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Lettre L illustrée

LE soleil le plus radieux qui puisse dorer un beau jour de septembre s’était levé sur le château. A l’entour, la vallée, lavée par l’orage, s’étalait fraîche et riante comme une jeune fille qui sort du bain. Ses rochers semblaient un bandeau d’argent autour de son front; ses bois, un manteau vert drapé sur ses épaules. Les terres labourées qui encadraient leurs franges en faisaient ressortir le relief par le contraste d’un fond brun sombre. Quelques bœufs, de l’espèce vigoureuse que peint Brascassat, animaient çà et là les prairies de leurs groupes fauves et ruminants; les oiseaux séchaient, aux cimes des arbres, leurs ailes mouillées par la pluie; et les joyeux gazouillements de la feuillée répondaient par un caquetage continuel aux graves mugissements dont retentissaient les pâturages.

Un mouvement inaccoutumé se faisait remarquer dans les cours du château. Les domestiques allaient et venaientd’un air effaré, tandis que les chiens, accouplés, exécutaient un concert d’abois désordonnés, et que les chevaux, partageant ce pressentiment instinctif, piétinaient avec ardeur et cherchaient à arracher leurs brides des mains du palefrenier qui les gardait. Plus loin, une troupe de paysans des fermes, armés de longs bâtons, buvait gaiement le coup du matin à la santé du maître; dans un coin quelques enfants s’escrimaient à coups de gaule avec la turbulence de leur âge, pour se préparer aux plaisirs de la chasse aux sangliers. L’ordre du départ vint mettre en mouvement toute cette troupe impatiente et joyeuse. Les traqueurs, sous la conduite d’un piqueur expérimenté, sortirent de la cour et gagnèrent les bois des Mares par les sentiers du parc qui abrégeaient le chemin. Un valet de chiens prit les devants avec la meute, en suivant l’allée de platanes. Bientôt une petite troupe de chasseurs, composée à peu près des mêmes personnages que nous avons déjà mis en scène, descendit le perron, conduite par le maître du château. Les uns montèrent sur les chevaux qui les attendaient, le reste sur un char découvert, à plusieurs bancs. Au même instant la figure rose d’Aline parut à l’une des fenêtres, et à un autre étage le majestueux visage de Mllede Corandeuil, qui ne dédaigna pas de souhaiter aux chasseurs une heureuse journée. Après avoir salué galamment les deux femmes, la troupe sortit du château au bruit de la trompe de chasse qui sonnait joyeusement le départ.

Le baron, assis sur sa selle dans l’attitude martiale qui lui était habituelle, son fusil de chasse en bandoulière et un cigare à la bouche, allait de l’un à l’autre et parlait à chacun d’un ton de plaisanterie qui n’eût laissé soupçonner à personne ses secrètes pensées. S’il était parvenu à composer son maintien de manière à tromper l’œil du plus clairvoyant, il n’avait pu dissimuler entièrement les stigmatesqu’impriment à la physionomie les passions violentes; sa figure était beaucoup plus pâle que de coutume, et ses traits portaient les traces de deux nuits de douloureuse insomnie. Gerfaut de son côté avait fait tous ses efforts pour imposer à sa contenance cette sérénité impassible qui garde le secret de l’âme, mais sans réussir aussi bien. Son affectation de gaieté trahissait une contrainte continuelle; le sourire qui contractait ses lèvres laissait froid le reste du visage, et ne déplissait jamais une ride profonde creusée entre les sourcils. Un incident, tristement désiré peut-être, mais inespéré, vint accroître cette expression soucieuse et mélancolique. Au moment où la cavalcade passait devant le jardin anglais qui séparait l’allée de platanes de l’aile du château habitée par Mmede Bergenheim, Octave ralentit le pas de son cheval et resta en arrière de ses compagnons; ses yeux interrogèrent successivement, d’un regard sombre et avide, toutes les fenêtres de cette façade; les persiennes de la chambre à coucher n’étaient fermées qu’à demi; derrière leur claire-voie il vit les rideaux onduler, puis se séparer. Un visage pâle se montra un instant encadré dans leur azur comme la tête d’un ange qui eût entr’ouvert le ciel pour contempler la terre. Gerfaut se leva sur les étriers afin d’apercevoir plus longtemps cette apparition, qu’un groupe d’arbres commençait à lui cacher mais il n’osa se permettre un seul geste d’adieu à celle qu’il voyait sans doute pour la dernière fois. Les arbres s’étant éclaircis, il distingua de nouveau la figure de Clémence, immobile, le front appuyé contre la fenêtre et les yeux fixés sur lui; puis un massif de tulipiers la lui déroba une seconde fois; comme il était sur le point de faire rétrograder son cheval, pour obtenir encore le douloureux bonheur de ce dernier regard, il aperçut à ses côtés le baron qui avait ralenti le pas pour l’attendre.

