...Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas je la sentis chanceler...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE
...Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas je la sentis chanceler...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE
J’admirais avec un peu d’inquiétude sa légèreté et sonétourderie, lorsque tout à coup je la vis s’arrêter brusquement. Par une sorte d’instinct je courus vers elle. Une crevasse énorme et d’une profondeur incommensurable était ouverte à ses pieds, azur au bord, noire au fond. On eût dit le coup de verge de Moïse dans la mer Rouge. Devant ce gouffre effroyable, mais ravissant de couleur, elle était immobile, les mains jetées en avant par un mouvement d’horreur, les yeux étincelants de désir et d’effroi, charmée comme un oiseau qui va tomber dans la gueule d’un serpent. Je connaissais l’effet irrésistible sur certains tempéraments nerveux de cette magnétique fascination de l’abîme. Je la saisis donc par le bras, et la brusquerie de ce mouvement lui fit tomber des mains la pique et la touffe de rhododendrons, qui roulèrent au fond du gouffre dont ils éveillèrent l’écho retentissant comme un tremblement de terre.
Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas je la sentis chanceler; elle était fort pâle; ses yeux s’étaient fermés. Pour la soutenir, je l’enlaçai de mon bras et la tournai du côté du nord; la froide bise en frappant son visage y ramena quelque couleur, et bientôt elle rouvrit ses beaux yeux bruns. Je ne sais quelle tendresse subite me prit alors: je serrai contre moi ce corps charmant qui s’abandonnait sans résistance. Sous ce firmament d’un bleu virginal, au milieu de ces montagnes sublimes qui tout autour de nous en supportaient le dôme, semblables aux colonnes d’un temple, entre les deux morts dont cet ange venait de courir le danger, mon cœur s’ouvrit; un flot vivant roula dans toutes mes veines; je sentis que je l’aimais, et je le lui dis.
Elle resta un instant appuyée contre ma poitrine, ses regards languissants fixés sur les miens, sans me répondre, sans m’entendre peut-être. Les cris des personnes qui l’appelaient,et dont quelques-unes venaient enfin à sa rencontre, rompirent le charme. Par un mouvement simultané elle s’éloigna de moi, et je lui offris le bras comme si nous eussions été dans son salon et que j’eusse voulu la conduire à une contredanse; elle le prit, mais je ne pus m’enorgueillir de cette faveur, car à chaque pas ses genoux fléchissaient. Les crevasses les plus petites, qu’elle avait déjà franchies avec tant de légèreté, lui inspiraient une horreur que je devinais au tremblement de son bras passé sous le mien. Je fus donc obligé de faire de nombreux détours pour les éviter, et d’allonger ainsi mon chemin, ce dont je me gardai de me plaindre. Ne savais-je pas qu’arrivé au port, le monde, cette autre mer de glace, allait me la reprendre peut-être pour toujours? Nous marchions silencieusement, ou en prononçant des paroles indifférentes avec un mutuel embarras. Quand nous fûmes arrivés près des personnes qui l’attendaient, je lui dis en quittant son bras:
—Vous avez jeté mes fleurs, en sera-t-il de même de mon souvenir?
Elle me regarda et ne répondit pas. J’aimai ce silence. Je la saluai respectueusement et remontai au pavillon, pendant qu’elle racontait à ses amies son aventure, dont je pensais bien qu’elle ne dirait pas tous les détails.
Presque tous les voyageurs qui visitent Chamouny ressemblent à un O avec l’accent circonflexe. Il y a en ce lieu obligation d’ébahissement et devoir de niaiseries; chacun y apporte sa quote-part d’éjaculations admiratives dont la nature est le texte inévitable.—Il n’est pas un marchand de drap qui ne force sonépoused’admirer la nature et de se donner un torticolis en contemplant la Grande-Jorasse ou le dôme du Goûté; pas un pharmacien-droguiste qui ne relève le front avec un orgueil byronien; pas un conseillerde cour royale en vacances qui n’écarquille les yeux à la manière de Diderot. Le livre des voyageurs est rempli des phrases incroyables de ces messieurs sur la puissance de leurs sensations, l’exaltation de leur esprit, le trop-plein de leur cœur, l’impossibilité d’exprimer ce qu’ils éprouvent, le sentiment de leur petitesse devant la grandeur de la nature.—L’exaltation d’un bon marchand de vin! le trop-plein d’un honnête fabricant de chandelles!—La belle chose surtout à transmettre à la postérité: un bonnetier de la rue Quincampoix s’est trouvé plus petit que le mont Blanc!!
Le livre des voyageurs au Montanvert est un recueil de béotianismes polyglottes, auquel peu de personnes refusent leur tribut; les plus modestes n’y mettent que leur nom. J’espérais apprendre ainsi celui de la voyageuse, et mon attente ne fut pas déçue. J’aperçus bientôt le gros monsieur de Mauléon occupé à mouler sa signature sur le registre en caractères dignes de M. Prudhomme; les autres membres de la petite caravane suivirent cet exemple, et la jeune dame alla enfin la dernière y écrire son nom. Lorsqu’elle se fut éloignée, je m’approchai et, prenant le livre à mon tour d’un air de négligence, je lus à la dernière ligne ces mots tracés en jolie écriture anglaise:
«Baronne Clémence de Bergenheim.»
Décoration fin de page.
Décoration tête de page.