Que devient cependant George Sand? Elle a profité de son séjour à Paris pour régler ses intérêts avec Buloz, mais nous ne savons pas si elle a, comme elle projetait, sermonné le bavard et compromettant Gustave Planche, contre lequel Alfred de Musset nourrissait une rancune particulière. Planche, en effet, fils de pharmacien, avait joué au poète un tour pendable, du temps où ils étaient rivaux d'influence auprès de l'auteur deLélia. Certain jour, il offrit à Musset des bonbons au chocolat. A peine en eut-il mangé deux ou trois qu'il dut céder la place. C'étaient des bonbons purgatifs que Gustave Planche avait dérobés à l'officine paternelle. Et cette anecdote, qui a son parfum moliéresque, a été transmise par madame Martelet, gouvernante d'Alfred de Musset.
Le 29 août, George Sand arrive à Nohant, en compagnie de son fils Maurice. Elle y retrouve Solange et le singulier M. Dudevant qui la reçoit placidement, comme si elle ne revenait pas de Venise. Elle a laissé à Paris, sans s'émouvoir, sans éprouver ni remords ni scrupules, le triste Pagello, qui ne paraît pas avoir supporté cette séparation avec son habituelle philosophie. Comme c'était la saison des vacances et que d'ailleurs George Sand se souciait peu de l'exhiber dans les milieux littéraires, il n'entra en relations qu'avec Gustave Planche et Buloz qui, par une politesse sans doute ironique, lui offrit de collaborer à laRevue des Deux Mondes. Il fit plusieurs visites à Alfred de Musset, dont l'accueil fut «des plus courtois, mais dépourvu de toute expansion cordiale; il était, au reste—d'après Pagello—d'un naturel peu expansif.» Il ne trouva de véritable intimité qu'auprès d'Alfred Tattet, bon vivant, amant de Déjazet avec qui il avait fait le voyage d'Italie; mais surtout compagnon de plaisir de Musset et grand amateur de vin de Chypre dont il se faisait envoyer chaque année un tonnelet. Voici la lettre découragée que Pagello lui adresse, le 6 septembre:
«Mon cher Alfred, votre pauvre ami est à Paris. Je suis allé chez vous demander de vos nouvelles; on m'a dit que vous étiez à la campagne. Si j'avais eu le temps, je serais allé vous donner un baiser, mais comme je suis ici pour peu, je vous l'envoie par cette feuille. Je ne sais combien de jours encore je resterai à Paris. Vous savez que je suis obligé d'obéir à ma petite bourse, et celle-ci me commande déjà le départ. Adieu. Si je puis vous voir à Paris, je serai heureux; si je ne puis, envoyez-moi un baiser, vous aussi, sur un petit bout de papier. Hôtel d'Orléans, n° 17, rue des Petits-Augustins. Adieu, mon bon, mon sincère ami, adieu, votre très affectionné ami,
Pietro PAGELLO.»
Le Vénitien déraciné prenait ses repas dans une pension tenue par un compatriote, Burnharda, hôtelier à Paris depuis trente-trois ans; mais souvent aussi, obligé d'être économe, il allait au Jardin des Plantes manger un pain et quelques fruits, au sortir de la clinique de Velpeau. George Sand, avant de partir pour Nohant, s'était bornée à lui donner quelques recommandations dans le monde médical. Or le malheureux, isolé, sans ressources, sans relations, parlant à peine notre langue, menait une vie de délaissement et de misère, inconsolable d'un injurieux abandon qui succédait à la passion la plus enflammée. «Il me semble, écrivait-il à son père le 18 août, être un oiseau étranger jeté dans une tempête.» Et plus loin: «Si quelqu'un a toutes raisons de se jeter à la Seine, c'est moi!»
George Sand, sur le point de quitter Paris, avait dû affronter une explication orageuse avec Pagello. Nous en trouvons l'écho dans la lettre qu'elle adresse de Nohant à Alfred de Musset, au commencement de septembre. Elle rêve,pour eux trois, un amour de l'âme où les sens ne seraient rien. Mais ni le poète ni le médecin ne veulent s'en accommoder. «Eh bien! s'écrie-t-elle, voilà que tu t'égares, et lui aussi. Oui, lui-même, qui dans son parler italien est plein d'images et de protestations qui paraîtraient exagérées si on les traduisait mot à mot, lui qui, selon l'usage de là-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche, et cela sans y entendre malice, le brave et pur garçon qu'il est, lui qui tutoie la belle Cressini sans jamais avoir songé à être son amant; enfin, lui qui faisait à Giulia (je t'ai dit qu'elle était sa soeur de la main gauche) des vers et des romances tout remplis d'amoreet defelicità, le voilà, ce pauvre Pierre, qui, après m'avoir dit tant de fois:il nostro amore per Alfredo, lit je ne sais quel mot, quelle ligne de ma réponse à toi le jour du départ, et s'imagine je ne sais quoi.» Pagello est jaloux. A-t-il décacheté une lettre de George Sand? A-t-il lu, par dessus l'épaule d'Alfred de Musset, une phrase ainsi conçue: «Il faut que je sois à toi, c'est ma destinée?» Elle nie l'avoir écrite. En réalité, il n'admet pas qu'on lui ait fait faire trois cents lieues pour l'abandonner et lui laisser l'unique distraction de promenades au Jardin des Plantes, ou lui infliger la lugubre solitude d'une misérable chambre d'hôtel.
Nous nous expliquons, mais George Sand semble ne pas s'expliquer la révolte de Pagello: «Lui qui comprenait tout à Venise, du moment qu'il a mis le pied en France, il n'a plus rien compris, et le voilà désespéré. Tout de moi le blesse et l'irrite. Et faut-il le dire? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a plus la foi, par conséquent il n'a plus l'amour.» Elle ira à Paris, en apparence pour consoler Pagello—car elle ne veut ni se justifier ni le retenir—mais, à dire vrai, avec l'espoir et le désir de rencontrer Musset, à son retour de Baden. Le Vénitien l'obsède; elle en est excédée, et elle philosophe sur cet amour expirant, qui va rejoindre les affections défuntes: «Est-ce que l'amour élevé et croyant est possible? Est-ce qu'il ne faut pas que je meure sans l'avoir rencontré? Toujours saisir des fantômes et poursuivre des ombres! Je m'en lasse. Et pourtant je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi. Je l'aimais comme un père, et tu étais alors notre enfant à tous deux. Le voilà qui redevient un être faible, soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout.»
Elle espérait, certes, que Pagello serait raisonnable. N'avait-il pas accepté qu'elle revît Alfred de Musset et qu'elle l'embrassât en sa présence? «Les trois baisers que je t'ai donnés, un sur le front et un sur chaque joue, en te quittant, il les a vus, et il n'en a pas été troublé, et moi je lui savais tant de gré de me comprendre!» Elle hésite, elle flotte, elle ne sait où se prendre, partagée entre celui qui va partir et celui qui ne revient pas. Mais elle est «outrée» que Pagello ne la croie pas sur parole, et elle ne saurait descendre à se disculper. «Qu'il parte, je te redemanderai alors ma lettre, et je la lui enverrai pour le punir… Mais non, pauvre Pierre, il souffre, et je tâcherai de le consoler, et tu m'y aideras, car je sens que je meurs de tous ces orages, je suis tous les jours plus malade, plus dégoûtée de la vie, et il faut que nous nous séparions tous trois sans fiel et sans outrage. Je veux te revoir encore une fois et lui aussi; je te l'ai promis, d'ailleurs, et je te renouvelle ma promesse; mais ne m'aime plus, entends-tu bien? Je ne vaux plus rien. Le doute de tout m'envahit tout à fait. Aime-moi, si tu veux, dans le passé, et non telle que je suis à présent.»
Elle l'avertit que, s'ils se revoient à Paris, du moins aucun rapprochement d'amour n'est possible entre eux, et qu'elle ne saurait entreprendre de guérir cette passion qu'il croit et dit inguérissable. «Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l'aveu de son amour pour moi et qu'il te jura de me rendre heureuse.» Elle lui rappelle la nuit mémorable, la nuit d'enthousiasme où, malgré eux, il joignit leurs mains et les bénit solennellement. «Tout cela était donc un roman? Oui, rien qu'un rêve, et moi seule, imbécile, enfant que je suis, j'y marchais de confiance et de bonne foi! Et tu veux qu'après le réveil, quand je vois que l'un me désire, et que l'autre m'abandonne en m'outrageant, je croie encore à l'amour sublime! Non, hélas! il n'y a rien de tel en ce monde, et ceux qui se moquent de tout ont raison. Adieu, mon pauvre enfant. Ah! sans mes enfants à moi, comme je me jetterais dans la rivière avec plaisir!»
