—Par la Madone! fit l'homme qui avait proposé le marché, voilà une belle affaire! Il y a là pour deux cents livres de poisson, peut-être, et nous venons de le laisser à ce vieux diable enragé pour six carlins.

—Tu n'en fais jamais d'autres, dit son voisin en frappant le sable du pied; avant hier tu as refusé trois ducats de la pêche, et nous n'avons pris qu'un manche à balai.

—Et pourtant j'avais consulté saint Pascal, continua l'homme au marché en s'adressant à lui-même; ce n'est pas bien, cela! A la première quête, je me souviendrai de ce tour.

—Dites donc, l'Avellinois, voulez-vous me céder votre poisson pour une piastre?

—J'en donne deux.

—J'en donne trois.

Et les pêcheurs poussaient les enchères à mesure que les filets approchaient du rivage. Mais le vieillard, distrait et comme hébété, ne semblait rien comprendre aux propositions qui se pressaient de toutes parts.

—Le bonheur le rend idiot, se disaient les pêcheurs.

—Je crois bien, c'est énorme.

—Les filets auraient dû se rompre.

—Je parie pour un thon.

Et tous ces hommes au visage enflammé, aux bras tendus, aux yeux étincelans se serraient autour de la prise avec une curiosité haletante et cupide, lorsque tout à coup un seul cri s'échappa de leurs poitrines, et ils reculèrent d'effroi à la vue d'un cadavre.

—C'est un homme poignardé!

—Un jeune homme!

—Un pêcheur!

Ces mots sinistres circulaient dans la foule, attérée et tremblante, lorsque Lancia, bondissant sur son siége et dominant le tumulte d'une voix forte et brève:

—Un cadavre! dit-il; c'est quelque nouvelle victime de nos tyrans. Ecartez-vous, messieurs! il est à moi, il m'appartient, je l'ai payé, c'est ma pêche!

Et marchant d'un pas ferme et sûr au milieu du peuple qui se rangeait en silence, il arriva aux filets, se baisse lentement pour regarder le corps de plus près, et à son tour, l'infortuné vieillard poussa un cri soudain, désespéré, terrible:

—Lorenzo! mon fils!

Il ne put en dire davantage et roula sur le sable, à côté du cadavre de son enfant.

Mais le petit lazzarone, qui était resté jusqu'alors dans une attitude nonchalante et impassible, écoutant, sans répondre un seul mot, les reproches de son père et les insultes de la foule, se leva avec la rapidité de l'éclair, prit son père dans ses bras avec une force dont personne ne l'eût cru capable, le posa doucement sur son banc de chêne, et sans proférer un cri, sans jeter un regard sur le corps de son frère, il disparut du côté de l'église.

Au même instant, le royal cortège parut à l'angle de la rue, précédé de plusieurs rangs d'enfants, d'hommes et de femmes, tous presque nus, et disposés par ordre d'âge et de haillons. Les vociférations sinistres parties du groupe des pêcheurs se perdirent au milieu des acclamations frénétiques de cette masse nombreuse et compacte, qui ouvrait la marche en poussant des cris sauvages. Au reste, les soldats de l'escorte jouaient si bien du plat de leurs épées et du bois de leurs lances, que la foule se rangea sur deux ailes et laissa défiler la procession en silence.

Les chevaliers, les barons, le clergé, les hauts dignitaires suivis d'écuyers, de valets et de pages, rivalisaient par le luxe de leurs costumes, par la beauté de leurs chevaux, par l'éclat de leur armure. Les aigrettes de diamants, les casques d'or, les cuirasses d'argent étincelaient au soleil et forçaient le peuple ébloui de baisser le regard.

