XXI

XXI

Lettre C illustrée

CHRISTIAN de Bergenheim était un de ces hommes dont Napoléon avait en quelque sorte ressuscité la race graduellement éteinte depuis les siècles féodaux; homme exclusivement d’action, ne faisant aucune dépense superflue d’imagination ou de sensibilité, et, dans les occasions capitales, ne laissant jamais voyager leur âme plus loin que la portée de leur sabre. L’absence complète de ce sens que la plupart nomment irritabilité maladive, et quelques-uns poésie, avait conservé aux ressorts de son caractère leur inflexibilité rude et native. Son âme manquait d’ailes pour sortir du monde positif; mais cette indigence avait sa compensation: il était impossible d’appliquer un bras plus vigoureux que le sien à tout ce qui était résistance matérielle. Il ne vivait jamais ni hier ni demain, il vivait aujourd’hui. Insignifiantavant ou après, il déployait au moment voulu une énergie d’autant plus puissante qu’aucune déperdition intempestive d’émotion ou de rêverie n’en avait amolli l’action. Les rares idées contenues dans son cerveau y avaient acquis, par l’effet même de cette rareté, un développement clair, dur et impénétrable, pareil au diamant. A la clarté intérieure de ces étoiles fixes, il allait en toute chose, comme on va au soleil, tête haute, droit devant lui et prêt à broyer du pied les obstacles qui eussent essayé d’arrêter sa marche ou de le faire dévier de son chemin.

En ce moment pourtant, malgré cette forte trempe de son caractère, Bergenheim fut sur le point de fléchir sous le coup dont il venait d’être frappé. Au lieu de se joindre aux personnes qui transportaient Marillac, ce fut au jardin qu’il descendit en sortant de la salle à manger, car le besoin d’air qu’il avait prétexté pour quitter ses hôtes était une réalité en même temps qu’une excuse. Il se sentait oppressé jusqu’à l’étouffement par les émotions auxquelles il servait de proie depuis quelques heures. La dissimulation, dont la prudence lui faisait une nécessité et son honneur un devoir, en avait encore aggravé le tourment en le comprimant. Les douleurs de l’homme ont ce raffinement qui les complète et les rend incomparables; c’est de toute leur lourdeur qu’elles pèsent sur l’âme, car l’épanchement leur est interdit. Depuis les gladiateurs de Rome dressés à mourir avec grâce, il est une étiquette pour la souffrance qui lui prescrit le silence et le secret. Il faut savoir faire de la chape de plomb qui vous écrase, un manteau où se cache votre supplice. Se découvrir un seul instant pour gémir en liberté, pour montrer aux autres ses stigmates sanglants, cela s’appellerait faiblesse, impudeur, lâcheté! On permet les cris à l’enfant et les pleurs à la femme; mais l’homme doit boire son sang comme fit Beaumanoir, afin quenul ne voie sa plaie et ne rie de lui parce qu’il est blessé.

Christian marcha longtemps d’un pas violent à travers les sentiers et les taillis du parc. Baignant à l’air froid du soir sa tête nue et brûlante, il cherchait à calmer ce bouillonnement intérieur, tempête du sang qui se déchaîne, au milieu de laquelle la raison flotte et se débat comme un navire près du naufrage. Dans certaines tortures morales, le même feu qui embrase de ses langues aiguës les fibres irritables du cœur fait monter au cerveau une vapeur obscure; et plus la flamme dévore, plus la fumée étouffe; plus les sentiments sont poignants, plus les idées se troublent.