Ainsi tous les trois, George Sand, Alfred de Musset, Pagello, arrivent à la même conclusion du suicide, de la noyade. Et aucun d'eux ne se jette dans la rivière…
Les tristesses de Pagello laissent, il va sans dire, Musset fort insensible. Il est trop pénétré de sa propre douleur pour s'apitoyer sur celle de son rival, et même il savoure la joie d'une équitable revanche. «S'il souffre, lui, eh bien! qu'il souffre, ce Vénitien, qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Qu'il souffre, il te possède… Par le ciel, en fermant cette lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie.»
Pareilles pensées de désespoir hantaient l'imagination de George Sand. Le 31 août, de Nohant elle écrit à Jules Boucoiran: «C'est un adieu que je venais dire à mon pays, à tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon enfance; car vous avez dû le comprendre et le deviner: la vie m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.» Elle lui recommande Pagello, «un brave et digne homme de votre trempe, bon et dévoué comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois à Paris. Je vous le confie et je vous le lègue; car, dans l'état de maladie violente où est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.»
De vrai, Pagello s'apprêtait à regagner Venise. Il avait décliné très dignement l'invitation que George Sand lui adressait, avec l'agrément de M. Dudevant, de venir passer huit ou dix jours à Nohant. Au surplus, malgré ses velléités de suicide, elle chargeait Boucoiran de dire au propriétaire qu'elle gardait son appartement du quai Malaquais, et elle donnait l'ordre de faire carder ses matelas, «ne voulant pas être mangée aux vers de son vivant.»
Dans la première quinzaine d'octobre, George Sand rentrait à Paris. Alfred de Musset y revenait le 13. Peu de jours après, le 23, Pagello reprenait le chemin de l'Italie. La vente de quatre tableaux—à l'huile, observe-t-il—de Zucarelli lui avait, par l'entremise de George Sand, procuré une somme de quinze cents francs. Il acheta une boîte d'instruments de chirurgie et quelques livres de médecine. «Le temps, dit-il, qui est un grand honnête homme, amena le jour redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris.» Il reçut le complément du prix des tableaux, prépara son bagage et alla prendre congé de George Sand, devant Boucoiran. «Nos adieux furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était comme perplexe; je ne sais pas si elle souffrait; ma présence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran qui m'accompagna.»
En s'éloignant, Pagello ne lança pas la flèche du Parthe, bien qu'il fût en état de légitime défense. Le jour même où il quittait Paris, il écrivit à Alfred Tattet: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un baiser. Je vous conjure de ne jamais parler de mon amour avec la George. Je ne veux pas devendette. Je pars avec la certitude d'avoir agi en honnête homme. Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvreté. Adieu, mon ange. Je vous écrirai de Venise. Adieu, adieu.»
Avait-il, l'infortuné Pagello, été dûment informé de la réconciliation amoureuse survenue entre Alfred de Musset et George Sand? Il est probable. Le jour même de son retour à Paris, 13 octobre, le poète envoyait, non pas à Nohant, comme le croit M. Maurice Clouard, mais au quai Malaquais, où se trouvait George Sand, une lettre qui débute ainsi: «Mon amour, me voilà ici… Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un instant… Fie-toi à moi, George, Dieu sait que je ne te ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble, parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur, je ne suis plus rien que ce que tu me feras.» Et il lui rappelle, et il s'approprie les touchantes paroles de Ruth à Noémi: «Laissez-moi vivre de votre vie; le pays où vous irez sera ma patrie, vos parents seront mes parents; là où vous mourrez, je mourrai, et dans la terre qui vous recevra, là je serai enseveli.» Ce mystique appel aboutit à la conclusion plus pratique d'un rendez-vous: «Dis-moi ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. Ton frère, Alfred.»
Ils se réconcilièrent amoureusement, dans le courant d'octobre, sans qu'on puisse préciser la date, car leurs lettres d'alors ne contiennent aucune indication; mais ce fut, selon toute apparence, avant le départ de Pagello. Il emportait cette blessure au coeur et, ne devant plus revoir George Sand, il ne lui écrira désormais, du fond de sa Vénétie, qu'à de lointains intervalles, pour recommander des amis. Aussi bien fut-il amplement vengé de cet abandon. Entre George Sand et Alfred de Musset, l'amour ne pouvait ni cesser ni durer, ni mourir ni renaître. Le lendemain même ou le surlendemain de leur rapprochement, les souvenirs du passé cruel se dressèrent devant eux. Il n'y eut, pour ainsi dire, point de journée sans raccommodement et sans brouille. La jalousie de Musset, et comme une rage infernale de torturer, se donnait carrière. «J'en étais bien sûre, écrit George Sand, que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. A peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et ta colère.» Il accumule, en effet, les questions, les soupçons, les récriminations. «N'ai-je pas prévu, s'écrie-t-elle, que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar, à présent que tu me ressaisis comme une proie. Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu à me reprendre et à me garder?… Que nous restera-t-il donc, mon Dieu! d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni amour, ni amitié, mon Dieu!»
Après chacune de ces scènes, au sortir de chaque crise, Alfred de Musset s'humilie, implore son pardon, s'accuse et se condamne, pour recommencer le jour suivant: «Mon enfant, mon enfant, lui écrit-il, que je suis coupable envers toi! que de mal je t'ai fait cette nuit! Oh! je le sais, et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal!… O mon enfant, ô mon âme, je t'ai pressée, je t'ai fatiguée, quand je devrais passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton coeur; quand ta douleur devrait être pour moi un enfant chéri que je bercerais doucement. O George, George! Ecoute, ne pense pas au passé. Non, non, au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas, je t'aime comme on n'a jamais aimé… O Dieul si je te perdais! ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie; je suis un fou misérable, je mérite ta colère… Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là, pense au bonheur, hélas! hélas! si l'amour l'a jamais donné. George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon, je ne le mérite pas; mais dis seulement:J'attendrai. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.» Ces cris de désespoir, d'ivresse, de folie, ces lamentations, succédant à des explosions de colère, ne sont qu'un faible écho des tourments qui secouaient deux êtres de génie, un homme enfiévré et hystérique, surexcité par l'alcool, une femme mobile et irritable, plus mère qu'amante. Ils vont se débattre cinq mois dans cette agonie d'amour.
