En regard, le roman comporte le personnage inhérent et indispensable à tout bon mélodrame, celui du traître. Ici, c'est une traîtresse, la Sévère, faraude commère, qui a déjà dominé, ruiné fou Blanchet, et qui maintenant porte sa convoitise sur les dix-sept ans du Champi. C'est la sirène, la Circé de village, dont le chanvreur à la verve conteuse esquisse ainsi le portrait: «Cette femme-là s'appelait Sévère, et son nom n'était pas bien ajusté sur elle, car elle n'avait rien de pareil dans son idée. Elle en savait long pour endormir les gens dont elle voulait voir reluire les écus au soleil. On ne peut pas dire qu'elle fût méchante, car elle était d'humeur réjouissante et sans souci, mais elle rapportait tout à elle, et ne se mettait guère en peine du dommage des autres, pourvu qu'elle fût brave et fêtée. Elle avait été à la mode dans le pays, et, disait-on, elle avait trouvé trop de gens à son goût. Elle était encore très belle femme et très avenante, vive quoique corpulente, et fraîche comme une guigne.» Comment en vint-elle à s'amouracher du Champi? D'abord, ce fut un jeu, un badinage: «Si elle le rencontrait dans son grenier ou dans sa cour, elle lui disait quelque fadaise pour se moquer de lui, mais sans mauvais vouloir, et pour l'amusement de le voir rougir; car il rougissait comme une fille quand cette femme lui parlait, et il se sentait mal à son aise.» Puis elle le considéra avec plus d'attention et de contentement; elle le trouvadiablement beau garçon. Or il l'était. «Il ne ressemblait pas aux autres enfants de campagne, qui sont trapus et comme tassés à cet âge-là, et qui ne font mine de se dénouer et de devenir quelque chose que deux ou trois ans plus tard. Lui, il était déjà grand, bien bâti; il avait la peau blanche, même en temps de moisson, et des cheveux tout frisés qui étaient comme brunets à la racine et finissaient en couleur d'or.»
François le Champiparaissait en feuilleton dans leJournal des Débats, lorsque éclata la révolution de février 1848. Il fallut interrompre la publication: la politique reléguait à l'arrière-plan la littérature romanesque. Quatre mois révolus, George Sand, désabusée, reprenait sa plume rustique et composait laPetite Fadette. Elle explique, dans la notice de l'ouvrage, que «l'horreur profonde du sang versé de part et d'autre et une sorte de désespoir à la vue de cette haine, de ces injures, de ces menaces, de ces calomnies qui montent vers le ciel comme un impur holocauste, à la suite des convulsions sociales», s'emparèrent de son esprit, au lendemain des journées de Juin. Elle alla demander au contact de la nature et à la contemplation de la vie rurale, sinon le bonheur, du moins la foi. Tout comme un politique évincé, elle retournait à ses chères études. Les lettres ont une vertu mystérieusement apaisante, que George Sand préconise. «L'artiste, dit-elle, qui n'est que le reflet et l'écho d'une génération assez semblable à lui, éprouve le besoin impérieux de détourner la vue et de distraire l'imagination, en se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de rêverie. Sa mission est de célébrer la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis ou découragés, que les moeurs pures, les sentiments tendres et l'équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde. Les allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux passions qui fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux réels renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction.»
Dans laPetite Fadette, George Sand remplit son dessein. C'est une naïve et touchante histoire que celle des deux bessons, Landry et Sylvinet. Et Fadette, «le pauvre grelet,» est une étrange créature, qui se rend à la danse, plaisamment habillée: «Elle avait une coiffe toute jaunie par le renfermé, qui, au lieu d'être petite et bien retroussée par le derrière, selon la nouvelle mode du pays, montrait de chaque côté de sa tête deux grands oreillons bien larges et bien plats; et, sur le derrière de sa tête, la cayenne retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa grand'mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un petit cou mince comme un bâton. Son cotillon de droguet était trop court de deux mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans l'année, ses bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de ses manches comme deux pattes d'aranelle. Elle avait cependant un tablier d'incarnat dont elle était bien fière, mais qui lui venait de sa mère, et dont elle n'avait point songé à retirer la bavousette, que, depuis plus de dix ans, les jeunesses ne portent plus.»
Landry précisément, le bel adolescent, fait grief à Fanchon Fadet de ne point être coquette comme le sont les autres danseuses. «C'est, dit-il, que tu n'as rien d'une fille et tout d'un garçon, dans ton air et dans tes manières; c'est que tu ne prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu n'as point l'air propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par ton habillement et ton langage.» En effet, elle galope sur une jument sans bride ni selle, elle grimpe aux arbres comme unchat-écurieux, et les enfants du pays l'appellent legreletou même lemâlot.
De tous ces reproches Fadette est fort marrie, car elle a du penchant pour Landry, le joli gars. Mais à quoi bon y songer et se troubler la cervelle? «Je sais, dit-elle, ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est beau, riche et considéré; je suis laide, pauvre et méprisée.» N'importe, elle est touchée, et l'amour exerce sur elle son influence coutumière. Elle en sera embellie, métamorphosée. Et voyez comme elle apparaît un dimanche à la messe: «C'était bien toujours son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés; son fichu était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d'avoir l'air d'une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et ployante comme le corps d'une belle mouche à miel. De plus, je ne sais pas avec quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lavé pendant huit jours son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses mains mignonnes avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche épine du printemps. Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d'heures, et, au bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout à fait et le regarda, tout en même temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu rouge, pas plus que la petite rose des buissons; mais cela fa fit paraître quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels jamais personne n'avait pu trouver à redire, laissèrent échapper un feu si clair qu'elle en parut transfigurée. Et Landry pensa encore: Elle est sorcière; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle était, et la voilà belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa peur ne l'empêchait pourtant point d'avoir une telle envie de s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu'à la fin de la messe, le coeur lui en sauta d'impatience.»
Enfin les aveux s'échangent, le jour où Fadette doit s'éloigner, et les paroles qu'elle prononce sont d'une chasteté parfaite et d'une suavité pénétrante, Landry en est tout troublé. Il rit, il pleure, comme un fou. «Et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa robe; et il l'eût embrassée sur ses pieds, si elle avait voulu le souffrir; mais elle le releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont il faillit mourir; car c'était le premier qu'il eût jamais reçu d'elle, ni d'aucune autre, et, du temps qu'il en tombait comme pâmé sur le bord du chemin, elle ramassa son paquet, toute rouge et confuse qu'elle était, et se sauva en lui défendant de la suivre et en lui jurant qu'elle reviendrait.» Elle revient en effet, et ils s'épousent. Heureuse et riche, elle se comporte en bonne villageoise à l'âme socialiste, tout comme la châtelaine de Nohant. Dans sa demeure elle recueille, quatre heures chaque jour, les enfants nécessiteux de la commune, les instruit, les assiste, leur enseigne la vraie religion, sans doute le christianisme intégral. Mais il y a une ombre à ce patriarcal tableau. Landry, hélas! n'était pas seul à aimer Fanchon Fadette. Le besson Sylvinet nourrissait les mêmes sentiments. Il lui serait trop cruel d'être le témoin d'un bonheur dont il se trouve frustré. Alors il s'engage dans la Grande Armée, devient capitaine, obtient la croix, et peut-être ira-t-il finir ses jours au village, quand la blessure de son coeur sera définitivement cicatrisée.
Pour compléter la trilogie des romans champêtres, voici le plus court, mais le plus exquis, laMare au Diable, qui fut composé avantFrançois le Champiet laPetite Fadette. Ce triptyque, dans la pensée de l'auteur, ne correspondait à aucun système, à aucune prétention révolutionnaire en littérature. George Sand se bornait à traduire d'instinct les douces émotions rurales qui lui étaient familières. «Si l'on me demande, écrit-elle dans la «notice» de laMare au Diable, ce que j'ai voulu faire, je répondrai que j'ai voulu faire une chose très touchante et très simple, et que je n'ai pas réussi à mon gré. J'ai bien vu, j'ai bien senti le beau dans le simple, mais voir et peindre sont deux! Tout ce que l'artiste peut espérer de mieux, c'est d'engager ceux qui ont des yeux à regarder aussi. Voyez donc la simplicité, vous autres, voyez le ciel et les champs, et les arbres, et les paysans surtout dans ce qu'ils ont de bon et de vrai: vous les verrez un peu dans mon livre, vous les verrez beaucoup dans la nature.»
Par quel étrange caprice du romancier cette oeuvre, essentiellement descriptive et reposante, met-elle à son frontispice le mélancolique spectacle d'une composition d'Holbein, presque macabre? Un laboureur, qui pousse son maigre attelage, est talonné par un personnage fantastique, squelette armé d'un fouet. Ce valet de charrue, c'est la Mort. Et George Sand, dans le chapitre préliminaire intitulé: «L'auteur au lecteur», proteste contre cette philosophie du désespoir, résumée dans le vieux quatrain:
A la sueur de ton visaigeTu gagnerois ta pauvre vie.Après long travail et usaige,Voicy lamortqui te convie.
