XVI

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Lettre P illustrée

PENDANT plusieurs jours, Gerfaut suivit avec une impitoyable persévérance la ligne qu’il s’était tracée. La femme la plus exigeante eût dû se montrer satisfaite de la politesse qu’il déployait près de Mmede Bergenheim, mais rien dans sa conduite n’annonçait le moindre désir d’une explication. Il veillait avec un soin si scrupuleux sur ses regards, sur ses gestes, sur ses paroles, qu’il eût été impossible de découvrir la nuance la plus légère entre sa manière d’être envers Mllede Corandeuil et celle qu’il avait adoptée à l’égard de Clémence. Ses attentions de choix, ses frais particuliers d’amabilité étaient réservés exclusivement pour Aline. Toutefois, il apportait dans ce jeu autant de ménagement que d’adresse, car il savait que, malgré son penchant à la jalousie, Mmede Bergenheim ne croirait jamais à un abandon soudain, et qu’elle découvrirait le but de cette ruse pour peu qu’il y mît de l’exagération.

En renonçant à toute attaque directe, il n’en travaillaqu’avec plus de soin à fortifier sa position. Il redoubla d’activité pour creuser la tranchée qu’il avait établie autour de la vieille tante et du mari, suivant le principe de l’art militaire qui veut que l’on se rende maître des ouvrages extérieurs d’une place forte avant de livrer une attaque sérieuse aux remparts.

C’était, en quelque sorte, par reflet que la passion d’Octave arrivait à Clémence. A chaque instant elle apprenait quelque circonstance de cette attaque détournée, à laquelle il lui était impossible de porter obstacle.

—M. de Gerfaut m’a promis de passer au moins quinze jours ici, venait lui dire sa tante d’un ton moqueur.

—Gerfaut est réellement plein d’obligeance, lui disait à son tour son mari; il trouve étrange que je n’aie pas fait faire un arbre généalogique pour mettre dans le salon. Il prétend que c’est un complément indispensable à la collection de mes portraits de famille, et il veut absolument me rendre le service de s’en charger. Il paraît, à ce que dit ta tante, qu’il est fort instruit en blason. Croirais-tu qu’il a passé toute la matinée dans la bibliothèque à compulser des liasses de vieux titres? Je suis enchanté de cette circonstance, qui prolongera son séjour ici, car c’est un charmant garçon; libéral, mais gentilhomme au fond.—Marillac, qui a une écriture superbe, se charge de mettre au net le tableau et d’enluminer les écussons. Comprends-tu que nous ne puissions pas retrouver le blason de mon arrière-grand’mère de Cantelescar? Mais dis-moi, ma bonne amie, il me semble que tu ne te montres pas très aimable pour ton cousin Gerfaut?

A ce propos, ou à tout autre de même nature, Mmede Bergenheim cherchait à détourner la conversation; mais elle éprouvait alors pour son mari une antipathie voisine de l’aversion. Car le manque d’intelligence est un des défauts que les femmes pardonnent le moins; elles font volontiersun crime de la confiance qui s’endort sur la foi de leur honneur et de l’aveuglement qui ne devine pas chez elles la possibilité d’une chute.

—Regardez donc, Clémence, les jolis vers que M. de Gerfaut vient d’écrire dans mon album, lui disait à son tour Aline, qui, entre autres joies de vacances défendues au Sacré-Cœur, avait un portefeuille superbement relié en velours cramoisi, renfermant deux méchantes sépias, une aquarelle plus mauvaise et les vers en question. Elle nommait cela: mon album! comme elle appelait: mon journal! un petit cahier où, selon l’usage de beaucoup de jeunes demoiselles, elle consignait chaque soir le récit des grandes aventures de la journée. Depuis quelques jours, ce manuscrit prenait un développement qui menaçait d’atteindre la dimension des mémoires de Mmela duchesse d’Abrantès; mais si l’album était livré à l’admiration publique, personne n’avait vu le journal, et Justine elle-même n’avait pu découvrir, dans la chambre de la jeune pensionnaire, le sanctuaire qui renfermait ce mystérieux manuscrit.