Bergenheim lutta avec énergie contre ce vertige dans lequel il sentait tournoyer son esprit; ne pouvant s’arracher tout entier au supplice, il essaya du moins d’en dégager sa tête. Il employa tout ce qu’il avait de force à recouvrer son sang-froid, à dominer les périls et les douleurs dont il était entouré, d’un regard ferme, sinon indifférent, à reconquérir en un mot l’empire sur lui-même qui lui était habituel et qui, pendant le souper, l’avait abandonné à plusieurs reprises. Ses efforts ne furent pas vains. La vigueur de son âme, terrassée un instant par la violence de ses sensations, finit par prendre le dessus. Sans faiblesse, sans exagération, sans emportement, il contempla sa position comme s’il eût été question d’un autre. Deux faits, l’un accompli, l’autre encore incertain, se dressaient devant lui dans toute l’horreur d’une vision funèbre: d’un côté le meurtre, de l’autre l’adultère; le tombeau dans le torrent pour pendant au lit nuptial outragé. Aucune puissance humaine ne pouvait remédier au premier de ces malheurs ou en arrêter les conséquences; il l’adopta donc, comme on tend le cou à la hache sur l’échafaud, mais il en détourna son esprit, dont il avait besoin pour un autre supplice. En attendant le jour voisin peut-être de l’expiation,il demanda une trêve au cadavre pour ne plus s’occuper que de la femme. Il soumit au principe d’honneur orgueilleux et inflexible, première religion de son âme, la conduite qu’il devait tenir à son égard. Jusqu’alors il n’existait contre elle que des présomptions, graves, il est vrai, si l’on réunissait les révélations de Lambernier aux étranges indiscrétions de Marillac. Connaître la vérité tout entière lui parut le premier devoir à remplir envers lui-même comme envers elle: innocente, il avait un pardon à obtenir; coupable, un châtiment à infliger.

—C’est un abîme, se dit-il, et je trouverai peut-être au fond autant de boue que de sang. N’importe, j’y descendrai.

Lorsqu’il rentra au château, sa physionomie avait recouvré son calme habituel. Le regard le plus observateur eût à peine découvert une légère altération dans ses traits, la main la plus habile à apprécier les pulsations de la fièvre n’eût rien deviné en interrogeant la sienne. Le champ de bataille de la salle à manger était enfin abandonné. Vainqueurs et vaincus s’étaient retirés dans leurs chambres. Ce fut à celle de l’artiste qu’il monta d’abord, afin qu’aucune singularité dans sa conduite n’attirât l’attention; car, en sa qualité de maître de maison, une visite à l’un de ses hôtes tombé mort ou à peu près à sa table était en quelque sorte un devoir. Les soins prodigués à Marillac avaient prévenu le danger qu’auraient pu faire naître son imprudente ivresse et l’espèce de poison dont il l’avait couronné. Étendu au milieu de son lit, dans la position où on l’y avait placé, il dormait du sommeil lourd et pénible qui sert d’expiation aux excès bachiques. A quelque distance, Gerfaut écrivait, assis devant une table; il semblait disposé à veiller toute la nuit et à remplir ainsi, avec le dévouement de l’amitié, les fonctions de garde-malade.

A la vue du baron, Octave se leva; sa figure, où tantd’émotions s’étaient peintes pendant le souper, avait repris aussi une rare expression de réserve. Ce fut avec un égal sang-froid que ces deux hommes s’abordèrent.

—Dort-il? demanda Christian, en obéissant au geste de son hôte qui lui recommandait de ne pas faire de bruit.

—Depuis quelques instants, répondit celui-ci; maintenant il est tout à fait bien, et demain il n’y paraîtra plus. Mais j’espère que cela vous servira de leçon et contiendra dans de justes bornes votre hospitalité princière. Votre table est un vrai guet-apens.

—Ne me jetez pas la pierre, je vous prie, repartit le baron avec une égale apparence de bonne humeur. Si demain notre ami doit demander raison à quelqu’un, c’est bien à vous qui prenez du kirschen de 1765 pour de l’eau.

—Je crois réellement que j’étais le plus ivre des deux, interrompit Octave avec une vivacité qui dissimulait un certain embarras; nous avons étrangement scandalisé M. de Camier qui a pris la plus mauvaise opinion des têtes et des estomacs parisiens.

Après avoir regardé un moment l’artiste endormi, Christian s’approcha de la table où était assis Gerfaut, et jeta un coup d’œil sur ce qu’écrivait celui-ci.

—Vous travaillez donc toujours? dit-il, tandis que ses yeux restaient fixés sur le papier.

—En ce moment, je fais le modeste métier de copiste. Ce sont des vers que Mllede Corandeuil a eu la gracieuseté de me demander...

—Faites-moi un plaisir. Je vais chez elle tout à l’heure, donnez-moi ces vers pour que je les lui remette moi-même. Depuis le malheur arrivé à Constance, elle m’en veut à mort, et je ne serais pas fâché d’avoir un auxiliaire comme vous pour entrer en conversation.