L'optimisme, non pas inné, mais acquis et voulu, qui inspire les «romans champêtres,» ne saurait souscrire à une conception aussi désenchantée. Une voix s'élève, la voix bienfaisante de l'idéalisme: «Non, nous n'avons plus affaire à la mort, mais à la vie. Nous ne croyons plus ni au néant de la tombe, ni au salut acheté par un renoncement forcé; nous voulons que la vie soit bonne, parce que nous voulons qu'elle soit féconde. Il faut que Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se réjouisse plus de la mort du riche. Il faut que tous soient heureux, afin que le bonheur de quelques-uns ne soit pas criminel et maudit de Dieu. Il faut que le laboureur, en semant son blé, sache qu'il travaille à l'oeuvre de vie, et non qu'il se réjouisse de ce que la mort marche à ses côtés. Il faut enfin que la mort ne soit plus ni le châtiment de la prospérité, ni la consolation de la détresse. Dieu ne l'a destinée ni à punir, ni à dédommager de la vie: car il a béni la vie, et la tombe ne doit pas être un refuge où il soit permis d'envoyer ceux qu'on ne veut pas rendre heureux.»
Telle est, chez George Sand, la transition du roman socialiste au roman champêtre. Elle formule d'abord la théorie idéaliste, qui se flatte d'embellir un peule domaine de l'imagination: «L'art, dit-elle, n'est pas une étude de la réalité positive; c'est une recherche de la vérité idéale»; puis elle se retourne, comme dans un adieu, vers la théorie socialiste qui lui fut si chère: «Ces richesses qui couvrent le sol, ces moissons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui s'engraissent dans les longues herbes, sont la propriété de quelques-uns et les instruments de la fatigue et de l'esclavage du plus grand nombre.» Elle ne se résigne pas, mais elle cesse de s'indigner, et demeure triste et perplexe devant les déplorables inégalités.
LaMare au Diablen'est guère qu'une promenade nocturne, mais pénétrée d'une harmonie suave et d'une sensibilité toute virgilienne. Germain, le fin laboureur, est veuf et doit se décider à reprendre femme, afin d'élever ses trois enfants. Son beau-père lui parle de la Léonard, veuve d'un Guérin. Il ira docilement la voir au domaine de la Fourche, et, comme il est homme d'honnêteté, on le charge de conduire Marie, fille de la Guillette, qui se rend en condition, tout auprès, pour faire l'office de bergère. Germain n'a que vingt-huit ans, et «quoique, selon les idées de son pays, il passât pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus bel homme de l'endroit.» Le teint frais, l'oeil vif et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d'un jeune cheval qui n'a pas encore quitté le pré, —voilà prestement dessiné le «veuf» auquel est confiée la mission de mener aux Ormeaux la petite pastoure de seize ans. Marie monte en croupe sur la Grise, et Petit-Pierre, l'enfant de Germain, les rejoint à un détour du sentier. Ce sera comme leur ange gardien. Ils s'égarent à travers bois. La nuit est glacée. Il faut allumer un feu de brindilles et de feuilles à demi-sèches. Petit-Pierre murmure sa prière et s'endort sur les genoux de la jeune fille, après avoir balbutié ces touchantes et simples paroles: «Mon petit père, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie.» L'appel candide de l'enfant sera exaucé, et sur la naïveté charmante du récit s'épand une atmosphère de sérénité. Le génie de George Sand s'est épuré, rajeuni, apaisé, au sein de la nature, radieuse et consolatrice.
La politique n'est qu'une aventure, les romans champêtres ne sont qu'une étape, peut-être une oasis, dans la destinée laborieuse et féconde de George Sand. Dès le lendemain des journées de Juin, elle avait repris sa plume, et, lorsque le coup d'Etat du 2 Décembre étrangle la République et envoie les meilleurs citoyens en exil ou à Lambessa, elle continue paisiblement à produire, vaille que vaille, ses deux volumes par année. Elle appartient à son métier et accomplit ainsi une fonction naturelle. C'est la poule, exacte et diligente, qui pond son oeuf au fond de la basse-cour, sans s'inquiéter si l'on se querelle à la maison. Certains amis de George Sand s'émeuvent de cette quiétude, devant la détresse du parti et des hommes qui lui étaient chers. Elle veut s'expliquer et se disculper dans une lettre du 15 décembre 1853, à Joseph Mazzini: «Vous vous étonnez que je puisse faire de la littérature; moi, je remercie Dieu de m'en conserver la faculté, parce qu'une conscience honnête, et pure comme la mienne, trouve encore, en dehors de toute discussion, une oeuvre de moralisation à poursuivre. Que ferais-je donc si j'abandonnais mon humble tâche? Des conspirations? Ce n'est pas ma vocation, je n'y entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni esprit pour cela. Des théories? Nous en avons trop fait et nous sommes tombés dans la dispute, qui est le tombeau de toute vérité, de toute puissance. Je suis, j'ai toujours été artiste avant tout; je sais que les hommes purement politiques, ont un grand mépris pour l'artiste, parce qu'ils le jugent sur quelques types de saltimbanques qui déshonorent l'art. Mais vous, mon ami, vous savez bien qu'un véritable artiste est aussi utile que leprêtreet leguerrier; et que, quand il respecte le vrai et le bon, il est dans une voie où Dieu le bénit toujours. L'art est de tous les temps et de tous les pays; son bienfait particulier est précisément de vivre encore quand tout semble mourir.»
George Sand va-t-elle traduire en actes cette fière profession de foi? Trouvera-t-elle les mêmes inspirations éloquentes et pathétiques, alors que l'exaltation enthousiaste de ses premières oeuvres fera place à des sentiments plus pondérés et plus bourgeois? Il semble qu'elle ait voulu dresser son bilan en composant l'Histoire de ma Vie, qu'elle termine ou plutôt qu'elle arrête à la veille des événements de 1848. Son oeuvre, à partir de cette époque, cesse d'être orientée, soit vers la thèse conjugale, soit vers la formule socialiste, soit vers les horizons rustiques, et tente un peu au hasard des sentiers nouveaux.
LeChâteau des Désertesest la suite deLucrezia Floriani: dans cette demeure des Boccaferri on joue la comédie de salon sur une petite estrade, comme à Nohant.—LesMississipienssont une pièce écrite à la hâte sur l'affaire de Law, et qui met aux prises la noblesse et la roture.—Dans lesMaîtres Sonneurs, publiés en 1853, résonne un écho, mélancoliquement affaibli, des romans champêtres. La dédicace est adressée à cet Eugène Lambert, l'hôte familier de Nohant, sorte d'enfant adoptif, qui disait un jour à George Sand: «A propos, je suis venu ici, il y a bientôt dix ans, pour y passer un mois. Il faut pourtant que je songe à m'en aller.» Dans la préface desMaîtres Sonneurs, elle lui répond: «Je t'ai laissé partir, mais à la condition que tu reviendrais passer ici tous les étés. Je t'envoie ce roman comme un son lointain de nos cornemuses, pour te rappeler que les feuilles poussent, que les rossignols sont arrivés, et que la grande fête printanière de la nature va commencer aux champs.» Sur les faits et gestes des muletiers maîtres sonneurs du Bourbonnais, et notamment du Grand Bûcheur dont le fils Huriel aime la gracieuse Brulette, se détachent quelques jolis dessins de la vie campagnarde, un brin poétisée. Voici des propos tenus entre deux danses, à une assemblée villageoise: «Je suis sotte et rêvasseuse, dit la fille, enfin je m'imagine d'être aussi mal placée en une compagnie que le serait un loup ou un renard que l'on inviterait à danser.» Et le gars réplique: «Vous n'avez pourtant mine de loup ni d'aucune bête chafouine, et vous dansez d'une aussi belle grâce que les branches des saules quand un air doux les caresse.» Très séduisante aussi cette antithèse, qui évoque le souvenir de Cendrillon et de telle de ses soeurs: «Je venais de voir Brulette, aussi brillante qu'un soleil d'été, dans la joie de son amour et le vol de sa danse; Thérence était là, seule et contente, aussi blanche que la lune dans la nuit claire du printemps. On entendait au loin la musique des noceux; mais cela ne disait rien à l'oreille de la fille des bois, et je pense qu'elle écoutait le rossignol qui lui chantait un plus beau cantique dans le buisson voisin.»—Des champs nous passons sur les planches, avecAdriani. C'est, en quelque château du Vivarais, l'histoire d'un chanteur, d'abord amateur, qui s'éprend de Laure de Larnac, veuve d'Octave de Monteluz. Elle n'a guère plus de vingt ans et passe pour folle. Il la console. Ils s'aiment, et elle l'épouse, malgré les anathèmes de son entourage aristocratique. L'idée maîtresse du roman est l'apologie des musiciens, des acteurs, de tous les gens de théâtre. Et Laure déclare, au dénouement: «Je haïssais l'état de comédien. Tu t'es fait comédien. J'ai reconnu que c'était le plus bel état du monde.»—Même thèse, ou peu s'en faut, dansNarcisse: la vertueuse mademoiselle d'Estorade aime le chanteur Albany. Elle résiste à sa passion et se retire au couvent. Plus tard, quand elle épouse le brave, mais vulgaire Narcisse Pardoux, elle succombe à un mal de langueur. Elle a silencieusement adoré Albany.