Aline était encore plus mal accueillie que les autres; et Mmede Bergenheim ne dissimulait qu’avec peine l’humeur que lui causait le rayonnement dont s’éclairait la jolie figure de sa belle-sœur, chaque fois qu’il était question d’Octave. La conduite diplomatique de celui-ci porta donc ses fruits, et ses prévisions s’accomplirent avec une justesse qui prouvait l’infaillibilité de son calcul. Malgré la finesse de son esprit, Clémence n’évita pas l’espèce de coup de Jarnac dont son amant l’avait frappée. Une irritation sourde et nerveuse, une inquiétude pleine d’abattement et d’âcreté, vinrent joindre leur aiguillon aux autres émotions dont elle était sans cesse flagellée. Au milieu de tous ces sentiments contradictoires de crainte, de remords, de dépit, d’amour, de jalousie, la tête lui tournait parfois au point de ne plussavoir ce qu’elle voulait; elle se trouvait dans une de ces situations particulières aux femmes d’un caractère complexe et mobile, que toutes les sensations impressionnent, et qui passent avec une facilité extrême d’une idée à une autre entièrement opposée. Après avoir été effrayée outre mesure par la présence de son amant dans la maison de son mari, elle avait fini par s’y habituer, puis par se moquer de sa première frayeur.—En vérité, pensait-elle quelquefois, j’étais trop bonne de me tourmenter et de me rendre malade; je me manquais à moi-même en me défiant ainsi de moi, en voyant un danger où il n’y en a aucun. Ce n’est pas, sans doute, en griffonnant cet arbre généalogique qu’il espère se rendre fort redoutable. Si c’est pour cela qu’il a fait cent lieues, il ne méritait réellement pas d’être traité aussi sévèrement.—Puis, après s’être ainsi rassurée contre les périls de sa position, sans voir que craindre moins le danger, c’était s’enhardir à l’amour, elle passait à l’examen de la conduite de son amant.—Il paraît tout à fait résigné, se disait-elle; pas un mot depuis deux jours! pas un regard! Puisqu’il prend son parti si bien, il devrait, ce me semble, m’obéir tout à fait et partir; ou bien, s’il veut me désobéir, il pourrait y mettre une forme plus aimable. Car, enfin, sa manière d’être est presque de l’impolitesse; il devrait se rappeler au moins que je suis maîtresse de maison et qu’il est chez moi.—Je ne sais quel plaisir il peut trouver à la conversation de cette petite fille! Je gage que son seul but est de me contrarier! Il se trompe fort assurément, et cela m’est bien égal.—Mais Aline prend cela au sérieux! Elle est d’une coquetterie depuis qu’il est ici! Elle fait sa grande personne et sa charmante! Il est sûr que M. de Gerfaut se conduit fort mal en cherchant à tourner la tête de cette enfant.—Je voudrais bien savoir ce qu’il pourrait dire pour se justifier.

Ainsi, d’idée en idée, et par des conséquences fort logiques selon le cœur, si elles ne l’étaient pas selon l’esprit, elle arrivait inévitablement, à la fin de chaque réflexion, au point où son amant avait voulu l’amener. Le désir d’une explication avec lui, qu’elle n’osait s’avouer d’abord par un sentiment d’orgueil, prenait de jour en jour une intensité si grande qu’à la fin Octave lui-même ne pouvait désirer avec plus d’ardeur cet entretien. Depuis qu’elle se voyait sevrée de ces mille offrandes dont il lui avait fait une trop chère habitude, elle en sentait mieux le prix; la privation momentanée des délices de cette tendresse dangereuse, mais si douce, lui avait creusé dans l’âme un vide qui lui faisait pressentir quel néant deviendrait sa vie, si elle était condamnée désormais à l’isolement. Avec l’énergie particulière à la souffrance, elle regretta l’amour plus encore qu’elle ne l’avait goûté; comme on trouve le jour plus beau quand la nuit est venue. Maintenant qu’Octave semblait prêt à l’oublier, elle sentait qu’elle le chérissait avec une tendresse portée jusqu’à l’adoration. Elle se reprochait sa dureté envers lui, plus qu’elle ne s’était jamais reproché sa faiblesse. Il était des instants où son regret lui conseillait des démarches si imprudentes, de si téméraires folies, qu’elle s’effrayait de ses propres pensées. Son antipathie pour tout ce qui n’était pas lui s’augmentait à un tel degré, au milieu de cette irritation d’esprit, que les devoirs de famille les plus simples lui devenaient odieux et pénibles. Il semblait que toutes les personnes dont elle était entourée fussent autant d’ennemis qui la séparaient du bonheur; car le bonheur, c’était Octave; le bonheur, c’était d’entendre sa voix douce et pénétrante la bercer tout bas de ces mots enchantés qui savent les chemins du cœur; c’était de lire ses lettres, où la passion la plus enthousiaste empruntait des séductions nouvelles aux grâces d’un esprit aussi nobleque fin; c’était de recevoir le baiser de son âme dans un de ses regards; et ce bonheur, paroles, lettres, regards, elle avait tout perdu!

Le soir du quatrième jour, elle trouva ce supplice au-dessus de ses forces.

J’en deviendrais folle, pensa-t-elle; demain je lui parlerai.

A peu près dans le même instant, Gerfaut se disait de son côté: Demain j’aurai un entretien avec elle. Ainsi, par une étrange sympathie, leurs deux cœurs semblaient s’entendre malgré leur séparation. Mais ce qui était entraînement irrésistible dans celui de Clémence n’était chez son amant qu’une détermination résultant d’un calcul pour ainsi dire mathématique. A l’aide de ce don de seconde vue que possèdent en amour les hommes intelligents, il avait suivi nuance à nuance les variations passionnées de l’âme de Mmede Bergenheim; sans qu’elle lui eût adressé un mot, et malgré le voile indifférent ou dédaigneux dont elle avait encore le courage de s’envelopper, il n’avait pas perdu une seule des souffrances éprouvées par elle depuis quatre jours. Maintenant il la jugeait assez abattue pour qu’il pût risquer une démarche jusque-là dangereuse; et avec l’égoïsme commun à tous les hommes, même aux mieux aimants, il espérait sa faiblesse de son chagrin.

Le lendemain était le jour d’une partie de chasse arrangée avec quelques voisins. Dès le matin Bergenheim et Marillac, suivis des piqueurs et de la meute, se mirent en route pour le lieu du rendez-vous, qui était le hêtre au pied duquel le tête-à-tête de l’artiste avait été si brutalement interrompu. Gerfaut refusa de se joindre à eux sous le prétexte d’un article à terminer pour laRevue de Paris, et resta seul avec les trois femmes. Dès que le dîner futterminé, il se retira dans sa chambre afin de donner une apparence de vérité à l’excuse dont il s’était servi; mais, en réalité, pour se tenir prêt à saisir la première occasion favorable et la faire naître au besoin par une absence momentanée.

