XIV
Lettre D illustrée
DANS le combat qu’une femme soutient contre l’amour, il arrive presque toujours un moment où elle est obligée d’appeler le mensonge au secours du devoir. Mmede Bergenheim était entrée dans cette période redoutable pendant laquelle la vertu, doutant de ses propres forces, ne rougit pas d’emprunter des ressources à la tactique des passions les moins loyales. Au moment où Octave, en homme expérimenté, cherchait un auxiliaire dans la jalousie, elle méditait un plan de défense également fondé sur la ruse. La dérision conjugale, que tant de femmes pratiquent avec succès dans l’intérêt de leur dépravation, fut invoquée par elle comme l’unique refuge où elle pût s’abriter contre une passion que rien jusqu’alors n’avait découragée. Pour enlever à son amant toute espérance, elle affecta donc une tendresse subite pour son mari, et, malgré les remords secrets de son cœur, elle persista pendant deux jours dans ce rôle dont, pendant lanuit, ses larmes expiaient la fausseté. Christian accueillit la vertueuse coquetterie de sa femme avec l’empressement et la reconnaissance d’un mari sevré d’amour plus qu’il ne le désire. De son côté, à la vue de cette manœuvre perfide dont aussitôt il devina l’intention, Gerfaut éprouva un accès de fureur contre lequel son esprit, son sang-froid, sa rouerie même furent des préservatifs inefficaces, et qui n’attendit qu’une occasion pour éclater.
Un soir, à l’exception d’Aline qu’une réprimande de Mllede Corandeuil avait exilée dans sa chambre, tout le monde se trouvait réuni dans le salon des portraits. Étendue dans son grand fauteuil, la vieille fille paraissait décidée à faire une infidélité au whist en faveur de la conversation. Marillac, accoudé sur une table ronde, esquissait négligemment quelques-unes de ces caricatures politiques mises à la mode par leCharivari, et particulièrement agréables au parti légitimiste. Christian, assis près de sa femme dont il pressait la main avec une familiarité caressante, passait despotiquement d’un sujet à un autre, et montrait dans ses propos l’outrecuidance de l’homme heureux qui regarde son bonheur comme une preuve de supériorité. Placé à l’écart, près de la cheminée, Gerfaut contemplait d’un air sombre Mmede Bergenheim qui se penchait avec abandon vers son mari dont elle semblait écouter avidement les moindres paroles. Insensiblement la discussion prit pour texte la vieille querelle du romantisme. Bergenheim était classique forcené, comme le sont volontiers les gentilshommes campagnards qui font intervenir dans leurs opinions littéraires un sentiment de propriété, et préfèrent les anciens auteurs aux écrivains modernes, par la raison que leurs bibliothèques sont beaucoup plus riches en vieux ouvrages qu’en livres nouveaux. Le baron immolait donc impitoyablement Victor Hugo et Alexandre Dumas, qu’iln’avait guère lus, devant l’autel de Racine et de Corneille, dont il eût été fort embarrassé de citer une demi-douzaine de vers, mais dont il possédait deux ou trois éditions. Marillac, de son côté, défendait avec acharnement la cause de la littérature contemporaine qu’il traitait comme une question personnelle, et faisait pleuvoir, en guise de boulets rouges, sur les redoutes classiques, une profusion de sarcasmes où l’esprit manquait moins que le goût.
—Les dieux sont tombés de l’Olympe, pourquoi ne tomberaient-ils pas aussi du Parnasse? dit à la fin l’artiste d’un air triomphant. Vous avez beau faire, Bergenheim, votre opposition caduque ne prévaudra pas contre l’instinct du siècle. L’avenir est à nous, sachez-le bien, et nous sommes les pontifes de la religion nouvelle; n’est-ce pas, Gerfaut?
A ces mots Mllede Corandeuil hocha la tête d’un air grave.
—Une religion nouvelle, dit-elle ensuite: si cette prétention était justifiée, vous ne seriez coupables que d’hérésie, et, sans m’y laisser prendre moi-même, je pourrais comprendre que des esprits élevés, que des cœurs enthousiastes fussent séduits par les promesses d’une utopie décevante; mais vous, messieurs, que je crois de bonne foi, ne voyez-vous pas à quel point vous vous faites illusion? Ce que vous appelez religion, c’est la négation la plus absolue des principes religieux, c’est l’impiété dans ce qu’elle a de plus désolant, ornée d’une certaine hypocrisie sentimentale qui n’a pas même le courage de proclamer franchement ses principes.