Gerfaut écrivit les deux ou trois lignes qui lui restaientà transcrire et remit la feuille à Bergenheim. Celui-ci la regarda quelque temps avec attention, ensuite il plia soigneusement le papier et le mit dans sa poche.

—Je vous remercie, monsieur, dit-il, et je vous laisse à vos devoirs d’amitié.

L’accent extrêmement calme dont ces paroles furent prononcées et le salut poli qui les accompagna avaient quelque chose de si grave dans leur honnêteté que Gerfaut resta glacé, pour ainsi dire, quand le baron fut sorti; mais l’impression qu’il éprouva n’alla pas jusqu’à l’inquiétude: il n’avait pas compris.

En entrant chez lui, Bergenheim ouvrit une seconde fois le papier qu’on venait de lui remettre et le compara au billet qu’il tenait de Lambernier. Les soupçons qu’un examen séparé lui avait fait concevoir se trouvèrent confirmés par cette confrontation; aucun doute n’était possible: la lettre et la pièce de vers avaient été écrites par la même main.

Après quelques instants de réflexion, Christian descendit chez sa femme.

La molle sérénité de l’appartement de Mmede Bergenheim offrait, avec les scènes bruyantes dont la salle à manger avait été le théâtre, le contraste que l’on éprouve lorsque, de l’étouffement d’une foule grossière, entassée dans une étroite enceinte, on s’échappe pour respirer sous les lilas en fleur la fraîcheur d’une belle soirée de printemps. Au lieu des chaudes vapeurs de l’orgie, on se plaisait dès l’entrée dans je ne sais quelle atmosphère d’une douceur indéfinissable; parfum sans nom et si particulier aux chambres de quelques jeunes femmes, qu’on peut croire, sans être accusé de céladonisme, que leur présence n’y est pas étrangère. Au milieu de ces suaves senteurs avec lesquelles s’harmonisait la faible clarté d’une lampe d’albâtre, les teintes douces à l’œil des tentures et un silence qui avait une expressionde recueillement, Clémence était assise avec nonchalance dans une causeuse à l’angle de la cheminée. Sur une table près d’elle, un ouvrage de broderie et quelques livres annonçaient des intentions de travail ou de lecture délaissées pour une de ces méditations séductrices, auxquelles les esprits ardents ne savent pas résister. Les femmes surtout, que leur condition fait esclaves, et leur nature avides de liberté, sont d’insatiables rêveuses. Car la rêverie, c’est la prison qui s’ouvre, et l’âme qui s’envole: et plus la prison est étroite, plus l’âme dans sa délivrance imaginaire prend un essor désordonné. Telle, que le monde juge froide, effrayerait par l’audace de ses secrètes pensées l’imagination la plus virile; telle autre, qui en réalité n’a jamais failli, se donne sans réserve, à certaines heures solitaires, à celui qui ne sait rien obtenir quand il est là.

Mmede Bergenheim subissait alors cet entraînement irrésistible de l’imagination qui brise sa chaîne. Jamais elle n’était allée si loin dans l’abandon de ses sentiments, dans la hardiesse de ses réflexions. Cette journée avait fait franchir à sa passion une distance qui l’eût effrayée, si elle avait pu recouvrer un seul instant assez de calme pour l’apprécier. Mais demander le calme au cœur qui aime, c’est demander la lune sereine au ciel d’orage. Quoique son amant ne fût plus là, elle était encore sous le charme de cette passion brûlante autant que spirituelle qui répondait à la fois aux besoins de son âme, aux délicatesses de son goût, à l’activité de son intelligence. En ce moment, elle se trouvait heureuse de vivre; il n’était pas de pensée triste qui ne s’effaçât devant ce mot magique: il m’aime! Par une réussite bien rare, tous les détails de son raccommodement avec Octave lui plaisaient; elle n’eût voulu rien en retrancher, rien y ajouter; elle était arrivée au point qu’elle désirait, et s’y était arrêtée sur un trône. Elle l’avait revusoumis comme aux premiers jours; il avait reconnu sa souveraineté, en ne réservant pour lui que le droit d’amour et de prière. Sans doute en se rappelant les concessions dont elle avait payé ce triomphe, elle ne pouvait empêcher une légère rougeur de colorer fugitivement sa joue; son orgueil féminin était forcé de reconnaître qu’elle avait beaucoup permis, ou plutôt beaucoup accordé; mais le souvenir de la délicatesse de son amant calmait sa conscience et lui rendait moins pénibles les reproches de sa pudeur; elle se pardonnait de lui avoir laissé deviner la force de sa tendresse; la générosité dont il avait fait preuve n’était-elle pas un gage qu’il n’abuserait jamais de cet aveu?

