Quarante jours le ciel pleura sur les fautes de la terre, et la terre disparut.
Du haut de la voûte céleste, les anges suivaient du regard et de la prière, comme d'ici-bas nous suivons une étoile, quelque chose qui glissait sur les eaux: c'était l'arche de Noé.
La pauvre âme qui attendait sa naissance avait cru un moment que le monde était effacé pour l'éternité, et qu'elle ne naîtrait jamais; l'arche lui rendit l'espoir: le monde se refit.
Chaque fois qu'une âme quittait le ciel pour la terre, celle qui attendait l'accompagnait le plus loin possible et lui disait:
—Ma sœur, au retour tu me raconteras ce qu'on fait dans le monde.
Et elle disparaissait.
Chaque fois qu'à l'heure de la prière l'âme de l'avenir se trouvait auprès de son bon ange, elle lui disait:
—Naîtrai-je bientôt?
—Attends et prie.
Et les siècles passaient.
Cependant le monde se faisait tout à fait méchant. Les louanges redoublaient au ciel à mesure que le culte se perdait sur la terre. A peine si de temps en temps il revenait une âme exilée, mais celle-là était reçue avec des chants et des fleurs, et Dieu la bénissait.
Comme le châtiment n'avait pas arrêté les crimes, Dieu voulut essayer du pardon. Il fit une âme à l'image de sa pureté, et il l'envoya sur la terre. Les anges l'accompagnaient en chantant, et ils restèrent longtemps agenouillés derrière elle quand ils l'eurent perdue de vue.
A peine cette âme, à qui Dieu avait donné le nom de son fils, et à qui la terre avait donné le nom de Jésus, eut elle passé trente ans dans son exil, que les âmes commencèrent à revenir au ciel épurées par cet homme divin. Chaque jour c'était fête, chaque jour l'éternité de bonheur recommençait radieuse et splendide, et chaque jour le ciel se peuplait de vierges et de martyrs.
Enfin le fils de Dieu reparut après sa mission, tenant à ses mains déchirées sa couronne d'épines.
Dieu lui dit:
—Viens, mon fils, tes pieds se sont meurtris aux pierres de la route, mais ton cœur est resté pur devant les tentations.
Et il le fit asseoir à sa droite.
—Quel peut être ce monde, se disait l'âme rêveuse, où l'on ose faire mourir le fils de Dieu!
Il n'était bruit au ciel que d'une grande pécheresse que le Christ avait convertie, et que l'on attendait avec impatience.
Elle arriva.
La première âme qui vint au devant d'elle fut celle qui attendait toujours sa naissance. Elle lui dit:
—Ma sœur, quel était ton nom?
—Magdeleine, répondit la pécheresse.
—Et la terre, a-t-elle bien des joies?
—Oui; mais elles sont passagères, et celles du Seigneur sont éternelles.
Et Magdeleine alla s'agenouiller aux pieds de Dieu.
L'âme continuait d'attendre; elle avait entendu le Seigneur dire à Magdeleine: «Il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aimé.» Et elle se demandait ce qu'était cet amour, dont on ne savait rien au ciel, qui avait perdu Ève et qui sauvait Magdeleine.
Aussi devenait-elle de plus en plus impatiente de se voir révéler les mystères de ce monde où Dieu exilait tant d'âmes; de ce monde éloigné et inconnu, où pour quelques années de passions on sacrifiait une éternité de bonheur. Ce n'était pas du désir, sa nature lui défendait d'en avoir, c'était de l'espérance. Peut-être voulait-elle subir comme les autres son martyre, pour revenir à Dieu ceinte d'une double couronne; peut-être, après tout, était-elle d'une essence moins divine que ses sœurs, et avait-elle ressenti le souffle de colère qu'en quittant le paradis l'ange tombé jeta sur elles. Toujours est-il qu'au milieu de la béatitude immense, c'était cette joie temporelle qu'elle attendait.
Et chaque fois qu'elle rencontrait son ange, elle lui faisait la même question, à laquelle il faisait la même réponse.
Les nouvelles qu'on recevait de la terre n'étaient cependant pas bien entraînantes pour une fille du ciel. Les apôtres avaient suivi de près le Christ, et, s'ils arrivaient l'âme pure, ils étaient bien défigurés quant au corps. Les hommes ne paraissaient pas vouloir suivre le chemin tracé par la main divine. Les vierges qui revenaient au ciel remerciaient Dieu de les avoir dépouillées de leur enveloppe terrestre, et quand elles parlaient de la terre, elles parlaient sans regrets.
L'âme attendait toujours.
Les siècles passaient.
Enfin la loi du Seigneur reprit le dessus. La lumière avait d'abord été trop forte, si bien qu'au lieu d'éclairer elle avait aveuglé; c'était un moment charmant pour venir sur la terre. Il n'y avait plus d'empereurs cruels; il n'y avait plus d'apôtres martyrs; tout semblait marcher selon la volonté éternelle, et pour l'âme solitaire qui se serait contentée d'ombre et d'amour, la terre aurait eu bien des joies; c'est du moins ce que disaient certaines âmes dont le premier soin, en arrivant au ciel, était de chercher celles qu'elles avaient perdues sur la terre, et de continuer, sous le regard de Dieu, l'amour commencé parmi les hommes.
—Il n'y a que là-bas qu'on trouve cet amour, se disait l'âme. Quand donc naîtrai-je?
—Attends et prie, répondait l'ange.
C'était désolant, d'autant plus que le ciel s'était tout à coup illuminé d'un astre merveilleux, qu'on appelait une comète, qui était encore ignorée des hommes, et que l'âme craignait que ce ne fût pour la destruction du monde que Dieu eût fait ce nouvel instrument de justice, puisqu'il avait dit que le monde périrait par le feu.