—Jouez mieux votre rôle, lui dit celui-ci; nous sommesentourés d’espions. Camier a déjà fait ses observations sur votre air préoccupé.

—Vous avez raison, répondit Octave, et vous joignez l’exemple au conseil. J’admire votre sang-froid, mais je désespère d’y atteindre.

—Il faut les rejoindre et causer avec eux, reprit Christian. Après l’événement, nos moindres gestes seront commentés si l’on a quelque soupçon. Songez que l’honneur de cette femme dépend de notre prudence.

Il mit sa monture au trot; Gerfaut suivit cet exemple en étouffant un soupir et après avoir lancé un dernier regard du côté du château. Ils eurent bientôt rejoint le char sur lequel cheminait une partie des chasseurs, et que M. de Camier conduisait avec l’aplomb d’un cocher de profession.

—Bonne nouvelle, messieurs! dit Bergenheim en maintenant son cheval à la hauteur de la voiture. Le vicomte s’engage à faire une pièce de vers en l’honneur de celui qui tuera le sanglier. N’est-il pas vrai, Gerfaut?

—Certainement, répondit celui-ci du même ton; et j’ai dans l’idée que vous en serez le héros.

—Vous en êtes parbleu bien capable, baron, dit le vieux gentilhomme en relevant le collet de sa blouse pour garantir ses oreilles d’une bise assez piquante; j’aurais parié que vous ne résisteriez pas à la tentation et que cette partie de chasse tordrait le cou à votre voyage d’Épinal.

—Vous êtes peu galant aujourd’hui, interrompit le procureur du roi, assis à sa gauche; vous ne songez pas que notre hôte avait, pour hâter son retour, des raisons plus attrayantes que tous les sangliers des Vosges.

—Parbleu, il ne me viendrait jamais à l’esprit d’établir l’ombre d’une comparaison entre Mmede Bergenheim et un sanglier, reprit M. de Camier, peu disposé à recevoir une leçon d’amabilité de son voisin; je suis l’adorateurtrop déclaré de notre belle baronne. Vous permettez, Bergenheim; à mon âge, c’est sans conséquence. C’est qu’il est incontestable que vous avez une jolie et aimable femme.

—Enchanteresse! ajouta le procureur du roi avec une sorte d’exaltation.

—Mmela baronne est la perle de nos prairies, observa un homme de peu d’esprit assis sur le second banc.

—Et vous pouvez vous vanter d’être un heureux mari, continua le gros campagnard.

—Je le pense comme vous, répondit Christian d’un ton naturel; je suis entièrement de votre avis.

—Est-ce là un phénomène? s’écria M. de Camier, un mari satisfait de son état. Vous avez eu diantrement de bonheur de réussir ainsi; car enfin le mariage est une loterie où les numéros gagnants sont un peu rares: une bonne femme, c’est un quaterne.

—Une anguille dans un sac de vipères, reprit l’homme de peu d’esprit, d’un air de componction propre à faire supposer qu’il n’avait pas choisi l’anguille et que sa vipère l’avait mordu.

—Messieurs, vous jugez les femmes trop sévèrement, observa Gerfaut en faisant un effort pour prendre part à la conversation.

—Bravo! vicomte, dit Bergenheim; je suis bien aise de vous savoir dans ces bons sentiments. Vous verrez que nous vous marierons un de ces jours et que nous vous trouverons aussi un gentil quaterne.

M. de Camier poussa son voisin du coude.

—Je parierais, dit-il à demi-voix, que notre hôte a une idée sur le vicomte pour MlleAline. Remarquez-vous comme il le choie? Elle a de la fortune, la petite sœur.

—Et lui, pensez-vous qu’il soit riche? répondit le magistrat du même ton.

—Hum! hum! je crois qu’il mange un peu, comme tous ces farauds de Paris. On dit qu’il gagne beaucoup d’argent avec ses ouvrages... car il n’y a plus que ces gratte-papier qui fassent leurs affaires. Mais tout ça ne vaut pas du bon bien au soleil, franc d’hypothèques.

