Chapter 13

...Gerfaut essuyait, avec un foulard, le sang qui coulait de son front...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

...Gerfaut essuyait, avec un foulard, le sang qui coulait de son front...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

—Brave comme feu le dieu Mars. Cette fois le courage était poussé jusqu’à l’imprudence; et je ne sais tropce qui en serait résulté, si une seconde fois, la foule ne se fût dispersée précipitamment à l’approche des lanciers qui remontaient le boulevard. J’entraînai Bergenheim dans un café; il n’avait heureusement qu’une foulure au bras.

En ce moment la narration de Marillac fut interrompue par un bruit de voix confuses et de pas précipités. La porte s’ouvrit brusquement, et Aline se précipita dans le salon, avec son impétuosité ordinaire.

—Que vous est-il arrivé? s’écria Mmede Bergenheim, en courant au-devant de sa belle-sœur, dont l’amazone et le chapeau étaient souillés de boue.

—Rien, répondit la jeune fille d’une voix entrecoupée; c’est Titania qui a voulu me jeter à l’eau.—Savez-vous où est Rousselet?—On dit qu’il faut le saigner; il n’y a que lui qui puisse le faire.

—Mon mari est blessé? dit Clémence en pâlissant.

—Non, pas Christian;—c’est un monsieur que je ne connais pas; sans lui j’étais noyée.—Mon Dieu! est-ce qu’on ne trouvera pas Rousselet?

Aline ressortit dans l’agitation la plus vive. Tout le monde la suivit et courut aux fenêtres donnant sur la cour, où l’on entendait tonner la voix de commandement du maître du château. Plusieurs domestiques étaient déjà accourus près de lui; l’un d’eux tenait par la bride Titania couverte de sueur et de boue, les naseaux ouverts, et tremblante comme un cheval qui vient de commettre une mauvaise action. Sur un banc de pierre, contre la façade de la maison, un jeune homme essuyait avec un foulard le sang qui coulait de son front. C’était M. de Gerfaut.

A cette vue, Clémence s’appuya contre le chambranle de la fenêtre, et Marillac descendit précipitamment.

Le père Rousselet, qu’on avait enfin trouvé aux cuisines,s’avança majestueusement en mangeant une tartine beurrée, d’un pied de long.

—Arrivez donc, mille tonnerres! lui cria Bergenheim. Voilà monsieur, que cette enragée jument a jeté contre un arbre, et qui a reçu un coup violent à la tête. Ne pensez-vous pas qu’il serait convenable de le saigner?

—Une légère phlébotomie ne peut qu’être très avantageuse pour arrêter l’extravasation du sang dans la région frontale, répondit le vieux paysan, en appelant à son secours tous les mots techniques qu’il avait appris lorsqu’il était infirmier.

—Êtes-vous sûr de bien faire cette saignée?

—Je me licencierai de dire à monsieur le baron que j’ai phlébotomisé, la semaine dernière, Perdreau, et, il y a un mois, Mascareau, sans qu’il me soit revenu de reproches de leur part.

—Pardine! je crois bien, dit en ricanant le piqueur, ils ont crevé tous les deux.

—C’est que je ne suis ni Perdreau ni Mascareau, observa le blessé en souriant.

Rousselet se redressa de toute sa hauteur, avec la dignité d’un talent méconnu qui ne daigne répondre ni à la critique ni à la défiance.

—Monsieur, reprit Gerfaut en s’adressant au baron, je vous cause réellement trop d’inquiétude. Cette écorchure ne mérite pas l’attention que vous lui donnez. Je ne souffre nullement. De l’eau et une serviette sont tout ce dont j’ai besoin. Je me figure que je ressemble, en ce moment, à un Iroquois décoiffé par un scalpel; et mon amour-propre, ajouta-t-il avec un sourire, souffre de la triste figure que je dois faire devant les dames que je vois à cette fenêtre.

—Mais c’est M. de Gerfaut! s’écria Mllede Corandeuil, vers laquelle il avait levé les yeux.