Il était occupé depuis quelque temps à tailler une plume, devant la fenêtre qui donnait sur le jardin, lorsqu’il aperçut à celle du rez-de-chaussée, directement au-dessous de lui, les deux pattes et le museau de Constance; puis le gros carlin tout entier sauta lourdement sur l’appui pour se chauffer au soleil.

—La duègne vient de rentrer dans son sanctuaire, pensa Gerfaut, qui savait qu’il était aussi impossible de voir Constance sans sa maîtresse, que saint Roch sans son chien.

Un instant après, il aperçut Justine et la femme de chambre de Mllede Corandeuil détalant, bras dessus bras dessous, le long de l’allée de platanes, comme si elles fussent allées faire une promenade champêtre, leurs services étant inutiles pour le moment. Enfin, il n’avait pas écrit une demi-page, qu’il vit en face de la fenêtre Aline, un chapeau de paille sur la tête et un arrosoir à la main. Un domestique apporta un baquet plein d’eau près d’un massif de dahlias que la pensionnaire avait pris sous sa protection, et elle se mit à l’ouvrage avec le zèle particulier aux jeunes filles qui, dans leur besoin d’attachement, se font la monnaie d’une grande passion en petites tendresses de fleurs, de serins, de chats ou d’agneaux.

—Maintenant, dit Gerfaut, voyons si la place est abordable.—Et, fermant le secrétaire, il descendit à pas de loup.

Après avoir traversé le vestibule du rez-de-chaussée et ensuite une étroite galerie décorée de quelques tableaux médiocres, il se trouva devant la porte de la bibliothèque.Grâce à l’arbre généalogique qu’il s’était chargé d’extraire des nombreuses liasses de parchemin dont un rayon entier se trouvait encombré, il possédait une clef de cette chambre qui n’était pas habituellement ouverte. A force de sermons sur le danger de certaines lectures pour les jeunes personnes, Mllede Corandeuil avait fait prévaloir ce système de clôture, destiné spécialement à préserver Aline de toute tentation d’ouvrir quelques-uns des romans que la vieille fille proscrivait en masse sur le titre seul, comme eût pu faire la gouvernante de don Quichotte.—En 1780 les demoiselles ne lisaient pas de romans.—Cela mettait fin à toute discussion et coupait court aux réclamations de la jeune pensionnaire, tenue exclusivement au régime de M. Le Ragois et de la géographie de Mentelle.

Sur une table, au milieu de la bibliothèque, étaient étalés les dictionnaires de Moréri, de d’Hozier, de Saint-Allais, de Corcelle, plusieurs dossiers de vieux titres et une grande feuille de papier de Hollande sur laquelle était commencée au crayon l’esquisse de l’arbre généalogique des Bergenheim. Au lieu de se mettre à l’œuvre, Gerfaut referma soigneusement la porte d’entrée et alla ensuite, en pressant un bouton, ouvrir une autre porte plus petite qu’on ne voyait pas d’abord. Des bandes de cuir ouvragé y figuraient des rayons de livres semblables à ceux qui couvraient les parois, et, pour la distinguer au premier coup d’œil du reste de la bibliothèque, il fallait être averti de son existence. Cette porte avait singulièrement attiré l’attention de Gerfaut la première fois qu’il l’avait remarquée. Après l’avoir ouverte avec précaution, il se trouva dans un étroit passage, au fond duquel, vis-à-vis de la fenêtre, un escalier en colimaçon conduisait à l’étage supérieur. Un chat qui espère surprendre une fauvette endormie ne marche pas avec plus de précaution qu’il ne le fit enmontant cet escalier: à quelques pieds de lui seulement, il eût été impossible de distinguer le bruit de ses pas ou de sa respiration.

Le lieu où il se trouva quand il eut franchi la dernière marche était un cabinet rempli d’armoires, éclairé par une seule porte vitrée garnie d’un rideau de mousseline. Cette porte donnait dans un parloir qui séparait le salon de Mmede Bergenheim de sa chambre à coucher. L’unique fenêtre en face du cabinet et, vis-à-vis l’une de l’autre, les portes des deux chambres occupaient la presque totalité de la boiserie dont le reste était tendu d’une étoffe gris perle à dessins lilas. Les angles s’arrondissaient en petites niches remplies de fleurs rares qui embaumaient ce sanctuaire. Le parquet ne formait qu’une seule rosace où l’érable et le châtaignier, le citronnier et le palissandre nuançaient leurs incrustations d’un travail aussi fini que celui d’un meuble des magasins de Susse ou de Giroux. Un divan large et bas, couvert d’une étoffe semblable au reste de la tenture, occupait tout l’espace devant la fenêtre. C’était le seul meuble et il paraissait presque impossible d’introduire un fauteuil de plus.

Les persiennes, fermées avec soin, ainsi qu’un double rideau, laissaient pénétrer si peu de jour, qu’à travers la mousseline de la porte vitrée Octave eut besoin de s’habituer à cette obscurité avant de distinguer complètement Mmede Bergenheim. La baronne était couchée sur le divan, la tête tournée vers lui et un livre à la main. Il crut d’abord qu’elle dormait, mais bientôt il aperçut le rayonnement de ses yeux qui restaient fixés sur la corniche et semblaient lui faire les plus éloquentes confidences.