Cette réconciliation avec George Sand, aussitôt suivie de reproches et de querelles, devait avoir sur l'organisme d'Alfred de Musset une répercussion fâcheuse. Au commencement de novembre, selon toute apparence—car les lettres ne sont pas datées,—il envoya à son amie un court billet, sans signature et d'une écriture tourmentée. En voici le texte: «J'ai une fièvre de cheval. Impossible de tenir sur mes jambes. J'espérais que cela se calmerait. Comment donc faire pour te voir? Viens donc avec Papet ou Rollinat; il entrerait le premier tout seul, et, quand il n'y aurait personne, il t'ouvrirait. Après dîner, cela se peut bien. Je me meurs de te voir une minute, si tu veux. Aime-moi. Vers huit heures tu peux venir, veux-tu?» Sur-le-champ George Sand lui répondit: «Certainement, j'irai, mon pauvre enfant. Je suis bien inquiète. Dis-moi, est-ce que je ne peux pas t'aller soigner? Est-ce que ta mère s'y opposerait? Je peux mettre un bonnet et un tablier à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas. Ta mère fera semblant de ne pas me reconnaître, et je passerai pour une garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie. Parle à ta mère, dis-lui que tu le veux.» C'était un réveil, un revenez-y de cette tendresse maternelle qui se prodiguait au chevet du malade et s'atténuait après la guérison. Elle vint, en effet, revêtit le costume de la servante et soigna le poète avec sollicitude. Il fut vite rétabli, mais les soucis s'accumulaient autour de leur amour. Pour Alfred de Musset, il y eut d'abord une brouille avec Alfred Tattet, qui avait blâmé la reprise de la liaison rompue; puis une provocation adressée à Gustave Planche, qui nia avoir tenu les propos désobligeants qu'on lui prêtait. Enfin, entreElle et Lui, les récriminations et les griefs s'amoncelaient. Perpétuelle alternance de soupçons, de colères, de repentirs et de pardons. On a prétendu qu'alors, comme avant le voyage de Venise, Alfred de Musset habitait chez George Sand, et l'on invoque à cet égard l'adresse, 19, quai Malaquais, mise au-dessous de sa signature dans le cartel à Gustave Planche. En réalité, ce ne devait être là qu'un domicile intermittent. Les billets qu'il envoyait à madame Sand portent presque tous cette suscription: Madame Dudevant, n° 19, quai Malaquais. Ils n'ont pas le cachet de la poste et étaient remis par un commissionnaire. En voici un qui a été écrit par Alfred de Musset dans un intervalle de calme relatif: «Le bonheur, le bonheur, et la mort après, la mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes! Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, heureuse par moi. Eh! oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres? Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plutôt (sic). Viens, dès que tu pourras; viens, pour que je me mette à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, de pardonner. Ce soir, ce soir!» Les bonnes résolutions d'Alfred de Musset duraient peu, ses promesses n'avaient pas de lendemain. George Sand le lui rappelle et s'en plaint avec une douce mélancolie: «Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce soir? Pouvons-nous être heureux? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaie de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraie. Je suis triste et consternée par instants; tu me fais espérer et désespérer à chaque instant. Que ferai-je? Veux-tu que je parte? Veux-tu essayer encore de m'oublier? Moi, je ne chercherai pas, mais je puis me taire et m'en aller. Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut être et moi avec toi, penses-y bien.» Est-ce à cette lettre et à l'offre de rupture amiable qui y est formulée qu'Alfred de Musset, de nouveau malade, répond en quelques lignes? «Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie, je n'en aurais jamais la force. Ecris-moi un mot, je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je peux me lever, j'irai te voir.» Le lendemain ou le surlendemain, autre billet du poète, où l'on sent l'exaltation s'accroître. Ce ne sont plus guère que des exclamations: «Mon ange adoré, je te renvoie tonagent(l'rmanque). Buloz m'en a envoyé. Je t'aime, je j'aime, je t'aime. Adieu! O mon George, c'est donc vrai? Je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu, mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant! O Dieu, adieu, toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.» George Sand atteint, elle aussi, au paroxysme de la névrose; elle suit Musset sur le chemin de la frénésie amoureuse, et lui propose de rejoindre leur amie Roxanne dans cette forêt de Fontainebleau où ils ont connu, l'automne précédent, les joies de l'amour naissant, mais où, pour la première fois, se sont manifestées les hallucinations du poète. Là-bas, dans la solitude, ils pourront réaliser le lugubre et tragique dessein que chacun d'eux nourrit en son imagination maladive. «Tout cela, répond George Sand, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons, mais notre coeur et notre vie servent d'enjeux, et ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchard? Ce sera plus tôt fait. Roxanne a eu une petite larme sur la joue, quand je lui ai lu le paragraphe qui la concerne. Viens pour elle, si ce n'est pour moi. Elle te donnera du lait et tu lui feras des vers. Je ne serai jalouse que du plaisir qu'elle aura à te soigner.»
Ces projets de suicide étaient dans le goût du jour et conformes à l'esthétique du romantisme. C'est l'époque où Victor Escousse, âgé de dix-neuf ans, s'asphyxiait avec son collaborateur Auguste Lebras, parce que sa troisième pièce,Raymond, avait été froidement accueillie.
Plus sages à la réflexion, George Sand et Alfred de Musset remplacèrent le suicide par une rupture. Ils parurent écouter les avis que leur donnaient, àLuiAlfred Tattet, àElleSainte-Beuve, qui exerçaient en partie double les fonctions de confident, presque de confesseur et de directeur de conscience sentimentale. Alfred Tattet n'aimait pas George Sand, et Sainte-Beuve jalousait un peu Musset. Ils devaient, l'un et l'autre, pousser à la séparation. Nous avons une lettre de madame Sand implorant de Sainte-Beuve assistance et protection, en cette crise du mois de novembre 1834: «Mon ami, écrit-elle, je voudrais vous voir et causer avec vous tête-à-tête; cela est impossible chez moi. Soyez assez bon pour aller au collège Henri IV demain, de midi et demi à une heure; demandez mon fils, je serai avec lui. De là nous irons faire un tour sur la place Sainte-Geneviève, et, en une demi-heure, je vous expliquerai ma situation et vous demanderai un conseil. J'ai une question de vie et de mort à trancher. Aidez-moi. A vous.»
Par malheur, nous n'avons pas la réponse de Sainte-Beuve; mais, au cours de la promenade sur la place Sainte-Geneviève, il dut conseiller le départ. Elle se rendit, en effet, à Nohant, d'où elle écrit, le 15 novembre, à Jules Boucoiran: «Je ne vais pas mal, je me distrais, et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée. Vous avez tort de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout, si vous m'aimez, et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi.» De son côté, Musset va en Bourgogne, à Montbard, chez des parents, pour soigner sa santé fort ébranlée par ces secousses, et il mande, le 12 novembre, à Alfred Tattet: «Tout est fini. Si par hasardonvous faisait quelques questions, si peut-êtreonallait vous voir pour vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non, et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part.» Paul de Musset, dans laBiographie, passe rapidement sur tous ces détails, non sans tâcher de donner à son frère le beau rôle de l'homme poursuivi et harcelé: «Le retour, dit-il, d'une personne qu'il ne voulait pas revoir et qu'il revit bien malgré lui[12] le plongea de nouveau dans une vie si remplie de scènes violentes et de débats pénibles que le pauvre garçon eut une rechute, à croire qu'il ne s'en relèverait plus. Cependant il puisa dans son mal même les moyens de se guérir. A défaut de la raison, le soupçon et l'incrédulité le sauvèrent. Il s'ennuya des récriminations et de l'emphase, et prit la résolution de se dérober à ce régime malsain.»
[Note 12: Ceci est faux, comme l'indique le billet d'Alfred de Musset à son retour de Baden.]
Quoiqu'ils l'eussent juré,Elle et Lui, à Sainte-Beuve et à Tattet, rien n'était encore fini. Nous voici, au contraire, en pleine drame. Ni Montbard ni Nohant n'étaient assez loin de Paris. Ils y reviennent, l'un et l'autre. George Sand est reprise, à la fin de novembre, de la passion la plus effrénée; la plus délirante pour Musset:
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée.
Et nous entendons ses sanglots, nous voyons couler ses larmes dans leJournalinédit où s'épanche le débordement de sa folie d'amour. Il faudrait citer toutes ces pages cruellement éloquentes, et nous n'en pouvons retenir que les passages les plus douloureusement émus. Avant le départ pour Nohant, elle avait consigné sur sonJournalces lignes navrantes: «Je t'aime avec toute mon âme, et toi, tu n'as pas même d'amitié pour moi. Je t'ai écrit ce soir. Tu n'as pas voulu répondre à mon billet. On a dit que tu étais sorti, et tu n'es pas venu seulement passer cinq minutes avec moi. Tu es donc rentré bien tard, et où étais-tu, mon Dieu? Hélas! c'est bien fini, tu ne m'aimes plus du tout. Je te deviendrais abjecte et odieuse, si je restais ici. D'ailleurs, tu désires que je parte. Tu m'as dit l'autre jour, d'un air incrédule: «Bah! tu ne partiras pas.» Ah! tu es donc bien pressé? Sois tranquille, je pars dans quatre jours, et nous ne nous reverrons plus. Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir, et sois bien vengé; personne au monde n'est plus malheureux que moi.»
A son retour de Nohant, elle apprend que Musset est également rentré à Paris. Elle se rend chez lui; la porte est close. Alors elle se retourne vers Sainte-Beuve, comme vers le guide, le sauveur, et lui écrit, le 25 novembre: «Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle. Hier, mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez lui. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai.» Elle allait, en effet, pleurer, sangloter, se morfondre à sa porte. Et il ne la recevait pas. Alors elle lui envoya un petit paquet qu'il ouvrit et qui contenait ses admirables nattes brunes, sa chevelure opulente, qu'elle avait coupée pour lui en faire don, comme mademoiselle de La Vallière à son Dieu, lors de cette vêture où s'émut la froideur majestueuse de Bossuet. Devant un pareil sacrifice, suprême abnégation féminine, le poète ne pouvait demeurer insensible. Ils se revirent, mais quel lugubre crépuscule d'amour! Nous en apercevons toute la mélancolie à travers leJournalde George Sand: «Si j'allais casser le cordon de sa sonnette jusqu'à ce qu'il m'ouvrît la porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe? Si je me jetais—non pas à ses pieds, c'est fou après tout, car c'est l'implorer, et certes il fait pour moi ce qu'il peut, il est cruel de l'obséder et de lui demander l'impossible—mais si je me jetais à son cou, dans ses bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi. Embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas; dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi, puisque tu me trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien! quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux motdernière fois!Je souffrirai tant que tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me donne du courage.» Elle adjure la Providence d'intervenir, de la protéger, de la sauver. Volontiers elle demanderait un miracle: «Ah! il a tort, n'est-ce pas? mon Dieu, il a tort de me quitter à présent que mon âme est purifiée et que, pour la première fois, une volonté sévère s'est arrêtée en moi… Cet amour pourrait me conduire au bout du monde. Mais personne n'en veut, et la flamme s'éteindra comme un holocauste inutile. Personne n'en veut!… Ah! mais on ne peut pas aimer deux hommes à la fois. Cela m'est arrivé. Quelque chose qui m'est arrivé ne m'arrivera plus.»