En amour, les femmes vont vite, surtout quand elles vont seules. Lorsqu’on essaye de leur donner une impulsion trop rapide, un instinct naturel les porte à la contradiction et à la résistance; mais que le goût leur vienne de prendre d’elles-mêmes leur élan, elles font d’un seul pas plus de chemin que les efforts de leurs amants n’en eussent obtenu pendant un mois. Du moment que Mmede Bergenheim eut décidé qu’Octave était un modèle de désintéressement, elle mit à suivre son propre penchant, un abandon aussi grand que l’avait été jusqu’alors sa retenue. Avec la logique des passions, habiles à se faire une persuasion de leur désir, elle exagéra jusqu’à l’héroïsme la belle conduite d’Octave, afin d’en conclure pour elle-même un droit de tendresse plus confiante et plus expansive. Puisqu’il avait tant d’empire sur lui-même, ne pouvait-elle être moins rigide de son côté? Pourvu que sa vertu restât sans tache, qu’importait qu’elle en dût le salut à sa propre force ou au respect de son amant?

Selon l’usage de la plupart des femmes, qui, lorsqu’elles ne brisent pas leur chaîne, cherchent du moins à l’allonger le plus possible, afin de jouer avec leur esclavage, Clémencefinit par voir le crime dans un seul fait. Jusque-là, l’innocence lui sembla possible et la vertu praticable; insensiblement, elle regarda comme péchés minimes et pardonnables ces délits trop délicieux à commettre, que nos aïeux, dans leur style expressif, nommaient les menus suffrages de l’amour. Avec la réserve d’une imagination chaste et l’assurance d’un cœur qui se croit infaillible, elle éleva une barrière devant le terme où tendent toutes les passions, comme on pose un garde-fou au bord d’un précipice; elle couvrit la barrière d’un voile pour s’ôter jusqu’à la vue du danger, et, jetant les yeux sur le terrain dont elle se permettait la jouissance, elle se dit: Ceci est à moi. Dans la naïveté de son erreur, elle crut conciliables deux choses que nos mœurs ont presque toujours séparées: la passion et le devoir; et pour les unir, elle leur ôta à tous deux leurs aspérités trop incompatibles; elle fit la passion sobre et le devoir tolérant. La hardiesse de ses réflexions croissant à chaque instant, elle dépouilla peu à peu son mariage de tout prestige de sentiment et finit par y voir ce qu’il avait été réellement: un marché. A ce marché, elle appliqua, par une conséquence logique, la loi d’équité qui sert de base à tous les autres. Il lui sembla que, pour l’esprit ordinaire et l’âme inintelligente de son mari, le sacrifice exclusif de toutes les richesses de sa propre nature était un retour que nulle puissance humaine ne pouvait prescrire. Réduisant au sens le plus faible le mot de fidélité qu’on lui avait lu au nom de la loi, l’anneau qui en était le symbole lui parut bien étroit pour enchaîner à jamais son cœur, son esprit, toutes ces facultés impérieuses qui ne pouvaient exister que par l’amour; puisque cet amour nécessaire à la vie de son âme ne s’était pas rencontré parmi les autres présents de ses noces, elle crut pouvoir l’agréer là où il s’offrait à elle. Au lieu de persister dans les résistances d’une lutte impossible,elle accepta donc sa passion comme inséparable désormais de son existence; elle fit d’elle-même deux parts, l’une esclave du devoir, victime de ses serments, humiliante et passive aliénation de sa personne; mais l’autre libre, l’autre son bien, son être réel, sa vie véritable; et celle-ci, qui pourrait lui contester le droit de l’accorder au cœur qui savait la payer son prix?

Le bruit que fit en s’ouvrant la porte de la chambre à coucher interrompit cette méditation dangereuse, dont chaque ondulation effleurait d’un flot plus hardi les attrayants rivages de la terre défendue. Mmede Bergenheim tourna la tête avec humeur; mais lorsqu’au lieu de sa femme de chambre qu’elle s’apprêtait à réprimander, elle eut reconnu son mari, l’impatience peinte sur ses traits fit soudainement place à une expression de crainte. Par un mouvement qu’elle ne put réprimer, elle se leva comme si elle eût aperçu un étranger, et resta debout contre la cheminée, dans une attitude dont l’observateur le moins clairvoyant eût remarqué le trouble et la contrainte.