—Elle ne dort pas, elle ne lit pas, donc elle pense à moi, se dit-il par une déduction logique qui lui parut incontestable.

Après un moment de contemplation, voyant que la jeune femme restait immobile, Gerfaut essaya de tourner doucement le bouton, afin de faire son entrée le moins brusquement possible. Le pêne venait de glisser sans bruit dans la serrure, lorsque la porte du salon s’ouvrit tout à coup. Un large flot de lumière inonda le parquet et, sur le seuil du parloir, Aline parut son arrosoir à la main.

La jeune fille s’arrêta un instant, car elle crut que sa belle-sœur dormait; mais ayant rencontré dans la pénombre le regard étincelant de Clémence, elle entra et lui dit de sa voix fraîche et argentine:

—Toutes mes fleurs se portent bien; je viens arroser les vôtres.

Mmede Bergenheim ne répondit rien, et ses sourcils se contractèrent légèrement, tandis qu’elle suivait de l’œil la jolie jardinière qui s’était agenouillée devant un superbe datura. Ce symptôme presque imperceptible et l’expression un peu fauve du regard présageaient un orage. Quelques gouttes d’eau tombées de l’arrosoir sur le parquet lui servirent de prétexte, et Gerfaut, tout amoureux qu’il était, ne put s’empêcher de songer à la fable du loup accusant l’agneau de troubler son breuvage, lorsqu’il entendit la dame de ses pensées s’écrier d’un ton d’impatience:

—Laissez donc ces fleurs; elles n’ont pas besoin d’être arrosées. Vous ne voyez pas que vous abîmez le parquet? Aline se retourna, regarda un instant la grondeuse, puis, posant son arrosoir à terre, s’élança d’un bond sur le divan, comme un jeune chat qui vient de recevoir un coup de patte de sa mère et se croit suffisamment autorisé à jouer avec elle. A cette attaque imprévue, Mmede Bergenheim voulut se lever; mais, avant d’être sur son séant, elle fut renversée sur les coussins par la jeune fille qui s’était emparée de ses mains et la baisait sur les deux joues.

—Mon Dieu! que vous êtes méchante depuis quelques jours! dit Aline en serrant victorieusement les doigts de son adversaire, sur qui elle s’était presque assise.—Est-ce que vous voulez devenir comme votre tante? Vous ne faites que gronder maintenant. Que vous ai-je donc fait? Êtes-vous fâchée contre moi? Est-ce que vous ne m’aimez plus?

A cette interrogation faite avec un accent caressant, Clémence éprouva une espèce de remords du sentiment de jalousie qu’elle ne pouvait vaincre. Pour l’expier, elle baisa sa belle-sœur au front avec une apparence d’affection dont celle-ci fut satisfaite.

—Qu’est-ce que vous lisez là? dit la jeune fille en ramassant le livre qui, pendant leur lutte, était tombé sur le parquet.Notre-Dame de Paris; que ça doit être intéressant! Voulez-vous me le laisser lire? Oh! voulez-vous? dites-moi!

—Vous savez bien que ma tante défend que vous lisiez des romans.

—C’est pour me chagriner, et pas pour autre chose. Est-ce que vous trouvez qu’elle a raison? Il faut donc que je reste une sotte et que je passe ma vie à lire de l’histoire et de la géographie. Comme si je ne savais pas que Louis XIII était le fils de Henri IV, et qu’il y a en France quatre-vingt-six départements.—Vous lisez bien des romans, vous. Le feriez-vous si c’était mal?

Sans vouloir s’engager dans une de ces controverses que le bon sens extrêmement logique des enfants rend toujours difficiles, Clémence répondit d’une voix un peu impérative qui devait mettre fin à la discussion:

—Quand vous serez mariée, vous ferez ce que vous voudrez. Jusque-là, il faut vous en rapporter, pour votre éducation, aux personnes qui s’intéressent à vous.

—Toutes mes amies, répondit Aline d’un ton boudeur, ont des parents qui s’intéressent à elles au moins autant que votre tante à moi, et on ne les empêche pas de lire.—Voilà Claire de Saponay qui a lu tout Walter Scott,Maleck-Adel,EugénieetMathilde... que sais-je!... Gessner. Mllede Lafayette.—Enfin, elle a tout lu... Moi, on m’a laissé lireNuma PompiliusetPaul et Virginie.—A seize ans, si cela n’est pas ridicule!

—Allons, ne vous fâchez pas et allez à la bibliothèque prendre un roman de Walter Scott; mais que ma tante n’en sache rien au moins.

A cet acte de capitulation par lequel Mmede Bergenheim voulut probablement réparer sa maussaderie précédente, Aline, toute joyeuse, ne fit qu’un saut jusqu’à la porte vitrée. Gerfaut eut à peine le temps de quitter son poste d’observation et de se jeter entre deux armoires où il se cacha de son mieux sous un manteau qui y était suspendu. Mais la jeune fille, sans faire attention à une paire de jambes qui ne se trouvaient que fort imparfaitement dissimulées, sauta l’escalier du haut en bas plutôt qu’elle ne le descendit, et remonta un moment après en fredonnant, les deux précieux volumes à la main.