Elle en donne alors une explication qui paraît véridique et où tressaille toute l'angoisse de la passion, au moment où elle voit disparaître irréparablement son bonheur: «Est-ce que je ne souffre pas des folies ou des fautes que je fais? Est-ce que les leçons ne profitent pas aux femmes comme moi? Est-ce que je n'ai pas trente ans? Est-ce que je ne suis pas dans toute ma force? Oui, Dieu du ciel, je le sens bien, je puis encore faire la joie et l'orgueil d'un homme, si cet homme veut franchement m'aider. J'ai besoin d'un bras solide pour me soutenir, d'un coeur sans vanité pour m'accueillir et me conserver. Si j'avais trouvé cet homme-là, je n'en serais pas où j'en suis. Mais ces hommes-là sont des chênes noueux, dont l'écorce repousse. Et toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée. Elle m'a enivrée, elle m'a empoisonnée, et, dans un jour de colère, j'ai cherché un autre poison qui m'a achevée. Tu étais trop suave et trop subtil, mon cher parfum, pour ne pas t'évaporer chaque fois que mes lèvres t'aspiraient. Les beaux arbrisseaux de l'Inde et de la Chine plient sur une faible tige et se courbent au moindre vent. Ce n'est pas d'eux qu'on tirera des poutres pour bâtir des maisons. On s'abreuve de leur nectar, on s'entête de leur odeur, on s'endort et on meurt.»
N'y a-t-il pas là toute l'ivresse d'un amour qui, en échange du don de ses tresses noires, demandait à Musset et obtenait de lui une mèche de ses cheveux blonds? N'y a-t-il pas le délire de l'être livré à la frénésie des sens? Comme Liszt prétendait un soir que Dieu seul méritait d'être aimé, elle répondit: «C'est possible, mais quand on a aimé un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu.» Ou bien elle demandait des consultations sur l'amour, ici et là. Henri Heine lui dit qu'on n'aime qu'avec la tête et les sens, que le coeur n'est que pour bien peu dans l'amour. Madame Allart lui déclara qu'il faut ruser auprès des hommes et faire semblant de se fâcher pour les ramener. Enfin, Sainte-Beuve, qui avait été mêlé à toute cette série de brouilles et de raccommodements avec Alfred de Musset, questionné par elle sur ce que c'était que l'amour, en donna cette définition exquise: «Ce sont les larmes. Vous pleurez, vous aimez.»
Si elle va au théâtre, en bousingot, les cheveux coupés, elle se trouve les yeux cernés, les joues creuses, l'air bête et vieux. Elle admire, au balcon, dans les loges, «toutes ces femmes blondes, blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de cheveux, des bouquets, des épaules nues.» Et elle s'écrie, la vibrante amoureuse: «Voilà, au-dessus de moi, le champ où Fantasio ira cueillir ses bluets!» Elle revient longuement, tristement, sur ses souvenirs de Venise, alors que, séparés déjà, il lui écrivait de Paris des lettres palpitantes de tendresse. «Oh! ces lettres que je n'ai plus, que j'ai tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!» Combien, en effet, il lui est devenu odieux, l'autre, le Pagello, sur qui elle est prête à reporter la responsabilité de ses fautes et de ses malheurs! «Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur. Et pourquoi ai-je cédé, pourquoi, pourquoi? Le sais-je?» De ce crime involontaire elle est effroyablement punie. «Voilà dix semaines que je meurs jour par jour, et à présent, minute par minute! C'est une agonie trop longue. Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit donc en toi chaque semaine?»
Va-t-elle courir vers lui, le supplier encore, se traîner à ses pieds? Elle en a une furieuse envie. «Je vais y aller, j'y vais!—Non.—Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.» Et elle reprend, comme si elle prononçait, à voix haute, sa confession publique: «Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise qui a fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait sans moi, ma pauvre colombe mourante? Ah! Dieu, je n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en sanglots. Je vous trompais, et j'étais là entre ces deux hommes, l'un qui me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je mourrai sans toi!» et l'autre qui disait tout bas dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en revenir. Mentez, Dieu le veut. Dieu vous absoudra.»—Ah! pauvre femme, pauvre femme, c'est alors qu'il fallait mourir.»
Peut-être retournerait-il vers elle, le tendre enfant, le poète que Lamartine appellera «jeune homme au coeur de cire.» Mais il redoute le jugement des salons esthétiques et le blâme de M. Tattet, «qui dirait d'un air bête: «Dieu! quelle faiblesse!» lui qui pleure, quand il est saoûl, dans le giron de mademoiselle Déjazet.» Ah! elle regrette maintenant avec amertume les folies de Venise. Si elle avait su! «Je me serais, s'écrie-t-elle avec frénésie, je me serais coupé une main, je te l'aurais présentée en te disant: «Voilà une main menteuse et sale. Jetons-la dans la mer, et que le sang qui en coulera lave l'autre. Prends-la, et mène-moi au bout du monde.» Si tu devais accepter cette main ainsi lavée, je le ferais bien encore. Veux-tu?»
«Mais à qui, continue-t-elle dans une sorte d'extase, s'adresse tout cela? Est-ce à vous, murs de ma chambre, échos de sanglots et de cris? Est-ce à toi, portrait silencieux et grave? A toi, crâne effrayant, plein d'un poison plus sûr que tous ceux qui tuent le corps, cercueil où j'ai enseveli tout espoir? A toi, Christ sourd et muet? J'aurai beau dire, beau pleurer et me plaindre, il n'y a que vous qui me pardonnerez, mon Dieu! Que votre miséricorde commence donc par donner le repos et l'oubli à ce coeur dévoré de chagrin; car, tant que je souffre, tant que j'aime ainsi, je vois bien que vous êtes en colère. Ah! rendez-moi mon amant, et je serai dévote et mes genoux useront les pavés des églises.»
Essaiera-t-elle, de le rendre jaloux? Déploiera-t-elle des sortilèges pour le ramener, la pauvre «Madeleine sans cheveux, mais non pas sans larmes, sans croix et sans tête de mort?» De qui pourrait-il prendre ombrage? Ce ne serait ni de Buloz, ni de Sainte Beuve. Peut-être de Liszt? Mais Liszt, dit-elle, «ne pense qu'à Dieu et à la Sainte Vierge qui ne me ressemble pas absolument. Bon et heureux jeune homme!» Plus tard, il pensera aussi à madame d'Agoult. Au demeurant, elle se flatte de réconquérir Musset, en s'entourant d'hommes très illustres et très purs, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. Que lui demande-t-elle, pour avoir la force de patienter? Son amitié. «Si j'avais, soupire-t-elle, quelques lignes de toi, de temps en temps, un mot, la permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de quatre sous achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui, pour me figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!»
Elle ne souhaite qu'une affection dans l'ombre et le silence, elle ne sollicite ni actes publics, ni démarches qui prouvent qu'elle n'est pas «une malheureuse chassée à coups de pied.» Ce qu'elle implore est pour son coeur, non pour son orgueil. «Mon Dieu, dit-elle, j'aimerais mieux des coups que rien. Rien, c'est ce qu'il y a de plus affreux au monde, mais c'est mon expiation.» Et elle ajoute, n'oubliant jamais que la douleur doit être un auxiliaire, un adjuvant de la littérature: «Alfred, je vais faire un livre. Tu verras que mon âme n'est pas corrompue; car ce livre sera une terrible accusation contre moi. Saints du ciel, vous avez péché, vous avez souffert!»