LePiccinino, qui sort de la manière habituelle de l'auteur, est un roman d'aventures ayant pour cadre la Sicile et se déroulant dans une atmosphère de conspirations. George Sand décrivait là une contrée qu'elle n'avait pas visitée: c'est le procédé dont usa Méry, puis Victor Hugo lui-même, dans lesOrientalesetHan d'Islande. Or, lePiccininocontient des paysages, par exemple ceux de Catane, qu'un voyageur bien informé peut attester scrupuleusement exacts.—C'est, au contraire, après un séjour à Rome que George Sand écrivit laDaniella(1857), où s'amalgament une intrigue romanesque et le guide du touriste dans «la ville éternelle de Satan.» De Guernesey Victor Hugo lui envoya de chaleureuses félicitations, en cette forme hyperbolique qui caractérise ses jugements littéraires: «LaDaniellaest un grand et beau livre. Je ne vous parle pas du côté politique de l'ouvrage, car les seules choses que je pourrais écrire à propos de l'Italie seraient impossibles à lire en France et empêcheraient ma lettre de vous parvenir. Quant aux grandes aspirations de liberté et de progrès, elles font invinciblement partie de votre nature, et une poésie comme la vôtre souffle toujours du côté de l'avenir. La Révolution, c'est de la lumière, et qu'êtes-vous, sinon un flambeau?» La Rome, célébrée par tant d'écrivains et classiques et romantiques et modernes, voire même par les frères de Goncourt dansMadame Gervaisais, avait causé à George Sand une déception profonde, qui se traduit dans une lettre du 20 janvier 1861 à Ernest Périgois: «Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir la pauvre mascarade.» Dans laDaniella, George Sand nous montre un étrange artiste qui, ayant à choisir entre deux amours, préfère à l'élégante miss Médora sa camériste, bientôt devenuestiratrice, c'est-à-dire blanchisseuse. Deux fois par jour, il échange quelques regards avec cette Daniella qui, dans une salle basse des communs, travaille à une formidable lessive. Mais cet homme, suprêmement délicat avec les lavandières, a grand soin d'ajouter: «J'ai tant de respect pour elle qu'afin de ne pas l'exposer aux plaisanteries des gens de la maison, je fais semblant de ne pas la connaître.» O pudeur des tendresses subalternes, ô poésie des amours ancillaires, sous le ciel où Lamartine a rencontré Graziella!
Vers la même époque (1855), George Sand, sollicitée par les rêveries palingénésiques de Ballanche et par l'idéalisme cosmique de Jean Reynaud, imaginait de reconstituer, hors des frontières du christianisme, un mythe analogue à celui d'Adam et d'Eve. L'aventure sentimentale d'Évenor et de Leucippe s'intitula définitivement lesAmours de l'âge d'or. La théorie darwinienne y est réfutée, plutôt par des impressions morales que par des arguments scientifiques. «Écoutez, dit George Sand, les grands esprits; ils vous diront que l'homme est vraiment le fils de Dieu, tandis que toutes les créatures inférieures ne sont que son ouvrage.» Et elle cite, à l'appui de sa foi spiritualiste, ces vers d'un poète alors très jeune, Henri Brissac, dans leBanquet:
Je cherche vainement le seinD'où découle notre origine.Je vois l'arbre;—mais la racine?Mais la souche du genre humain?
Le singe fut-il notre ancêtre?Rude coup frappé sur l'orgueil!Soit! mais je trouve cet écueil:Homme ou singe, qui le fit naître?
Cette doctrine, généreuse et réconfortante, d'un au delà où régnera l'absolue justice avec ses réparations providentielles, George Sand l'a synthétisée dans une lettre du 25 mai 1866 à M. Desplanches: «Croyons quand même et disons:Je crois!ce n'est pas dire: «J'affirme;» disons:J'espère!ce n'est pas dire: «Je sais.» Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce rêve, qui est celui des bonnes âmes. Nous sentons qu'il est nécessaire; que, pour avoir la charité, il faut avoir l'espérance et la foi; de même que, pour avoir la liberté et l'égalité, il faut avoir la fraternité.»
En l'année 1855, une grande douleur frappa George Sand. Elle perdit sa petite-fille Jeanne, issue du mariage, hélas! si orageux, de Solange et du sculpteur Clésinger. Ce deuil, cruel à la grand'mère, ne fit qu'aviver et renforcer l'idéalisme de l'écrivain. «Je vois, mande-t-elle le 14 février 1855 à Edouard Charton, disciple de Jean Reynaud, je vois la vie future et éternelle devant moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat de laquelle les objets sont insaisissables; mais la lumière y est, c'est tout ce qu'il me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien que je la retrouverai et qu'elle me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. Elle était une partie de moi-même, et cela ne peut être changé.» Quinze mois révolus, le ler mai 1856, elle écrit encore à madame Arnould-Plessy, la délicieuse artiste: «Ce que j'ai retrouvé à Nohant, c'est la présence de cette enfant qui, ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces jours. Je la vois partout, et cette illusion-là ramène des déchirements continuels. Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à elle, et nous nous reverrons tous, un peu plus tôt, un peu plus tard.» Elle a mis de côté les poupées de l'enfant, ses joujoux, ses livres, sa brouette, son arrosoir, son bonnet, ses petits ouvrages, et elle contemple, aïeule mélancolique, tous ces objets qui attendent vainement le retour de l'absente.
Il faut pourtant que la vie de labeur suive son cours, il faut travailler, peiner, produire; car le budget de Nohant est lourd. Pour que la maison maintienne sa large hospitalité et que les siens aient le superflu, George Sand se prive souvent du nécessaire. Le 8 janvier 1858, elle avoue à Charles Edmond qu'elle n'a pas pu s'acheter un manteau et une robe d'hiver. Depuis vingt-cinq ans, elle gagne au jour le jour l'argent vite dépensé. Les circonstances ou sa nature lui ont interdit l'épargne. Et elle entasse les volumes, sacrifiant peut-être la qualité à la quantité.—En 1855, c'estMont-Revêcheoù se manifeste la thèse proclamée dans la préface: «Le roman n'a rien à prouver.» Il ne s'agit que d'intéresser. Ici, Duterte, grand propriétaire et député, marié en secondes noces à une jeune et jolie femme, Olympe, fait la cruelle expérience des misères qu'entraîne la disproportion d'âge. Olympe succombe à une maladie de langueur. Les caractères dissemblables des trois filles de Dutertre, Nathalie, Eveline et Caroline, sont agréablement dessinés.Mont-Revêcheest d'une littérature fluide et facile.—La même année, George Sand termine leDiable aux Champs, commencé avant le Deux Décembre et dédié à son intime commensal, le graveur Manceau. Le livre parut, expurgé de toutes les théories politiques et sociales que l'Empire eût pu trouver subversives, et ce sont, sous forme de dialogue, des dissertations longuettes sur la nature du diable, sur les châtiments après la mort, étranges propos tenus par des personnages au nombre desquels figurent des héros de George Sand, tels que Jacques, le mari qui se suicide pour libérer sa femme, et Ralph, d'Indiana.