—Waverley, ou l’Écosse il y a soixante ans, dit-elle en lisant le titre entier par anticipation de jouissance. J’ai pris le premier parce que vous me les prêterez tous l’un après l’autre, n’est-ce pas? Claire dit bien qu’une demoiselle peut lire Walter Scott, et que c’est très joli.

—Nous verrons, si vous êtes sage, répondit Clémence en souriant; mais surtout ne laissez pas voir ces livres à ma tante: car c’est moi qui serais grondée.

—Soyez tranquille, je vais vite les cacher dans ma chambre.

Elle alla jusqu’à la porte, puis s’arrêta et revint sur ses pas.

—Il paraît, dit-elle, que M. de Gerfaut a travaillé aujourd’hui dans la bibliothèque, car il y a sur la table un tas de gros livres. C’est aimable à lui, n’est-ce pas, de vouloir faire cette généalogie? Est-ce que nous y serons toutes deux? met-on les femmes dans ces choses-là? J’espère bien que votre tante n’y sera pas; d’abord elle n’est pas de la famille.

Au nom de Gerfaut, le nuage qui s’était dissipé sur le front de Clémence vint de nouveau l’obscurcir.

—Je n’en sais pas plus que vous, répondit-elle un peu sèchement.

—C’est qu’au salon il n’y a que des tableaux d’hommes; ce qui n’est pas déjà si poli de leur part. J’aimerais mieux qu’il y eût les portraits de mes grands-mères; ce serait plus amusant de voir toutes les belles robes qu’on portait dans ce temps-là que ces vieilles barbes qui font peur.—Mais dans les arbres généalogiques on ne met peut-être pas les demoiselles, continua-t-elle d’un ton pensif.

—Il faut le demander à M. de Gerfaut, il a certainement trop envie de vous plaire pour vous refuser, répondit Clémence avec un sourire presque ironique.

—Croyez-vous? dit naïvement Aline, je n’oserai jamais lui demander cela.

—Il vous fait donc toujours peur?

—Encore un peu, répondit la jeune fille en baissant les yeux, car elle se sentit rougir.

Ce symptôme rendit à Mmede Bergenheim toute la mauvaise humeur contre laquelle elle s’était efforcée de lutter jusqu’alors, et ce fut avec un accent de perçante moquerie qu’elle reprit brusquement:

—Votre cousin d’Artigues vous a-t-il écrit?

Mllede Bergenheim leva les yeux et la regarda un instant d’un air distrait.

—Je ne sais pas, dit-elle enfin.

—Comment! vous ne savez pas si vous avez reçu une lettre de votre cousin? reprit Clémence en riant avec affectation.

—Ah! Alphonse... non, c’est-à-dire oui; mais il y a déjà longtemps.

—Comme vous êtes devenue froide et indifférente pour ce cher Alphonse! Vous ne vous rappelez donc pas combien l’an dernier vous avez pleuré à son départ, comme vous vous êtes fâchée contre votre frère qui voulait vous plaisanter sur cette belle affliction, comme vous avez juré de n’avoir jamais d’autre mari que votre cousin.

—J’étais une sotte, et Christian avait raison. Alphonse qui n’a qu’un an de plus que moi! Songez donc, quel joli ménage nous ferions! Je sais que je ne suis pas très raisonnable, et il faut alors que mon mari le soit pour nous deux.—Christian a neuf ans de plus que vous.

—Vous trouvez que c’est trop? dit Mmede Bergenheim d’un ton très fin.

—Au contraire.

—Et quel âge voudriez-vous donc qu’eût votre mari?

—Mais... trente ans, répondit la jeune fille après quelque hésitation.

—L’âge de M. de Gerfaut?

Les deux femmes se regardèrent un instant en silence. Depuis le lieu où il était caché, Octave, auditeur de cette conversation dont il était la pensée et l’âme secrète, remarqua l’expression de douceur qui vint animer le regard de Clémence, et qui semblait provoquer une confidence entière. La jeune pensionnaire se laissa prendre ingénument à cette apparence d’intérêt et de tendresse.

—Je vous raconterais bien quelque chose, dit-elle, si vous vouliez me promettre de ne le répéter à personne.

—A qui donc voulez-vous que j’en parle? Vous savez que je suis discrète pour vos petits secrets.

—C’est que ce serait peut-être un grand secret, reprit Aline.

—Voyons: asseyez-vous là et contez-moi ce grand secret.

Clémence prit à son tour les mains de sa belle-sœur et lui fit une place à ses côtés sur le divan.

—Vous savez, dit celle-ci, que Christian m’a promis une montre comme la vôtre, parce que je n’aime plus la mienne. Hier, en nous promenant, je lui disais que c’était fort mal à lui de ne me l’avoir pas encore donnée. Savez-vous ce qu’il m’a répondu?—Il est vrai qu’il riait un peu.—Ce n’est pas la peine que je t’en achète une; quand tu seras la vicomtesse de Gerfaut, ton mari te la donnera.

—Votre frère a voulu se divertir à vos dépens; comment êtes-vous assez enfant pour ne pas vous en apercevoir?

—Enfant! dit Aline en se levant d’un air piqué; je sais ce que j’ai vu. Hier au soir ils ont parlé longtemps ensemble au salon, et je suis très sûre que c’était de moi.

Mmede Bergenheim partit d’un éclat de rire, qui augmenta le dépit de sa belle-sœur, moins disposée que jamais à se voir traitée en petite fille.