Rien dans les manières de Christian ne justifiait l’appréhension que sa vue semblait causer à sa femme. Il s’avança d’un air tranquille, avec ce sourire qu’il avait infligé à ses lèvres et qu’il n’y fixait qu’au prix d’une crispation intérieure; sorte de fleur hypocrite, à corolle épanouie, à racine hideuse. L’expression riante et presque caressante de cette physionomie, au lieu de rassurer Clémence, changea seulement la nature de sa crainte. Éveillée brusquement au milieu d’un rêve coupable, son premier regard lui avait montré un époux outragé et prêt à punir: un second, plus calme, lui en révéla un autre non moins effrayant, un époux amoureux et disposé à réclamer le privilège de ses droits. En ce moment, toute palpitante encore des embrassements d’Octave, elle eût préféré trouver un poignard aux mainsde Christian, qu’un baiser à ses lèvres; en ce moment c’était la fidélité à l’amant qui lui semblait devoir, et l’abandon au mari adultère. Elle fut épouvantée de l’horreur que lui inspira subitement ce dernier, mais le besoin d’échapper au supplice dont elle se crut menacée fit taire tout autre sentiment. Avec la présence d’esprit dont toutes les femmes sont douées en pareil cas, elle se laissa retomber sur la causeuse et prit la parole d’un ton de langueur souffrante mêlée à une expression de reproche.

...Christian poussa Lambernier dans le sentier qu’il lui avait indiqué...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

...Christian poussa Lambernier dans le sentier qu’il lui avait indiqué...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

—Je suis bien aise de vous voir un instant pour vous gronder, dit-elle; je n’ai pas reconnu ce soir vos attentions ordinaires. Vous n’avez donc pas pensé que le bruit de la salle à manger arrivait jusqu’ici.

—En as-tu été incommodée? dit Christian en la regardant attentivement.

—A moins d’avoir une tête de fer... il paraît que ces messieurs ont un peu abusé de la liberté permise à la campagne. D’après ce que m’a dit Justine, il s’est passé des choses qui eussent été mieux à leur place à la Femme-sans-Tête.

—Tu souffres beaucoup?

—Une migraine affreuse. Je voudrais pouvoir un peu dormir.

—J’ai eu tort de ne pas prévoir cela. Mais tu me pardonnes, n’est-il pas vrai?

Bergenheim se pencha sur la causeuse et passa un bras autour des épaules de la jeune femme, en appuyant les lèvres sur le front qu’elle tenait baissé. Pour la première fois de sa vie, il jouait un rôle auprès d’elle et observait avec une attention implacable les moindres expressions de son visage, les plus fugitives révélations de son maintien. Il s’aperçut qu’elle frémissait sur le bras dont il l’avait enveloppée, et sa bouche trouva prompt à se dérober et aussifroid que le marbre le front qu’elle avait à peine effleuré.

Il se redressa et fit plusieurs tours dans la chambre en évitant de la regarder, car l’aversion que lui annonçaient ces symptômes lui parut une preuve complète et il craignit de ne pouvoir se contenir.

—Qu’avez-vous donc? demanda la jeune femme en remarquant l’agitation de son mari.

Ces paroles rendirent au baron la prudence dont il avait besoin. Il se rapprocha d’elle et répondit avec une sorte d’insouciance:

—J’éprouve une contrariété pour une cause assez frivole; il s’agit de ta tante.

—Je sais. Elle est furieuse contre vous depuis le double malheur arrivé à Constance et à son cocher. Quant à Constance, avouez que vous êtes coupable.

—Elle ne se contente pas d’être furieuse; elle me menace d’une rupture complète. Tiens, lis.

Il lui remit en disant ces mots une lettre pliée haut et large et cachetée aux armes de Corandeuil. L’écusson accompagné de supports, cimier, lambrequins et entouré de l’ancienne et romanesque devise:Corandeuil, cœur en deuil!ressemblait plutôt, pour la dimension, au sceau d’un diplôme qu’au cachet d’une lettre ordinaire; il donnait d’abord une idée grave du contenu, et cette impression se trouvait confirmée au premier coup d’œil par une écriture droite, maigre, rigide, ainsi que par une belle orthographe de douairière qui proscrivait sans pitié lesavoltairiens et employait volontiers leszau lieu dess.