—Il est certain qu’ils ont l’air au mieux ensemble, reprit le procureur du roi, dupe ainsi que son voisin de la comédie que jouaient pour eux deux hommes sur le point de se livrer un combat à mort.

Il y eut un moment de silence, interrompu seulement par le trot des chevaux et le bruit sourd des roues sur le sol uni de l’allée.

—A qui diantre en ont vos chiens? s’écria tout à coup M. de Camier en se retournant vers le baron, qui se trouvait en arrière... Les voilà qui font tous un à gauche par quatre du côté de l’eau. Est-ce que vous les avez dressés à courre le brochet?

En ce moment, en effet, les chiens, que l’on apercevait en avant à quelque distance, et qui approchaient de la Roche du Gué, se précipitaient en masse du côté de la rivière, malgré les efforts de leur conducteur pour les retenir. Ils disparurent presque tous derrière les saules qui bordaient la rive, et on les entendit bientôt hurler à l’envi l’un de l’autre; leurs abois avaient un caractère de fureur mêlé d’effroi.

—C’est quelque canard ou quelque sarcelle qu’ils auront éventé, observa le procureur du roi.

—Ils ne donneraient pas de la voix ainsi, dit M. de Camier avec la sagacité d’un chasseur de profession, ce serait un loup qu’ils ne feraient pas un plus grand vacarme. Est-ce que par hasard le sanglier serait allé prendre un bain pour nous recevoir avec plus de cérémonie?

Il donna un vigoureux coup de fouet; les cavaliersmirent leurs montures au grand trot, et la troupe s’avança rapidement vers le lieu où se passait une scène qui commençait à exciter la curiosité générale. Avant qu’ils fussent arrivés, le valet de chien qui avait couru après la meute, afin de la rappeler à l’ordre, sortit du bouquet de saules en agitant son chapeau pour hâter leur marche, et en criant d’une voix glapissante:

—Un corps! un corps!

—Un dix-cors! répéta M. de Camier avec un enthousiasme subit. Il se leva au risque de tomber dans la limonière et se mit à manœuvrer son fouet à tour de bras.—Un dix-cors, à l’eau! hourra! hourra!

Le cheval, excité par une grêle de coups qui menaçaient de le peler en détail, prit le galop. Les cavaliers suivirent cet exemple, et en peu d’instants ils arrivèrent tous à l’endroit où le domestique continuait ses cris et sa pantomime effarée.

—Un corps!... un homme noyé!... cria-t-il, lorsque la voiture s’arrêta.

Cette fois ce fut le procureur du roi qui se leva et sauta du char avec la légèreté d’un chamois.

—Un homme noyé! dit-il, que personne n’y touche! au nom de la loi!... Et rappelez vos chiens.

A ces mots, il se précipita vers l’endroit que lui désignait le domestique, avec l’ardeur particulière aux membres du ministère public, qui en général courent au délit comme un soldat au feu. Tout le monde mit pied à terre et s’empressa de le suivre. Aux dernières paroles du valet, Octave et Bergenheim avaient échangé un coup d’œil étrange. L’émotion du dernier fut si vive qu’il faillit tomber en descendant de cheval, et qu’il fut quelque temps avant de pouvoir dégager son pied pris dans l’étrier. Enfin, par un violent effort sur lui-même, il réussit à vaincre son troubleet à suivre ses compagnons d’un air calme et indifférent.

A la pointe inférieure d’une sorte de croissant échancré par le courant dans le rivage, un saule d’une grosseur considérable arrondissait en parasol ses branches flexibles moitié sur la terre, moitié sur l’eau. Les chiens avaient cerné cette place contre laquelle ils aboyaient avec fureur; quelques-uns même s’étaient jetés à l’eau par une sorte de manœuvre stratégique, et comme pour essayer un autre genre d’attaque; mais dès que l’un d’eux osait s’avancer jusque sous les branches de l’arbre, il battait aussitôt en retraite en donnant des signes d’une terreur plus grande que l’avait été sa colère. Les coups de fouet du piqueur parvinrent enfin à les contenir à distance. Les chasseurs purent alors approcher et apercevoir l’objet qui excitait à un si haut point l’effroi de la meute. C’était, ainsi que l’avait annoncé le domestique, le corps d’un homme noyé; jeté par le courant contre le tronc même du saule, il y était resté, la tête prise entre deux branches à fleur d’eau comme dans une fourche. Ses épaules se trouvant engravées dans le sable, on voyait à découvert toute la partie supérieure du buste, tandis que les jambes, à flot, dans un lit plus profond, suivaient chaque ondulation et tantôt allaient au fond, tantôt semblaient nager à la surface.