La mort d'Alfred de Musset, ravivant des souvenirs vieux d'un quart de siècle, provoquait en 1858 la déplorable polémique, réciproquement diffamatoire, où George Sand publiaitElle et Lui, et Paul de MussetLui et Elle. Si ce fut une faute grave, une manière de sacrilège sentimental sous forme posthume, George Sand en a été trop rudement châtiée. Elle avait expliqué une crise, commenté une rupture. Paul de Musset lança contre une femme des imputations ignominieuses. Elle produisit, peu après, une justification émue et éloquente, dans la préface deJean de la Roche, où, à propos deNarcisse, elle affirme le droit pour l'artiste de puiser dans sa vie et d'analyser les sentiments de son coeur. Venant alors au cas de Paul de Musset, elle le résout par prétérition: «Sans nous occuper, dit-elle, d'une tentative déshonorante pour ceux qui l'ont faite, pour ceux qui l'ont conseillée en secret et pour ceux qui l'ont approuvée publiquement, sans vouloir en appeler à la justice des hommes pour réprimer un délit bien conditionné d'outrage et de calomnie, répression qui nous serait trop facile, et qui aurait l'inconvénient d'atteindre, dans la personne des vivants, le nom porté par un mort illustre… On peut, ajoute-t-elle, êtrefemmeet ne pas se sentir atteint par les divagations de l'ivresse ou les hallucinations de la fièvre, encore moins par les accusations de perversité qui viennent à l'esprit de certaines gens habitués à trop vivre avec eux-mêmes.» Elle atteste qu'Elle et Luiest un livre sincère—mais était-ce un livre utile?—elle le déclare «vrai sans amertume et sans vengeance»; enfin, elle lance cette apostrophe où l'indignation imprime au style un incomparable éclat: «Quant aux malheureux esprits qui viennent d'essayer un genre nouveau dans la littérature et dans la critique en publiant un triste pamphlet, en annonçant à grand renfort de réclames et de déclamations imprimées que l'horrible héroïne de leur élucabration était une personne vivante dont il leur était permis d'écrire le nom en toutes lettres, et qui lui ont prêté leur style en affirmant qu'ils tenaient leurs preuves et leurs détails de la main d'un mourant, le public a déjà prononcé que c'était là une tentative monstrueuse dont l'art rougit et que la vraie critique renie, en même temps que c'était une souillure jetée sur une tombe. Et nous disons, nous, que le mort illustre renfermé dans cette tombe se relèvera indigné quand le moment sera venu. Il revendiquera sa véritable pensée, ses propres sentiments, le droit de faire lui-même la fière confession de ses souffrances et de jeter encore une fois vers le ciel les grands cris de justice et de vérité qui résument la meilleure partie de son âme et la plus vivante phase de sa vie. Ceci ne sera ni un roman, ni un pamphlet, ni une délation. Ce sera un monument écrit de ses propres mains et consacré à sa mémoire par des mains toujours amies. Ce monument sera élevé quand les insulteurs se seront assez compromis. Les laisser dans leur voie est la seule punition qu'on veuille leur infliger. Laissons-les donc blasphémer, divaguer et passer.» D'un dernier trait dédaigneux, l'auteur de la préface signale qu'occupé en Auvergne à suivre les traces d'un roman nouveau à travers les sentiers embaumés, au milieu des plus belles scènes du printemps, «il avait bien emporté le pamphlet pour le lire, mais il ne le lut pas. Il avait oublié son herbier, et les pages du livre infâme furent purifiées par le contact des fleurs du Puy-de-Dôme et du Sancy.»
Il y a, dansJean de la Roche, mieux qu'une préface vibrante, le récit délicat d'un amour contrarié, avec la perspective des paysages d'Auvergne où se dresse la pittoresque silhouette du château de Murols. Jean, élevé par une mère pieuse dans un petit manoir du Velay, aime Love, la fille un peu capricieuse de M. Butler. «En elle la grâce et les parfums couvraient un coeur de pierre inaccessible.» Ecarté d'abord par la maladive jalousie du jeune Hope, frère de Love, il part pour un voyage de cinq ans autour du monde. Quand il revient, il trouve Hope apaisé, et les accordailles se concluent sur les pentes du Sancy, alors que Jean de la Roche, déguisé en guide, aide à porter la chaise de Love qui s'est foulé le pied à la Roche-Vendeix.
Un peu auparavant, George Sand avait publié, en 1859, lesDames Vertes, bizarre aventure du jeune avocat Nivières, qui, chargé de plaider en 1788 pour la famille d'Ionis contre la famille d'Aillane, couche au château d'Ionis dans la chambre où apparaissent les dames vertes: l'apparition, c'est mademoiselle d'Aillane qu'il épousera;—laFilleule, non moins baroque odyssée de la gitanilla Morenita, recueillie à Fontainebleau par le romanesque Stephen, et qui s'éprend de son protecteur:—Laura, avec le sous-titre:Voyage dans le cristal, rêverie fantasmagorique de pérégrination au pôle arctique;—Flavie, analyse d'une jeune fille à l'âme de papillon, qui hésite entre deux prétendants Malcolm et Emile de Voreppe, honnête récit où il n'y a lieu de retenir que cet aphorisme où se reflète George Sand: «Je n'aime pas l'argent, mais j'adore la dépense»; —Constance Verrier, dont la préface est consacrée à réfuter la théorie de Jean-Jacques contre la pernicieuse influence des romans, et dont la fable est un peu bien singulière. Trois femmes sont intimement liées et dissertent sur l'amour: la duchesse Sibylle d'Evereux, veuve galante qui sauve les apparences, la cantatrice Solia Mozzelli, et Constance Verrier, jeune fille bourgeoise de vingt-cinq ans, qui attend son fiancé, absent depuis quatre longues années. Or, ce Raoul Mahoult a été, en voyage, l'amant de la duchesse d'Evereux et de la Mozzelli. Etrange coïncidence! Quand Constance l'apprend, elle tombe évanouie; on la soigne, on la sauve. Elle pardonne ou plutôt efface, et finit par épouser Raoul: ils seront peut-être heureux.Constance Verrieraurait dû s'intituler «Trois femmes pour un mari». Il s'y trouve quelques jolis développements sur l'amour et aussi ce portrait, qui semble celui de George Sand dessiné par elle-même: «Elle ne se piquait, comme feu Ninon, que d'unir le plaisir à l'amitié; elle bannissait les grands mots de son vocabulaire; mais elle était bonne, serviable, dévouée, indulgente, courageuse dans ses opinions, généreuse dans ses triomphes… Tout ce qu'elle déployait de finesse, de persévérance, d'habileté, d'empire sur elle-même pour se satisfaire sans blesser personne et sans porter atteinte à la dignité de sa position, est inimaginable.» De vrai, pour George Sand, nombre d'hommes, en un long cortège depuis Jules Sandeau jusqu'à Manceau, pourraient en témoigner.
En 1859, parut un véritable chef-d'oeuvre en trois volumes, l'Homme de neige. C'est, dans un paysage de Dalécarlie, au manoir gothique de Stollborg, la série des épreuves traversées par Christiano, montreur de marionnettes, qui recouvre son noble nom de Waldemora et épouse la gracieuse comtesse Marguerite Elveda, après avoir été ouvrier mineur. Voici la double morale, sociale et métaphysique, de l'ouvrage: «Dans toute misère (ce doit être George Sand qui parle), il y a moitié de la faute des gouvernants et moitié de celle des gouvernés.» C'est encore elle qui formule, par la bouche de Christiano, sa profession de foi déiste: «Nous vivons dans un temps où personne ne croit à grand'chose, si ce n'est à la nécessité et au devoir de la tolérance; mais, moi, je crois vaguement à l'âme du monde, qu'on l'appelle comme on voudra, à une grande âme, toute d'amour et de bonté, qui reçoit nos pleurs et nos aspirations. Les philosophes d'aujourd'hui disent que c'est une platitude de s'imaginer que l'Etre des êtres daignera s'occuper de vermisseaux de notre espèce. Moi, je dis qu'il n'y a rien de petit et rien de grand devant celui qui est tout, et que, dans un océan d'amour, il y aura toujours de la place pour recueillir avec bonté une pauvre petite larme humaine.»
De même aloi et de non moindre mérite est leMarquis de Villemer, qui a conquis au théâtre une éclatante notoriété, grâce à la précieuse collaboration d'Alexandre Dumas fils. Le roman, moins alerte, mais plus délicat, met agréablement en lumière le caractère hautain de la marquise et la rivalité de ses deux fils, le duc Gaëtan d'Aléria et le marquis Urbain de Villemer, qui ont distingué, celui-là pour le mauvais, celui-ci pour le bon motif, la trop attrayante lectrice Caroline de Saint-Geneix. Toute la partie descriptive qui disparaît à la scène, les paysages du Velay, la poursuite d'Urbain enseveli sous la neige au pied du Mezenc et sauvé par Caroline, tous ces détails purement romanesques ont un charme pénétrant; puis le dénouement est de nature à satisfaire les âmes sensibles. Comme il convient, Urbain épouse Caroline au gré de son coeur, et Gaëtan la jeune Diane de Xaintrailles, plusieurs fois millionnaire. Eternelle antithèse de l'honneur et de l'argent.