L'âme comprit qu'il fallait se hâter. Elle alla trouver son ange et lui dit:
—Dieu permettra-t-il bientôt ma naissance?
—Bientôt, reprit l'ange.
—Et quand?
—Dans un siècle, un siècle et demi, à peu près.
Où serait-on patient, si l'on ne l'était au ciel? L'âme attendit.
Décidément le monde devenait heureux et semblait retourner à l'âge d'or. Le Christ s'était servi de l'amour terrestre pour arriver à la foi. Il avait mis une révélation dans ce premier péché de la première femme, et grâce à cela, on pouvait passer quelques mois sur la terre sans se compromettre.
Cependant l'âme comprenait que cette espérance d'un autre monde que celui de Dieu était déjà un péché, et qu'elle y arriverait souillée d'une faute originelle d'autant plus grande qu'elle était commise au milieu de l'innocence éternelle. Aussi, lorsqu'elle priait pour les autres, elle priait un peu pour elle.
Le temps marchait rapidement, car, devant les yeux du Seigneur et devant l'éternité, chaque siècle ne met pas plus de temps à passer que le grain de sable qui tombe du sablier.
L'âme voyait arriver avec bonheur le moment tant attendu. Plus il approchait, plus elle questionnait celles qui revenaient de notre monde, plus elle avait soif de cet amour terrestre et presque de ces douleurs qui rompraient la monotonie de la béatitude.
Aussi se promenait-elle, à l'heure où la nuit descend sur la terre, dans les chemins les plus cachés du ciel, tâchant de soulever un coin du voile diamanté que chaque soir Dieu étend sur le ciel. Elle suivait en rêvant la voie lactée, se disant: «Quelle punition Dieu me fera-t-il subir pour la faute que je commets auprès de lui quand je ne devrais avoir qu'un désir, sa vue; qu'un bonheur, la prière; qu'une joie, l'éternité?»
De temps en temps l'ange passait auprès d'elle et lui disait: «Patience!»
L'âme attendait.
Enfin un soir qu'elle rêvait, comme de coutume, en regardant une révolution qui s'opérait dans une étoile, l'ange s'approcha d'elle:
—Ta mère est née aujourd'hui, lui dit-il.
—Ma mère! s'écria l'âme.
—Oui.
—Alors je n'ai guère plus de dix-huit ans à attendre; car j'espère qu'elle se mariera jeune, ma mère.
—Attends, et prie en attendant.
L'âme était triomphante. Elle quitta sa solitude, elle oublia la révolution de son étoile, et vint se mêler aux autres, faisant part de tous côtés de la naissance de sa mère.
Maintenant qu'elle avait la certitude de naître, une chose l'inquiétait encore: c'était de savoir si elle naîtrait homme ou femme. Mais, pour ceci, les mystères de l'avenir étaient impénétrables: il fallait attendre.
Chaque jour elle demandait à l'ange:
—Comment va ma mère aujourd'hui?
—Elle vient de faire sa première dent.
—Quel bonheur! disait l'âme.
Et le lendemain elle recommençait ses questions.
Cependant chaque jour elle entrait de plus en plus dans son péché; avant même de naître, elle avait déjà à expier.
Un matin l'ange vint au devant d'elle et lui dit:
—Ta mère s'est mariée aujourd'hui.
—Ma mère s'est mariée!
—Il y a une heure.
—Et je n'ai plus à attendre?...
—Que neuf mois, dit l'ange.
L'âme alla faire part du mariage de sa mère, comme elle avait fait part de sa naissance et de sa première dent. Elle reçut les félicitations de tout le ciel. La chronique dit même qu'elle reçut des commissions de celles qui avaient oublié ou laissé quelque chose sur la terre.
Du reste, comme un péché ne va jamais sans l'autre, elle devenait d'une fierté insupportable; il n'y avait plus moyen de l'approcher, et depuis qu'elle devait aller sur la terre, cela lui avait tellement tourné la tête qu'elle s'était fait beaucoup d'ennemis, et elle était complètement brouillée avec deux prophètes et cinq martyrs.
Quel châtiment Dieu réservait-il à cette âme qui troublait ainsi la sérénité éternelle du firmament?
Plus elle approchait du moment tant attendu depuis six mille ans, plus elle voulait savoir quelque chose du monde qu'elle allait habiter; mais on eût dit qu'à mesure qu'elle approchait de sa naissance, elle avançait dans l'ombre: si bien qu'elle ne se doutait pas de ce qu'elle allait trouver.
Sur ces entrefaites elle rencontra fange.
—Eh bien? lui dit-elle.
—Eh bien! ta mère est enceinte
—De moi?
—De toi.
L'âme poussa une exclamation qui sur la terre serait un péché, et qui dans le ciel serait un crime.
Jamais on n'avait vu une âme plus occupée et plus désireuse de la vie corporelle; aussi celles qui n'avaient d'autre amour que Dieu la laissaient à ses amours terrestres, et l'on commençait à prier pour elle.
Sa joie augmentait donc à mesure que le temps passait, et un jour qu'elle était plus joyeuse, parce qu'elle venait de calculer qu'elle n'avait plus que quelques jours à attendre, l'ange vint à elle.
—Eh bien? dit l'âme.
—Hélas! fit l'ange, ta mère est morte en couches.
—Et moi? s'écria l'âme égoïste.
—Toi, tu es morte en venant au monde.
La punition suivit de près la faute.
L'âme sentit que le ciel manquait sous ses pieds: elle était précipitée dans les limbes.