—C’est le menuisier! s’écria M. de Camier en écartant le feuillage qui avait empêché jusqu’alors de voir distinctement la tête, et en reconnaissant les traits de l’ouvrier quoiqu’ils fussent livides et gonflés.—N’est-ce pas, Bergenheim, c’est ce pauvre diable de Lambernier?

—C’est vrai! balbutia Christian, qui, malgré sa fermeté, ne put s’empêcher de détourner les yeux.

—Le menuisier!... noyé!... c’est effroyable...; je ne l’aurais pas reconnu... comme il est défiguré! s’écrièrent àla fois tous les autres en se pressant pour contempler de plus près ce spectacle hideux.

—Voilà une triste manière d’échapper à la justice, observa le notaire d’un ton philosophique.

Le baron qui, au milieu de ses efforts violents pour vaincre son émotion, conservait l’étrange lucidité d’esprit qu’inspire souvent le danger, saisit avec empressement cette ouverture.

—Il aura voulu passer la rivière pour se sauver, dit-il; dans son trouble il aura manqué le gué et se sera noyé.

Le procureur du roi secoua la tête d’un air de doute.

—Cela n’est pas probable, dit-il; je connais les lieux. S’il avait cherché à passer la rivière un peu au-dessus ou un peu au-dessous du gué, peu importe, le courant l’aurait porté dans la petite baie plus haut que la roche et non ici. Il est évident qu’il a dû se noyer ou être noyé plus bas. Je dis: être noyé, car vous pouvez remarquer qu’il a une blessure à la partie gauche du front, comme s’il avait reçu un coup violent, ou que sa tête eût porté contre un corps dur. Or, s’il s’était noyé accidentellement en essayant de traverser la rivière, il ne se serait pas blessé de la sorte.

Cette remarque, faite avec la perspicacité dont l’habitude des affaires criminelles doue en général les membres du parquet, rendit le baron muet; tandis que chacun s’épuisait en conjectures pour expliquer la manière dont cet événement tragique avait pu arriver, et prenait parti pour ou contre la question accidentelle, il resta immobile, les yeux vaguement fixés sur la rivière, et évitant de regarder le cadavre dont l’aspect lui figeait le sang dans le cœur. Pendant ce temps, le procureur du roi avait tiré de sa carnassière une écritoire, une plume et du papier, armes de son état qu’il portait habituellement par une précaution dont l’opportunité se trouvait en ce moment justifiée.

—Messieurs, dit-il en s’asseyant sur une branche horizontale du saule, en face du noyé, deux d’entre vous vont avoir la complaisance de m’assister comme témoins, tandis que je rédige mon procès-verbal. Si quelqu’un a des déclarations à faire relativement à cet événement, je le prie aussi de rester, afin que je reçoive sa déposition.

Personne ne bougea, mais Gerfaut lança au baron un regard si pénétrant que celui-ci détourna les yeux.

—Du reste, messieurs, reprit le magistrat, je vous engage fort à ne pas renoncer pour cela au plaisir de la chasse. Ce spectacle n’a rien d’attrayant, et je vous jure que si mon devoir ne me retenait ici, je serais le premier à m’y soustraire. Baron, je vous prie de m’envoyer deux hommes et un brancard pour enlever le corps; je le ferai transporter dans une de vos fermes, afin de ne pas effrayer ces dames.

—Le procureur du roi a raison, dit Christian, que ces paroles délivrèrent d’une anxiété affreuse; par prudence, il n’eût osé proposer qu’on se remît en route, et la torture qu’il souffrait auprès du cadavre de l’homme qu’il avait tué devenait de plus en plus intolérable.—En route, messieurs; ce spectacle est réellement horrible; les sangliers nous en distrairont.