Jeanne de Duras, régente du royaume, montait un cheval arabe plus blanc que la neige, couvert d'une housse de soie et d'or, bordée de perles à la manière orientale. La sœur de Ladislas, dont le souvenir est resté dans la tradition populaire comme un type de toutes les perfections que la nature puisse accorder à une femme, était alors dans tout le développement de sa magnifique beauté. Quoiqu'elle eût déjà dépassé sa trentième année, il était impossible en regardant l'exiguité de sa taille, la pureté de son front et l'éclat velouté de ses cheveux, de lui donner plus de vingt ans. L'extrême régularité de son profil et de ses sourcils noirs, noblement arqués, donnaient à sa figure un air imposant, tempéré par la douceur de ses regards humides et voilés. Une séduction irrésistible, un charme impérieux, semblaient enchaîner à ses pieds les volontés les plus rebelles, les orgueils les plus indomptés. Jamais femme n'a inspiré plus de respect et plus d'amour; jamais reine n'a possédé une grâce plus sévère, une plus séduisante majesté.

A la droite de Jeanne, Pandolfello, qui, après son meurtre infâme, avait à peine eu le temps de changer de costume pour se présenter au château, faisait caracoler avec une noble aisance un coursier calabrois d'un noir d'ébène, qui, pour la perfection de ses formes et pour la souplesse de ses mouvemens n'avait pas d'égal dans les écuries du roi. Pandolfo Apollo était à peine âgé de vingt-cinq ans; mais cet espace de temps, si court qu'il puisse paraître, lui avait suffi pour s'élever de la plus vile condition à une fortune presque royale. Admirablement beau, mais d'une beauté mâle et fière, il dominait de sa tête hardie cette brillante cohue de barons et de princes, assez misérables pour l'envier dans le cœur, assez lâches pour prosterner huit siècles de noblesse aux pieds d'un bâtard.

Ses cheveux s'échappaient en boucles épaisses et parfumées d'une riche barette de velours, ornée d'une agrafe de diamant et d'une seule plume noire. Son regard s'arrêtait sur Jeanne, avec cette expression d'empire irrésistible qui avait forcé la princesse à lui livrer en un seul jour les faveurs de la cour et les destinées d'un royaume. Sa taille était serrée d'un pourpoint d'une très-grande richesse, dont le fond noir disparaissait sous l'or et les pierreries, et on voyait briller sur sa poitrine les insignes de l'ordre de la Nef, singulière et classique décoration inventée par le roi Ladislas en l'honneur des Argonautes, et qui a peut-être donné l'origine à l'ordre de la Toison-d'Or.

Au moment où le noble couple passait devant la jetée, sur laquelle les pêcheurs avaient exposé le cadavre de Lorenzo, le vieillard, que les cris du peuple avaient tiré de sa torpeur, leva ses bras mutilés et lança sur son ennemi une malédiction foudroyante. Hélas! il ne savait pas encore que c'était le même homme qui, non content d'avoir outragé le père, venait d'assassiner le fils! Il le maudissait cependant par haine, par instinct, par pressentiment peut-être! Puis, voyant que sa voix, affaiblie par la douleur et perdue dans les acclamations générales, n'arrivait pas jusqu'au chambellan, il voulut porter les yeux sur son jeune enfant pour lui reprocher une dernière fois sa lâcheté: mais, nous l'avons dit, l'enfant n'était plus là pour écouter ses reproches.

Mesurant d'un regard aussi rapide que sûr la distance qui le séparait du cortège, Peppino avait rampé comme une couleuvre, à plat ventre, au risque d'être écrasé sous les pieds des chevaux. Puis se dressant soudain, comme une apparition sinistre, entre Jeanne et son favori, il avait frappé ce dernier d'un coup de poignard. Pandolfo tomba sans pousser un seul cri, tellement le choc avait été subit et violent, et la princesse ne s'était encore aperçue de rien que déjà tout le monde se ruait sur le petit lazzarone.

Lancia ne voyant pas son fils à sa place ordinaire, avait tout deviné. Reprenant tout à coup sa force, sa santé, sa jeunesse, il s'avança sans guide, sans appui, sans douleur, et se plaçant devant Jeanne:

—Grâce! s'écria-t-il en sanglotant, grâce pour mon dernier enfant!

