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Lettre C illustrée

CE soir-là, Gerfaut, rentrant dans sa chambre, prit à peine le temps de poser sur la cheminée le bougeoir qu’il tenait à la main. Tirant d’une poche de son gilet un papier réduit à une dimension microscopique, il le porta passionnément à ses lèvres avant de l’ouvrir; ses yeux tombèrent d’abord sur la queue menaçante du mot final; ce mot était:Adieu!

—Hum! fit l’amant, dont l’exaltation fut sensiblement refroidie à cette vue.

Il lut l’ensemble d’un seul coup d’œil, s’élançant au point culminant de chaque phrase, comme un chamois bondit aux saillies des rochers; il recommença ensuite en épelant les syllabes lettre par lettre; il pesa le sens naturel et le sens mystique des moindres expressions, comme un rabbin qui commente la Bible, et déchiffra les ratures avec la patience d’un dévorateur d’hiéroglyphes, afin d’arracher à leurs barres mystérieuses quelque lambeau de l’idée qu’ellesretraçaient. Après avoir ainsi pressé, analysé, disséqué ce joli billet dans ses plus subtiles intentions, dans ses nuances les plus imperceptibles, il le froissa dans sa main et se mit à marcher à grands pas dans la chambre, en faisant entendre de temps en temps quelques-unes de ces exclamations auxquelles leDictionnairede l’Académie n’a pas encore donné droit de bourgeoisie; car tous les amants ressemblent aux lazzaroni qui baisent les pieds de san Gennaro quand il se conduit bien, mais qui l’appellentbriconneetfurfantonedès qu’ils croient avoir à se plaindre de lui, et le menacent alors de le traîner à la mer la corde au cou. D’ailleurs, les femmes sont très bonnes; elles excusent presque toujours les pierres que la colère d’un amant jette à leur statue, et disent volontiers, avec l’indulgent sourire de l’empereur romain: «Je ne suis pas blessée!»

Au milieu de ce paroxysme de fureur amoureuse, deux ou trois coups retentirent derrière la boiserie.

—Est-ce que tu composes? demanda une voix semblable à celle d’un ventriloque; j’en suis.

Les amis sont toujours là.

Les amis sont toujours là.

Les amis sont toujours là.

Un moment après, Marillac, en pantoufles, un foulard autour de la tête, tenant d’une main un bougeoir et de l’autre sa pipe, parut sur le seuil de la porte; il y resta dans une immobilité admirative.

—Tu es beau, dit-il, tu es magnifique, fatal et maudit. Tu me rappelles Kean dansOthello.

Have you pray’d to night, Desdemona?

Have you pray’d to night, Desdemona?

Have you pray’d to night, Desdemona?

Gerfaut le regarda sans répondre, en fronçant les sourcils.

—Je parie que c’est la dernière scène de notre troisième acte, reprit l’artiste en posant son bougeoir sur la cheminée;il paraît que cela sera joliment tragique et que le balcon de la Porte-Saint-Martin peut faire provision de vinaigre des quatre voleurs. Une idée! je me sens en verve aussi, et si tu veux, nous allons nous mettre à dévorer du papier comme deux boas constrictors. Tu as une sonnette, en parlant de serpent?... Ah! oui. Voilà le cordon; je vais dire qu’on nous fasse un bol de café d’homme, quintessencié et incendiaire.—Ou plutôt je descends moi-même à l’office; je suis très bien avec Marianne; d’ailleurs, chez Bergenheim, liberté,libertas. Le café, c’est ma muse à moi; sous ce rapport-là je ressemble à Voltaire...

—Marillac, s’écria son ami en le voyant près de sortir.

L’artiste se retourna et revint docilement sur ses pas.

—Tu vas me faire le plaisir, lui dit Gerfaut, d’aller dans ta chambre. Tu travailleras ou tu te coucheras, à ton choix; et, entre nous, tu ferais tout aussi bien de dormir. Je veux être seul.

—Tête dieu pleine de reliques! tu me dis cela comme si tu méditais un attentat sur ton illustre personne. Est-ce que nous nous suicidons? Voyons si tu n’as pas quelque arme cachée, quelque bague à poison. Le poison des Borgia, malédiction! Cette substance blanche dans ce vase de porcelaine, vulgairement nommé sucrier,est-ce pas d’aventureun scélérat d’arsenic déguisé en honnête denrée coloniale?

—Fais-moi grâce de tes pasquinades, répondit Octave, tandis que son ami furetait dans tous les recoins de la chambre avec une affectation d’inquiétude, et puisque je ne puis me débarrasser de toi, écoute un avis: si tu crois que je t’ai amené ici pour te conduire comme tu le fais depuis deux jours, tu t’abuses.