—Pauvre Aline! dit enfin la baronne; ils parlaient du cinquième portrait dont M. de Gerfaut ne peut retrouver l’original dans les vieux titres, et qu’il croit étranger à la famille. Vous savez, cette vieille figure à barbe grise, près de la porte.

La jeune pensionnaire baissa la tête comme un enfant qui voit une méchante sœur aînée souffler sur son château de cartes.

—Et comment savez-vous cela? dit-elle après un instantde réflexion. Vous étiez au piano. Comment pouviez-vous entendre d’un bout du salon à l’autre ce que disait M. de Gerfaut?

Ce fut au tour de Clémence de baisser la tête, car il lui sembla que sa belle-sœur devinait en ce moment cette subtilité d’organes, cette attention continuelle qui, sous une affectation d’indifférence, ne lui laissaient pas perdre une seule des paroles d’Octave. Selon l’usage, elle voulut cacher son embarras sous un redoublement d’ironie.

—Il est probable, en effet, dit-elle, que je me trompe et que vous avez raison. Quel jour devons-nous saluer madame la vicomtesse de Gerfaut?

—Je vous dis sottement tout ce que je pense, et ensuite vous vous moquez de moi, reprit Aline, dont la figure ronde s’allongeait à chaque mot, et passait du rose à l’incarnat; est-ce ma faute si mon frère m’a parlé de cela?

—Je crois que vous n’aviez pas besoin qu’il vous en parlât pour y penser beaucoup.

—Eh bien, ne faut-il pas penser à quelque chose?

—Mais il faut veiller un peu à ses pensées; il n’est pas fort convenable pour une demoiselle de s’occuper d’un homme, répondit Clémence avec un accent de sévérité dans lequel sa tante eût reconnu avec orgueil le pur sang des Corandeuil.

—Je croyais que cela était plutôt permis à une demoiselle qu’à une dame.

A cette riposte imprévue et sans arrière-pensée, Mmede Bergenheim perdit la parole et demeura interdite devant la jeune fille, comme un écolier devant le pédagogue qui vient de lui administrer une vigoureuse férule.

—Où diantre ce petit serpent est-il allé chercher cela? pensa Gerfaut, fort mal à son aise entre les deux armoires où il s’était blotti.

Voyant que sa belle-sœur ne lui répondait pas, Aline prit ce silence de confusion pour de la mauvaise humeur et se fâcha tout à fait à son tour.

—Vous êtes très méchante aujourd’hui, dit-elle, adieu; je ne veux pas de vos livres.

Elle jeta les volumes deWaverleysur le divan, reprit son arrosoir sans s’inquiéter de faire une libation nouvelle sur le parquet, et sortit en fermant la porte avec fracas.

Mmede Bergenheim, l’air sombre et pensif, resta immobile, comme si la réflexion de la jeune fille l’eût changée en statue.

—Entrerai-je? se disait Octave, enfin sorti de sa niche, et la main sur le bouton de la porte.—Voilà une petite Agnès qui, avec ses naïvetés, me fait un tort infini. Je suis sûr qu’on vogue maintenant à pleines voiles sur la mer orageuse du remords, et que ces deux boutons de rose qu’elle regarde si fixement lui paraissent les yeux de son mari.

Avant que l’indécision du poète eût cessé, la baronne se leva par un mouvement brusque et sortit en fermant la porte presque aussi bruyamment que l’avait fait sa belle-sœur.

Ce fut en maudissant, du plus profond de son âme, les pensionnaires, les pensionnats et les cœurs de seize années, malgré la poésie dont les a doués un illustre écrivain, que Gerfaut redescendit l’escalier du cabinet et revint à la bibliothèque. Après s’être promené quelque temps en long et en large devant les dictionnaires et les parchemins étalés sur la table, il sortit et remonta dans sa chambre. Au moment où il passait devant le grand salon, une orageuse harmonie vint frapper son oreille; des fusées chromatiques montantes et descendantes, des gammes de six octaves roulant comme la cataracte du Niagara, des arpèges extraordinaires, un martellement de basses à faire sauter les touchesse succédaient, sans interruption, avec une pétulance, un nerf, un emportement qui prouvaient que la furie française n’est pas l’apanage exclusif du sexe fort. Au milieu de ces notes graves, folles, tristes, passionnées, hurlant parfois de leur accouplement, Gerfaut reconnut, à la netteté des traits et à l’élégance brillante de quelques passages, que cette improvisation ne pouvait sortir des doigts peu exercés d’Aline. Il comprit qu’en ce moment le piano servait de confident à Mmede Bergenheim, et qu’elle y épanchait, avec l’explosion dont une longue concentration finit par faire un besoin, les émotions contradictoires auxquelles depuis quelques jours elle se trouvait livrée, car, pour le cœur privé d’un autre cœur où se puissent verser sa joie et sa peine, la musique est un ami qui écoute et répond. Sous les doigts qui l’interrogent, l’instrument reçoit la pression de l’âme souffrante et s’anime pour la consoler. Le souffle de la douleur errant sur le clavier éveille une harmonie qui la berce et l’endort, ou la distrait par une exaltation passagère.