Voici des oeuvres de second plan:—Valvèdre, où le très entreprenant Francis Valigny séduit et enlève madame Alida de Valvèdre, épouse d'un savant adonné à la botanique et à la météorologie; mais la science reprend ses droits, alors que l'expiation arrive et qu'Alida, minée par le chagrin, rapprochant à son lit de mort mari et amant, leur tient ce mirifique discours: «Je voudrais mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui êtes venu sauver mon âme.» Et la réconciliation finale a lieu, au bord de l'alcôve, dans cette molle atmosphère de Palerme embaumée par les orangers.—C'estTamaris, où la peinture d'une plage méditerranéenne qu'habita George Sand encadre les amours du lieutenant de vaisseau la Florade, lequel courtise à la fois mademoiselle Roque, une demi-mahométane, la Zinovèse, femme d'un brigadier, et la marquise d'Elmeval. Or, la Zinovèse s'empoisonne, la marquise épouse un médecin, et la Florade mademoiselle Roque.—Antoniaest le nom d'un lis merveilleux, créé par les soins d'un septuagénaire aussi riche qu'égoïste, Antoine Thierry, dont le neveu Julien, peintre très pauvre et très sentimental, aime la comtesse Julie d'Estrelle. Et leur amour finit par attendrir le vieillard.—LaFamille de Germandre, c'est leTestament de César Girodottransporté dans un milieu de noblesse, vers 1808. L'héritage du marquis de Germandre appartient à celui de ses collatéraux qui découvre le secret pour ouvrir une boîte qu'il a minutieusement fabriquée.—LaVille-Noire, retour indirect vers les préoccupations sociales, atteste la supériorité de l'ouvrier sur le patronat.
Une incursion dans le roman d'aventures produit cette oeuvre charmante, lesBeaux Messieurs de Bois-Doré(1862). Céladon de Bois-Doré, aimable paladin attardé, demande, en sa soixante-dixième année, la main de Lauriane de Beuvre, petite veuve de dix-huit ans. Très spirituelle, elle feint d'être émue et l'ajourne à sept années d'intervalle. On réfléchira, au préalable. Après des faits et gestes divers, batailles, sièges, assassinats, le marquis Céladon retrouve, pour sa plus grande joie, et adopte son neveu Mario, qui épousera Lauriane. L'oncle galant renonce au bénéfice de l'échéance promise.
Très long, très lent est le roman intitulé laConfession d'une jeune fille, odyssée d'une enfant volée à sa nourrice.—DansMonsieur Sylvestreet dans le volume qui lui fait suite, leDernier Amour, il y a des parties descriptives qui ne sont point sans agrément. C'est le récit des recherches et des déboires d'un isolé, Monsieur Sylvestre, qui aspire à la vérité, en poursuivant la définition du bonheur. Voici celle qu'il propose: «Le bonheur n'est pas un mot, mais c'est une île lointaine. La mer est immense, et les navires manquent.» A soixante ans—c'est un peu tard—Monsieur Sylvestre est aimé par la mystérieuse Félicie, qui atteint la trentaine et qui cache une faute de la seizième année. Elle a une rechute et s'empoisonne. «Ne jouez pas avec l'amour!» murmure le sexagénaire, à qui le dernier amour n'a pas plus réussi que le premier.
Pierre qui rouleet leBeau Laurencesont l'histoire, en deux tomes, d'un comédien qui voit apparaître une inconnue exquisement belle dans une maison de Blois. Il mène la vie errante de sa profession, va au Monténégro, revient, fait un héritage, retrouve en madame de Valdère sa délicieuse apparition et l'épouse.—DansMademoiselle Merquem(1868), George Sand, reprenant un sentier parallèle à Balzac, dépeint, non pas la femme, mais la fille de trente ans, élève d'un Bellac qui n'était pas professeur pour dames, mais pour simples ruraux. Célie Merquem servira de modèle et de consolation aux célibataires attardées du sexe féminin: «Peut-être, observe l'auteur, ne sait-on pas à quel degré de charme et de mérite pourrait s'élever la femme bien douée, si on la laissait mûrir, et si elle-même avait la patience d'attendre son développement complet pour entrer dans la vie complète. On les marie trop jeunes, elles sont mères avant d'avoir cessé d'être des enfants.»
Entre tous les romans écrits par George Sand sous le Second Empire, celui où elle a mis assurément le plus d'elle-même, l'ardeur intense de sa foi, c'estMademoiselle La Quintinie, consacrée à réfuterSibylle, d'Octave Feuillet. A l'apologie de l'éducation catholique et de la direction cléricale elle oppose la libre-pensée spiritualiste. C'est le contraste du fanatisme et de la philosophie. Emile Lemontier aime Lucie, fille du général La Quintinie, mais elle lui est disputée et manque de lui être ravie par le confesseur Moreali, qui jadis a dominé la femme du général. La fille après la mère! Contre les directeurs de conscience, contre la confession, il y a des pages enflammées. George Sand évoque le fameux passage de Paul-Louis Courier qui commence ainsi: «On leur défend l'amour, et le mariage surtout; on leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une, mais ils vivent avec toutes familièrement,» et qui se termine en ces termes: «Seuls et n'ayant pour témoins que ces voûtes, que ces murs, ils causent! De quoi? Hélas! de tout ce qui n'est pas innocent. Ils parlent, ou plutôt ils murmurent à voix basse, et leurs bouches s'approchent, et leur souffle se confond. Cela dure une heure, et se renouvelle souvent.»Mademoiselle La Quintinieest l'éloquente et émouvante paraphrase de cette profession de foi anticléricale. George Sand montre la religion qui se matérialise, en même temps que se spiritualise la philosophie. Elle répudie les illusions ou les espérances catholiques de certains républicains de 1848, et elle prête à Moreali lui-même cet aveu: «J'ai vu Rome, et j'ai failli perdre la foi.» Le grand-père voltairien de Lucie, M. de Turdy, lance l'anathème traditionnel à l'infâme: «Maudite et trois fois maudite soit l'intervention du prêtre dans les familles!» En la place de cette devise de l'Eglise: «que tout chemin mène à Rome», George Sand demande «que tout chemin mène Rome à Dieu.» Et, à côté de Moreali, jésuite mondain de robe courte, elle place le moine grossier Onorio, vêtu de bure et souillé de poussière, exhalant une odeur de terre et d'humidité. Contre l'intrusion de l'un et de l'autre elle érige la maxime vraiment évangélique: «La parole de Jésus est l'héritage de tous.» En doctrine et en discipline, elle conclut au mariage des prêtres ou à l'abolition de la confession, dans quelques pages d'une révolte sublime: «Ah! vous vous y entendez, s'écrie-t elle, apôtres persistants du quiétisme. Vous prélevez la fleur des âmes, vous respirez le parfum du matin, et vous nous laissez l'enveloppe épuisée de ses purs aromes. Vous appelez cela le divin amour pour vous autres!» Au dénouement, comme il sied, Emile épouse Lucie. Il a vaincu Moreali. L'amour a triomphé du fanatisme.
Dans laCorrespondancede George Sand, mais surtout de 1860 à 1870, nous retrouvons les mêmes croyances qui s'épanouissent enMademoiselle La Quintinie. Ce sont de fougueuses déclarations contre le cléricalisme, contre «les parfums de la sacristie,» particulièrement dans ses lettres au prince Jérôme. «Monseigneur, lui écrit-elle, ne laissez pas élever votre fils par les prêtres.» Elle prêche d'exemple dans sa famille. Maurice a épousé civilement mademoiselle Lina Calamatta, et plus tard c'est à un pasteur protestant qu'ils s'adressent pour bénir leur mariage et baptiser leurs enfants. «Pas de prêtres, s'écrie George Sand le 11 mai 1862, nous ne croyons pas, nous autres, à l'Eglise catholique, nous serions hypocrites d'y aller.» Dans sa pensée, le protestantisme est une affirmation pure et simple de déisme chrétien. De là ce qu'elle appelle «les baptêmes spiritualistes» de ses petites-filles. Elle voit, avec une sorte de prescience, l'expansion menaçante des Jésuites, le réveil du parti prêtre, comme on disait sous la Restauration. Elle montre la France envahie par les couvents et «les sales ignorantins s'emparant de l'éducation, abrutissant les enfants.» Dans le naufrage de sa foi politique, il n'a surnagé que l'horreur de l'intolérance et de la superstition.