—Je vous jure, mademoiselle, que je suis religieux un jour sur trois, répondit Marillac; c’est quelque chose: il y a tant de chrétiens qui ne le sont que le dimanche.
—Le matérialisme, telle est la source où puise la littérature moderne, reprit la vieille fille; et cette onde empoisonnéene dessèche pas seulement les pensées qui voudraient s’épanouir vers le ciel, elle flétrit également tout ce qu’il y a de noble parmi les sentiments humains. Aujourd’hui l’on ne se contente pas de nier Dieu parce qu’on n’est plus assez pur pour le comprendre; on méconnaît jusqu’aux faiblesses du cœur pour peu qu’elles aient un caractère d’exaltation et de dignité. On ne croit plus à l’amour. Toutes les femmes dont nous parlent vos écrivains à la mode sont de vulgaires et parfois d’impudiques créatures auxquelles un homme d’autrefois eût rougi d’adresser un regard ou d’offrir un soupir. Je dis ceci pour vous, monsieur de Gerfaut; car sur ce chapitre-là vous êtes loin d’être irréprochable, et je pourrais invoquer vos œuvres à l’appui de mon opinion. Si je vous accusais d’athéisme en amour, que pourriez-vous me répondre?
Emporté par une de ces émotions fougueuses auxquelles ne résistent pas les hommes d’imagination, Octave se leva:
—Je ne démentirais pas une pareille accusation, s’écria-t-il. Oui, c’est une chose triste, mais vraie, et les esprits pusillanimes reculent seuls devant la vérité; il n’y a de réalité que dans les objets matériels; tout le reste n’est que déceptions et chimères. Toute poésie est un rêve, toute spiritualisation une duperie! Pourquoi ne pas appliquer à l’amour la philosophie accommodante qui prend le monde comme il est, et ne jette pas au pressoir un fruit savoureux sous prétexte d’en extraire je ne sais quelle essence imaginaire? Deux beaux yeux, une peau satinée, des dents blanches, une main et un pied élégants sont des valeurs si positives, si incontestables! N’est-il pas déraisonnable de placer ailleurs qu’en elles toute la fortune de sa tendresse? L’esprit vivifie, a-t-on dit; cela est faux: l’esprit tue. C’est la pensée qui corrompt la sensation et crée une souffrancelà où serait sans elle un plaisir véritable. La pensée, don maudit! Donne-t-on ou demande-t-on une pensée à la rose qu’on respire? Pourquoi ne pas aimer comme on respire? La femme, même en n’y voyant qu’une végétation plus parfaitement organisée, ne serait-elle pas encore la reine des créations? Pourquoi ne pas jouir de son parfum en se baissant vers elle, en la laissant à la terre dont elle est née et dont elle vit? Pourquoi l’arracher de son limon, cette fleur si fraîche et la sécher entre nos mains en l’élevant comme une hostie? Pourquoi faire d’une créature faible et fragile un être au-dessus de toutes les gloires, une chose pour laquelle notre enthousiasme manque de nom et trouve celui d’ange indigne et vulgaire? Ange! oui, sans doute, mais ange de la terre et non du ciel; ange de chair et non de lumière! A force d’aimer, nous aimons mal. Nous mettons notre maîtresse trop haut et nous-mêmes trop bas: pour elle, il n’est jamais de piédestal assez grand selon notre fantaisie. Insensés!—Oh! la réflexion est toujours sage, mais le désir est fou, et la conduite se règle sur le désir.—Nous, surtout, esprits actifs et inquiets, blasés sur beaucoup de choses, mécréants à d’autres, irrespectueux pour le reste, planant sur la vie comme sur un lac immonde, et voyant tout, même les couronnes, de haut en bas, nous cherchons dans l’amour un autel où puisse s’humilier notre orgueil et s’attendrir notre dédain. Car il y a dans l’homme un insurmontable besoin de se mettre à genoux devant n’importe quelle idole, qui reste debout et se laisse adorer. A certaines heures, il sonne au fond du cœur une cloche de prière dont la voix jette le plus fort contre terre en lui criant: «Sicambre, courbe-toi!» Et alors, celui qui ignore Dieu dans ses églises et méprise les rois sur leurs trônes, celui qui a usé déjà et brisé de pitié les creuses idoles de la gloire, celui-là manquant de temple où aller prier, se faitun fétiche pour avoir aussi sa divinité, pour se suspendre à un anneau céleste qui le sorte un instant de la fange où rampent les hommes, pour ne pas rester seul dans son impiété, pour voir enfin au-dessus de sa tête, quand il la lève, quelque chose qui ne soit pas le vide et le néant. Celui-là cherche une femme, prend tout ce qu’il a de talent, de passion, de jeunesse, d’enthousiasme, toutes les puissances de son esprit, toutes les richesses de son cœur, et jette cette offrande devant elle comme le manteau que Raleigh étendit devant Élisabeth, et il lui dit, à cette femme: «Marchez, ô ma reine; foulez de vos pieds adorés l’âme de votre esclave.»—Celui-là, c’est un fou, n’est-il pas vrai? car lorsque la reine a passé, que reste-t-il sur le manteau? de la boue.