Les chasseurs ne se firent pas répéter cette invitation; à l’exception de deux qui se dévouèrent pour obtempérer à la réquisition du magistrat, ils remontèrent à cheval ou en voiture. Bientôt la troupe reprit son chemin vers le bois des Mares, d’une course plus rapide qu’elle ne l’avait été jusqu’alors, car hommes, chevaux et chiens semblaient également pressés de quitter cette scène de mort. Pendant le reste de la route, la conversation languit et se ressentit de l’émotion pénible que chacun avait éprouvée; mais lorsqu’on fut arrivé au rendez-vous, où attendaient déjà lestraqueurs, le rapport du piqueur qui avait fait le bois le matin changea le cours des idées. Les fronts soucieux et attristés se déridèrent à l’assurance qu’il donna d’avoir enceintré un sanglier.

Après une délibération présidée par M. de Camier, à qui le baron ne songea pas cette fois à disputer la prééminence en fait de science de vénerie, les traqueurs et les chiens partirent en silence pour entourer sous le vent le taillis où la bête était remisée. En même temps, les chasseurs se dirigèrent du côté opposé pour aller prendre leur poste. Ils arrivèrent bientôt à la tranchée, le long de laquelle ils devaient se placer. De distance en distance, à mesure qu’ils avançaient, l’un d’eux se détachait du groupe et demeurait immobile et muet comme une sentinelle d’avant-poste. Cette manœuvre réduisant à chaque instant le nombre des marcheurs, ceux-ci finirent par ne rester que trois.

—Arrêtez-vous ici, Camier, dit le baron lorsqu’ils furent à une soixantaine de pas du dernier chasseur posté.

Le vieux gentilhomme connaissait le terrain et ne fut que médiocrement flatté de cette proposition.

—Pardieu, répondit-il vivement, vous êtes chez vous; vous devriez au moins faire les honneurs de votre bois et nous laisser choisir nos places. Vous n’êtes pas dégoûté; vous voulez vous poster sur la lisière parce que c’est toujours par là que débouche la bête; mais, ventrebleu! nous y serons deux, car j’y vais.

Cette détermination contraria Christian, dont elle menaçait de faire échouer le plan, si prudemment combiné.

—Je veux faire mettre à ce poste notre ami Gerfaut, dit-il en se penchant à l’oreille du chasseur récalcitrant; je serais bien aise qu’il eût l’occasion de tirer. Un sanglier de plus ou de moins, qu’est-ce que ça fait à un vieil égyptien comme vous?

—A la bonne heure! comme il vous plaira, reprit M. de Camier, en frappant la terre avec la crosse de son fusil, et il se mit à siffler pour exhaler sa mauvaise humeur.

Lorsque les deux adversaires se trouvèrent seuls à côté l’un de l’autre, l’expression de la figure de Bergenheim changea soudain; l’air riant qu’il venait encore de prendre pour convaincre le vieux chasseur fit place à une gravité sombre.

—Vous vous rappelez nos conventions, dit-il, tout en marchant; il est à parier que le sanglier viendra de notre côté. Au moment opportun, je crierai: Gare! oh! et j’attendrai votre feu; si au bout de vingt secondes vous n’avez pas tiré, je vous préviens que je ferai feu moi-même.

—C’est bien, monsieur, répondit Gerfaut, en le regardant fixement; vous vous rappelez sans doute aussi mes paroles: la découverte de ce cadavre doit leur donner un poids nouveau. Le procureur du roi commence en ce moment l’instruction; songez qu’il dépend de moi de la compléter. La déclaration dont je vous ai parlé est entre les mains d’une personne sûre et chargée d’en faire usage au besoin.

—Marillac? n’est-ce pas, reprit Christian d’un ton sinistre; il est votre confident. C’est un secret fatal que vous lui avez confié là, monsieur. Si je survis aujourd’hui, il me faudra encore acheter son silence. Que tout ce sang présent et à venir retombe sur vous!

L’amant baissa la tête sans répondre, accablé en secret par ce reproche.

—Voici ma place, dit le baron en s’arrêtant devant la souche de chêne dont il avait parlé, et voilà sur la lisière l’orme où vous devez vous mettre.

Gerfaut s’arrêta de son côté et dit d’une voix émue:

—Monsieur, l’un de nous ne sortira pas vivant de ce bois. En face de la mort, on dit la vérité. Je souhaite pour votre repos et le mien que vous ajoutiez foi à mes dernières paroles: Je vous jure sur mon honneur et par tout ce qu’il y a de sacré dans le monde que Mmede Bergenheim est innocente.