—Je ne suis plus enfant, je vous ai vengé, mon père, répondit Peppino d'une voix ferme; je suis un homme, et je saurai mourir en homme.

—Grâce pour lui, madame! répétait le vieillard avec des cris déchirans. J'ai perdu deux enfans à la guerre, le troisième, on vient de me le tuer; que me restera-t-il si vous me prenez mon dernier?

—Point de grâce pour l'assassin! s'écria Jeanne, les traits contractés par la douleur et par le désespoir.

—Prenez ma vie, mais sauvez mon enfant.

—Que veux-tu que je fasse de ta vie, à toi, misérable vieillard? te l'arracher serait une récompense.

—Alors, madame, je demanderai justice au roi!

—Va te traîner jusqu'à lui si tu le peux; en attendant, ton fils expirera dans les tourmens.

—Hélas! madame, si je ne puis aller jusqu'au roi, Dieu l'enverra peut-être jusqu'à moi.

—Emparez-vous de l'assassin, dit Jeanne à ses soldats, et qu'on jette ce vieillard à la mer.

—Et moi je demande leur grâce! s'écria en se relevant Pandolfo, qui avait été renversé par le choc et non par la blessure. La Providence a sauvé mes jours, et les reliques du bienheureux saint Janvier, que j'ai toujours portées sur mon cœur, ont émoussé le poignard des assassins.

—L'infâme avait une cuirasse! murmura Peppino en jetant à son père un regard désespéré.

La régente ne trouvait pas de mots pour exprimer sa joie, et, dans son délire, elle se fût jetée au cou de son amant en présence du peuple entier, si le grand protonotaire, qui occupait par son grade la deuxième place dans le cortège, ne l'eût arrêtée d'un regard. Puis, s'approchant de Pandolfello, il lui dit à l'oreille:

—Vous savez, mon cher seigneur, que je remplis les fonctions de premier juge du royaume. Mon dévouement vous est connu. Que votre seigneurie ordonne de quelle mort il lui serait agréable de voir mourir ce misérable. Pendu, écartelé, brûlé, rompu vif; votre volonté sera ma loi. Attenter aux jours de votre excellence! mais c'est porter un coup à la sûreté de l'Etat! C'est presque un crime de lèse-majesté!

—Merci, mon noble seigneur, répondit le chambellan à voix basse; je sais gré à votre excellence de cette offre amicale et m'en souviendrai en temps et lieu. Mais la mort de ce manant m'est tout à fait inutile; qu'on le jette dans un cachot, et toutes les fois qu'un homme nous gênera, nous le ferons passer pour son complice. Lorsque nous aurons besoin de ses aveux, il suffira de quelques traits de corde: recommandez-le à vos tourmenteurs ordinaires: c'est un sujet précieux.

Les deux grands officiers de la couronne se séparèrent avec les marques d'une déférence mutuelle, et Pandolfo s'approcha de Jeanne pour la remercier, par un tendre regard, de l'intérêt qu'elle venait de lui montrer. Le cortège reprit sa marche.

Quant au peuple, il était venu pour, voir une fête, et il assistait à une tragédie. C'était deux spectacles pour un. Aussi criait-il de toute la force de ses dix mille poumons:

—Vive saint Janvier! vive le grand chambellan!

Le lendemain de sa visite au Carmine, qui avait failli lui devenir si fatale, Pandolfo Alopo respirait l'air, déjà sensiblement rafraîchi, sur une des terrasses du Château-Neuf, à demi couché sur des coussins de velours cramoisi, les paupières closes et sa belle tête appuyée aux genoux de la régente, à qui le danger qu'il venait de courir le rendait plus cher que jamais.

Il pouvait être de neuf à dix heures au matin. Une brise légère et parfumée, sur laquelle personne n'eût osé compter la veille, se jouait dans les cheveux du jeune homme et les soulevait si doucement que Jeanne n'avait qu'à se pencher un peu pour les rencontrer, à moitié chemin, sous ses baisers. Un large et épais berceau de jasmins protégeait la princesse et son favori des rayons du soleil et des regards des hommes.