—Qu’est-ce que j’ai fait?

—Tu me laisses sur les épaules toute la matinée cet assommant Bergenheim, qui m’a fait compter, je crois, tousles baliveaux de son parc et tous les crapauds de son étang. Ce soir, quand cette vieille sorcière d’Endor a proposé son infernal whist, auquel il paraît que je suis quotidiennement condamné, tu t’es excusé sous prétexte d’ignorance, et cependant tu joues au moins aussi bien que moi.

—Mais je ne supporte pas le whist à vingt sous la fiche.

—Est-ce que je l’aime, moi?

—Parbleu, tu es bon enfant; tu as un intérêt qui doit te faire avaler doux comme miel tous les petits désagréments du métier. Est-ce que tu voudrais par hasard me faire jouerBertrand et Raton? Plus souvent que je serai Raton?

—Mais enfin, qu’as-tu donc fait tout le jour?

Marillac se posa devant la glace, donna une physionomie plus pittoresque à l’arrangement de son foulard, lissa ses moustaches, laissa exhaler lentement, du coin des lèvres, une bouffée qui lui enveloppa la figure d’une sorte de brouillard, et se retournant ensuite vers son ami, lui dit, d’un air assez satisfait de lui-même:

—Ma foi, mon très cher, chacun pour soi, et Dieu pour tous. Toi, par exemple, tu donnes dans les passions du haut genre; il te faut des femmes armoriées. Les perles de ta petite baronne, qui est en même temps comtesse, à ce qu’il paraît, t’ont tourné la tête. Je suppose que les trèfles d’une marquise t’enverraient à Charenton, et les feuilles d’ache d’une duchesse au fond de la Seine; que si le sort te faisait rencontrer quelque puissante dame portant couronne fermée, et dont les yeux te fussent indulgents, j’ignore dans quelle région il faudrait chercher ta raison; dans la lune probablement, et mise en bouteille comme celle de Roland. La qualité t’entête et te rend exclusif. Tu fais de l’amour d’aristocrate; soit, c’est ton affaire. Pour moi, j’ai un autre système; je suis en sentiment ce que je suis en politique: je veux des institutions républicaines.

—Qu’est-ce que tu me contes là?

—Laisse-moi dire. Je veux le vote universel, le concours de tous les citoyens, l’admission à tous les emplois, les élections générales, les bases larges, le gouvernement populaire, enfin tout notre salmis patriotique. Ce qui signifie, en fait de femmes, que je les porte toutes dans mon cœur, que je ne reconnais entre elles aucune distinction de caste ou de rang, et que je proscris toute catégorie. Article premier de ma charte: toutes les femmes sont égales devant l’amour, pourvu qu’elles soient jeunes, jolies, aimables, attrayantes, bien faites surtout, et pas trop maigres.

—Et l’égalité!

—Tant pis. Appliquant donc ce système éminemment constitutionnel et libéral, je vais moissonnant toutes les fleurs qui veulent bien se laisser cueillir par moi, sans trouver les unes plus fraîches parce qu’elles sont de noblesse, ni les autres moins parfumées parce qu’elles sont de roture. Et comme les pâquerettes des champs sont un peu plus nombreuses que les roses impériales, il en résulte que je déroge souvent, mais très souvent. C’est ainsi qu’en ce moment je suis lancé jusque par-dessus les oreilles dans un petit sentiment villageois haut en couleur, et bien en chair:

Simple et naïve bergerette,Elle règne....

Simple et naïve bergerette,Elle règne....

Simple et naïve bergerette,

Elle règne....

—Tais-toi donc; l’appartement de Mllede Corandeuil est précisément sous celui-ci.

—Je te dirai, puisqu’il faut te rendre compte de mes actions, qu’avant dîner je suis allé dans le parc dessiner quelques sapins qui remontent au moins à Clodion le Chevelu, et plus beaux dans leur genre que les chênes de Fontainebleau.—Voilà pour l’art.—A dîner, j’ai dîné et vaillamment.C’est une justice à rendre à Bergenheim, on vit chez lui d’une manière royale. Voilà pour l’estomac.—Ensuite j’ai fait seller un cheval en tapinois, et, en deux petits temps de galop, je me suis trouvé à la Fauconnerie, où j’ai présenté mes adorations à MlleReine Gobillot, fille mineure, mais jouissant de ses droits. Voilà pour le cœur.

—Peste!

—Pas d’ironie, s’il te plaît: chacun ne partage pas ton goût pour les princesses qui vous font courir cent lieues pour les suivre, sans vous offrir seulement le bout de leur gant à baiser au débotté. Ces intrigues, dignes dela Clélie, ne sont pas mon fait.