Elle veut mourir, elle voit s'entr'ouvrir la tombe de sa jeunesse et de ses amours. Tout au plus s'accorde-t-elle quatre jours encore, avant que sonne l'heure fatale. «Et que serai-je ensuite? Triste spectre, sur quelle rive vas-tu errer et gémir? Grèves immenses, hivers sans fin! Il faut plus de courage pour franchir le seuil de la vie des passions et pour entrer dans le calme du désespoir que pour avaler la ciguë. Oh! mes enfants, vous ne saurez jamais combien je vous aime. Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes, ange de mort, amour funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat? Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc vite, et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent. Elles feront pousser des fleurs qui te réjouiront.»
Voici le paroxysme du mal d'aimer; nous touchons aux ultimes confins de la passion, tout près des régions de la folie: «O mes yeux bleus, vous ne me regarderez plus! Belle tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur. Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Elisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille, lève toi.» Adieu, mes cheveux blonds, adieu, mes blanches épaules, adieu, tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi. J'embrasserai maintenant, dans mes nuits ardentes, le tronc des sapins et les rochers dans les forêts en criant votre nom, et, quand j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide.»
A nuit close, en plein jour, elle est en proie ù l'idée fixe, elle voit sans cesse un profil divin, toujours le même, qui se dessine entre son oeil et la muraille. Sur les épaules de ses interlocuteurs elle aperçoit une tête qui n'est pas la leur, la tête de l'aimé. Cette image la hante, la possède: «Quelle fièvre avez-vous fait passer dans la moelle de mes os, esprits de la vengeance céleste? Quel mal avais-je fait aux anges du ciel pour qu'ils descendissent sur moi et pour qu'ils missent en moi, pour châtiment, un amour de lionne? Pourquoi mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi ai-je connu, au moment de mourir, des embrassements plus fougueux que ceux des hommes? Quelle furie t'anime donc contre moi, toi qui me pousses du pied dans le cercueil, tandis que ta bouche s'abreuve de mon corps et de ma chair? Tu veux donc que je me tue? Tu dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si cette flamme continue à me ronger? Si je ne puis passer une nuit sans crier après toi et me tordre dans mon lit, que ferai-je quand je t'aurai perdu pour toujours? Pâlirai-je comme une religieuse dévorée par les désirs? Deviendrai-je folle, et réveillerai-je les hôtes des maisons par mes hurlements? Oh! tu veux que je me tue!»
Est-il rien dans la littérature d'imagination qui soit plus déchirant que ceJournalvéridique et vécu? Phèdre, Didon,la Religieuse portugaiseont-elles plus désespérément gémi ou crié leur amour? Qui la retient encore, au bord de l'abîme, «dans ces heures féroces où elle voudrait arracher son coeur et le dévorer»? Il ne subsiste, désormais, de sain dans son être que le recoin mystérieux de la tendresse maternelle: «O mon fils, mon fils, je veux que tu lises ceci un jour et que tu saches combien je t'ai aimé. O mes larmes, larmes de mon coeur, signez cette page, et que les siennes retrouvent un jour vos larmes auprès de son nom!»
CeJournal, en effet, que George Sand ne voulut jamais publier, fut classé parmi ses papiers intimes, et n'a été édité ni par son fils ni par ses héritiers, alors même que la correspondance fut recueillie en volumes et qu'ensuite on livra très légitimement à la curiosité littéraire du public les lettres adressées à Alfred de Musset. Ces lettres, qui provoquèrent vers 1840 un échange de récriminations et, de réclamations entreLui et Elle, sont finalement restées aux mains de George Sand. Elle faillit les donner au libraire après la mort de Musset, mais elle en fut dissuadée par Sainte-Beuve. Nous n'y trouvons que de trop rares indications sur la réconciliation du mois de janvier 1835, lorsque George Sand écrivait victorieusement à Tattet, le 14: «Alfred est redevenu mon amant», de même que sur la rupture définitive du mois suivant. Nous n'avons guère, pour pénétrer le secret, qu'une lettre de la malheureuse à celui qu'elle ne peut retenir: «Eh bien! oui, s-écrie-t-elle, tu es jeune, tu es poète, tu es dans ta beauté et dans ta force… Moi, je vais mourir, adieu, adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je ne veux rien, rien! J'ai les genoux par terre et les reins brisés. Qu'on ne me parle de rien! Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux pas m'en passer. Il n'y aurait qu'un coup de foudre d'en haut qui pourrait me guérir en m'anéantissant. Adieu, reste, pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas: il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage. Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.»
Alfred de Musset, dans un accès de délire, avait menacé de la tuer. Le lendemain, en annonçant son départ et en sollicitant chez elle une suprême entrevue de quelques instants, il ajoute: «Ne t'effraie pas, je ne suis de force à tuer personne ce matin.» Elle lui avait renvoyé ce qu'il avait laissé quai Malaquais, ce qu'il appelle «les oripeaux des anciens jours de joie.» Pour l'apitoyer peut-être, il l'avertit qu'il a retenu sa place dans la malle-poste de Strasbourg, mais il lui adresse auparavant l'adieu de Sténio à Lélia: «Il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio; il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs; ses yeux trempés de larmes veillent sur tes nuits silencieuses.» Et il lui raconte une manière de rêve, une hallucination symbolique: «Moi, je me disais: Voilà ce que je ferai; je la prendrai avec moi pour aller dans une prairie, je lui montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui réchauffe tout dans l'horizon plein de vie; je l'asseoirai sur du jeune chaume, elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces rivières, avec les harmonies du monde; elle reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle me pressera sur son coeur, elle deviendra blanche comme un lis, et elle prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.»
Un autre jour, il envoie, encore à la veille de partir, ces deux lignes sans signature: «Senza veder, e senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani(sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain).» Elle lui répond, et c'est la lettre qui pose la pierre tombale sur leur amour, à la fin de février: «Non, non, c'est assez, pauvre malheureux, je t'ai aimé comme un fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous quitter. J'y deviendrais méchante. Tu dis que cela vaudrait mieux, et que je devrais te souffleter quand tu m'outrages. Je ne sais pas lutter. Dieu m'a faite douce, et cependant fière. Mon orgueil est brisé à présent, et mon amour n'est plus que de la pitié. Je te le dis, il faut en guérir. Sainte-Beuve a raison. Ta conduite est déplorable, impossible! Mon Dieu, à quelle vie vais-je te laisser! l'ivresse, le vin! les filles, et encore et toujours! Mais, puisque je ne peux plus rien pour t'en préserver, faut-il prolonger cette honte pour moi et ce supplice pour toi-même? Mes larmes t'irritent, ta folle jalousie à tout propos, au milieu de tout cela! Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais mes enfants à moi, oh! mes enfants, mes enfants, adieu, adieu, malheureux que tu es, mes enfants, mes enfants!» Dans cette crise de lassitude amoureuse ou d'angoisse maternelle, elle exécuta la résolution dont il parlait toujours, sans l'accomplir. Ce fut elle qui se déroba clandestinement, en brisant la chaîne trop lourde. Le 6 mars, elle écrit à Jules Boucoiran, complice de son évasion: «Mon ami, aidez-moi à partir aujourd'hui. Allez au courrier à midi et retenez moi une place. Puis venez me voir. Je vous dirai ce qu'il faut faire. Cependant, si je ne peux pas vous le dire, ce qui est fort possible, car j'aurai bien de la peine à tromper l'inquiétude d'Alfred, je vais vous l'expliquer en quatre mots. Vous arriverez à cinq heures chez moi et, d'un air empressé et affairé, vous me direz que ma mère vient d'arriver, qu'elle est très fatiguée et assez sérieusement malade, que sa servante n'est pas chez elle, qu'elle a besoin de moi tout de suite et qu'il faut que j'y aille sans différer. Je mettrai mon chapeau, je dirai que je vais revenir et vous me mettrez en voiture. Venez chercher mon sac de nuit dans la journée. Il vous sera facile de l'emporter sans qu'on le voie et vous le porterez au bureau. Adieu, venez tout de suite, si vous pouvez. Mais si Alfred est à la maison, n'ayez pas l'air d'avoir quelque chose à me dire. Je sortirai dans la cuisine pour vous parler.»