Les pêcheurs avaient repris leurs chansons et leurs occupations de tous les jours; le vieillard avait emporté le cadavre de son fils, soutenu par une force surhumaine, l'avait couché pieusement sur son pauvre grabat, comme s'il n'eût été qu'endormi, avait fermé la porte à double tour, et était allé s'asseoir sur la jetée, sans plus verser une larme, sans prononcer une seule plainte. A voir cet homme si grave, si muet, si impassible, on eût dit qu'il était fou ou qu'une voix intérieure lui criait au fond de l'âme d'espérer en Dieu et d'attendre.

Rien ne troublait donc le repos de Pandolfo et de Jeanne, et le calme qui régnait au palais n'était, du reste, qu'un reflet de celui que respirait en même temps le royaume. Naples jouissait alors d'une paix profonde. Personne n'osait plus attaquer un peuple dont le roi, loin d'attendre la guerre chez lui, la portait chez les autres avec une telle promptitude, que son bras, pareil à la foudre, frappait souvent l'ennemi avant qu'il eût eu le temps de se mettre en garde. L'ambition de Ladislas n'avait pas de bornes; son nom glorieux et redoutable au dehors couvrait de son éclat les honteux mystères de sa cour; les exploits du frère faisaient oublier les déréglemens de la sœur; la boue disparaissait sous le sang.

Ladislas avait dompté la rébellion de Hongrie à l'âge où les autres n'ont pas la force de porter une lance; il avait battu deux fois Louis d'Anjou, deux fois les Florentins, trois fois le pape, ce qui, par parenthèse, lui valut ses trois excommunications;—il était maître de Faënza, Forli, Vérone, Sienne, Arezzo, et à l'époque où se passe notre histoire, sa confiance en lui-même était si grande, son orgueil si absolu, que, ne croyant plus avoir aucun ménagement à garder, il avait fait broder sur son manteau royal ces paroles:Aut cæsar, aut nihil, empereur ou rien!

Après les succès de Toscane, ses projets de conquête devaient naturellement devenir plus vastes, et quoiqu'il fit annoncer souvent entre deux victoires qu'il allait rentrer dans son royaume pour goûter quelques instans de repos et se préparer à de nouvelles campagnes, il lui arrivait bien rarement d'interrompre le cours de ses triomphes et de quitter l'armée pour revoir ses sujets.

Aussi la véritable reine était Jeanne; le roi de fait, sinon de droit, était Pandolfello. Qu'avait-elle à craindre? que pouvait-il souhaiter davantage? Et cependant, voyez le terrible enchaînement du crime et l'infernale logique des passions!

Cet homme, dont personne n'eût troublé peut-être le coupable bonheur, poussé par une nécessité fatale, entassait meurtre sur meurtre, trahison sur trahison, parjure sur parjure; il ne vivait qu'au milieu des sicaires, des espions, des empoisonneurs; il ne tramait que des conspirations, il ne rêvait que l'assassinat!

Cette femme, aimée par son frère, adorée par le peuple, belle sur toutes les belles, puissante sur tous les puissans, passait sa vie dans des transes perpétuelles, ne fermant jamais les yeux que pour les rouvrir en sursaut, ne regardant jamais son favori sans trembler pour sa tête.

Comme nous l'avons dit, Pandolfello était plongé dans un léger assoupissement, moitié réalité, moitié rêve. Il ne songeait déjà plus au meurtre qu'il avait commis et au meurtre qu'il avait ordonné. Les remords n'allaient jamais chez lui au delà de quelques heures, et deux nuits étaient déjà passées sur son double crime.