George Sand avait-elle le tempérament dramatique? On en peut douter, encore qu'elle ait remporté au théâtre quelques succès authentiques et durables. Ses comédies étaient moins favorablement accueillies par les directeurs que ses romans par les revues et les journaux. Elle se plaignait qu'on voulût en général, et Montigny en particulier, l'obliger à remanier ses pièces. «Il y a pourtant, écrivait-elle à Maurice le 24 février 1855, une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on ne m'a pas fait changer: leChampi, Claudie, Victorine, leDémon du Foyer, lePressoir, ont eu un vrai succès, tandis que les autres sont tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées des autres m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé malgré tout. Et quelles hardiesses! Trop d'idéal, voilà mon grand vice devant les directeurs de théâtre.» Elle regimbe contre les projets d'améliorationqu'on lui suggère ou qu'on lui impose. Les exigences de la forme scénique l'impatientent, et elle s'écrie: «Je suis ce que je suis. Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n'en veut pas, soit, il est le maître; mais je suis le maître aussi de mes propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forcé d'avaler au coin de son feu.» Dans une lettre à Jules Janin, du 1er octobre 1855, elle épanche sa colère, en lui reprochant de trouver mauvaises toutes ses productions dramatiques, et elle plaide avec quelque amertume pour chacune des pièces qu'elle a fait représenter. Plus sagace et plus concluante est la préface qui se trouve en tête des quatre volumes duThéâtre complet. George Sand y développe la thèse idéaliste. Elle se flatte d'avoir contribué à délivrer les planches du matérialisme qui les envahissait. De même dans la dédicace deMaître Favilla, adressée à M. Rouvière: «Une seule critique, dit-elle, m'a affligée dans ma vie d'artiste: c'est celle qui me reprochait de rêver des personnages trop aimants, trop dévoués,trop vertueux, c'était le mot qui frappait mes oreilles consternées. Et, quand je l'avais entendu, je revenais, me demandant si j'étais le bon et l'absurde don Quichotte, incapable de voir la vie réelle, et condamné à caresser tout seul des illusions trop douces pour être vraies.» C'est encore la doctrine qu'elle expose, dans la profession de foi qu'elle a mise en préambule de sa traduction d'une comédie de Shakespeare,Comme il vous plaira, sous la forme d'une lettre à M. Régnier. «Le temps, dit-elle, n'est guère à la poésie, et le lyrisme ne nous transporte plus par lui-même au-dessus de ces régions de la réalité dont nous voulons que les arts soient désormais la peinture. Si, à cette heure (1856), la Ristori réveille notre enthousiasme, c'est qu'elle est miraculeusement belle, puissante et inspirée. Il ne fallait pas moins que l'apparition d'une muse descendue de l'Hymette pour nous arracher à nos goûts matérialistes. Elle nous fascine et nous emporte avec elle dans son rêve sacré; mais, quant à l'hymne qu'elle nous chante, nous l'écoutons fort mal, et nous nous soucions aussi peu d'Alfieri que de Corneille; c'est-à-dire que nous ne nous en soucions pas du tout, puisque, notre muse Rachel absente, la tragédie française est morte jusqu'à nouvel ordre.»
Le programme de George Sand était noble et vaste; mais elle n'a pu en réaliser toute l'ampleur. De là une nuance de mélancolie, quand elle parle de ceux qui cherchent et découvrent lafibre du succès d'argent. Elle n'est pas envieuse—un tel sentiment lui fut toujours étranger—mais elle estime que le public manque de justice distributive. «L'auteur, dit-elle, qui n'obtient pas lesuccès d'argent, ne trouve plus que des portes fermées dans les directions de théâtre.» A elle, on lui fait grief de présenter de trop grands caractères, des personnages trop honnêtes, partant invraisemblables, de ne pas chercher les effets. En dépit des aristarques, elle persiste à affirmer, sinon à atteindre, la supériorité d'une forme dramatique, uniquement soucieuse de «flatter le beau côté de la nature humaine, les instincts élevés qui, tôt ou tard, reprennent le dessus.» Si la critique lui a été parfois sévère, amère et mêmeirréfléchie, elle garde l'espoir d'un retour favorable. «Nous l'attendons, écrit-elle, à des jours plus rassis et à des jugements moins précipités. Ce qu'elle nous accordera un jour, ce sera de n'avoir pas manqué de conscience et de dignité dans nos études de la vie humaine; ce sera d'avoir fait de patients efforts pour introduire la pensée du spectateur dans un monde plus pur et mieux inspiré que le triste et dur courant de la vie terre à terre. Nous avons cru que c'était là le but du théâtre, et que ce délassement, qui tient tant de place dans la vie civilisée, devait être une aspiration aux choses élevées, un mirage poétique dans le désert de la réalité.» En effet, l'oeuvre dramatique de George Sand est aux antipodes du réalisme. Elle n'offre pas, comme on disait alors, un daguerréotype des misères et des plaies humaines, mais un tableau riant, embelli, un peu idyllique. Son souci était de réagir contre le laid, le bas et le faux, et de poétiser la vie. Il en est parfois besoin. Et faut-il nous étonner si un romancier produisit un théâtre romanesque?
La première pièce de George Sand futCosima ou la Haine dans l'amour, drame en cinq actes et un prologue, représenté à la Comédie-Française le 29 avril 1840. La préface constate queCosimafut fort mal accueillie, et elle ajoute: «L'auteur ne s'est fait illusion ni la veille ni le lendemain sur l'issue de cette première soirée. Il attend fort paisiblement un auditoire plus calme et plus indulgent. Il a droit à cette indulgence, il y compte.» Moins solennelle et encore plus sincère est l'impression formulée dans une lettre du 1er mai au graveur Calamatta: «J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et aimé de toi et de mes amis a soulevé des éclats de rire et des tempêtes d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale, et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs, déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient tout de travers. Enfin, la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes. J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et beau croire que l'auteurdoit être accablé, tremblant et agité; je n'ai rien éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque.»
Cosimaavait pour interprètes les meilleurs artistes de la Comédie-Française: Menjaud, Geffroy, Maillard, Beauvallet, madame Dorval, alors dans toute la splendeur de son talent, et intimement liée avec George Sand. Mais le sujet était invraisemblable et maladroitement exposé. Cosima, épouse d'Alvice Petruccio, bourgeois et négociant de Florence, se trouve en butte aux assiduités d'un riche Vénitien, Ordonio Elisei. Il la poursuit à l'église—où se passe le premier acte—puis à la promenade; il monte la garde sous ses fenêtres. Une telle obsession d'amour voudrait le déploiement des grandes tirades romantiques d'Antony, d'Henri III et sa Cour, ou deChatterton. Il paraît que l'auteur deJacqueset d'Indianase piquait de mettre en scène l'intérieur d'un ménage. Son dessein a été médiocrement rempli; car il n'avait à sa disposition ni les ressources d'une psychologie délicate ni l'éblouissement du dialogue. Au dénouement, Cosima s'empoisonne. Pourquoi? Ce n'est cependant pas une Lucrèce. George Sand allègue des raisons qui sont insuffisantes et mal adaptées: «Non, dit-elle, tous les hommes d'aujourd'hui ne sont pas livrés à des pensées de despotisme et de cruauté. Non, la vengeance n'est pas le seul sentiment, le seul devoir de l'homme froissé dans son bonheur domestique et brisé dans les affections de son coeur. Non, la patience, le pardon et la bonté ne sont pas ridicules aux yeux de tous; et, si la femme est encore faible, impressionnable et sujette à faiblir, dans le temps où nous vivons, l'homme qui se pose auprès d'elle en protecteur, en ami et en médecin de l'âme, n'est ni lâche ni coupable: c'est là l'immoralité que j'ai voulu proclamer.» Il se peut que l'auteur ait pensé mettre tout cela dansCosimaet l'y ait mis en effet; mais nous avons peine à l'y découvrir.
En 1848, pour le Théâtre de la République, c'est-à-dire pour la Comédie-Française, George Sand composa un prologue intitulé leRoi attend. On y voyait Molière et les acteurs et actrices de sa troupe, ainsi que les ombres de Sophocle, Eschyle, Euripide, Shakespeare, Voltaire et Beaumarchais. La représentation eut lieu le 9 avril. Les rôles étaient tenus par Samson, Ligier, Maubant, Maillard, Geffroy, Provost, Régnier, Delaunay, Mirecour, Leroux, mesdames Rachel et Augustine Brohan. Dans cette pièce de circonstance, destinée à glorifier la Révolution récente, il n'y a lieu de retenir qu'une tirade où Molière, déchirant les voiles de l'avenir, pressent et annonce l'avènement de la démocratie. Et voici son dithyrambe: «Je vois bien un roi, mais il ne s'appelle plus Louis XIV; il s'appelle le peuple! le peuple souverain! C'est un mot que je ne connaissais point, un mot grand comme l'éternité! Ce souverain-là est grand aussi, plus grand que tous les rois, parce qu'il est bon, parce qu'il n'a pas d'intérêt à tromper, parce qu'au lieu de courtisans il a des frères… Ah! oui, je le reconnais maintenant, car j'en suis aussi, moi, de cette forte race, où le génie et le coeur vont de compagnie. Quoi! pas un seul marquis, point de précieuse ridicule, point de gras financier, point de Tartufe, point de fâcheux, point de Pourceaugnac?» George Sand, on le sent de reste, ne recule pas devant l'anachronisme, et cette apologie de la République, dans la bouche de Molière, a la valeur d'un feu d'artifice pour fête officielle.