Il en fut comme il était convenu. Trois jours après, le 9 mars, elle écrit à Boucoiran, de Nohant où elle va pour la quatrième fois depuis son retour de Venise: «J'ai fait ce que je devais faire. La seule chose qui me tourmente, c'est la santé d'Alfred. Donnez-moi de ses nouvelles, et racontez-moi, sans y rien changer et sans en rien atténuer, l'indifférence, la colère ou le chagrin qu'il a pu montrer en recevant la nouvelle de mon départ.» Et, dans un autre passage de la même lettre: «Je vais me mettre à travailler pour Buloz. Je suis très calme.» Elle n'était point aussi calme qu'elle le veut dire; car elle eut une crise hépatique qui lui couvrit tout le corps de taches et la mit en danger de mort. Puis le travail la reprit et l'absorba, tandis que Musset cherchait l'oubli dans ses plaisirs habituels, le vin et les filles. Le drame intime est terminé; la littérature reconquiert ses droits. George Sand orientera sa vie vers d'autres pensées et d'autres désirs. Alfred de Musset, en ses jours de répit, épanchera ses souvenirs et ses rancoeurs dans les strophes admirables desNuitset laConfession d'un enfant du siècle.ElleetLuiauront trouvé, daus la mutuelle souffrance, un aliment pour leur génie. Sur les ruines de cet amour va croître et s'épanouir la luxuriante floraison des chefs-d'oeuvre.
Retirée à Nohant, et résolue à se soustraire à l'affection troublante et tumultueuse d'Alfred de Musset, George Sand recouvre, après une violente secousse, la sérénité de son jugement. Elle ne traîne pas derrière soi ce cortège de rancunes ou de haines qui encombre trop souvent les lendemains de l'amour, jusqu'à transformer en mortels ennemis ceux qui s'étaient juré une tendresse éternelle. Comme Boucoiran, dans une de ses lettres, s'exprimait sur le compte de Musset avec une amertume dédaigneuse, elle lui écrit tout net, le 15 mars 1835: «Mon ami, vous avez tort de me parler d'Alfred. Ce n'est pas le moment de m'en dire du mal, et si ce que vous en pensez était juste, il faudrait me le taire. Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que sous le rapport de l'honneur je connais aussi bien. J'ai bien assez de raisons de le fuir, sans m'en créer d'imaginaires. Je vous avais prié seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir, et c'est ce que je puis apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué. Ne parlez de lui avec personne, mais surtout avec Buloz. Buloz juge fort à côté de toutes choses, et de plus il répète immédiatement aux gens le mal qu'on dit d'eux et celui qu'il en dit lui-même. C'est un excellent homme et un dangereux ami. Prenez-y garde, il vous ferait une affaire sérieuse avec Musset, tout en vous encourageant à mal parler de lui. Je me trouverais mêlée à ces cancans et cela me serait odieux. Ayez une réponse prête à toutes les questions: «Je ne sais pas.» C'est bientôt dit et ne compromet personne.»
La même circonspection, que George Sand recommande à Boucoiran, est mise par elle en pratique dans l'Histoire de ma Vie. On s'est étonné qu'elle y mentionnât à peine le nom d'Alfred de Musset, à qui elle avait adressé les trois premièresLettres d'un Voyageur. Pourquoi ce silence obstiné dans l'autobiographie officielle écrite par George Sand? Etait-elle, aux environs de la cinquantième année, embarrassée de revenir sur un épisode d'amour, vieux de vingt ans? Alfred de Musset lui semblait-il, dans lesNuitset laConfession d'un enfant du siècle, avoir épuisé le sujet? Craignait-elle d'engager une polémique et de susciter des récriminations? Voici l'insuffisante explication qu'elle donne, à la fin du chapitre VI de la cinquième partie de l'Histoire de ma Vie: «Des personnes dont j'étais disposée à parler avec toute la convenance que le goût exige, avec tout le respect dû à de hautes facultés, ou tous les égards auxquels a droit tout contemporain, quel qu'il soit; des personnes enfin qui eussent dû me connaître assez pour être sans inquiétude, m'ont témoigné, ou fait exprimer par des tiers, de vives appréhensions sur la part que je comptais leur faire dans ces mémoires. A ces personnes-là je n'avais qu'une réponse à faire, qui était de leur promettre de ne leur assigner aucune part, bonne ou mauvaise, petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment qu'elles doutaient de mon discernement et de mon savoir-vivre dans un ouvrage tel que celui-ci, je ne devais pas songer à leur donner confiance en mon caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer d'une manière spontanée et absolue par la promesse de mon impartialité.»
Au premier rang de cespersonnesqu'elle a connues, «même d'une manière particulière,» et dont elle ne parlera pas, se trouve Alfred de Musset. En rentrant à Nohant après la rupture, elle s'était promis de garder le silence sur leur amour défunt. Elle ne se départira de cette attitude qu'un quart de siècle plus tard, assez malencontreusement d'ailleurs, pour publierElle et Lui, au lendemain même de la mort du poète.
D'autres sympathies, d'autres aspirations vont l'envahir et la posséder. Elles s'incarneront en un personnage nouveau, dont le nom figure la première fois dans une lettre qu'elle adresse, le 17 avril 1835, à son frère Hippolyte Chatiron: «J'ai fait connaissance avec Michel, qui me paraît un gaillard solidement trempé pour faire un tribun du peuple. S'il y a un bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le connais-tu?» Michel (de Bourges) sera l'inspirateur politique de George Sand, l'âme de ses romans humanitaires, en même temps que son avocat dans le procès en séparation de corps contre Casimir Dudevant. Le dissentiment conjugal, en effet, ne tardera pas à se produire à la barre des tribunaux. Des vengeances de domestiques congédiés, et particulièrement d'une certaine femme de chambre, Julie, qui menait Solange à coups de verges durant l'absence de la mère, aigrirent la débonnaireté sournoise et lâche de M. Dudevant. Ayant du goût pour ce qu'on a appelé les amours ancillaires et ce qu'un réaliste nommerait «les poches grasses,» il correspondit avec la Julie, après qu'elle eut quitté son service. «Je ne prévoyais pas, relate George Sand dans l'Histoire de ma Vie, que mes tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus, depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des enfants, et m'engageant même à voyager pour mon instruction et ma santé.» De vrai, il aimait mieux, suivant le train de ses vulgaires habitudes, que sa femme fût au loin qu'à Nohant. Il livrait la maison et Solange à la direction des domestiques, et laissait toute latitude à George Sand, pourvu qu'elle ne lui demandât pas d'argent et vécût du produit de sa plume. Des difficultés d'ordre financier surgirent entre eux, dès le printemps de 1835. A ce sujet, elle écrit, le 20 mai, à Alexis Duteil: «Ma profession est la liberté, et mon goût est de ne recevoir ni grâce ni faveur de personne, même lorsqu'on me fait la charité avec mon argent. Je ne serais pas fort aise que mon mari (qui subit, à ce qu'il paraît, des influences contre moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir me faire rendre ce témoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou de mauvais, qu'il n'ait autorisé ou souffert.» Casimir Dudevant appartenait à ce genre trop commun d'hommes suprêmement illogiques, définis par George Sand dans une lettre du mois de juin 1835, «qui ne veulent plus de femmes dévotes, qui ne veulent pas encore de femmes éclairées, et qui veulent toujours des femmes fidèles.» Sur ce dernier point, il devait avoir perdu certaines illusions.
Quel ressort d'énergie morale n'y eut-il pas cependant, à côté de maintes défaillances de l'imagination ou des sens, chez celle qui, inspirée par la tendresse maternelle, écrivait à son fils Maurice, le 18 juin de la même année, cette admirable lettre, guide de la conscience et règle du devoir:
«Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai souffert, et travaillé gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de visage. Je sais dès aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton coeur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera! Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu; pardonne à celles qui sont disgraciées; résiste à celles qui sont iniques; dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu. Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi.
»Ton amie.
»George.»
Avant la fin de la même année, et alors que son affection pour ses enfants semblait l'incliner aux mesures de conciliation et de paix, George Sand prit la résolution d'introduire une instance en séparation de corps. Elle en avertit sa mère, par une lettre écrite de Nohant le 25 octobre 1835, qui débute ainsi: «Ma chère maman, je vous dois, à vous la première, l'exposé de faits que vous ne devez point apprendre par la voie publique. J'ai formé une demande en séparation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par égard pour lui, je ne vous les détaillerai pas. J'irai à Paris dans quelque temps, et je vous prendrai vous-même pour juge de ma conduite.» Elle ne dit pas à sa mère, mais il importe de rechercher quels événements l'avaient induite à entamer cette lutte, alors qu'elle sortait à peine de sa liaison tourmentée avec Alfred de Musset.