Mmede Bergenheim lut le billet à haute voix:

«Après les événements inouïs et inqualifiables de ce jour, le parti que je crois devoir prendre n’aura sans doute rien qui vous surprenne, monsieur; vous comprendrez que je ne puisse ni ne veuille rester plus longtemps dans unemaison où la vie de mes domestiques et des autres créatures que l’on sait m’être chères est exposée aux guets-apens les plus déplorables. Depuis longtemps, quoique je voulusse bien fermer les yeux, je m’étais aperçue des machinations tramées journellement contre tout ce qui porte la livrée de Corandeuil. Je supposais que je n’avais pas besoin d’y mettre fin, que vous vous chargeriez de ce soin; mais il ne paraît pas que les égards et le respect pour les femmes fassent aujourd’hui partie des devoirs d’un gentilhomme. Je dois donc suppléer à une absence complète de procédés et veiller moi-même à la sûreté des personnes et autres créatures qui me sont attachées. Je pars demain pour Paris. L’état de Constance lui permettra, j’espère, de supporter les fatigues du voyage; mais la blessure de Baptiste est trop grave pour que je veuille l’y exposer. Je me décide donc, quoique à regret, à le laisser ici jusqu’à ce qu’il puisse se mettre en route, le recommandant à l’humanité de ma nièce.«Recevez, monsieur, avec mes adieux, tous mes remerciements pour votrecourtoise hospitalité.«Yolande de Corandeuil.»

«Après les événements inouïs et inqualifiables de ce jour, le parti que je crois devoir prendre n’aura sans doute rien qui vous surprenne, monsieur; vous comprendrez que je ne puisse ni ne veuille rester plus longtemps dans unemaison où la vie de mes domestiques et des autres créatures que l’on sait m’être chères est exposée aux guets-apens les plus déplorables. Depuis longtemps, quoique je voulusse bien fermer les yeux, je m’étais aperçue des machinations tramées journellement contre tout ce qui porte la livrée de Corandeuil. Je supposais que je n’avais pas besoin d’y mettre fin, que vous vous chargeriez de ce soin; mais il ne paraît pas que les égards et le respect pour les femmes fassent aujourd’hui partie des devoirs d’un gentilhomme. Je dois donc suppléer à une absence complète de procédés et veiller moi-même à la sûreté des personnes et autres créatures qui me sont attachées. Je pars demain pour Paris. L’état de Constance lui permettra, j’espère, de supporter les fatigues du voyage; mais la blessure de Baptiste est trop grave pour que je veuille l’y exposer. Je me décide donc, quoique à regret, à le laisser ici jusqu’à ce qu’il puisse se mettre en route, le recommandant à l’humanité de ma nièce.

«Recevez, monsieur, avec mes adieux, tous mes remerciements pour votrecourtoise hospitalité.

«Yolande de Corandeuil.»

—Ta tante abuse un peu de la permission d’être folle, dit le baron, lorsque sa femme eut achevé cette lecture; elle lève le camp en me recommandant ses blessés comme après une bataille.

—Mais je l’ai vue il n’y a pas deux heures, et, quoiqu’elle fût fort courroucée, elle ne m’a pas dit un mot de ce départ.

—Il n’y a qu’un instant que Jean m’a remis cette lettre, en grande livrée et avec l’importance d’un ambassadeur qui demande ses passeports. Il te faut, ma bonne amie, allerlui parler et employer ton éloquence pour la faire changer de projet.

—J’y vais sur-le-champ, répondit Clémence en se levant.

—Tu sais que ta chère tante est passablement entêtée lorsqu’elle a chaussé une fantaisie. Si elle persistait dans celle-ci, donne-lui, pour la décider à rester, une raison dont elle comprendra la valeur. Je suis obligé d’aller demain matin à Épinal avec M. de Camier, pour une vente de bois, et je serai absent au moins trois jours. Tu comprends qu’il est difficile que ta tante te laisse seule pendant mon absence, à cause de ces messieurs.

—Certainement, cela ne se peut pas, dit-elle avec vivacité.