Je suis sergent,Brave....

Je suis sergent,Brave....

Je suis sergent,

Brave....

—Ah çà, veux-tu te taire? Tu ne sais pas que je n’ai pour moi en ce moment que cette respectable douairière du rez-de-chaussée; si elle peut supposer que j’aie fait un pareil vacarme au-dessus de son appartement, nous serons demain ennemis à mort.

Zitto, zitto, piano, piano,Senza strepito e rumore,

Zitto, zitto, piano, piano,Senza strepito e rumore,

Zitto, zitto, piano, piano,

Senza strepito e rumore,

reprit Marillac en mettant un doigt sur sa bouche et une sourdine à sa voix. Ce que tu dis là me surprend. A la manière dont tu donnais le bras à Mmede Bergenheim pour la ramener au salon après souper, j’aurais cru que vous étiez fort bien ensemble. En me retournant au-dessus de l’escalier, car je faisais la corvée d’offrir le poing à la duègne—tu dis que je ne te sers à rien—il m’avait semblé apercevoir un certain entrelacement de mains.—Ah buona lana!—Tusais que j’ai un coup d’œil d’aigle.—Elle t’a glissé un poulet, sûr comme je m’appelle Marillac.

Gerfaut approcha d’une des bougies le billet qu’il tenait froissé dans sa main. Le papier s’enflamma, et dans une seconde il n’en resta plus que quelques pellicules noirâtres, qui tombèrent en poussière sur le marbre de la cheminée.

—Tu les brûles! tu as tort, dit l’artiste; pour moi, je conserve tout, lettres et cheveux. Quand je serai vieux, je ferai relier les unes pour mes lectures du soir, et tisser, au moyen des autres, un tableau allégorique que je suspendrai devant mon bureau, afin d’avoir toujours sous les yeux le souvenir des êtres adorés qui en auront fourni la trame.—Et je te réponds qu’il y en aura de toutes les couleurs, depuis ceux de Camille Hautier, ma première passion, qui étaient blond albinos, jusqu’à ceux-ci.

A ces mots, il tira de sa poche un papier, d’où il sortit une longue mèche de cheveux noirs comme du charbon, qu’il étala sur son index.

—Est-ce à Titania que tu as arraché cette crinière? demanda Gerfaut, en faisant glisser entre ses doigts les cheveux plus brillants que soyeux qu’il outrageait par cette supposition ironique.

—Ils pourraient être plus doux, j’en conviens, répondit Marillac avec négligence; et il froissa de son côté la boucle soumise à cette critique sans pitié, comme s’il eût été question d’une étoffe, et qu’il eût voulu s’assurer de la finesse du tissu.

—Cheveux de petite bourgeoise, tirant sur la grisette.

—Avoue du moins que la couleur en est franche et belle, et que la quantité compense la qualité. Cette pauvre Reine m’en a donné, parole d’honneur, de quoi faire un étendard de pacha. Ingénuité provinciale et primitive! Cen’est pas à Paris qu’on se fauche ainsi le chignon. J’ai connu particulièrement une femme qui ne donnait jamais à un adorateur plus de sept de ses cheveux; eh bien, au bout de trois ans, cette beauté prévoyante fut obligée de porter un faux tour. Toute sa chevelure avait passé en détail. Es-tu comme moi, Octave? la première chose que je demande, c’est une de ces boucles assassines. En général, les femmes aiment assez ces enfantillages, et quand elles vous ont accordé cela, c’est un lacet qu’on leur jette et dont on les étrangle.

Pour joindre la démonstration à la parole et expliquer la manière dont il lançait son nœud coulant au beau sexe, Marillac prit à deux mains la longue tresse noire et la fit passer par-dessus la bougie; mais son mouvement fut si mal calculé, que le feu prit aux cheveux; en un instant ils flambèrent comme ceux de Bérénice.

—Mauvais augure, s’écria Gerfaut, qui ne put s’empêcher de rire en voyant l’air ébahi de son ami.

—C’est le jour des autodafés, dit l’artiste en se laissant tomber négligemment dans un fauteuil; mais, bah! petit malheur; si Reine demande à les voir, je lui dirai que je les ai mangés à force de les baiser. C’est toujours flatteur, un amant capillivore; je suis sûr que cela fera plaisir à cette rose champêtre.—C’est qu’en vérité elle a des joues fraîches comme des pommes d’api! En revenant, je songeais à un vaudeville que j’ai envie de faire là-dessus. Seulement je mettrai la scène en Suisse, parce que la Suisse c’est plus vaudeville que les Vosges et j’appellerai la jeune personne Betty ou Kettly, au lieu de Reine, un nom enyenfin, qui rime avec Rutly, à cause de la couleur locale. Veux-tu en être? J’ai presque achevé le scenario:—Scène première.—Au lever du rideau on aperçoit des moissonneurs.