Gerfaut écouta quelque temps en silence, le front appuyé contre la porte du salon. A chaque phrase, à chaque modulation, son esprit, par un merveilleux instinct de sympathie, s’identifiait avec le sentiment dont elle était l’interprète. Il reconnut dans des accords graves, rauques, lugubres, largement appuyés, comme si la musicienne eût voulu s’enivrer de leur dissonance, les accents poignants du repentir qui s’acharne sur l’âme en l’étreignant de ses serres brûlantes. Un grondement de notes plus contenues, mais moins affaissées, sourdes d’abord, puis s’élevant insensiblement, et finissant par tonner en roulement éclatant et furieux, exprima les doutes, les craintes, les tortures de la jalousie. C’était souffrance encore, mais souffrance qui s’exhale au lieu de se ronger; c’était le cœur blessé, maislaissant saigner sa plaie, et non le cœur étouffant dans une main de fer sans pouvoir respirer pour gémir. Après bien des soupirs, des reproches, des cris d’angoisse, des sanglots, la fureur de cette exécution décrut peu à peu et se fondit en une suite de modulations de plus en plus adoucies et calmées, comme le Rhône, après avoir arraché ses rives au fond des rochers du Valais, finit par s’endormir dans le Léman paisible. Pendant quelque temps, l’imagination de Clémence erra au milieu de vagues mélodies sans se fixer à aucune. Enfin un souvenir parut la captiver. Après avoir fait murmurer au piano les premières mesures de la romance duSaule, elle reprit le motif avec plus de précision, et lorsqu’elle eut achevé la ritournelle, elle commença d’une voix douce et un peu voilée:

Assisa al piè d’un salice.

Assisa al piè d’un salice.

Assisa al piè d’un salice.

Octave l’avait entendue chanter plusieurs fois dans le monde, mais jamais avec cet accent profond. Par une de ces pudeurs dont les nobles femmes ont l’instinct, Clémence eût rougi de livrer au peuple des salons la moindre portion de son âme; même cet aveu d’une nature aimante que révèle un timbre de voix vibrant et attendri. Devant les étrangers elle chantait des lèvres; en ce moment c’était du cœur. Au troisième couplet, lorsqu’il comprit qu’elle devait s’être exaltée par l’expression de son chant, par le parfum d’amour mélancolique, de rêverie douloureuse, de désenchantement passionné qu’exhale cette exquise romance, le poète entra doucement, jugeant le moment favorable, et assez ému lui-même pour croire à la contagion de son trouble.

La première figure qu’il aperçut fut celle de Mllede Corandeuil, étendue dans son fauteuil, la tête renversée, les bras pendants, et laissant échapper, en manière d’accompagnement,une mélodie nasale, sifflante et fêlée. Les lunettes de la vieille fille, suspendues au bout de son nez, avaient singulièrement compromis l’harmonie de son tour de cheveux, où les branches se trouvaient engagées; laGazette de France, tombée de ses mains, caparaçonnait le dos de Constance, couchée à ses pieds selon son habitude.

—Atroce pythonisse! se dit Gerfaut. Il y a donc une malédiction sur moi aujourd’hui. Cependant, ayant vu que la maîtresse et le carlin dormaient tous deux d’un sommeil aussi profond que celui de Guillot et de son troupeau, il referma la porte discrètement et traversa le salon en marchant sur la pointe des pieds.

Mmede Bergenheim avait cessé de chanter, mais ses doigts continuaient à moduler vaguement le motif de la romance. En observant la démarche circonspecte d’Octave, elle se pencha pour regarder sa tante, dont elle n’avait pas remarqué le sommeil, car le dos immense du fauteuil était tourné de son côté. Personne ne sait dormir d’une manière fort imposante, et le profil de la vieille fille à demi décoiffée avait une expression grotesque dont la gravité de sa nièce ne put éviter l’influence. L’envie de rire fut pour le moment plus forte que le respect ou la mélancolie; et, en se rasseyant, Clémence, par ce besoin de communication particulier à la gaieté, regarda involontairement Octave souriant de son côté. Quoique cet échange d’idées n’eût rien de sentimental, celui-ci s’empressa de le mettre à profit; un moment après il était assis sur un tabouret, derrière le piano, à gauche et à quelques pouces seulement de Mmede Bergenheim.

—Comment peut-on dormir quand vous chantez?

Ce fut là son début. Le rhétoricien le plus empêtré dans sa galanterie collégienne eût trouvé tout d’abord une phraseaussi spirituelle; mais l’éloquence était moins dans les mots que dans l’expression. Le mouvement aisé, rapide, quoique discret, par lequel Octave s’était assis, la précision élégante de son geste, la manière gracieuse dont il penchait la tête en parlant, annonçaient une grande habitude de l’espèce de conversation qu’il entreprenait. Si les paroles étaient d’un écolier, l’accent et la pose étaient d’un maître.

La première pensée de Clémence fut de se lever et de sortir du salon, mais un charme invincible la retint sur sa chaise. En voyant étinceler près de son visage ce regard noir et pénétrant qui, depuis quelques jours, lui refusait ses prières; en entendant vibrer, douce comme un soupir, la voix qu’elle aimait, elle sentit son sein se gonfler et ses prunelles ondoyer sous leurs paupières; elle ne se trouva pas assez maîtresse de ses yeux pour oser les arrêter sur ceux d’Octave; elle les détourna donc et affecta de regarder la vieille fille.

—J’ai un talent particulier pour faire faire la sieste à ma tante, dit-elle d’un ton d’enjouement que démentait l’émotion de son corsage; si je voulais, elle dormirait ainsi jusqu’à ce soir; quand je cesserai de jouer, le silence la réveillera.