Le rêve du grand chambellan était tout d'or et d'ivoire; il se voyait assis sur un trône de velours cramoisi, élevé à la droite du maître autel de Santa-Chiara, le manteau royal sur l'épaule, le cercle fleurdelisé sur la tête, ayant Jeanne à gauche et les sept grands officiers de la couronne, sur différens gradins, à ses pieds, tandis que le cortège funèbre de Ladislas défilait silencieusement vers l'église de San-Giovanni à Carbonara, où le monument était déjà ébauché, par les soins de la régente, sous la forme de trois statues, l'une assise, l'autre couchée, et la troisième à cheval.

Pandolfello s'enivrait des applaudissemens de la foule et des parfums mystiques dont quatre jeunes thuriféraires, en surplis blanc, l'encensaient à tour de bras, le front courbé jusqu'à terre.

Comme il en était là de son rêve, un navire parut à l'horizon.

Jeanne tressaillit vivement, et, touchant l'épaule de son favori, l'appela avec une émotion dont elle ne pouvait se rendre compte.

—Pandolfello, une voile du côté de Caprée!

—Est-ce une raison, ma belle souveraine, pour m'éveiller si brusquement? dit le jeune homme avec une douce nonchalance et sans ouvrir les yeux.

—Je tremble malgré moi, si c'était une flotte ennemie.

—Mon Dieu, Jeanne, lit le grand chambellan en soulevant sa tête à regret, quel est l'ennemi qui oserait traverser notre golfe tant que le drapeau de Ladislas flottera sur la tour de ce château? et quel danger pouvez-vous craindre, ma noble souveraine, lorsque, entre ce danger et vous, il y a les poitrines de tous vos sujets?

—Je ne sais, Pandolfello, je ne puis me défendre d'une vague terreur. Un pressentiment sinistre me dit qu'en ce moment notre sort se décide. Vois, dans la direction de ma main, deux, trois, quatre galères. Le vent les pousse rapidement vers nous. Dans une heure, nous ne pourrons peut-être plus échapper au malheur qui nous menace.

—En effet, dit le jeune homme, se penchant sur le bord de la terrasse; nous ne pouvons pas tarder à recevoir des nouvelles des voyageurs qui nous arrivent. Rassurez-vous, madame, c'est probablement le message d'une nouvelle victoire. Le roi mon maître et votre auguste frère nous a habitués à une telle suite de triomphes qu'il ne nous est permis de douter d'aucun prodige. Peut-être encore a-t-il besoin de nouveaux renforts pour étendre sa domination au delà de la Toscane, et la flotte que nous voyons est-elle destinée à transporter de nouvelles troupes de Naples à Livourne. Mais, quoi qu'il arrive, ma belle princesse, je ne veux pas que vous restiez plus longtemps dans le doute.

—Holà! ajouta-t-il en frappant trois fois dans ses mains, et aussitôt, deux pages, qui se tenaient discrètement dans le salon contigu à la terrasse, s'avancèrent avec respect pour recevoir les ordres du maître du palais. Qu'on aille s'enquérir à l'instant même des nouvelles que nous apportent ces navires qui voguent à pleines voiles sur le golfe.

Jeanne voyait approcher la flotte avec une anxiété croissante, malgré les efforts que faisait Pandolfello pour lui prouver, par les raisons les plus concluantes et par les plus tendres expressions, l'absurdité de ses craintes.

Tout à coup le regard de la régente devint fixe, sa paupière se dilata affreusement, un frisson mortel courut dans ses membres et elle s'écria en joignant les mains:

—Dieu de justice! le pavillon royal à la galère qui aborde avant les autres!