Durant les séjours que George Sand fit à Nohant après le voyage de Venise, elle eut avec son mari, sinon des explications décisives, du moins des scènes pénibles devant témoins. M. Dudevant était un homme étrange, exempt de dignité morale. Il n'avait cessé d'écrire à sa femme, et même en termes affectueux, tandis qu'elle cohabitait avec Musset, puis avec Pagello; il avait invité celui-ci à venir passer quelques jours à la campagne. Bref, il acceptait la situation qui lui était faite, mais il prenait sa revanche dans les menues choses de la vie. Sous l'excitation du vin ou de l'alcool, il tempêtait à table, brusquait Solange, et, pour une bouteille cassée que George Sand commandait de remplacer, il défendait aux domestiques, devant les convives étonnés, de recevoir d'autres ordres que les siens. «Je suis le maître,» aimait-il à répéter. En tous cas, il avait fort mal géré ses affaires. Son patrimoine était dissipé, et déjà il entamait la fortune de sa femme. Elle proposa et il accueillit une séparation à l'amiable, qui réglerait leurs intérêts matériels. George Sand aurait Nohant; Casimir l'hôtel de Narbonne, à Paris. Solange serait élevée par sa mère, les vacances de Maurice se partageraient entre ses parents. Enfin, comme M. Dudevant n'avait plus que 1.200 francs de rente, sa femme se chargeait de lui fournir une pension supplémentaire de 3.800 francs, en même temps qu'elle assumait les autres obligations qui incombaient à la communauté.
Cette convention devait être exécutée à dater du 11 novembre 1835. Elle avait reçu l'assentiment des deux parties, l'approbation de divers hommes de loi, notamment de Michel (de Bourges) dont George Sand prenait les conseils. Deux amis communs, Fleury et Planet, les avaient mis en relations, et il allait devenir pour elle plus et mieux qu'un avocat.
Voici comment l'Histoire de ma Vierelate leur première rencontre, en lui conservant ce pseudonyme transparent d'Everard qui figure dans lesLettres d'un Voyageur: «Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai par dîner, après quoi j'envoyai dire à Everard par Planet que j'étais là, et il accourut. Il venait de lireLélia, et il étaittoquéde cet ouvrage. Je lui racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le consultai beaucoup moins sur mes affaires que sur mes idées.» L'entretien, commencé à sept heures du soir, se prolongea jusqu'à quatre heures du matin, par une promenade à travers les rues silencieuses et endormies. Ce ne fut guère qu'un monologue. Michel était un merveilleux, un intarissable causeur. Fils d'un républicain qui mourut en 1799 sous les coups de la réaction royaliste, il fut élevé par sa mère dans le culte et l'amour de la Révolution. En 1835, il avait trente-sept ans et comptait déjà les plus brillants succès à la barre. Sur l'âme mobile et ardente de George Sand, il exerça d'instinct, encore que plus tard elle ait voulu s'en défendre, une réelle fascination. Que dit-il donc, et comment, pour que la conquête fût si rapide? «Tout et rien, explique-t-elle. Il s'était laissé emporter par nosdires, qui ne se plaçaient là que pour lui fournir la réplique, tant nous étions curieux d'abord et puis ensuite avides de l'écouter. Il avait monté d'idée en idée jusqu'aux plus sublimes élans vers la Divinité, et c'est quand il avait franchi tous ces espaces qu'il était véritablement transfiguré. Jamais parole plus éloquente n'est sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette parole grandiose était toujours simple. Du moins elle s'empressait de redevenir naturelle et familière quand elle s'arrachait souriante à l'entraînement de l'enthousiasme. C'était comme une musique pleine d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux contemplations célestes, et qui vous ramène sans effort et sans contraste, par un lien logique et une douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de la nature.» Chez Michel (de Bourges) la séduction intellectuelle ne devait rien à la tromperie des agréments physiques. George Sand a tracé de l'orateur et du politique un portrait singulièrement élogieux, dans le sixième chapitre desLettres d'un Voyageur, où se trouvent réunies les réponses qu'elle lui adressait au début même de leur liaison; puis, dans la septièmeLettreà Liszt, elle l'analyse et le décrit, suivant les lois de la physionomonie de Lavater dont elle était alors férue. «Je salue, s'écrie-t-elle, à l'aspect de vos spectres chéris, ô mes amis! ô mes maîtres! les trésors de grandeur ou de bonté qui sont en vous, et que le doigt de Dieu a révélés en caractères sacrés sur vos nobles fronts! La voûte immense du crâne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et si complète dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique faculté domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont l'énergie ferait trembler si la délicatesse exquise de l'intelligence ne résidait dans la narine, la bonté surhumaine dans le regard, et la sagesse indulgente dans les lèvres; cette tête, qui est à la fois celle d'un héros et celle d'un saint, m'apparaît dans mes rêves à côté de la face austère et terrible du grand Lamennais.» Moins idéalisé, plus véridique est le portrait d'Everard que nous offre l'Histoire de ma Vie. George Sand affirme avoir tout d'abord observé en lui la forme extraordinaire de la tête. Peut-être la phrénologie y trouvait-elle son compte, mais non pas l'esthétique. «Il semblait avoir deux crânes soudés l'un à l'autre, les signes des hautes facultés de l'âme étant aussi proéminents à la proue de ce puissant navire que ceux des généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence, vénération, enthousiasme, subtilité et vastitude d'esprit étaient équilibrés par l'amour familial, l'amitié, la tendre domesticité, le courage physique. Everard était une organisation admirable. Mais Everard était malade, Everard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La poitrine, l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une vie sobre et austère, il était usé.» Et George Sand ajoute: «Ce fut précisément cette absence de vie physique qui me toucha profondément.» Déjà chez Alfred de Musset, elle s'était intéressée à un organisme frêle; mais chez Pagello elle avait été séduite par la bonne santé, l'agréable prestance et la vigueur musculaire. En Michel (de Bourges) elle distingua, s'il faut l'en croire, «une belle âme aux prises avec les causes d'une inévitable destruction.» Cette belle âme avait une enveloppe caduque. «Le premier aspect d'Everard, lisons-nous dans l'Histoire de ma Vie, était celui d'un vieillard petit, grêle, chauve et voûté. Le temps n'était pas venu où il voulut se rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la mode et aller dans le monde… Il paraissait donc, au premier coup d'oeil, avoir soixante ans, et il avait soixante ans en effet; mais, en même temps, il n'en avait que quarante quand on regardait mieux sa belle figure pâle, ses dents magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur admirables à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette particularité de paraître et d'être réellement jeune et vieux tout ensemble.» Le contraste signalé se retrouvait dans l'allure de son intelligence. George Sand nous le représente mourant à toute heure et cependant débordant de vie, «parfois, dit-elle, avec une intensité d'expansion fatigante même pour l'esprit qu'il a le plus émerveillé et charmé, je veux dire pour mon propre esprit.» Ne va-t-elle pas, sinon jusqu'à la caricature, du moins jusqu'à cette ironie qui succède parfois aux passions hyperboliques, lorsqu'elle nous dépeint sa manière d'être extérieure? «Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et de solidité dans ses vêtements. Il portait chez lui et dans la ville une épaisse houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en toute saison et partout, mais, poli quand même, il ne consentait pas à garder sa casquette ou son chapeau dans les appartements. Il demandait seulement la permission de mettre unmouchoir, et il tirait de sa poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la manière tantôt la plus fantastique et tantôt la plus pittoresque.» Il est vrai que ce paysan du Danube avait le goût du beau linge. Sa chemise était fine, toujours blanche et fraîche: On blâmait, dans certains cénacles, «ce sybaritisme caché et ce soin extrême de sa personne.» George Sand, au contraire, l'en loue comme d'une «secrète exquisité», et elle en profite pour faire l'éloge de l'élégance des manières et de l'agrément de la toilette, qui ne sont nullement incompatibles avec l'ardeur des convictions démocratiques. L'amour du peuple se concilie à merveille avec l'urbanité du langage et le souci de la beauté. Un démocrate n'est point obligé d'être hirsute et malpropre. George Sand savait gré à Michel (de Bourges) de n'être négligé qu'en apparence; le dessous valait mieux que la houppelande. «La propreté, dit-elle, est un indice et une preuve de sociabilité et de déférence pour nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propreté raffinée, car il n'y a pas de demi-propreté.» Elle ne concède aux savants, aux artistes ou aux patriotes—que viennent faire ici les patriotes?—ni l'abandon de soi-même, ni la mauvaise odeur, ni les dents répugnantes à voir, ni les cheveux sales. Elle répudie ces habitudes malséantes et déclare, en femme très préoccupée du commerce masculin: «Il n'est point de si belle parole qui ne perde de son prix quand elle sort d'une bouche qui vous donne des nausées.» C'est là un truisme auquel nul ne contredira.