—Veux-tu me faire l’amitié d’aller te coucher? interrompit Gerfaut.

—Chœur des moissonneurs:

Déjà l’auroreQui se colore...

Déjà l’auroreQui se colore...

Déjà l’aurore

Qui se colore...

—Nous savons ça. Si tu ne me laisses pas tranquille, je te jette cette carafe à la tête.

—Je ne t’ai jamais vu d’une humeur aussi massacrante. Il paraît que ta divinité t’a cruellement traité.

—D’une manière indigne, s’écria l’amant dont cette question avait ranimé le courroux; traité comme on ne traiterait pas un garçon coiffeur. Ce billet que je viens de brûler était le congé le plus formel, le plus ingrat, le plus insolent. Cette femme-là est un monstre, entends-tu?

—Un monstre! ton ange, un monstre! dit Marillac en comprimant avec peine un violent éclat de rire.

—Elle, un ange! c’est un démon qu’il faut dire... Cette femme-là...

—Ne l’adores-tu pas?

—Je la hais, je l’abhorre: elle me fait horreur. Tu peux rire, si tu veux?

A ces mots, Gerfaut frappa un violent coup de poing sur la table.

—Tu oublies que Mllede Corandeuil loge ici dessous, observa l’artiste d’un air railleur.

—Écoute, Marillac. Ton système, en fait de femmes, est vulgaire, grossier, trivial. Les pâquerettes que tu cueilles; tes bergères à qui tu coupes de pleines poignées de cheveux excellents pour mettre dans un matelas, tes beautés rudânières à joues de pivoine, sont des conquêtes tout au plus dignes d’un commis de magasin endimanché.Tout cela, c’est de la galanterie du plus bas étage, de la hussarderie de maréchal des logis en garnison, et pourtant tu as raison, mille et mille fois raison; et, à côté de moi, tu es un des sept sages de la Grèce.

—Tu me fais trop d’honneur. Ainsi donc, tu n’es pas aimé?

—Je le voudrais, en vérité; car si je n’étais pas aimé aujourd’hui, j’aurais l’espoir de l’être demain. Mais tu te trompes, et c’est ce qui me décourage. Je crains seulement que son cœur ne soit étroit. Je crois qu’elle m’aime autant qu’elle le peut; le malheur, c’est que ce n’est pas assez pour moi.

—Il me semble, en effet, que jusqu’ici elle ne se montre pas folle de toi?

—Ah! folle! Connais-tu beaucoup de femmes folles de leur âme ou de leur corps? Tu parles bien comme un collégien fanfaron. Il y a des vainqueurs dans ton genre qui, à les croire, avaleraient un couvent à leur déjeuner. Ces gens-là font pitié. Pour ma part, j’ai toujours éprouvé qu’il était assez difficile de se faire aimer. Par la pruderie qui court, presque toutes les femmes d’un rang élevé ont l’air d’avoir été frappées à la glace comme une bouteille de vin de Champagne. Il faut les faire dégeler d’abord, et il y en a dont la coquille est si tenace que le diable y éteindrait sa fournaise. Elles appellent cela vertu; je l’appelle, moi, servitude sociale. Mais qu’importe le nom, si le résultat est le même?

—Mais, enfin, es-tu sûr d’être aimé de Mmede Bergenheim? reprit Marillac en appuyant sur le motaiméavec une insistance qui attira l’attention de mon ami.

—Sûr, répondit celui-ci. Pourquoi me demandes-tu cela?

—C’est que pendant que tu es en colère, j’ai envie dete dire quelque chose.—Il hésita un instant.—Si tu apprenais qu’elle t’en préfère un autre, que ferais-tu?

Gerfaut le regarda et sourit ensuite d’un air de dédain.

—Écoute, dit-il, tu viens de m’entendre tempêter et blasphémer, et tu as pris ce bavardage pour de la haine de bon aloi. Brave garçon! sais-tu pourquoi je bats ainsi la campagne? C’est que, connaissant mon tempérament, je sentais l’urgence de me mettre en colère et d’épancher ce que j’avais sur le cœur. Si je n’avais pas employé ce remède infaillible, la contrariété que son billet m’a fait éprouver m’aurait tiraillé les nerfs toute la nuit; je n’aurais pas dormi; or, quand je ne dors pas, mon teint se plombe encore plus que de coutume, et j’ai les yeux cernés.