Molière, tel est le titre d'un drame en cinq actes que madame Sand fit représenter, le 10 mai 1851, à la Gaîté. Le sujet, c'est la mort du grand et mélancolique écrivain, qui tant aura fait rire les contemporains et la postérité, et qui fut un mari malheureux, jaloux de son élève Baron. De ci, de là, quelques sentences égalitaires, celle-ci par exemple: «Les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules; nous n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre.» Si l'oeuvre est médiocre, la préface, dédiée à Alexandre Dumas, ne manque pas d'intérêt. George Sand y relate que l'absence d'incidents et d'action est un peu volontaire. Elle oppose le théâtre psychologique au théâtre dramatique, et préconise une forme nouvelle, destinée tout ensemble à distraire, à éduquer et à moraliser le peuple. Un de ses personnages, reprenant un thème développé dansKeanet qu'elle-même a utilisé dans plusieurs de ses romans, analyse ainsi le caractère de Molière: «Qui croirait que ce misanthrope est, sur les planches, le plus beau rieur de la troupe? Le public ne se doute guère de l'humeur véritable du joyeux Gros-René! le public ne sait point que le masque qui rit et grimace est souvent collé au visage du comédien par ses pleurs!»
Il y a, dans le bagage théâtral de George Sand, trois pièces champêtres, de valeur inégale:François le Champi, Claudieet lePressoir.François le Champiest la plus réputée. Non qu'elle vaille le roman d'où elle a été extraite, et l'on peut à ce propos se demander, selon la formule employée dans la préface deMauprat, «s'il est favorable au développement de l'art littéraire de faire deux coupes de la même idée.» Le cadre romanesque ne suffisait plus aux curiosités rurales de George Sand. Elle voulait porter à la scène les moeurs campagnardes avec la bonne odeur des guérets et le parfum des traînes berrichonnes. Elle y fut vivement incitée par son ami, l'acteur républicain Bocage, devenu directeur de l'Odéon. C'est à lui que sont dédiées les deux préfaces deFrançois le Champiet deClaudie. La première de ces oeuvres fut représentée le 25 novembre 1849 à l'Odéon, la seconde le 11 janvier 1851 à la Porte-Saint-Martin. Elles ont d'étroites affinités.
Si la préface deClaudie, est un simple remerciement à Bocage qui avait créé le rôle du père Rémy, celle deFrançois le Champia l'allure d'un manifeste dramatique. Sans affecter la solennité de Victor Hugo dans la profession de foi qui accompagnaCromwell, George Sand apporte une conception renouvelée du théâtre. Elle introduit le paysan sur les planches, en la place du berger et de la pastorale. Son paysan ne ressemble en aucune manière à celui que M. Emile Zola devait présenter quarante ans plus tard dans le milieu naturaliste de la _Terre. Il a ses origines chez Jean Jacques, il procède desConfessions, desRêveries d'un promeneur solitaireet desLettres de la Montagne. On lui trouve un air de parenté avec Saint-Preux et Julie; il est d'une branche rustique de la même lignée. Aussi bien George Sand, alors que ses personnages revêtent des costumes et tiennent des propos champêtres, demeure telle délibérément attachée à l'école idéaliste. Elle s'en explique sous une forme un peu sinueuse: «L'art cherchait la réalité, et ce n'est pas un mal, il l'avait trop longtemps évitée ou sacrifiée. Il a peut-être été un peu trop loin. L'art doit vouloir une vérité relative plutôt qu'une réalité absolue. En fait de bergerie, Sedaine, dans quelques scènes adorables, avait peut-être touché juste et marqué la limite. Je n'ai pas prétendu faire une tentative nouvelle; j'ai subi comme nos bons aïeux, et pour parler comme eux, la douceivressede la vie rustique.» Se rattachant auComme il vous plairade Shakespeare et à laSymphonie pastoralede Beethoven, George Sand déclare avec sa modestie coutumière: «J'ai cherché à jouer de ce vieux luth et de ces vieux pipeaux, chauds encore des mains de tant de grands maîtres, et je n'y ai touché qu'en tremblant, car je savais bien qu'il y avait là des notes sublimes que je ne trouverais pas.» Elle aspire à nous montrer, sous des vêtements et avec des sentiments modernes, Nausicaa tordant le linge à la fontaine et Calypso trayant les vaches. Toutefois elle se défend de faire acte de réaction littéraire et de s'associer au mouvement néo-classique de l'école du bon sens, qui se manifestait avecLucrèceetAgnès de Méranie, de Ponsard, avec laCiguëetGabrielle, d'Emile Augier. Elle définitFrançois le Champiune pastorale romantique.
Par la doctrine non moins que par le style, le théâtre champêtre de George Sand rappelle l'enseignement moral et social de Jean-Jacques, le grand ancêtre. Elle invoque et même elle «prend à deux mains ce pauvre coeur que Dieu a fait tendre et faible, que les discordes civiles rendent amer et défiant.» N'entendez-vous pas l'écho de l'Emile, quand un de ces paysans s'écrie avec la naïveté berrichonne: «Mon Dieu, je suis pourtant bon; d'où vient donc que je suis méchant?»
Le socialisme humanitaire de 1840 a touché l'auteur et ses personnages. Il est question des vertus du peuple, de l'éducation du coeur, du bon grain qui germe dans la bonne terre. George Sand ajoute avec attendrissement: «Il n'y a pas de mauvaise terre, les agriculteurs vous le disent; il y a des ronces et des pierres: ôtez-les; il y a des oiseaux qui dévorent la semence, préservez la semence. Veillez à l'éclosion du germe, et croyez bien que Dieu n'a rien fait qui soit condamné à nuire et à périr.» Telle est la poétique qui inspire les deux pièces champêtres de George Sand. Il s'y rencontre des maximes sociales, celle-ci notamment: «Vous m'avez fait apprendre à lire, ce qui est la clef de tout pour un paysan.» Et c'est aussi la réhabilitation des naissances illégitimes, thèse qu'Alexandre Dumas fils reprendra dans leFils naturel. François le Champi, l'enfant de l'hospice, trouvé dans les champs, abandonné de père et de mère, sera le parfait exemplaire du dévouement et du sacrifice, encore que bien étranges nous apparaissent, à la scène et surtout dans le roman, ses sentiments pour Madeleine Blanchet qui l'a recueilli et élevé. Mais il est issu de l'imagination, semi-maternelle, semi-passionnée, de George Sand. C'est un petit cousin rural de l'Alfred de Musset que nous avons entrevu à Venise dans une atmosphère de sollicitude et de duperie, à travers les dissertations pathétiques et les paysages chaudement colorés desLettres d'un Voyageur.
Plus dramatique et moins exceptionnelle queFrançois le Champiest l'intrigue deClaudie. Cette jeune fille de vingt et un ans, qui travaille comme un moissonneur de profession, aux côtés de son grand-père octogénaire, a une noblesse et une vérité que Léopold Robert ne sut pas imprimer aux personnages de son tableau fameux, solennellement romantique. Et la physionomie de l'aïeul revêt un caractère de majesté qui domine la pièce et émeut le spectateur. Nos sympathies conspirent avec celles de George Sand, pour que Claudie n'expie pas trop sévèrement l'erreur de ses quinze ans abusés et pour qu'après la tromperie de Denis Ronciat elle trouve chez Sylvain Fauveau les joies du foyer domestique. C'est, dans un milieu paysan, un sujet analogue à celui qu'Alexandre Dumas fils, avec lesIdées de Madame Aubray, placera en bonne bourgeoisie. L'infortune de Claudie sera celle deDenise.
Pour fêter la gerbaude, George Sand a mis dans la bouche du père Rémy un couplet de superbe prose, élégante et rythmée: «Gerbe! gerbe de blé, si tu pouvais parler! si tu pouvais dire combien il t'a fallu de gouttes de notre sueur pour t'arroser, pour te lier l'an passé, pour séparer ton grain de ta paille avec le fléau, pour te préserver tout l'hiver, pour te remettre en terre au printemps, pour te faire un lit au tranchant de l'arrau, pour te recouvrir, te fumer, te herser, t'héserber, et enfin pour te moissonner et te lier encore, et pour te rapporter ici, où de nouvelles peines vont recommencer pour ceux qui travaillent… Gerbe de blé! tu fais blanchir et tomber les cheveux, tu courbes les reins, tu uses les genoux. Le pauvre monde travaille quatre-vingts ans pour obtenir à titre de récompense une gerbe qui lui servira peut-être d'oreiller pour mourir et rendre à Dieu sa pauvre âme fatiguée.»
Tout ce morceau, où s'épanouit la gloire de la terre restituant au laboureur le fruit de ses peines opiniâtres, évoque le souvenir de l'antique Cybèle, l'oeuvre mystérieuse de Cérés. On dirait d'un épisode desGéorgiques, illustré par le romantisme et transformé en symbole.