Faut-il voir chez Michel (de Bourges), comme l'a dit George Sand,Robespierre en personne. Maximilien, qu'on a justement surnommé l'incorruptible, fut à la fois plus élégant, plus doctrinaire et plus désintéressé. Les opinions de Michel varièrent, comme l'importance qu'il attachait, selon les temps, ou n'attachait pas à son costume. Non seulement il fut tour à tour Montagnard et Girondin—ce qui serait excusable—mais les évolutions de sa pensée étaient déconcertantes: il s'éprenait successivement ou même simultanément de Babeuf et de Montesquieu, d'Obermannet de Platon, de la vie monastique et d'Aristote. C'étaient les soubresauts d'une imagination effervescente, prompte à s'engouer et à se déprendre. Il était agité, trépidant, contradictoire. En cela George Sand le trouvait inquiétant. Elle ne parvenait pas à le suivre et perdait sa trace. «J'étais forcée, dit-elle, de constater ce que j'avais déjà constaté ailleurs, c'est que les plus beaux génies touchent parfois et comme fatalement à l'aliénation. Si Everard n'avait pas été voué à l'eau sucrée pour toute boisson, même pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru ivre.» Quant aux attaques d'adversaires acharnés qui lui reprochaient un amour du gain inné chez le paysan, voici la réponse indignée de George Sand: «O mon frère, on ne peut pas inventer de plus folle calomnie contre toi que l'accusation de cupidité. Je voudrais bien que tes ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut être désirable pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni maîtresses, ni cabinet de tableaux, ni collection de médailles, ni chevaux anglais, ni luxe, ni mollesse d'aucun genre?» Elle revient sur ce sujet dans l'Histoire de ma Vie, alors qu'à distance, le charme rompu, elle essaie de résumer leurs dissidences et d'expliquer son refroidissement. A ses enthousiasmes défunts succède une impitoyable clairvoyance. Elle serait portée, sinon à brûler, tout au moins à ravaler et à rejeter sans merci ce qu'elle avait adoré. Or elle défend encore, ou plutôt elle excuse Michel (de Bourges). «Au milieu, dit-elle, de ses flottements tumultueux et de ses cataractes d'idées opposées, Everard nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'étroitesse ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès de ce genre, c'était avec l'émotion légitime d'un malade courageux qui craint la cessation de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs. Pauvre et endetté, il avait épousé une femme riche. Si ce n'était pas un tort, c'était un malheur. Cette femme avait des enfants, et la pensée de les dépouiller pour ses besoins personnels était odieuse à Everard. Il avait soif de faire fortune, non seulement afin de ne jamais tomber à leur charge, mais encore par un sentiment de tendresse et de fierté très concevable, afin de les laisser plus riches qu'il ne les avait trouvés en les adoptant.»
La politique qui avait rapproché George Sand et Michel (de Bourges) devait contribuer à les diviser. Convertie par lui aux doctrines démocratiques, elle eut la tristesse de le voir s'attiédir. Il avait inculqué à son élève le culte des Jacobins, de ceux qu'elle appelait «mes pères, les fils de notre aïeul Rousseau», et qui sauvèrent effectivement la patrie aux jours de l'invasion et de la Terreur, à l'encontre de l'émigration et de la guerre civile. Mais bientôt elle devait dépasser et inquiéter son maître. Dès avant 1848, «j'étais devenue socialiste, dit-elle, Everard ne l'était plus.» Le dissentiment portait et sur l'idéal même et sur la méthode et la morale de la politique. Michel (de Bourges), que la Révolution de Février surprendra, selon l'expression de l'Histoire de ma Vie, dans une phase de modération un peu dictatoriale, serait comme l'ancêtre de l'opportunisme. A défaut du mot, il pratiqua la chose. Ses principes de justice ne répugnaient pas à fléchir et à supporter des compromissions, qui révoltent l'âme généreuse, un peu chimérique, de George Sand. «En même temps, écrit-elle, qu'Everard concevait un monde renouvelé par le progrès moral du genre humain, il acceptait en théorie ce qu'il appelait les nécessités de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le mensonge même, les concessions sans sincérité, les alliances sans foi, les promesses vaines. Il était encore de ceux qui disent que qui veut la fin veut les moyens. Je pense qu'il ne réglait jamais sa conduite personnelle sur ces déplorables errements de l'esprit de parti, mais j'étais affligée de les lui voir admettre comme pardonnables, ou seulement inévitables.» Michel (de Bourges) avait l'amour de l'autorité, l'humeur tyrannique. Si nous en croyons George Sand, «c'était le fond, c'était les entrailles mêmes de son caractère, et cela ne diminuait en rien ses hontes et ses condescendances paternelles. Il voulait des esclaves, mais pour les rendre heureux.» Singulière contre-façon du bonheur, qui consiste en la spoliation de la liberté! Ce fut le malheur de Michel (de Bourges) d'aspirer à une sorte de despotisme démocratique où il eût tenu l'emploi de dictateur. George Sand, apitoyée sur les déboires d'une ambition qui fut stérile pour la cause révolutionnaire, lui dédiera cette oraison funèbre: «Il a passé sur la terre comme une âme éperdue, chassée de quelque monde supérieur, vainement avide de quelque grande existence appropriée à son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire qui lui était comptée et qui eût enivré bien d'autres. L'emploi borné d'un talent immense n'a pas suffi à son vaste rêve.»
En 1835, la cliente n'entrevoyait point les défauts de son avocat. Elle quitta Bourges, subjuguée, fascinée, et le lendemain elle reçut à son réveil «une lettre enflammée du même souffle de prosélytisme qu'il semblait avoir épuisé dans la veillée déambulatoire à travers les grands édifices blanchis par la lune et sur le pavé retentissant de la vieille cité endormie.» Une correspondance s'ensuivit, dont nous retrouvons une part, due à George Sand, dans lesLettres d'un Voyageur. Ils allaient d'ailleurs se rejoindre à Paris. Michel (de Bourges) plaidait dans le procès d'avril, leprocès monstre, qui se déroula devant la Chambre des pairs et qui mettait aux prises la Monarchie et la République. C'était le va-tout du gouvernement de Louis-Philippe.
George Sand, habillée en homme, assista à l'audience du 20 mai, où elle pénétra en compagnie d'Emmanuel Arago. Chaque soir, le petit cénacle, moitié littéraire, moitié politique, se réunissait dans le logement du quai Malaquais. Ou bien, après un dîner frugal dans un modeste restaurant, on allait se promener, soit en bateau sur la Seine, soit le long des boulevards. Une de ces promenades exerça une influence décisive sur l'imagination et la foi de George Sand. C'était au sortir du Théâtre-Français. Par une nuit magnifique, elle ramenait Michel (de Bourges) à son domicile du quai Voltaire. Planet les accompagnait. Entre eux trois, la question sociale fut sérieusement posée. On discuta l'hypothèse du partage des biens, et George Sand, devenue conservatrice ou du moins modérée quand elle écrit l'Histoire de ma Vie, ajoute ce commentaire et cette rétractation: «J'entendais, moi, le partage des biens de la terre d'une façon toute métaphorique; j'entendais réellement par là la participation au bonheur, due à tous les hommes, et je ne pouvais pas m'imaginer un dépècement de la propriété qui n'eût pu rendre les hommes heureux qu'à la condition de les rendre barbares.» C'est alors que Michel (de Bourges), pressé par ses deux interlocuteurs, exposa son système. Ils étaient sur le pont des Saints-Pères, non loin du château brillamment illuminé. Il y avait bal à la cour, tandis que sur le quai trois réformateurs changeaient la face du monde. «On voyait, dit George Sand, le reflet des lumières sur les arbres du jardin des Tuileries. On entendait le son des instruments qui passait par bouffées dans l'air chargé de parfums printaniers, et que couvrait à chaque instant le roulement des voitures sur la place du Carrousel. Le quai désert du bord de l'eau, le silence et l'immobilité qui régnaient sur le pont contrastaient avec ces rumeurs confuses, avec cet invisible mouvement. J'étais tombée dans la rêverie, je n'écoutais plus le dialogue entamé, je ne me souciais plus de la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces vagues mélodies, des doux reflets de la lune mêlés à ceux de la fête royale.»