Gerfaut accompagna cette apostrophe d’un regard si foudroyant que celle qui en était l’objet sentit ses veines glacées par un frisson subit et retira la main que son mari avait gardée jusqu’alors dans la sienne; bientôt elle se leva et alla s’asseoir de l’autre côté de la table, sous prétexte de se rapprocher de la lampe pour travailler, mais en réalité afin de s’éloigner de Christian. Clémence s’était attendue au courroux de son amant, mais non à son mépris; elle manqua de force pour supporter ce supplice, et la tendresse conjugale, péniblement échafaudée dans son cœur depuis deux jours, tomba en poussière au premier souffle de l’indignation d’Octave.
Mllede Corandeuil avait accueilli avec indulgence les paroles véhémentes du vicomte; car, par un raffinement d’orgueil, elle séparait volontiers sa cause de celle des autres femmes.
—Ainsi donc, dit-elle, vous prétendez que si la passion aujourd’hui est peinte sous des couleurs fausses ou vulgaires, la faute en est aux modèles et non aux artistes.
—Vous exprimez ma pensée beaucoup mieux que jene l’aurais fait moi-même, reprit Gerfaut d’un ton d’ironie: où sont les anges dont vous demandez les portraits?
—Dans nos rêves, à nous autres poètes, dit Marillac en levant les yeux au plafond d’un air inspiré.
—Eh bien, alors dites-nous vos rêves, au lieu de copier une réalité qu’il vous est impossible de rendre poétique, puisque vous-même la voyez sans illusion.
A cette demande naïvement articulée par le baron, Gerfaut sourit avec amertume.
—Mes rêves, répondit-il, je vous les raconterais mal, car le premier bienfait du réveil, c’est l’oubli, et aujourd’hui je suis éveillé. Pourtant, il m’en souvient, un jour je me laissai surprendre par un songe maintenant évanoui, mais dont rayonne encore à mes yeux la trace lumineuse. Sous une belle et séduisante apparence, j’avais entrevu le plus riche trésor que puisse offrir la terre au cœur de l’homme; j’avais cru découvrir une âme, cette chose divine, profonde comme la mer, ardente comme la flamme, pure comme l’air, glorieuse comme le ciel, infinie comme l’espace, immortelle comme l’éternité! pour moi, c’était un autre univers dont je devais être le roi; j’ai tenté la conquête de ce nouveau monde, avec quel ardent et saint amour, je ne puis vous le dire! mais, moins heureux que Colomb, j’ai trouvé le naufrage au lieu du triomphe.
A l’aveu que son amant faisait de sa défaite, Clémence, par un attendrissement irrésistible, lui jeta un regard de démenti; puis elle baissa la tête, car elle sentit son visage inondé d’une rougeur brûlante.
En rentrant dans sa chambre, Gerfaut courut à la fenêtre. De là, il pouvait apercevoir l’appartement du baron, où régna longtemps une menaçante obscurité. Dire ce que, pendant une heure, l’amant éprouva de craintes, d’angoisses et de colère, raconter les projets extravagants ou furieuxauxquels son imagination s’arrêta tour à tour, n’apprendrait rien à ceux qui ont passé par une pareille épreuve, et serait incompréhensible pour les autres. A la fin un cri de victoire s’échappa de ses lèvres, à la vue d’une lumière inespérée qui étincela tout à coup derrière les fenêtres, dont ses regards ne s’étaient pas détachés un seul instant.
—Elle est seule, se dit-il; elle n’a pas eu le courage de mentir jusqu’au bout; certes, le ciel nous protège, car dans l’exaspération où je suis, je les aurais tués tous deux.
Décoration fin de page.
Décoration fin de page.