—Fat!

—Niais!

—Comment, niais?

—Me prends-tu donc pour un beau-fils? Ne devines-tu pas ma raison pour vouloir dormir sur les deux oreilles? C’est tout simplement l’envie de ne pas reparaître devant elle avec une figure de Lazare. Il ne faudrait que cela pour l’encourager dans sa férocité. Je me garderai parbleu bien de lui laisser voir que sa dernière botte m’a touché. Je te louerais cent francs, pour demain matin, ton visage à la Téniers, ta face d’alderman.

—Merci, nous ne sommes pas un masque. D’ailleurs, tout ce que tu dis ne prouve pas le moins du monde qu’elle t’aime, et j’en reviens là.

—Mon cher Marillac, il a pu m’échapper dans ma colère des choses d’après lesquelles tu la juges mal. Maintenant que je suis calme et que mon remède a ramené mon système nerveux à son état normal, je vais t’expliquer ma position réelle.—Elle est ma Galatée à moi.—Allégoriedu temps du déluge, vas-tu dire; mais enfin, rebattue ou non, c’est mon histoire. Je n’ai pas encore entièrement brisé le marbre dont la vertu, l’éducation, les convenances, le devoir, les préjugés, tout ce que tu voudras enfin, recouvrent la chair de ma statue; mais j’approche du but et j’y arriverai. Sa résistance désespérée en ce moment est la plus grande preuve de mon progrès. De non à oui il y a un pas terrible pour une femme. Je conçois qu’on y regarde à deux fois, car souvent ce pas a ouvert un abîme; et si, de loin, on rit de l’abîme, de près il donne le vertige.—Ma Galatée commence à sentir à la surface du cœur les coups de mon marteau, et elle a peur.

Peur du monde, peur de moi, peur de son mari, peur d’elle-même, peur du ciel et de l’enfer...—N’adores-tu pas les femmes qui ont peur de tout?—Elle, en aimer un autre! jamais. Il est écrit de toute éternité qu’elle sera à moi.—Que voulais-tu donc dire?

—Rien, puisque tu es sûr d’elle.

—Sûr, plus que de ma vie éternelle. Mais je veux savoir ce que tu penses.

—Pas ce soir. C’est un soupçon qui m’est venu; quelque chose que l’on m’a dit aujourd’hui; une conjecture si vague encore qu’il est inutile de s’y arrêter.

—Je devine fort mal les énigmes, dit Octave d’un ton sec.

—Demain nous reparlerons de ça.

—Comme tu voudras, reprit l’amant avec une indifférence peut-être affectée. Si tu veux jouer avec moi le rôle d’Iago, je te préviens que je suis peu disposé à la jalousie.

—Demain, te dis-je, j’éclaircirai cette affaire: quel que soit le résultat de ma démarche, je te promets de te dire la vérité. Après tout, ce n’est peut-être qu’un commérage de femmes.

—Bien, bien, à ton loisir. J’ai pour demain un autre service à te demander. Je chercherai à décider ces dames à faire une promenade dans le parc. Mllede Corandeuil ne viendra probablement pas; il faut que tu me fasses le plaisir d’accaparer le Bergenheim et la petite sœur et de gagner les devants insensiblement, de façon à me faciliter un moment d’entretien avec cette cruelle; car elle m’a signifié que d’aucune manière je ne réussirais à la voir seule, et il faut absolument que je lui parle.

—Il n’y a qu’un inconvénient, c’est qu’on attend demain vingt personnes à dîner, et que tous ses moments seront pris probablement par ses devoirs de maîtresse de maison.

—C’est pardieu vrai, s’écria Gerfaut en se levant avec tant de vivacité qu’il renversa sa chaise.

—Tu oublies encore que Mllede Corandeuil loge ici dessous.

—C’est Satan qui s’en mêle, reprit l’amant en se promenant à grands pas, sans égard pour cette observation. Je voudrais qu’il tordît le cou, pendant la nuit, à tous ces visiteurs campagnards. Allons, les dés sont pour elle. Aujourd’hui et demain seront la bataille de Ligny de ce petit despote; mais, après-demain, gare Waterloo!

—Bonsoir, mylord Wellington, dit Marillac qui se leva et prit son bougeoir.

—Bonsoir, Iago! Ah! tu crois m’avoir bien inquiété avec tes mots mystérieux et tes réticences de mélodrame.

—A demain! à demain! répondit l’artiste en sortant:

Ce secret-làSe trahira.

Ce secret-làSe trahira.

Ce secret-là

Se trahira.

Décoration tête de page.


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