—Je n’y verrais, quant à moi, aucun inconvénient, reprit le baron en essayant de sourire; mais il faut avant tout obéir aux convenances. Tu es une maîtresse de maison trop jeune et trop jolie pour te passer de chaperon, et Aline, au lieu de pouvoir t’en servir, serait un inconvénient de plus. Il faut donc absolument que ta tante reste ici jusqu’à mon retour.

—Et d’ici là, Constance et Baptiste seront guéris et sa colère oubliée. Vous ne m’aviez pas encore parlé de ce voyage à Épinal et de cette vente de bois.

—Va chez ta tante avant qu’elle soit couchée, répondit Bergenheim, sans s’arrêter à cette observation et en s’asseyant sur la causeuse; je t’attendrai ici. Nous partons demain de très bonne heure et je veux savoir ce soir à quoi m’en tenir.

Dès que Mmede Bergenheim fut sortie et eut refermé la première porte du petit parloir, Christian se leva, courut plutôt qu’il ne marcha vers l’entre-deux des fenêtres, et chercha dans la rosace de la boiserie le bouton secret dont lui avait parlé Lambernier. Il l’eût bientôt trouvé;à la première pression, le ressort joua et le panneau s’ouvrit. Le coffret de palissandre était sur la tablette, il le prit et examina quelque temps avec attention les lettres qui s’y trouvaient enfermées. La plupart ressemblaient pour la forme à celle dont il était déjà possesseur; quelques-unes avaient une enveloppe à l’adresse de Mmede Bergenheim et portaient un petit cachet armorié qu’il reconnut pour celui de Gerfaut. L’identité de l’écriture était d’ailleurs incontestable, et les doutes, s’il en conservait encore, devaient tomber devant l’évidence. Après avoir jeté au hasard un coup d’œil rapide sur quelques-uns de ces billets, il les remit dans le coffret et celui-ci sur le rayon, en ayant soin de replacer toute chose dans l’état où il l’avait trouvée. Il referma le panneau avec une égale attention et vint se rasseoir au coin de la cheminée.

Lorsque Clémence rentra, son mari paraissait absorbé par la lecture d’un des volumes qu’il avait trouvés sur la table, tandis que sa main jouait machinalement avec une petite coupe de bronze où sa femme mettait ordinairement en se déshabillant ses bagues et ses boucles d’oreilles.

—J’ai gagné notre procès, dit la baronne d’un ton joyeux; ma tante a compris les raisons que je lui ai données, et elle différera son départ jusqu’à votre retour.

Christian ne répondit pas.

—C’est-à-dire qu’elle ne partira pas du tout, car pendant trois jours sa grande colère aura le temps de se calmer; au fond, elle est très bonne.—Mais depuis quand savez-vous l’anglais? continua-t-elle, en remarquant l’attention avec laquelle son mari tenait les yeux fixés sur le volume de lord Byron qui lui servait de contenance.

Bergenheim jeta le livre sur la table, leva la tête et essaya de regarder sa femme d’un air calme. Malgré ses efforts, son visage avait une expression dont celle-ci eûtété probablement épouvantée; mais elle n’y fit pas attention, ses yeux s’étaient arrêtés sur la coupe que son mari tenait encore et qu’il tordait dans sa main comme s’il eût pétri de l’argile.

—Mon Dieu! Christian, qu’avez-vous donc, et que vous a fait cette pauvre coupe? demanda-t-elle avec une surprise où il entrait un peu de cet effroi toujours si prompt à s’éveiller dans un cœur qui ne se sent pas sans reproche.

Il se leva et remit le bronze déformé sur la cheminée.

—Je ne sais ce que j’ai ce soir, dit-il avec effort, je me sens les nerfs irrités. Je vais vous laisser, car j’ai besoin de repos moi-même. Je partirai demain bien avant votre lever et je serai de retour mercredi.

—Pas plus tard au moins, mon ami, dit-elle avec une douceur de langage et d’accent dont en pareilles circonstances bien peu de femmes ont la loyauté de s’abstenir.

Il sortit sans répondre, car il craignait de n’être pas maître de lui: à cette espèce de caresse hypocrite l’envie lui était venue d’en finir et de la tuer sur-le-champ.

Décoration fin de page.

Décoration tête de page.


Back to IndexNext