—Je vous en supplie, jouez encore; ne l’éveillez jamais, répondit Gerfaut; et, comme s’il eût craint de ne pas être suffisamment exaucé, il se mit à frapper de la main gauche une batterie de basse, sans s’inquiéter des fausses notes.

—Jouez du moins dans le ton, dit Clémence en souriant, et berçons juste.

Elle eut tort de direberçons, car son amant prit acte de ce terme comme d’un consentement de complicité pour tout ce qui pourrait arriver. Dans un tête-à-tête,nousest le mot le plus traître de la langue.

Soit qu’elle n’eût pas elle-même une envie extrême quesa tante s’éveillât, soit qu’elle désirât éviter une conversation dont elle se sentait troublée d’avance après l’avoir si ardemment désirée, soit qu’elle voulût goûter en silence le bonheur de se sentir encore aimée, car, depuis qu’il était assis près d’elle, les moindres gestes d’Octave étaient redevenus un aveu, Mmede Bergenheim secoua deux ou trois fois la tête avec grâce en cherchant un motif; puis elle se mit à jouer lavalse du duc de Reichstadt, en frappant seulement la première mesure de l’accompagnement, pour indiquer à son amant où il devait poser les doigts.

La valse commença. Clémence jouant le chant et Octave la basse, deux mains restaient inoccupées, celles-là précisément qui étaient voisines l’une de l’autre. Or que peuvent faire deux mains inoccupées et voisines, quand l’une appartient à un homme hardiment amoureux, l’autre à une jeune femme qui, ayant depuis longtemps maltraité son amant, se trouve au bout de sa sévérité? Avant la fin de la première reprise, les doigts blancs et effilés de la clef desolfurent en prison dans ceux de la clef defa, sans que cela fît le moindre tort à l’effet du morceau, car la vieille tante dormait toujours.

Un moment après, la bouche d’Octave se colla sur cette main un peu tremblante, comme s’il eût voulu en imbiber de son âme la peau tiède et parfumée. Deux fois la baronne essaya de se dégager, car elle sentait le frisson de cette caresse circuler dans ses veines, deux fois la force lui manqua, et sa tentative finit par se changer en une pression contre les lèvres tenaces qu’elle croyait posées sur son cœur; la main rendait le baiser. Il commençait à devenir urgent que la vieille tante s’éveillât, mais elle dormait mieux que jamais, car la valse continuait toujours: et si une légère indécision se faisait remarquer dans le chant, la main gauche, au contraire, frappait ses grosses notes avec une énergiecapable de métamorphoser Mllede Corandeuil en une seconde Belle au bois dormant.

...Les doigts blancs et effilés de la clef desolfurent en prison dans ceux de la clef defa...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

...Les doigts blancs et effilés de la clef desolfurent en prison dans ceux de la clef defa...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

Lorsque Octave eut bien longtemps, bien doucement, bien tendrement caressé cette main qu’on ne lui disputait plus, il leva la tête pour obtenir une faveur nouvelle; car un amant n’est jamais comme la mer, à laquelle il a été dit: Tu n’iras pas plus loin! Cette fois Mmede Bergenheim ne détourna pas les yeux; mais, après avoir regardé un instant Octave, comme doivent regarder les anges, elle lui dit avec une coquetterie pleine de séduction:

—Aline?

La contemplation muette qui répondit à cette question renfermait un démenti si éloquent, que toute parole devenait superflue. En se sentant aimé, Gerfaut rendit grâce à la ruse qui lui avait procuré le bonheur dont il jouissait; mais il la dédaigna pour mieux savourer ce bonheur même. Son sourire doux et fin trahit le secret de son machiavélisme; il fut compris et pardonné. En ce moment, il n’y avait plus entre eux ni doutes, ni craintes, ni combats; il leur avait fallu bien des efforts pour se désunir: d’une même chute ils retombaient au sein l’un de l’autre. Ils n’éprouvaient pas même le besoin d’une explication pour la mutuelle souffrance qu’ils s’étaient faite, car la souffrance n’existait plus et ils étaient entrés dans ce paradis de l’amour dont l’extase est rendue plus délicieuse encore par le souvenir des peines passées. Ils restèrent longtemps en silence, heureux de se voir, d’être l’un près de l’autre, d’être seuls, car la vieille tante dormait toujours, de respirer le même air, de sentir leur cœur battre d’un même accord, de se bercer mollement dans leur tendresse au son de cette musique de plus en plus confuse et incertaine, et craignant de faire évanouir par un seul mot les charmes ineffables de cette félicité. Ils échangèrent leurs âmes dansde longs regards, dont l’ardeur et l’adoration étaient égales, car les dernières résistances étaient domptées au cœur de Clémence. Et quand elle sentit les lèvres de son amant remplacer sur les siennes le baiser de leurs yeux, elle se raidit dans les bras qui l’enlaçaient en pressant le clavier par une contraction nerveuse; il lui sembla que le salon tournait, que le jour devenait nuit, et que sa vie s’exhalait tout entière dans un soupir lentement respiré par la bouche d’Octave.

La valse était finie, et pourtant Mllede Corandeuil ne s’était pas éveillée. Aucun son ne se faisait plus entendre; on eût dit que le sommeil avait aussi gagné les deux amants, immobiles dans les bras l’un de l’autre comme deux anges en prière. Le charme fut rompu tout à coup par un bruit épouvantable, semblable à la trompette qui doit appeler les coupables au dernier jugement.


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