C'est un sujet analogue que George Sand traite dans lePressoir(1853), où elle met en scène, non plus des paysans, mais des villageois. «Les villageois, dit-elle, sont plus instruits. Ils ont des écoles, des industries qui étendent leurs relations. Ils ont des rapports et des causeries journalières avec le curé, le magistrat local, le médecin, le marchand, le militaire en retraite, que sais-je? tout un petit monde qui a vu un peu plus loin que l'horizon natal.» L'intrigue duPressoirest des plus simples, mais non sans agrément. La petite Reine, filleule de Maître Bienvenu, menuisier, aime le gars Valentin, fils de Maître Valentin, charpentier, et ne veut pas l'avouer; car elle est sans dot. D'autre part, le fils Valentin a de l'amitié pour Pierre Bienvenu et craint de le supplanter. On surmonte les obstacles, et Valentin épouse Reine. Pour donner un spécimen du parler villageois, il suffit de citer cette déclaration d'un coureur de cotillons: «Savez-vous, Reine, que vous êtes tous les matins plus jolie que la veille, et que ça crève un peu le coeur à un jeune homme sur le point de se marier, de voir que tant de belles roses fleurissent quand même dans le jardin des amours?»
A propos deClaudie, Gustave Planche avait surnommé George Sand ledisciple de Sedaine. Elle voulut mériter cette flatteuse dénomination et composa leMariage de Victorine, qui fut représenté le 26 novembre 1851 au Gymnase-Dramatique. C'était, en trois actes, la suite attrayante duPhilosophe sans le savoir. Victorine, fille du brave caissier Antoine, aime le fils Vanderke, et là, comme dans lePressoir, l'amour triomphe des difficultés. Le théâtre de George Sand se complaît aux dénouements optimistes.
Que dire des Vacances dePandolphe(1852), sinon que c'est une très médiocre restitution de la comédie italienne?—Dans leDémon du Foyer, il y a trois soeurs qui avec des mérites inégaux sont cantatrices. Camille Corsari a le talent, Flora la beauté—c'est le «démon du foyer»—et Nina tient l'emploi de Cendrillon. Le prince qui enlève Flora n'est pas sans ressemblance avec Carnioli deDalila, mais le mélomane d'Octave Feuillet prodigue une verve et un brio qui manquent à son émule.—Flaminio(1854) est un proche parent de Teverino, le type de l'aventurier effronté et pourtant sympathique. Champi italien, il a été trouvé sous un berceau de pampres, au bord de l'Adriatique, au pied d'une belle et souriante madone. De pauvres pêcheurs l'ont recueilli, nourri, battu, puis délaissé, le jour où il fut assez fort pour devenir contrebandier. Voici son portrait peint par lui-même: «Je suis artiste, monsieur; je chante, j'ai une voix magnifique. Je ne suis pas musicien précisément, mais je joue de tous les instruments, depuis l'orgue d'église jusqu'au triangle. Je suis né sculpteur et je dessine… mieux que vous, sans vous offenser. J'improvise en vers dans plusieurs langues. Je suis bon comédien dans tous les emplois. Je suis adroit de mes mains, j'ai une superbe écriture, je sais un peu de mécanique, un peu de latin et le français comme vous voyez. Je ne monte pas mal les bijoux; je suis savant en céramique et en numismatique. Je danse la tarentelle, je tire les cartes, je magnétise. Attendez! j'oublie quelque chose. Je suis bon nageur, bon rameur, homme de belles manières, hardi conteur, orateur entraînant!… enfin j'imite dans la perfection le cri des divers animaux.» Tel est l'homme qui, sous son déguisement mondain, a touché la trop sensible Sarah Melvil et réussit à l'épouser.—Maître Favilla(1855) est un musicien halluciné qui croit avoir hérité du château de Muhldorf; on flatte sa manie.—DansLucie, André revient au gîte et s'éprend de celle qu'il croit être sa soeur naturelle. Il n'en est rien. Ils peuvent se marier.—Françoise, représentée au Gymnase en 1856 avec le concours précieux de Rose-Chéri, retrace l'aventure sentimentale de la fille du docteur Laurent. George Sand y réfute l'égoïsme d'une bourgeoise qui formule ainsi sa conception de la vie: «L'amour, ça passe; le rang, ça reste.»—Marguerite de Sainte-Gemme, à ce même théâtre du Gymnase, et en dépit de la même interprète, n'eut qu'une médiocre fortune en 1859.—George Sand devait être plus heureuse avec deux pièces tirées de ses romans: d'abord avecMauprat, quoique la distribution des actes et des tableaux soit imparfaitement agencée, mais surtout avec leMarquis de Villemer, où elle eut la prestigieuse collaboration d'Alexandre Dumas fils saupoudrant d'esprit le dialogue et donnant à l'oeuvre une allure entraînante. Le succès fut éclatant à l'Odéon, le 29 février 1864, et se prolongea durant plusieurs mois. Aussi bien George Sand rendait-elle justice à son précieux auxiliaire. Elle savait qu'il avait imprimé à l'ouvrage le tour vraiment dramatique. La veille de la première représentation, elle écrit à Maurice: «Le théâtre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une m'appellenotre trésor, les musiciens, les machinistes, la troupe, les allumeurs de quinquets, les pompiers, pleurent à la répétition comme un tas de veaux et dans l'ivresse d'un succès qui va dépasser celui duChampi.» Le lendemain, elle raconte à son fils les ovations frénétiques, et que les étudiants l'ont escortée aux cris de «Vive George Sand! ViveMademoiselle La Quintinie!A bas les cléricaux!» Puis cinq ou six mille personnes sont allées manifester devant le club catholique et la maison des Jésuites, en chantant:Esprit saint, descendez en nous!La police les a dispersées avec quelque rudesse, peut-être parce qu'on saluait l'impératrice par les couplets duSire de Framboisy. Dans la salle, c'était un enthousiasme confinant au délire. L'empereur applaudissait et pleurait. De même Gustave Flaubert. Le prince Jérôme faisait l'office de chef de claque, en criant à tue-tête. George Sand était radieuse.
Elle retrouvera un succès presque égal avec une pièce à thèse, l'Autre, représentée à l'Odéon, le 25 février 1870. Il s'y pose un assez curieux cas de conscience: Une jeune fille doit-elle pardonner à celui qui est son véritable père, hors du mariage, et absoudre ainsi la faute de sa mère? Les divers personnages épiloguent. La morale du pardon est indiquée par la vieille grand'mère, et l'autre, qui s'appelle Maxwell, érige ainsi sa protestation, pareille à celle du marquis de Neste, dans l'Enigmede M. Paul Hervieu: «J'en appelle à la justice de l'avenir. Il faudra bien que la pitié entre dans les jugements humains et qu'on choisisse entre protéger ou pardonner! Mais le monde ne comprend pas encore.»
De moindre valeur,Cadio, qui fut primitivement un roman dialogué en onze parties, puis un drame sur la guerre de Vendée, où l'on voit l'ascension du peuple, et le paysan Cadio, devenu capitaine républicain, réhabiliter la fille au sang bleu, déshonorée par le vil patricien Saint-Gueltas;—ensuite, lesBeaux Messieurs de Bois-Doré, extraits du roman par M. Paul Meurice, et où Bocage trouva le dernier rôle, les suprêmes applaudissements d'une glorieuse carrière, assombrie vers le déclin par la double éclipse de la République et du romantisme.
Faut-il ranger dans le bagage dramatique de George Sand les essais et les fantaisies qu'elle rassembla sous le titre deThéâtre de Nohant? La moins négligeable de ces petites oeuvres est leDrac, rêverie en trois actes, dédiée à Alexandre Dumas fils, et dont le titre évoque un lutin des bords de la Méditerranée. Ces dialogues, improvisés pour la scène familiale de Nohant, pouvaient être la distraction de quelques soirées consacrées à répéter et à jouer la pièce. Les réunir en volume ne devait rien ajouter au renom de George Sand. Les lire est un peu fastidieux. Ce sont les amusettes enfantines d'un talent qui vieillit.
La grand'mère, en effet, apparaît chez George Sand, au lendemain du deuil qui frappe son coeur encore sensible de sexagénaire. En septembre 1865, à Palaiseau, elle perd Alexandre Manceau, le graveur, qui fut moins un compagnon qu'un factotum. «Me voilà, écrit-elle à Gustave Flaubert, toute seule dans ma maisonnette… Cette solitude absolue, qui a toujours été pour moi vacance et récréation, est partagée maintenant par un mort qui a fini là, comme une lampe qui s'éteint, et qui est toujours là. Je ne le tiens pas pour malheureux, dans la région qu'il habite; mais cette image qu'il a laissée autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble se plaindre de ne pouvoir plus me parler.» Nous tenons ainsi le dernier chaînon, nous avons égrené tout le chapelet d'amour qui d'Aurélien de Sèze, l'aristocrate raffiné, à Manceau, l'artisan dégrossi, occupa quarante années d'une existence partagée entre le travail régulier et la curiosité vagabonde.