Il salua Christian et s’éloigna sans attendre sa réponse. Un moment après, il était immobile devant l’orme qui lui avait été désigné. Tous les chasseurs étaient à leur poste. Pendant quelques instants, le silence le plus profond régna sur toute la ligne de la tranchée et dans les profondeurs du bois. Le faible souffle du vent à travers les feuilles, le chant de quelques fauvettes, et de temps en temps la chute d’une branche sèche étaient les seuls bruits qui se fissent entendre. Il y a une émotion vive et attrayante dans les minutes qui précèdent l’attaque d’une chasse: tous les yeux fouillent le taillis d’un regard avide, toutes les oreilles écoutent avec une attention mêlée d’anxiété; il n’est pas de cœur qui n’éprouve un frisson aux premiers abois des chiens; l’homme le plus calme serre son fusil d’une main énergique, le plus apathique fait des vœux pour voir tomber à son poste cette bonne fortune armée de crocs, qui éventrent parfois ceux qu’elle favorise, mais si glorieuse pour le chasseur victorieux. Cette fois le début de la chasse produisit son effet accoutumé. Un frémissement électrique parcourut la ligne des tireurs au moment où les chiens commencèrent à donner de la voix dans le lointain. Chacun jeta à ses voisins un coup d’œil qui recommandait une attention vigilante et arma son fusil pour être prêt à faire feu. Peu à peu les abois devinrent plus distincts. Les paysans qui battaient le fourré avec leurs longues gaules, pour faire lever la bête, y joignaient des cris plus sauvages encore. A chaque instant, ce glapissement général se rapprochaitet semblait se concentrer. Il était évident que le cordon des traqueurs se resserrait et emprisonnait le sanglier dans une enceinte de plus en plus étroite, qui ne lui laisserait bientôt plus d’autre voie de salut qu’une trouée sur la ligne des tireurs où régnait toujours le silence le plus profond.

Hors de la vue des autres chasseurs, Bergenheim et Gerfaut étaient debout à leurs postes les yeux fixés l’un sur l’autre. La tranchée avait assez de largeur pour qu’ils ne fussent pas gênés par les branches d’arbres; à la distance d’une soixantaine de pas qui les séparait, chacun d’eux apercevait son adversaire immobile et encadré dans le feuillage du sentier, comme une statue dans un berceau de verdure. Tout à coup les abois de la meute furent couverts par un coup de fusil parti à peu de distance. Quelques secondes après, deux claquements plus faibles se firent entendre, suivis d’une imprécation de M. de Camier dont les capsules avaient éclaté sans que le coup partît. Le baron, qui venait de se baisser pour mieux voir dans le taillis, se releva en faisant un signe de la main pour avertir Octave de se tenir prêt. Il se plaça ensuite dans la position du sous-officier qui porte l’arme: le corps effacé, le fusil dans la main droite et tourné en dehors, de manière à protéger de toute la largeur du double canon une ligne perpendiculaire depuis le haut de la tête jusqu’au milieu de la cuisse.

Une extrême indécision se fit remarquer alors dans l’attitude de Gerfaut. Après avoir armé son fusil, il le posa à terre par un geste d’abattement, comme si la résolution de faire feu l’eût subitement abandonné; la mort n’a pas une pâleur plus effrayante que celle qui vint couvrir son visage. Les hurlements des chiens et des traqueurs retentissaient avec une énergie croissante. Un bruit d’une autre nature s’y mêla soudain. Des grognements brusques et sourds,suivis d’un grand craquement de branches, sortirent du bois en face des deux adversaires. Le taillis tout entier semblait frémir, traversé par un ouragan.

—Gare! Oh! cria Bergenheim d’une voix ferme.

Au même instant, une hure énorme pointa hors du fourré et un coup de feu se fit entendre. Lorsque Gerfaut, à travers la fumée qui sortait de son fusil, regarda au fond de la tranchée, il la trouva vide et n’aperçut que le feuillage paisible et frémissant du bois. Le sanglier, après avoir franchi l’enceinte, filait comme un boulet et en laissant derrière lui un sillon de branches brisées, et Bergenheim était couché derrière la souche du vieux chêne, sur laquelle avaient jailli déjà de larges gouttes de sang.

Décoration fin de page.

...Au même instant un coup de feu se fit entendre...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

...Au même instant un coup de feu se fit entendre...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

Décoration tête de page.


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