Octave salua d’un air gracieux. Son regard glissa de la figure de la vieille fille à celle de Clémence, qui semblait ne pas avoir la force de quitter la fenêtre où elle s’était appuyée. M. de Bergenheim, après avoir souhaité rapidement la bienvenue à Marillac, céda enfin à l’assurance que les secours de la chirurgie étaient superflus, et conduisit les deux amis à son appartement, où le blessé devait trouver tout ce qui lui était nécessaire.

—Que diantre avais-tu besoin de m’envoyer en ambassade puisque tu avais une si belle entrée en scène? murmura Marillac à l’oreille de son ami.

—Silence! répondit celui-ci en lui serrant la main; je ne suis encore qu’à la contrescarpe.

Pendant ce temps Clémence et sa tante avaient conduit Aline à sa chambre.

—Nous apprendrez-vous, enfin, ce que cela signifie? dit Mllede Corandeuil, tandis que la jeune fille changeait de robe.

—C’est la faute de Christian, répondit Aline. Nous galopions le long de la rivière, quand Titania fut effrayée par une branche d’arbre.—N’aie pas peur, me cria mon frère.—Je n’avais pas peur du tout; mais comme il vit que mon cheval avait l’air de s’emporter, il pressa le sien pour me rejoindre. Titania, entendant galoper derrière elle, s’emporta alors tout à fait; elle quitta le chemin et se mit à courir à travers les prés droit à la rivière. Alors je commençai à avoir un peu peur.—Figurez-vous, Clémence, que je sautais à chaque élan tantôt sur la selle, tantôt sur le cou, tantôt sur la croupe; c’était terrible! Je voulus dégager mes pieds de l’étrier, comme Christian me l’avait recommandé; mais alors Titania s’abattit sur un tronc d’arbre, et moi je roulai avec elle. Un monsieur que je n’avais pas aperçu, et qui était, je crois, sorti de terre, m’enlevade dessus la selle où j’étais retenue par je ne sais quoi; mais cette maudite Titania le jeta contre l’arbre pendant qu’il me posait sur mes jambes, et quand je pus le regarder, son visage était couvert de sang.—Alors Christian est arrivé, et quand il a vu que je n’avais pas de mal, il a couru après Titania qu’il a battue! mais il l’a battue! Mon Dieu! que les hommes sont durs! J’avais beau demander grâce, il ne m’écoutait pas.—Ensuite nous sommes revenus au château, et puisque ce monsieur n’est pas dangereusement blessé, il paraît que c’est ma pauvre robe qui a le plus de mal.

A ces mots, la jeune fille prit son amazone sur la chaise où elle l’avait jetée, et ne put retenir un cri d’horreur à la vue d’une déchirure énorme.

—Mon Dieu! s’écria-t-elle en la montrant à sa belle-sœur. Ce fut tout ce qu’elle eut la force d’articuler.

Mllede Corandeuil prit la robe à son tour et la regarda avec le coup d’œil exercé d’une personne qui a fait une étude particulière des petits désastres de toilette et des moyens d’y porter remède.

—C’est dans l’ampleur, dit-elle, et en y remettant un lé on n’y verra rien.

Aline se convainquit que le mal n’était pas sans ressource, et la sérénité reparut sur son frais visage.

En rentrant au salon, les trois femmes trouvèrent le baron et ses deux hôtes causant amicalement au coin du feu. Gerfaut avait le front ceint d’un ruban de taffetas noir qui lui donnait un faux air de l’Amour ayant relevé son bandeau. L’éclat de ses yeux indiquait d’ailleurs que l’aveuglement n’était pas ce qu’il y avait de commun entre ce dieu et lui. Après les premières salutations, Mllede Corandeuil, toujours fort stricte sur l’étiquette, et qui pensait que Titania avait été un maître de cérémonie un peusans façon entre son neveu et M. de Gerfaut, s’avança vers ce dernier pour faire une présentation plus régulière.

—Je ne crois pas, dit-elle, que M. de Bergenheim ait eu l’honneur de vous voir avant ce jour; permettez-moi donc de vous le présenter. Baron, M. le vicomte de Gerfaut, un de mes parents.

Quand Mllede Corandeuil était en humeur d’amabilité, elle traitait Gerfaut de cousin, en raison de leur alliance de 1569. En ce moment le poète éprouva une gratitude profonde pour cette gracieuseté.