Le grand chambellan pâlit comme un coupable à la vue de l'échafaud. Sa conscience chargée de crimes lui représentait ce brusque retour comme une punition foudroyante. Mais la réflexion lui fit bientôt espérer que le roi, absorbé comme toujours par ses projets et par ses plaisirs, n'aurait ni le temps, ni l'envie d'écouter des plaintes et de punir des méfaits. Il maîtrisa son trouble, et, offrant sa main à Jeanne pour rentrer au salon, lui dit d'un air assuré:

—Eh bien! qu'avons-nous à craindre, madame? Il s'agit de commander immédiatement une fête royale et splendide, et, comme cola rentre dans les fonctions spéciales du grand chambellan, je vais immédiatement donner des ordres pour que la réception soit digne du vainqueur d'Italie, et pour que le triomphe que nous allons lui improviser surpasse en magnificence et en éclat tout ce qu'on a vu jusqu'ici dans le royaume.

Et posant respectueusement les lèvres sur la main de la princesse, il s'éloigna, comme il l'avait dit, pour veiller aux préparatifs d'une de ces gigantesques saturnales qui avaient le double avantage d'endormir le roi et d'apaiser le peuple.

Cependant des matelots, des pêcheurs, des soldats, des lazzaroni s'assemblaient tumultueusement sur le port pour assister au débarquement de la flotte.

Les bruits les plus contradictoires et les plus invraisemblables circulaient dans la foule. Des groupes nombreux et animés se formaient sur le môle.

Le grand sénéchal accourait à la hâte pour disposer ses officiers et ses hommes d'armes en une double haie, depuis le débarcadère jusqu'au château.

Les uns regardaient ce retour inattendu et soudain comme le présage de nouvelles luttes et de nouveaux malheurs qui allaient fondre sur ce pauvre pays, remis à peine de ses guerres étrangères et de ses discordes civiles; les autres y voyaient au contraire un secours du ciel et un châtiment providentiel qui punirait bientôt l'insolente tyrannie du favori et mettrait un frein aux débauches de la cour.

Tout le monde s'étonnait que ni Jeanne, ni Pandolfello, dont on connaissait l'astuce et la prévoyance, et qui entretenaient visiblement à leur service une armée d'agens et d'espions, n'eussent reçu aucun avertissement de cette brusque arrivée, et que le messager qui devait apporter la nouvelle de la victoire célébrée publiquement la veille, n'eût pas annoncé aux personnes qui avaient le plus d'intérêt à le savoir qu'il précédait Ladislas seulement de quelques heures.

Il était sûr que le roi n'était pas attendu.

Le trouble des courtisans, la surprise des officiers du palais qui arrivaient par petits groupes et en désordre, la confusion qui régnait au château, dans les vues, sur le port, ne laissaient pas de doute à cet égard.

Tandis que le peuple se pressait en masse sur la jetée, un seul homme paraissait étranger à tout le tumulte et à tout le bruit qui se faisait autour de lui.

Cet homme était Lancia.

Le vieux soldat mutilé, accroupi sur le sable au soleil, la tête cachée dans ses genoux, songeait à ses deux fils, dont l'un était couché sur le grabat de sa chambre, sans aucun espoir de se réveiller jamais, et l'autre plongé dans les cachots de Castel-Nuovo pour subir les affreux supplices qu'on lui préparait, et, ce qui navrait encore plus le vieillard, succomber probablement à la torture et déshonorer le nom de sa famille par des aveux arrachés à la faiblesse et à la peur.

Comme il sanglotait sourdement, en proie à cette double douleur, quelqu'un lui frappa sur l'épaule.

Giordano Lancia souleva la tête, et vit à côté de lui un homme debout et masqué, qui le regardait à travers les deux trous de son capuchon rouge avec une attention muette et bienveillante.

Le vieillard, sans sortir de son égarement, fixa pendant quelques secondes ses yeux sur l'inconnu, comme s'il avait voulu lui demander de quel droit il venait l'arracher ainsi à ses pensées; mais, oubliant aussitôt les paroles qu'il voulait prononcer, et la cause qui les motivait, il s'affaisat de nouveau sur lui-même, et retomba dans ses funèbres rêveries.

—Lancia! cria l'inconnu se baissant jusqu'à l'oreille du soldat.

—Que me veux-tu? répondit le vieillard sans changer de position.

—Réveille-toi, Lancia.


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