—Monsieur se présente si bien lui-même, dit Christian avec une franchise militaire, que votre recommandation, ma chère tante, malgré le respect que j’ai pour elle, ne saurait ajouter à ma reconnaissance. Sans M. de Gerfaut, voilà une petite folle que nous serions peut-être obligés de chercher maintenant au fond de la rivière.

En disant ces mots, il passa le bras autour des épaules de sa sœur et la baisa au front, tandis qu’Aline se dressait sur la pointe des pieds pour que sa tête atteignît la bouche de son frère.

—Ces messieurs, reprit-il, veulent bien nous faire le sacrifice des plaisirs de la Femme-sans-Tête, ainsi que de l’amabilité de MlleGobillot, et établir ici leur quartier général. Ils y seront aussi bien pour se livrer à leurs études pittoresques et romantiques; car je suppose, Marillac, que vous êtes toujours un déterminé barbouilleur de papier.

—Mais, pour dire la vérité, répondit le jeune homme, l’art m’absorbe passablement.

—Quant à moi, je n’ai jamais pu parvenir à dessiner un nez qui ne ressemblât pas à une oreille, et réciproquement. Sans cet honnête Barignier, qui avait la complaisance de revoir mes plans, je courais grand risque de sortir fruit secde Saint-Cyr.—Au reste, messieurs, quand vous serez las de croquer des sapins et des masures, je vous ferai tuer quelques sangliers de premier calibre.—Êtes-vous chasseur, monsieur de Gerfaut?

—J’aime beaucoup la chasse, répondit l’amant avec une rare effronterie.

La conversation continua ainsi en lieux communs, ordinaires entre gens qui se voient pour la première fois. Lorsque le baron avait parlé de l’installation des deux amis au château, Octave avait jeté les yeux sur Mmede Bergenheim en sollicitant une approbation tacite de sa conduite; mais ce fut en vain. L’air soucieux et sombre, Clémence remplissait avec une contrainte visible les devoirs de politesse imposés à une maîtresse de maison. Pendant tout le reste de la soirée sa conduite ne changea pas, et Gerfaut n’essaya même plus par un seul regard de fléchir la sévérité qu’elle paraissait vouloir adopter à son égard. Toutes ses attentions furent réservées pour Mllede Corandeuil et pour Aline, qui écoutait avec un plaisir peu dissimulé celui qu’elle regardait comme son sauveur; car le danger qu’elle avait couru souriait de plus en plus à la jeune fille.

Après le souper, Mllede Corandeuil proposa une partie de whist à M. de Gerfaut, dont le talent lui avait laissé un souvenir admiratif. Le poète accepta ce divertissement avec un empressement égal à l’enthousiasme qu’il avait témoigné pour la chasse, et tout aussi véridique. Christian et sa sœur, petite joueuse en herbe comme toute sa famille, complétèrent la partie, tandis que Clémence, reprenant sa tapisserie, écoutait d’un air distrait les propos de Marillac. Ce dernier eut beau appeler à son secours l’art et le moyen âge, exprimer la quintessence de ses mots les plus incisifs, de ses récits les plusimpressionnants, le succès ne répondit pas à ses efforts. Aussi, au bout d’une heure, avait-il la convictionprofonde que Mmede Bergenheim n’était, à tout prendre, qu’une femme d’un esprit assez ordinaire et fort au-dessous de la passion qu’elle avait inspirée à son ami.

—Sur mon âme, pensa-t-il, j’aime cent fois mieux Reine Gobillot. Il faudra que demain j’aille faire un tour de ce côté-là.

Lorsqu’on se sépara, Gerfaut, ennuyé de sa soirée et blessé de la réception de Clémence, qui surpassait tout ce qu’il attendait de son humeur capricieuse, adressa un profond salut à la jeune femme, en la regardant d’un air qui signifiait:

—Je suis ici malgré vous; j’y resterai malgré vous; vous m’aimerez malgré vous.

Mmede Bergenheim répondit à ce regard par un autre non moins expressif, où l’amant le plus enclin à la fatuité devait lire:

—Faites ce que vous voudrez; j’ai autant d’indifférence pour votre amour que de dédain pour votre présomption.

Ce fut le dernier coup de fusil de cette escarmouche préliminaire.

Décoration fin de page.

Décoration tête de page.


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